L C T E CE.
305
dansé la polka pendant tout l’hiver, enfin un nombreconsidérable de cœurs affairés ou blasés.—Ce n’était doncpas devant un public germanique et sentimental, devantdes Berlinois affectés et artificiellement impressionnables,que Liszt a joué ici, et joué tout seul, ou plutôt seulementaccompagné de son génie. Et pourtant quel puissanteffet, quelle émotion profonde a déjà été produite parsa simple apparition. On le reçut avec un tonnerred’applaudissements. Des bouquets furent lancés à sespieds. C’était un coup d’œil sublime que de voir letriomphateur, qui, avec une parfaite tranquillité d’âme,laissait pleuvoir sur lui les bouquets de fleurs, et qui àla fin, avec un gracieux sourire, tira d’un de ces bou-quets un camélia rouge, et l’attacha sur sa poitrine. Etil fit cela en présence de quelquesjeunes soldats à peinerevenus de l’Afrique, où ils avaient vu pleuvoir sur eux,non des fleurs, mais des balles de plomb, et où leurpoitrine s’était décorée des camélias rouges de leur sanghéroïque, sans qu’ici ou là-bas on y eût fait grandeattention. Chose bizarre! pensai-je, ces Parisiens quiont vu Napoléon, le grand Napoléon, à qui il fallaitlivrer bataille sur bataille, et quelles batailles ! afin deles occuper de lui et de remporter leurs suffrages, cesmêmes Parisiens couvrent maintenant d’acclamationsnotre Franz Liszt! Et de quelles acclamations! Unevéritable frénésie, comme il n’y en a pas d exempledans les annales de la folie! Mais quelle est la cause dece fait prodigieux? La solution d’une pareille question