REISEBILDER.
255
rents peuples, tels qu’on les a stéréotypés dans les com-pendia et dans les cabarets à bière, ne peuvent plusnous servir à rien, sinon à nous jeter dans des erreursdéplorables. De même que nous avons vu pendant lesquinze dernières années se changer sensiblement sousnos yeux le caractère de nos voisins d’Occident, nouspouvons, depuis la levée du blocus continental, recon-naître de l’autre côté du canal une semblable métamor-phose. Les roides et silencieux Anglais vont par troupesen pèlerinage en France, pour y apprendre à parler età se mouvoir, et, à leur retour, on voit avec étonnementque leur langue s’est déliée, qu’ils n’ont plus, commeauparavant, deux mains gauches, et ne se contententplus de beefsteak et de plumpudding. J’ai vu de mespropres yeux un semblable Anglais qui a demandé dansla Tawistock-Tavern un peu de sucre pour ses choux-fleurs, hérésie contre la vieille et sévère cuisine angli-cane, dont l’hôtelier faillit tomber à la renverse, vu qu’ilest notoire que, depuis l’invasion romaine, le chou-fleurne s’est jamais mangé en Angleterre que cuit à l’eau etsans aucun condiment doucereux. Ce fut ce même An-glais qui, encore que je ne l’eusse jamais vu auparavant,s’assit près de moi, et commença un discours français siprévenant, que je ne pus m’empêcher de lui avouer queje me réjouissais fort de trouver enfin un Anglais qui nefut pas réservé avec les étrangers; à quoi il répondit,avec autant de franchise et'sans sourire, qu’il parlaitavec moi pour s’exercer dans la langue française.