216 ŒUVRES DE HENRI HEINE.
Bourse à Downing-Street peut être regardée comme lagrande artère.
Mais n’envoyez pas un poète à Londres ! Ce sérieuxd’argent comptant, dont tout porte l’empreinte, cettecolossale uniformité, cet immense mouvement méca-nique, cet air chagrin de la joie elle-même, ce Londresexagéré écrase l’imagination et déchire le cœur; et sipar hasard vous voulez y envoyer un poète allemand,un rêveur, qui s’arrête devant la moindre apparition,peut-être devant une mendiante déguenillée ou devantune brillante boutique d’orfèvre, oh! alors, il lui enarrivera grand mal: il sera bousculé de tous les côtés,ou même renversé avec un aimable goddarn. God -dam ! les damnées bourrades ! Je remarquai bientôtque ce peuple a beaucoup à faire. Il vit sur un grand pied,et quoique la nourriture et les habits soient chez lui pluschers que chez nous, il veut pourtant être mieux nourriet mieux habillé que nous. Il a aussi de grosses dettes,comme il convient à tous gens de qualité, ce qui ne l’em-pêche pas quelquefois de jeter par ostentation ses guinéespar la fenêtre, et de payer les autres peuples afin qu’ils seboxent pour sa satisfaction particulière; alors, il donneencore à leurs rois respectifs quelque bon pourboire...Ausri faut-il que John Bull travaille jour et nuit à seprocurer de l’argent pour de pareilles dépenses; jour etnuit il lui faut mettre son cerveau à la torture et inventerde nouvelles machines. Il est assis et calcule à la sueurde son front; il court, il vole, sans prendre garde à rien,