jours beaucoup aimé les Français ; si la Prusse est la patrie deson corps, la France est la patrie de son esprit. Le Rhin nesépare pas si profondément qu’on veut bien le dire les deuxpays, et souvent la brise de France, franchissant les eauxvertes où gémit la Lurley sur son rocher , balaie , de l’autrecôté, l’épaisse brume du Nord et apporte quelque gai refrainde liberté et d’incrédulité joyeuse, que l’on ne peut s’empêcherde retenir. Heine en a retenu plus que tout autre, de ceschansons aimablement impies et férocement légères, et il estdevenu un terrible railleur, ayant toujours son carquois pleinde flèches sarcastiques, qui vont loin, ne manquent jamais leurbut et pénètrent avant. Ah ! plus d’un qui n’en dit rien, ettâche de faire bonne contenance, quoiqu’il soit mort depuislongtemps de sa blessure, a dans le flanc le fer de l’un de cesdards empennés de métaphores brillantes. Tous ont été criblés,les dieux anciens et les dieux nouveaux, les potentats et lesconseillers auliques, les poètes barbares ou sentimentaux, lestartufes et les cuistres de toute robe et de tout plumage. Nultireur, fût-il aussi adroit qu’un chasseur tyrolien, n’a abattuun pareil nombre des noirs corbeaux qui tournent et croassentau-dessus du Kyffhauser, la montagne sous laquelle dortl’empereur Frédéric Barberousse, et si l’Épiménide couronnéne se réveille point, certes, ce n’est pas la faute du braveHenri ; dans son ardeur de viser et d’atteindre, il a mêmelancé à travers sa sarbacane , sur la patrie allemande, sur lavieille femme de là-bas, comme il l’appelle, quelques pois etquelques houppes de laine rouge, cachant une fine pointe, quiont dû réveiller parfois, dans son fauteuil d’ancêtre, la pauvregrand’mère rêvassant et radotant.
Il n’a pas manqné jusqu’à présent de ces esprits secs, hai-neux, d’une lucidité impitoyable, qui ont manié l’ironie, cettehache luisante et glacée, avec l’adresse froide et l’impassibilitéjoviale du bourreau; mais Henri Heine, quoiqu’il soit aussi