DE TELEMAQUE. LIV. XXIV. 411de vie obscure. Ses talens éclatent, dit-on, toujours malgré lui& pour la guerre, & pour les lettres, & pour les affaires les plusimportantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occa-sion imprévuë qui l'entraîne, & qui le fait connoître au public.C'est son mérite qui fait son malheur, il le fait craindre & l'exclud detous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d'être estimé, aimé,admiré par tout, mais rejetté de toutes les terres connues : il n'estplus jeune, & cependant il n'a pu encore trouver aucune côte ni del'Asie ni de la Gréce où l'on ait voulu le laisser vivre en quelquerepos ; il paroît sans ambition, & il ne cherche aucune fortune. Ilse trouveroit trop heureux que l'Oracle ne lui eût jamais promis laRoyauté : il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patriecar il fait qu'il ne pourroit porter que le deuil & les larmes danstoutes les familles. La Royauté même pour laquelle il souffre nelui paroît point désurable; il court malgre lui apres elle par une tris-te fatalité de Royaume en Royaume, & elle semble fuïr devantlui pour se jouër de ce malheureux jusqu'à sa vieillesse : funeste pré-sent des Dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, & qui ne luicause que des peines dans l'âge où l'homme infirme n'a plus besoinque de repos. Il s'en va, dit-il, vers la Thrace chercher quelquepeuple sauvage & sans Loix qu'il puisse assembler, policer, & gou-verner pendant quelques années; après quoi l'oracle étant accom-pli, on n'aura plus rien à craindre de lui dans les Royaumes lesplus flori$$ans : il compte alors de $e retirer dans un village de Ca-rie, où il s'adonnera à l'Agriculture, qu'il aime passionnément.C'est un homme sage & modéré qui craint les Dieux, qui connoîtbien les hommes, & qui fait vivre en paix avec eux, sans les esti-mer. Voilà ce qu'on raconte de cet Etranger, dont vous me demandez des nouvelles.Pendant cette conversation Télémaque tournoit souvent ses yeuxvers la mer, qui commençoit à être agitée. Le vent soulevoit lesflots, qui venoient battre les rochers, les blanchissant de leur écu-me. Dans ce moment le vieillard dit à Télémaque : Il faut que jeparte; mes Compagnons ne peuvent m'attendre. En disant ces motsFff 2
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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