138 LES AVANTURESde la mer des hommes étrangers qui venoient de si loin : ils nouslaissérent fonder une ville dans l'Isle de Gades. Ils nous reçurentmême chez eux avec bonté, & nous firent part de tout ce qu'ilsavoient, sans vouloir de nous aucun payement. De plus ils nousoffrirent de nous donner libéralement tout ce qui leur resteroit deleurs laines, après qu'ils en auroient fait leur provision pour leurusage. En effet, ils nous en envoyérent un riche présent. C'est unplaisir pour eux que de donner aux étrangers leur superflu.Pour leurs mines, ils n'eurent aucune peine à nous les abandonner ; elles leur étoient inutiles. Il leur paroissoit que les hommesn'étoient guére sages d'aller chercher par tant de travaux dans les en-trailles de la terre, ce qui ne peut les rendre heureux, ni satisfaireà aucun vrai besoin. Ne creusez point, nous disoient-ils, si avantdans la terre ; contentez-vous de la labourer, elle vous donnera devéritables biens, qui vous nourriront; vous en tirerez des fruitsqui valent mieux que l'or & que l'argent, puisque les hommes neveulent de l'or & de l'argent que pour en acheter les alimens quisoutiennent la vie.Nous avons souvent voulu leur apprendre la navigation, & me-ner les jeunes hommes de leur pays dans la Phénicie, mais ils n'ontjamais voulu que leurs enfans apprissent à vivre comme nous. Ilsapprendroient, nous disoient-ils, à avoir besoin de toutes les cho-ses qui vous sont devenuës nécessaires. Ils voudroient les avoir; ilsabandonneroient la vertu pour les obtenir par de mauvaises indus-tries. Ils deviendroient comme un homme qui a de bonnes jam-bes, & qui perdant l'habitude de marcher, s'accoutume enfin aubesoin d'être toujours porté comme un malade. Pour la navigationils l'admirent à cause de l'industrie de cet Art ; mais ils croïent quec'est un Art pernicieux. Si ces gens-là, disent-ils, ont suffisam-ment en leur pays ce qui est nécessaire à la vie, que vont-ils cher-cher en un autre ? Ce qui suffit au besoin de la nature, ne leursuffit il pas ? Ils mériteroient de faire naufrage, puisqu'ils cherchentla mort au milieu des tempêtes, pour assouvir l'avarice des Mar-chands, & pour flater les passions des autres hommes.Té-
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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