DE TELEMAQUE. Liv. VIII. 14des peuples si sobres & si modérez n'ont pas besoin de les partager.Chaque famille errante dans ce beau pays transporte ses tentes d'unlieu à un autre, quand elle a consume les fruits, & épuisé les pâtu-rages de l'endroit où elle s'étoit mise. Ainsi ils n'ont point d'inté-rêts à soutenir les uns contre les autres, & ils s'aiment tous d'unamour fraternel que rien ne trouble. C'est le retranchement desvaines richesses & des plaisirs trompeurs, qui leur conserve cettepaix, cette union & cette liberté. Ils sont tous libres, tous égaux.On ne voit parmi eux aucune distinction, que celle qui vientde l'expérience des sages vieillards, ou de la sagesse extraordinairede quelques jeunes hommes, qui égalent les vieillards consommezen vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procès, lesguerres ne font jamais entendre leur voix cruelle & empestée dansce pays chéri des Dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette ter-re ; à peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parleà ces peuples des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, desrenversemens d'Etats qu'on voit dans les autres nations, ils ne peu-vent assez s'étonner. Quoi, disent-ils, les hommes ne sont-ils pasassez mortels, sans se donner encore les uns aux autres une mortprécipitée ? La vie est si courte, et il semble qu'elle leur paroissetrop longue ! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres,& pour $e rendre mutuellement malheureux :Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendrequ'on admire tant les Conquérans, qui subjuguent les grands Em-pires. Quelle folie, disent-ils, de mettre son bonheur à gouver-ner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant de pei-ne, si on veut les gouverner avec raison & suivant la justice ! Maispourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux ? C'est tout cequ'un homme sage peut faire que de s'assujettir à gouverner un peu-ple docile, dont les Dieux l'ont chargé, ou un peuple qui le pried'être comme son pére & son pasteur. Mais gouverner les peuplescontre leur volonte, c'est se rendre très-misérable pour avoir le fauxhonneur de les tenir dans l'esclavage. Un Conquerant est un hom-me que les Dieux irritez contre le genre humain ont donné à later-
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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