42 LES AVANTURESne savoit point discerner les hommes droits & simples qui agissentsans déguisement : aussi n'avoit-il jamais vu de gens de bien ; carde telles gens ne vont point chercher un Roi si corrompu. D'ail-leurs, il avoit vu depuis qu'il étoit sur le trône, dans les hommesdont il s'étoit servi, tant de dissimulation, de perfidie & de vicesaffreux déguisez sous les apparences de la vertu, qu'il regardoit tousles hommes sans exception comme s'ils eussent été masquez. Il supposoit qu'il n'y avoit aucune vertu sincére sur la terre : ainsi il re-gardoit tous les hommes comme étant à peu près égaux. Quandil trouvoit un homme faux & corrompu, il ne se donnoit point lapeine d'en chercher un autre, comptant qu'un autre ne seroit pasmeilleur. Les bons lui paroissoient pires que les méchans les plusdéclarez, parce qu'il les croyoit aussi méchans & plus trompeurs.Pour revenir à moi, je fus confondu avec les Cypriens, & j'é-chapai à la défiance pénétrante du Roi. Narbal trembloit de crainteque je ne fusse découvert, il lui en eut coûté la vie & à moi aussi.Son impatience de nous voir partir étoit incroyable; mais les ventscontraires nous retinrent a$$ez long-tems à Tyr.Je profitai de ce séjour pour connoître les mœurs des Phénicienssi célèbres chez toutes les Nations connues. J'admirois l'heureusesituation de cette grande ville, qui est au milieu de la mer dansune Isle. La côte voisine est délicieuse par sa fertilité, par les fruitsexquis qu'elle porte, par le nombre des villes & des villages qui setouchent presque, enfin par la douceur de son climat : car les mon-tagnes mettent cette côte à l'abri des vents brûlans du Midi; elle estrafraîchie par le vent du Nord qui soufle du côté de la mer. Cepays est au pied du Liban, dont le sommet fend les nuës & vatoucher les Astres, une glace éternelle couvre son front; des fleu-ves pleins de neiges tombent comme des torrens des pointes des ro-chers qui environnent sa tête. Au-dessous on voit une vaste forêt decédres antiques, qui paroissent aussi vieux que la terre où ils sontplantez, & qui portent leurs branches épaisses jusques dans les nuës :cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans la pante de lamontagne. C'est-là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent.Les
Druckschrift
Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
Entstehung
Seite
42
Einzelbild herunterladen
verfügbare Breiten