DE TELEMAQUE. Liv. I. 11compris, mais trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse impruden-te m'avoit empêché de considérer attentivement. Mentor parut dansce danger, non seulement ferme & intrépide, mais plus gai qu'àl'ordinaire. C'étoit lui qui m'encourageoit. Je sentois qu'il m'ins-piroit une force invincible. Il donnoit tranquillement tous les ordres, pendant que le Pilote étoit troublé. Je lui disois : Mon cherMentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils ? Ne suis-je pasmalheureux d'avoir voulu me croire moi-même, dans un âge oùl'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni expérience du passé, ni mo-dération pour ménager le présent? O ! si jamais nous échapons decette tempête, je me défierai de moi-même, comme de mon plusdangéreux ennemi ; c'est vous, Mentor, que je croirai toujours.Mentor en souriant me répondit : Je n'ai garde de vous repro-cher la faute que vous avez faite ; il suffit que vous la sentiez &qu'elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirsMais quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être ;maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jetter dans le péril, il faut le prévoir & le craindre : mais quand ony e$t, il ne re$te plus qu'à le mépri$er. Soyez donc le digne filsd'Ulysse ; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vousmenacent.La douceur & le courage du sage Mentor me charmérent : maisje fus encore bien plus surpris, quand je vis avec quelle adresse ilnous délivra des Troyens. Dans le moment, où le Ciel commen-çoit à s'éclaircir, & où les Troyens nous voyant de près, n'auroientpas manqué de nous reconnoître, il remarqua un de leurs vaisseaux,qui étoit presque semblable au nôtre, & que la tempête avoit écar-te ; la poupe en étoit couronnée de certaines fleurs. Il se hâta demettre sur notre poupe des couronnes de fleurs semblables : il les at-tacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celledes Troyens : il ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plusqu'ils pourroient le long de leurs bancs, pour n'être point reconnusdes ennemis. En cet état nous passames au milieu de leur flote : ilspoussérent des cris de joie en nous voyant, comme en voyant lescomB 2
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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