De la Nar-ration Ep.que.I. DesMœurs
DISCOURS SURvers sa fin, & la démarche majestueuse & mesurée du Poëte Latin, qui pa-roît quelquefois lent, & semble trop allonger sa narration.(a) Quand l'Action du Poëme Epique est longue & n'est pas continuë, lePoëte divise sa Fable en deux parties; l'une où le Héros parle, & raconteses avantures passées; l'autre où le Poëte seul fait le récit de ce qui arrive ensui-te à son Héros. C'est ainsi qu'Homére ne commence sa narration qu'après qu'U-lysse est parti de l'Isle d'Ogygie; & Virgile la sienne, qu'après qu'Enée estarrivé à Carthage. L'Auteur du Telémaque a parfaitement imité ces deux grandsModéles. Il divise son Action, comme eux, en deux parties. La principale con-tient ce qu'il raconte, & elle commence où Télémaque finit le récit de sesavantures à Calypso. Il prend peu de matiére, mais il la traite amplementdix-huit Livres y sont employez. L'autre partie est beaucoup plus ample pourle nombre des incidens, & pour le tems; mais elle est beaucoup plus resser-rée pour les circonstances : elle ne contient que les six prémiers Livres. Parcette division de ce que notre Poëte raconte, & de ce qu'il fait raconter àTélémaque, il rappelle toute la Vie du Héros, il en rassemble tous les événe-mens, sans blesser l'unité de l'Action principale, & sans donner une trop gran-de durée à son Poëme. Il joint ensemble la variété & la continuité des avantu-res : tout est mouvement, tout est action dans son Poëme. On ne voit jamaisses Personnages oisifs, ni son Héros disparoître.II. DE LA MORALE.On peut recommander la Vertu par les Exemples & par les Instructions, parles Mœurs & par les Préceptes. C'est ici où notre Auteur surpasse de beaucouptous les autres Poëtes.On doit à Homére la riche invention d'avoir personnalisé les Attributs divins,les Passions humaines, & les Causes physiques; source féconde de belles fictions, qui animent & vivifient tout dans la Poësie. Mais sa Religion se réduità un tissu de Fables, qui ne nous représentent la Divinité que sous des imagespeu propres à la faire aimer & respecter.L'on fait le goût qu'avoit toute l'Antiquité sacrée & profane, Grecque &Barbare, pour les Paraboles & les Allégories. Les Grecs tiroient leur Mytho-logie de l'Egypte. Or les Caractéres hiéroglyphiques étoient chez les Egyptiensla principale, pour ne pas dire la plus ancienne maniére d'écrire. Ces Hiérogly-phes étoient des figures d'Hommes, d'Oiseaux, d'Animaux, de Reptiles, & desdiverses production de la Nature, qui désignoient, comme des Emblèmes, lesattributs divins & les qualitez des Esprits. Ce Stile symbolique étoit fondé surune très-ancienne opinion, que l'Univers n'est qu'un Tableau représentatif desperfections divines; que le Monde visible n'est qu'une Copie imparfaite du Mon-de invisible ; & qu'il y a par conséquent une analogie cachée entre l'Original& les Portraits, entre les Etres spirituels & corporels, entre les propriétez desuns & celles des autres.Cette maniére de peindre la parole, & de donner du corps aux pensées, fut lavéritable source de la Mythologie & de toutes les Fictions poëtiques : mais dansla succession des tems, sur-tout lors qu'on traduisit le Stile hieroglyphique enStile alphabetique & vulgaire, les Hommes ayant oublié le sens primitif de cessym-(a) Voyez le Pére Le Bossu, Liv. II. chap. 18.