10loit à manger & lui répé-toit sans cesse; Lucas,Fa-presto, d'où lui est venuson surnom. Personne n'atant copié que Jordans ;ses érudes, jointes à unemémoire des plus heureuses, lui avoient donné unemaniere composée de cellesde tous les grands Maîtres:un homme de ce rare méritene manqua point d'ouvrages. Le Roi d'Espagne Char-les II le fir venir à sa Cour,& l'occupa à embellir l'Elcurial; le Roi & la Reineprenoient plaisir à le voirpeindre, & le firent toujourscouvrir en leur présence.Jordans avoit une humeurgaie, & des faillies qui a-musoient la Cour ; l'ai-sance & la grace avec la-quelle il mauroit le pinceau.se faisoit remarquer de toutle monde. La Reine lui parla un jour de sa femme, &témoigna avoir envie de laconnoitre. Le Peintre aussi-tôt la représenta dans le Ta-bleau qui étoit devant lui,& fit voir son Portrait à SaMajesté, qui fut d'autantplus étonnee, qu'elle ne sedoutoit point de son in-tention. Cette Princessedétacha dans l'inſtant ſoncollier de perles, & ledonna à Jordans pour sonEpouse. Le Roi lui mon-
10357tra un jour un Tableau duBassan, dont il étoit fâchéde n'avoir pas le pendant;Lucas peu de jours après enfit présent d'un à sa Majesté,qu'on crut être de la maindu Bassan, & l'on ne futdésabusé que quand il fitvoir que le Tableau étoitde lui. Tel étoit le talent deJordans, il imitoit à songré tous les Peintres cé-lebres. Le Roi s'attachantde plus en plus à ce sça-vant Artiste, le nommaChevalier, & lui donnaplusieurs places importan-tes ; il lui envoyoit tousles soirs un de ses carossespour se promener ; il pla-ça avantageusement sesfils, & maria ses filles àceux d'entre ses Officiersqu'il honoroit de sa pro-tection. Les grands Roisont toujours aimé les grandsHommes. Ce Peintre, aprèsla mort de Charles II, reçutencore des bienfaits de Phi-lippe V; mais l'amour de laPatrie le fit revenir à Na-ples, où il se trouva telle-ment accablé d'ouvrages,que ſa prodigieuſe rapiditéne pouvoit y suffir; il n'at-tendoit point que ses pin-ceaux fussent nettoyés, ilpeignoit souvent avec ledoigt. Ce Peintre a faittrop de Tableaux, pourz iij