7. Capucinorum Dussilio DE LA CHARGE ET DIGNITE DE L'AMBASSA DEVR: PAR IAN NOTMAN Sieur de Villiers. Troisieme edition augmentée, & meilleure. AVEC VNE LISTE DES Auteurs qui ont escrit en ce mesme sujet. VN ENTRAIT DE L'ANTI-COLAZON. ✋ว่อ N e ADVSSELDORP Par Bernard Busius, cIa I2 cxiii. 1. 2 et u. KG. 5b 15 d: G E U 2 — CHAPITRES. I. Qui proprement est l'Ambassadeur. II. Ses meurs & qualitez. III. Sa charge en gros. IV. Ses privileges. V. Ses domeſtiques. VI. Son retour KENIGL. BIBLIOTHEK zu SSELDOS — * E Sr E e A MO NSI EVR DE V IL LEROY, CONSEILLER DU ROY EN SIS conseils d'Estat & privé, & premier Secretaire de ses commandemens. ONSIEVR, C'estes vous qui donnez aux Ambassadeurs les instructions & pour leur charge & pour leurs mœurs. l'en ay veu aucunes qui m'ont fait admirer la grandeur de voſtre eſprit, & )( EPISTRE. l'infini de vostre experience. Aussi en avez vous depuis quarante ans instruit & formè bon nombre, s'en estans les Rois vos maistres refié du tout en vous: ſur tous, le dernier, noſtre grand Henri d'immortelle & tresglorieuse memoire; lequel ayant approuvé le choix que vous avez fait de la perſonne de Monſieur de Puiſieux, digne fils de Monseigneur de Silleri Chancellier de France, pour vous seconder & aßister en vostre charge, plene d'honeur à la verite, mais eſpineuſe & penible: vous à pourtant commis & lais EPISTRE. sé le faix des principaux affais res de son Estat, n'en jugeant aucun plus capable que vous. Pour moy, j'avois premierement tracé cet Eſcrit pendant mon ſejour en Suiſſe & à la priere de feu Monsr. de Mortefontaine qui lors y reſidoit Ambaſſadeur pour sa Majesté: ne m'y estant amuse depuis que pour contenter mon eſprit dans ce demiexil, auquel j'ay esté quelques années; & pour ſeruir paraventure aux jeunes hommes de nostre France, qui seront à l'avenir designez à cette charge. Ioint que j'y coule des particularitez qui regardent particu)( 3 EPISTRE. lierement l'Eſtat de la France, wayant autresfois baillé cet Escrit à l'Imprimeur que pour ſauver la peine de l'eſcrivain, duquel pluſieurs avoiet ja prins des copies oirje ne recognoiſſois quasi plus rien du mien. Et comme pay ſceu que vous avie: eu agreable celuy que je vous presentay il y a douze ans, pour y avoir poßible veu de la naïves té, laquelle aux eſprits ſolides plaist d'avantage que le fard; outre les exemples tirez & de ma lecture & de mon experience propre par les voyages & uegociations que j'ay faittes hors de France depuis trente ans, quel EPISTRE. quelquesfois avec des Ambasſadeurs & pour le ſervice de ſa Majesté : jose sous l'asseurance de voſtre bonté le vous offrir pour la troisieme fois, & vous supplier le recevoir de mesme œil que les premiers: & je tiens dray cette faveur à beaucoup d heur, auſsi bien que d'eſtre honoré de vos bonnes graces, que tant de gens recerchent, mais nul avec plus d'ambition MONSIEVR, que Vostre tres-humble & plus dedié serviteur HOTMAN. * # E.T.W. S S AV LECTEVR. Est outre mon attente & mon merite, LeS cteur, que ce traitté a esté agreable à tant de gens, & qu'il est traduit en quelques autres langues: & pour ne tenter la fortune derechef, je me contentois de l'honneur que j'en lay eu & du gré qu'on m'en a sçeu: mais l'Imprimeur le voulant remettre sous la presse, cela m'a obligé de le revoir & Paugmenter, & en ay prins l'avis d'aucuns de mes amis. Eux jaloux de ma reputation, (qui par tout ailleurs tesmoigne tant de candeur & de franchise) mont esté d'avis que je nomme les AV LECTEVR. vivans, aucuns desquels j'alleguois ou pour preuve de mon dire ou pour quelque exemple signalé de leur vertu, & non par flatterie ou vanité. Car ils ont tous acquis de la gloire en leurs legations, comme chacun sçait. Si j'ay failly les omettant en cette edition, jay failli par conseil, non par manquement de devoir, ou pour ignorer leurs merites. Au reste, tant s'en faut que je rougisse d'avoir butiné dans les auteurs vieux & nouveaux ce que j'y ay rencontré de propre à mon dessein ; que mesme j'avoüe que la pluspart est ou de ma lecture ou du rapport de mes amis; osté paraventure une trentaine d'exemples qui sont de mon experienee. De siecle à autre, de main en )( 2 AVLECTEVR. main nous apprenons les uns des autres. Peu d'escrivains en ont fait autrement, sur tout en discours serieux & affaire d'importance. Un tel ouvrage sans aide & sans avis d'autruy seroit & trop manque & trop sterile. Mesmes qui lira les escrits des modernes en ce sujet, de Bru nus, Magius, Gentilis, le Vayer Paschal, Kirchner, & autres que j'ay veus, il semble qu'ils ont tous emprunté les uns des autres; quoy que tous y ayent doctement travaillé. Du moins suis-je le premier, que je croy, qui ay parlé du devoir de l'Ambassadeur en nostre langue: aussi n'avoy-je à instruire un Ambassadeur de Perse, un Grec, un Romain. Les fruits nouveaux ne sont moins agreables que les AV LECTEVR. les fruits gardez; les exemples recens que les surannez. Ce traitté donc, Lecteur, n'est bonnement que pour les Ambassadeurs & gens d'Estat; mesmement pour les François & n'est à vray dire, qu'un abregé de ce qui s'en peut dire & de ce qui s'en est dit par d'autres. Ie ne l'avois premierement voüé qu'à l'usage seul d'un mien parent, mort Ambassadeur en Suisse. Mais comme j'en yy des copies transcrittes sur mon original, déja esloignées de mon sens & de mon stile, je fus contraint d'en permettre l'impression, non pour le publier, car ainsi l'avoy-je stipulé de l'Imprimeur; mais seulement pour distribuer à mes amis ce peu qu'il en feroit. Nulle part la vanité n'est à AVLECTEVR. propos: beaucoup moins en ce sujet, qui ne souffre que la discretion, la gravité, la verité. Si autrement en est arrivé, c'est contre mon humeur & mon dessein. Fautes en l'impression. Pag. 28. lin. 11. lisez, de Suisse. p.36. l.1. cicatrice. p.41.l.18. possedé. p.44. I.8. du Prince. p. 94. l. 2. à quelques siens alliez. p. 111. l. 3. debout. l.5. & s'assit dessus. I. 8. le manteau. p. 147. I. 6. les Livoniens. p. 151. l. 20. chastioit. p. 188. l. 12. chastiment. # 0 E — H. M. I. QVI EST PROPREMENT L'AMBASsadeur. E ne sçache aucun des anciens, qui tout à deſſein ait eſcrit de ce sujet: du moins n'en est il venu rien à ma connoissance. Il se roid bien sous le nom de Polybe et autres un recueil de plusieurs legations, mais non du devoir de L'Ambas. sadeur : & pareillement un autre extrait Grec en ce mesme sujet, de plusieurs historiens plus modernes, qu'un docte Alleman a publié sous ce titre, ECLOGae DE LEGATIONIBus, & un tresdocte François l'a mis de n'agueres en Latin. La cause de ceci paraventure est, que l'on n'appelloit gueres à cette charge que gens pleins d'honeur, vertu, sçavoir & experience, & qui avoient desja passé par L'AMBASSADEVR. les plus belles & grandes charges de la Republique; ainsi que je diray tantost. Car les doctes Politiques de çe tems là ne croyoient pas, que les Princes & Estas seroient si imprudens d'honorer d'une legation (laquelle souvent importe à tout l'Estat) une personne qui ne sust tres-capable ; ou que celuy qui n'en seroit digne, fust si malavisé de s'en charger. Donc pour commencer, je ne m'arresteray à la recerche soit du nom d'Ambassadeur qui nous est estranger & incognu [aux etymologies y a plus à deuiner qu'il n'y a de certitude:] ni à l'ancienneté & origine de cette charge, laquelle il eſt vray-semblable auoir commencé dés qu'on a voulu establir la societé entre les hommes, & la communication des peuples & Estas les uns auec les autres ; les Princes ne voulans, & les Republiques ne pouvans se trouver ensemble pour en traitter. Aussi je ne Perdray tems à dire, que le nom d'Am L'AMBASSADEUR. d'Ambassadeur n'est pas si general que le mot Legatus : & ne s'entend proprement que de ceux, qui sous la seureté de la foy publique autoriſee par le droit des gens, sont employez pour negocier auec les Princes ou Republiques estrangeres les affaires de leurs maiſtres, & y repreſenter auec dignité leurs personnes & leur grandeur pendant la legation. 2. Il y en a de deux sortes. Les uns qui n'y sont que pour peu de tems & pour un affaire seulement ; comme pour renouveller une alliance, jurer & ratifier un traitté, se conjouir, condouloir, & faire office semblable de la part de leurs maiſtres. Ceux qui vont pour pre$ter obedience au Pape de la part des Princes Chreſtiens ſont de ce nombre : ou qui vont pour autres aſfaires non ordinaires. C'est pourquoy on les peut nommer Ambassadeurs Extraordinaires, qui s'en revont si tost que le compliment ou l'as- L'Ambassadeur. faire est achevé. Les Romains & autres peuples jadis n'en usoient quasi point autrement. Les autres sont Ordinaires & residens, n'ayans toutefois aucun tems limité que par la volonté des Princes qui les envoyent : & cette sorte est celle qui maintenant est le plus en usage, & que l'antiquité ne cognoiſſoit point ou peu, pour la crainte qu'on avoit que le long sejour d'un Ambassadeur ne fist descouvrir les secrets de l'Estat : parce que plusieurs Princes au tems passé travailloient plus à se faire des ouvertures de guerre contre les voisins, qu'à entretenir la paix avec eux. Le Pape a retenu les noms de Legat & de Nonce; desquels ce n'est mon dessein de parler en particulier ; se trouvant cinq ou six Docteurs qui en ont escrit expres. 3. Quant aux Agens, ausquels on donne aussi par sois titre de Residens: ils sont pareillement persones publiques; & estans une fois receus & admis L'Ambassadeur. mis ils jouissent du droit des gens mais n'ont ni seance telle ni bien souvent pouvoir si ample que les Ambassadeurs. On les tient volontiers pres les Princes que l'on doute ne vouloir donner le rang que pretendent ceux par qui ils sont envoyez: comme ceux qui ont esté pres l'Empereur depuis quelques années pour le Roy, et ceux que l'on envoye vers les Archiducs, bien que ſur le lieu on leur donne souvent pour leur merite & dignité titre d'Ambassadeurs. Le Roy d'Espagne en tient aussi en quelques lieux & pour la mesme raison. Quelquefois, neanmoins la qualité d'Agêt se donne à la condicion de la personne qui negocie, & non pour la consideration du Prince ou de l'Estat où il est employé : comme sont les Secretaires & autres de pareille estoffe qui servent la charge en l'absence ou attendant la venuë d'un Ambassadeur. Ce nom d'Agent se donne aussi par L'AMBASSIDEUR. fois pour sauver la despence, ou pous faire le service avec moins de bruit & d'esclat. Au contraire, si un Conseiller d'Estat ou homme d'autre dignité estoit envoyé à quelque petit Potentat, il ne lairroit de prendre titre d'Ambassadeur. car volontiers gens de cette qualité ne sont employezvers les petis Princes que pour affaire extraordinaire & important. Toutefois parce que ces titres & qualitez dependent de la volonté de ceux qui envoyent, je ne sçay si de tout cecy se peut donner regle bien certaine & generale, sinon, que ceux là soient proprement Ambassadeurs qui sont personnes qualifices & envoyeés avec pouvoir & dignité aux Princes souverains ou aux republiques grandes ou petites, lesquelles ont droit de souveraineté. L'abus est quelquesfois en Allemagne au nom de Gesandter, qui est à dire l'Envoyé : car n'interpretans ce mot que par celuy d'Ambassadeur, L'AMBASSABEUR. deur, de quelque qualité qu'il soit; & le nom d'Agent ne se donnant audit païs ordinairement qu'à des Facteurs; souvent on fera preceder le ministre d'un Comte ou d'une Ville à celuy qui aura esté envoyé de la part d'un grand Roy, s'il n'a ce nom de Gesandter ou AMBASSADLUR. En Lorraine & autres licux limitrophes, où l'on parle les deux langues, ils les distinguent, comme j'enten, par Ambassadeurs & Envoyez, ces derniers n'ayans la dignite des premiers. L'on nomme pareillement Agens ceux qui font les affaires des Princes non souverains, ou de ceux qui ont une dignité de beaucoup inserieure aux Monarques & grandes Republiques. 4. Quant à ceux qui sont envoyez par le Prince en ses provinces, & vers ses sujets, ils sont appellez Commissaires: comme on nomme Deputez ceux que les sujets deleguent vers leur Souverain: lesquels pour cela ne jouissent pas L'Ambassadeur. de ce droit des gens & des privileges d'un Ambassadeur, qui ne sont acquis qu'à l'estranger, & non au citoyen, ce dit Tite Live. Mais bien les Herauts, desquels les personnes sont inviolables, mesmes au milieu des armes & armees, aussi bien que celles des Ambassadeurs : encores que proprement & le plus souvent ils ne soient que messagers portans simplement parole ou cartel, sans autorité de traitter aucun affaire : comme aussi les tambours, trompettes, & telles personnes en tems de guerre, à nul desquels pourtant on ne donne ce titre & dignité d'Ambassadeur. Comme aussi je ne sçay si à juste titre il se pourroit donner à ceux qui seroient envoyez du Souverain à une personne particuliere & sujette d'un autre Souverain, comme il s'en est veu des exemples en l'antiquité ; puis que les droits de Legation ne sont proprement que d'un Souverain à son semblable, ainsi q'uil serai L'AMBASSADEUR. sera dit cy apres. Mais quant aux Chefs d'armée, Gouverneurs & Lieutenans des provinces, et autres qui ont un commandement absolu sous l'autorité du Souverain par mer ou par terre, en paix ou en guerre : Ie ne doute point que ceux quils envoyent traitter ou faire offices, ne meritent aussi le nom & le droit d'Ambassadeurs. 5. Les Romains avoient aussi une autre forme de legation, contre la loy anciene, laquelle defendoit d'aller en ambassade pour son propre affaire : & s'appelloit: Legation libre, pour favoriser les personnes de qualité, allans en pais estrange, ou és provinces de l'Empire pour leurs propres affaires & negoces particuliers, afin d'y estre plus respectez, & dans la faveur du droit des gens: comme eſtoient pareillement ceux à qui l'on ne vouloit saire la honte toute entiere d'un exil; & cette-cy par aucuns eſt appellée Legation d'honneur, quand sous titre 10 L'AMBASSADEURI d'Ambassade ou deLieutenance és pro vinces, les Empereurs eſloignoient de leur Court ceux quils n'avoient agreables pres leur personnes : comme surent Germanicus en Orient par Tibere, & Othon en Portugal par Neron. Celle de Poſtumus par Auguſte ſemble à la verité pluſtoſt une relegation qu'u ne legation. Nos Rois en ont usé de la façon à l'endroit de quelques Grands; & y en a des exemples a$$es recens de personnes qu'il ne convient nommer. 6. Il semble aussi qu'on pourroit mettre au rang des Agens & Ambassadeurs ceux qui sont envoyez en un Estat pour y traitter secretement avec aucuns des principaus Conseillers, du consentement toutes fois du Chef ou de tout le corps, duquel ils sont connus & admis sous le nom & qualité de pensionaires, ou autre tel. Secretement di-je, pour certaines raisons particulieres entre les Princes ou Estas; comme pour la diversité de religion, ou pour quel L'AMBASSAD'EUR. 11 quelque raison d'Estat. Il y a eu quelquesfois à Venise des Agens secrets tant de la feu Reine d'Angleterre, que des Princes protestans d'Allemagne. L'Escuyer Merueilles au tems du dernier Duc de Milan estoit secretement entretenu audit Milan par le Roy François I. du sçeu neantmoins dudit Duc. Et se peut alleguer asses d'exemples parcils à ceux-cy. 7. Mettons hardiment en ce rang les Consuls qui sont les affaires des Marchans, villes & com̄unautez en Arger, Tunis, Tripoli, & autres lieux de la Barbarie & Turquie : d'autant que le Prince agrée leur nomination, les autorise & recommando par ses lettres; & qu'au defaut des Ambassadeurs ils donnent les avis, & en font quelquefois la charge; aucuns mesmes avec asses heureux succez : comme il s'est veu en quelques lieux de nostre tems. Les Venitiens tiennent des Consuls au Caire, en Halep, Rosette, Alexandrie, & autres villes & havres d'im 12 L'Ambassadeur. portance : qui leur e$t un grand bien: car outre la cognoissance qu'ils ont de tems à autre du prix de toutes marchandises, ils sçavent aussi par mesme moyen nouvelles de toutes les parts. du monde : enquoy ils surpassent tous autres Estas & Republiques. III. SES. L'Ambassadeur. 13 E — II. SES MEVRS ET QUALITEZ. DOUR venir donc à nostre Ambassadeur, & principalement à celuy que nous avons nomé Ordinaire & Resident: ores que le principal, plus ge neral & ordinaire sujet de sa legation, soit pour entretenir l'alliance & amitié avec le Prince ou l'Estat auquel il eſt envoyé: ſi y a-il pluſieurs autres occasions de son envoy, qu'il n'est icy besoin d'articuler: cela mesmes estant infini pour la diversité de traitez & negoces qui ſont parmi les Princes & Rep. En aucuns païs ne se parle que d'argent, & levces de gens de guerre: aux autres du fait de la marine, du traffic & cōmerce : en d'autres de quelque contravention aux traitez, de quelque courſe ou excez aux frontieres. Puis apres en aucuns Estas y a des Monarques, les 14 L'AMBASSADEUR. autres sont gouvernéz par les Seigneurs, les derniers par le peuple : de sorte que selon la qualité de ces gouvernemens, & la nature des affaires, il est à propos de faire choix d'Ambassadeurs qui soient agreables au lieu & au Prince auquel ils sont destinez. Et non seulement pour cette diversité d'Estas & de negociations: mais encore pour la difference des humeurs, condicions, & religion des princes & peuples où ils font employez : estant bien certainqu un de la religion ne ſeroit propre pres du Pape, ni du Roy d'Espagne au contraire un de cette condicion (si le service du Roy le permet) seroit plus agreable en Angleterre, Dannemarck, & vers les Princes protestās d'Allemagne : comme la derniere Reine d'Angleterre m'en fit porter parole au feu Roy, quand je retournay le trouver durant le siege de Paris, sur le sujet d'un gentilhomme de qualité qui avoit esté envoyé aux Princes protestans d'Allemagne L'AMBASSADEUR. magne, & qui n'y estoit pas le bienvenu. Aussi faut il eviter la risce qui fut faite autrefois d'un Ivesque envoyé au grand Seigneur, & d'un gentilhomme tenu pour gros Chrestien, lequel on destinoit Ambaſſadeur au Pape : car il fut dit, que Pun convertiroit le Turc, & l'autre seroit converti par le Pape. En aucuns Estas ils considerent fort la qualité d'un Ambassadeur, & en font moins d'estime s'il n'est gentil homme & portant l'espee, ou du moins bien qualifié, liberal & magnisique. D'autres Princes & Estas aiment autant un homme de robe longue, comme à Venise. Ie ne doute pas que le Pape ne fust content d'avoir plustost un Eve$que ou autre homme d'Eglise pres de soy: neanmoins j enten que les E$pagnols ont recognu qu'il e$toit plus à propos pour le service de leur Maiſtre, que l'Ambaſſadeur fuſt d'autre qualité, à cause que les Ecclesiastiques ont un ſerment bien eſtroit au Papece à l'Eglise, qui semble déroger à la 16 L'AMBASSADEUR. fidelité naturelle que tous sujets doivent à leur Souverain; ainsi que dit Bodin en sa Rep. où il allegue le FuoRA PRETI de la Seigneurie de Venise: & VVarsevicius tres-docte gentilhomme Polonois, & souvent employé en legation pour le Roy de Pologne, est, bien que Catholique R. de cette mesme opinion. 2. Quoy qu'il en soit; les Romains n'envoyoient point d'Ambassadeurs qui n'euſſent paſſé par la plus part des grades d'honneur & du magistrat: & aucunes fois c'estoient leurs Consuls mesmes, comme Veturius & Posthumius aux Samnites, ainsi que rapporte Tite Live; & un autre à Attalus, au dire de Brunus, Magius & Kirchnerus, lesquels n'alleguent leur auteur. Ce qui sans doute se faisoit non tant pour l'honeur du Prince auquel on les envoyoit, que pour la grandeur & maje$té de la Republique. Philippe de Comines se plaint que le Roy Loys XI. L'AMBASSADEUR. 17 XI. son Maistre y employoit ordinairement son barbier. Autres Princes ne font difficulté d'enuoyer des gens encor de moindre estoffe aux plus grands Princes de la Chrestienté. Dieu sçait aussi comme ils y font le plus souvent les affaires de leurs Maistres. C'est pourquoy apres plusieurs autres personnes d'entendement, Brunus nie, Qu'un homme sans dignité puisse salre dignement une charge pleine de dignite. Bon pour espier non pour negocier, quand les grands Princes en usent ainsi. Le Roy de Polognes'appercevant de la faute q'uil avoit faite d'envoyer à celuy de Suede un sien cuisinier nommé Dominique, y depescha tout aussi tost le susdit VVarsevicius gentilhomme qualifié, & duquel se fera mention plus d'une fois en ce Traittè. Or celuy qui designe un Ambassadeur doit bien prendre garde à cela, & mesmes au sexe & à l'age, & à 18 L'AMBASSADEUR. l'humeur de celuy à qui on l'enuoye. Car qui donneroit commission à un homme vieile & chagrin ou de mauvaise grace d'aller traiter mariage avec une jeune Princesse, & luy faire Pamour au nom de son maistre (chose qui se fait le plus souvent par procureur entre les Grands) il est bien certain que naturellement elle ne le verroit ni escouteroit si volontiers qu'un plus jeune & plus gay. Pen ay veu l'experience quelquefois : eſtant ce choix de plus grand' importance qu'on ne cuide, & enquoy neantmoins on faut le plus souvent. Feu Mons. le Duc d'Anjou recherchant la feu Reine Elisabet, premierement y envoya le Sr. de Simiers & autres Courtisans; puis une ambassade plus solennelle composce de Printes, gens de robe longue & de conseil, pour traitter & conclurre, si faire se pouvoit. Certes il faut que l'Ambassadeur soit agreable pour mieux manier l'efprit de celuy avec lequel il va traitter, non DAMBASSADEUK. 19 non seulement en la mine & façon exterieure ; mais encores plus en toutes fortes de courtoisie, civilité, respect & bons offices, aurant qu'il pourraà l'endroit du Prince auquel il est envoyé, & des siens ; gardant toutesfois son rang & la fidelité à son Maistre. 4. Et bien que tous ſoient d'accord de ceci, comme de choſe qui eſt du ſens commun : si n'est il raisonnable que celuy qu'on envoye soit à son desir & option; comme Maximin Ambassadeur de PEmpereur Theodose respondit fort bien à Attillas Roy des Huns; (ainsi le nomment les derniers Grecs) qui sembloit luy vouloir designer & prescrire les Ambassadeurs que ledit Empercur luy devoit envoyer. Il y a eu de nostre tems une Princesse souveraine, laquelle tesmoignoit quelquefois par ses paroles & rebut quelle n'avoit à gré les personnes que ses Voisins luy envoyoient pour Ambassadeurs, sur tout ceux qui devoient faire residence en sa Court; & a salu pour quelques respects 10 L'AMBASSADEUR. s'y accommoder non une fois: mais cet exemple ne peut ni doit estre tiré à consequence. 5. Encore plus me semble ce choix important pour le regard des Ambassadeurs extraordinaires, & qui ne vont que pour un affaire : comme si c'est un fait de guerre, il est plus seant de le commettre à un Mareschal de France ou autre Chef de guerre, & entendu au fait des armes. Aux Conciles il seroit ridicule d'envoyer autres gens que des Ecclesiastiques, Theologiens & gens de robe longue. Et où il seroit queſtion des droits de ſucceſsion, de marches, represailles, ou autre difficulté de droit : il y a des hommes propres à cela, & qui y serviront mieux leur maistre, qu'un homme d'Eglise, ou d'espee. Mais si c'est un renouvellement d'alliance, conduité d'une princesse, ou autre acte solennel, consi stant plus en ceremonie & magnifitence, il est convenable d'en commettre L'Ambassadeur. 21 tre la charge & l'honneur à un Prince ou Seigneur de qualité & de moyens. Telle a esté n'agueres la conduite de la Princesse d'Angleterre au Palatinat Electoral, aussi splendide certes qu'il y en ait en de long tems. Il y a plus, c'est que quelque perfet & capable que soit celuy qu on veut envoler, si faut il encor prendre garde à le bien assortir aux meurs & naturel de la nation où il va resider: car tel sera propre pour l'Allemagne qui ne le sera pour l'Espagne, & tel pour l'Angleter re qui seroit mal idoine pour l'Italie: & ainsi des autres. 6; Outre cela, il y a bien d'autres choſes à conſiderer en la perſoñe d'un Ambassadeur, dont je cotteray quelques unes, non pour faire une perſette idee d'Ambassadeur, comme Tasso, Magio, Gentilis, & quelques autres ont essayé de faire. Car, comme on a dit autres fois de la republique de Platon, que l'idee en est au Ciel, ainsi l'image perfette d'un Ambassadeur, tel 22 L'NMBASSADEVR. de que coux-la nous l'ont figuree, ne sut jamais parmi les hommes: car ils veulent qu'il soit Theologien, Astronlogue, Dialecticien, Orateur excellent sçavant comme Aristote, & sage comme Salomon. Mais moy, je me contente qu'il ait une moyenne cognoiſſance des ſciences qui lui ſont propres; comme je diray cy apres. Du moins, qu'il soit mesle aux affaires, à cause de la diversité de celles qui se traitent en sa charge : ce qu'il ne peut s'il n'a veu & voyagé, s'il n'a quelques lettres, & sur tout la cognoiſsāce de l'hiſtoire, que je trouve luy estre plus necessaire qu'aucun autre estude; & que desja il ait esté employé en quelques autres charges, quand ce ne ſeroit que pour avoir plus d'asseurance à parler en public: car, ain si qu'il se verra par la suitte de ce discours, l'Ambassade est comme un abregé des plus belles charges & offices qui Pexercent en la Republique. Et ne sont les Ambassadeurs simplement por L'AMBASSADEUR. porteurs de lettres ou messages, mais plustost juges, arbitres & negociateurs souvent des plus grands & importans affaires d'un Estat; voire par fois comme les yeux & les aureilles du Prince ou de la Republique. Auſsi le veux-je riche, non seulement des biens de l'esprit, mais aussi des biens de fortune, en quelque mediocrité pour le moins. Car outre qu'une grand' pauvreté eſt comme ennemie de vertu, c'est à dire empesche les belles & genereuses actions de celuy qui autrement ne manque d'eſprit, de courage & de dexterité : certes elle eſt ſouvent ſuſpecte; & estant l'Ambassadeur pauvre, il luy est mal-aisé de tenir la dignité laquelle il doit representer : n'estans pas toujours les maistres soigneux de les bien appointer. Les Romains mesmes refusoient souvent à telles gens l'exercice des plus belles charges de la Republique. 7. Et pour parler des ſciences plus particulierement, je sçay que plusieurs ont manié semblables & plus grandes 20 L'AMBASSADEUT. charges sans aucune literature, voire sans un mot de Latin, & qu'à beaucoup il n'en est pas mal reussi. Mais je soustien que les hommes lettrez en sont encore plus capables, sçavent mieux parler & respondre à chacun, juger de la justice d'une guerre, de l'equité de toutes pretensions & demandes, se garder d'estre trompez aux traittez & negociations de paix, alliance ou mariage, où volontiers on employe gens de cette sorte ; mieux peſer les raiſons, eſquiver une subtilite ou sophisme, & discourir de toutes choses graves ou familieres & pour faire en un mot, celuy est plus à blasmer qui y vient sans cette qualité, qu'il ne seroit à louer s'il y apportoit toutes les parties necessaires. Du moins, je luy conseilleray pendant le tems de sa legation de s en acquerir autant que son loisir luy permettra: encores qu'a vray dire il soit bien tard de fouir un puits quand on a soif, ou sorge L'AMBASSADEUR. 25 forger des armes quand on eſt preſt à se battre. Sur tout ne monstrera point qu'il méprise les gens lettrez, faisant toujours cas des hommes de sçavoir & d'experience, que l'on cherit en tous Estas bien policez. 8. Ie trouve donc, que parmi les parties de la Philosophie, il doit sçavoir la Morale & la Politique : & s'il avoit auparavant eu quelque gouſt du droit civil des Romains, cela luy donneroit d'avantage de lumiere & plus de facilité à la negociation des traittez, & à la vuidange de beaucoup d'afsaires qui se presentent en aucuns lieux : comme je vien de dire pour le droit de la succession des Princes, du different des limites, des prinſes, prisonniers, represailles & de la marine, dont il eſt le plus ſouvent queſtion en Angleterre, Dannemarck, Hollande & autres lieux maritimes : ou de quelque obſcurité, ambiguité & diſſiculté des clauſes & articles d'un traitté. Sur 16 L'AMBASSADEUR. tout ne doit ignorer les loix, coustumes & observances de son pais propre, mesmes en ce qui est de l'Estat: non plus que la situation, bornes & limites des pais qui sont de l'obeissance de son Prince ou Republique : les droits, titres, & pretenſions de la couronne de son Maistre, & les usurpations que les autres Princes ont faites sur son Estat. Aquoy l'histoire lui servira de beaucoup : laquelle outre le plaisir, luy apportera encore cette utilité, qu'elle luy augmentera la prudence & le jugement aux affaires de sa charge; le for, tifiera contre tous evenemens ; luy donnera la cognoissance de l'origine, progrés & cheuté des royaumes, pais & villes qui n'ont de reste de leur glosre que le nom: sera qu'il n'entrera en esbaissement de choses qu'il oye lire ou raconter: attendu que l'histoire luy aura fourni force exemples de semblabels accidens: estant chose bien honteuse à un homme de sa sorte d'admi L'Ambassadeur. 27 mirer tout ce qui se dit: car l'admiration est fille d'ignorance : & ceux-là sont tousjours enfans qui ne sçavent ce qui s'est fait auparavant eux. 9. Au reste l'Eloquence est de telle force & si importante à une telle charge, que s'il en eſt doué ou d'art ou de nature, il se fera beaucoup reluire, soit qu'il parle au Prince, au Conseil, ou en public: comme on eſt accouſtumé és Estas populaires, ou qu'il entretienne ses amis en particulier. Aussi jadis, & encor en plusieurs lieux on nomme les Ambassadeurs, Orateurs. Mais pour bien parler & de suitte & en bons termes sera bon qu'il escrive & lime premierement ce qu'il aura à dire en public : sans toutefois s'assujettir à apprendre par coeur ses harangues, de peur qu'il ne luy arrive comme il est avenu à aucuns, & ordinairement aux enfans de l'escole. S'il sçait la langue du pais où il est, ce luy sera un avantage tres-grand pour entendre plus 28 L'AMBASSADEUR. perfettement & l'histoite & les affaires de cet Estat là. Vn ancien dit, Qu'autant vaut estre sourd que den entendre ce qu'on nous dit. Toutesois, plusieurs sans cette partie n'ont laissé de faire leur charge bien & dignement. Et quand il en sçauroit la langue, s'il ne la parle bien, j'aimeroy mieux qu'il seignist de ne Pentendre pas: comme on dit que fit seu Mons. de Limoges l'Aubespine en sa legation de Suisse, & asses d'autres ailleurs : aussi a on plus d'avantage à parler & negocier en sa propre langue, ou du moins en Latin, qui est commun à tous, comme on sait en Allemagne, Pologne & ailleurs. Son parler sera grave, bref & signisiant, sans y employer beaucoup d'allegations, comme seroit un maistre és arts : ou de mots recerchez & hors d'usage, comme j'en ay veu saillir plusicurs par affectation: & faut qu'il s'accommode le plus qu'il pourra à la portee du Prince ou du peuple auquel L'AMBASSADEUR. 29 il parle: car qui voudroit en quelques Eſtas populaires farder & mignarder son langage, seroit chose superssue & ridicule. neantmoins je suis de Pauis de quelques autres, que tel est asses eloquent qui obtient ce qu'il deſire, & fait bien sa charge au gré du Maistre : car elle ne conſiſte pas ſeulement à parler, & y en a desquels les lettres & raisons par escrit ont fait parcil effet que les persuasions à bouche. 10. Au demeurant les Princes & quasi tous les Grands, & toutes gens militaires n'aiment pas les grands parleurs, ni les longues harangues, bien que la pluspart ayent la mesme imperfection de trop parler; car il eſt asses naturel de blâmer ses vices en autruy. Caton le vieil a sort bien remarque au naturel du François, qu'il s'eſtudie principalement à l'art de la guerre, & à un parler bref & subtil: rem militarem & arguté loqui. Aussi me souvient que le feu Roy 30 L'AMBASSADEUX. Henri le grand, d'eternelle & tres glorieuse memoire, & Prince auquel justement appartenoit l'une & l'autre louange, ennuyé du long discours d'un Seigneur nouvellement revenu d'Italie, luy dit: Faites le court je vous prie, je sçay bien que vous venez du pais de belles paroles. Luymesmes impatient d'une trop longue harangue que luy faisoit à l'neure du diner un Officier principal d'une des villes de son royaume, sur son entreé & bienvenue, interrompit, disant: Abbregcons, Monsr. le Lieutenant, nul des Rois mes predecesseurs que vous venez de nommer, eut onc tel apperit que moy qui ay tout ce matin esté à la chasse. Et n'agueres un Seigneur de mesme humeur & valeur accompagnant une Princesse en une ville de laquelle le Syndique l'auoit haranguée en Latin & asses long tems, repartit en pcu. L'AMBASSADLUR. 37 peu de mots : Madame n'entend gueres de Latin, elle vous remercie neantmoins, & vous prie luy faire bonne chere pour son argent. 11. Il est certain que la garrulité est encor plus malseante à un Ambassadeur, ſur tout quand en plene audience par autres discours & repliques il tient & amuse le Prince pardelà le sujet de sa legation, & lors que d'autres attendent auſsi l'opportunité de parler : car c'ests acquerir titre de Causeur & d'Importun : chose contraire à la gravité : & est dit de telles gens, que ce sont eux qui donnent l'audience. Beaucoup parler & estre sage, ne se rencontre gueres en un mesme homme. La meilleure monnoye est celle qui en peu de matiere a le plus de valeur. Autres y a si impertinens & hardis qu'ils reprennent le Prince, si d'aventure il luy eschappe quelque mot en langue Latine ou autre estrangere, qui L'AMBASSADEUR. ne soit de mise, ou selon les regles de Grammaire. A ceux ci repartoit l'Empereur Ferdinand: Ie croyois parler à un Ambassadeur & non à un Regent de classe. En apres, si l'Ambassadeur n'a ce don de bien dire, & qu'il hesite ou begaye en son parler, outre qu'il ne fera possible pas grand fruit en sa legation, il sera souvent la risce des courtiſans : & fi ſes harangues ſont trop longues, on luy sera la responce qui fut faite aux Samiens par ceux de Lacedemone : qu on en avoit oublié le commencement, que l'on n'en avoit pas entendu la suitte, & moins encor'approuvé la conclusion. Le gou$t & coustume de quelques nations, est tout autre en ce point : car ils veulent pour la pluſpart leurs harangues prolixes avec repetition des titres & qualitez tant de leur maistre que de celuy à qui ils parlent : & tout de mesme en leurs lettres & escritures; pour se rendre plus intelligibles & plus respectucux. L'AMBASSADEUT. ctueux, mesmement en affaires ou ceremonies publiques. Ce qui leur est une habitude passée en nature. Aussi cette instruction n'est que pour les François. 12. Voila à peu pres les sciences que je juge les plus requiſes, & qui ſont, à mon avis, les plus faciles, lesquelles mesmes ou la plus part il peut apprendre sur les lieux, s'il y fait sejour de quelques années : toutes les autres ne luy seront inutiles. Mais il faut qu'il ait en outre d'autres vertus & qualitez tant acquises que nées avec luy, pour bien faire ſa legation, & qui luy ſont de tant plus necessaires qu'il represente la grandeur de son Prince en un pais eſtranger & à la veuê du monde : & que les fautes qu'il fait sont quelquesfois cause du meſpris de ſon maiſtre, ou de quelque pire esset encores. Car premierement tous sont d'accord qu'il doit eſtre doûé d'un bon ſens naturel. joint à quelque experience des a$$aires 34. L'AMBASSADEVR. du monde: qui fait qu'un jeune homme n'est si capable de cette charge qu'un homme vieil ou d'age mediocre. C'est pourquoy Philippe de Comines disoit estre mal aise qu un homme soit sage qui n'a esté trompé. Si est-ce qu'un bel esprit fait honte quelquesfois à Page & à l'experience des autres : le vieillard est ordinairement chagrin & maladif, & le jeune trop pay, leger & imprudent: comme un qui fut envoyé à quelques alliez de là Couronne de France, lèquel se pourmenoit jouant de la mandore le soir & partie de la nuit par les ruës avec des gens de son age, en chausses & en pourpoint, quoy que d'ailleurs il fut homme d'un bel esprit. 13 Or la prudence de nostre Ambassadeur se jugera premierement s'il apporte avec soy les qualitez requises comme j'ay dit, & les choses necessaires à la function de sa charge: sinon que le Prince la luy ait fait entreprendre soudain & par commandement: L'Ambassadeur tresexpers, & ſans luy donner loiſir de se recognoistre, comme il arrive quelquesois. Car s'il n'a les biens de fortune, ou si d'ailleurs il n'a pourveu à se faire donner un bon appointement, il sera estimé imprudent de s'eſtre embarqué en une charge de ſi grande deſpence. On conte d'un Ambassadeur n'y a pas longtems, le quel ou avoit fait si mauvaise provision de deniers, ou avoit si mal mesuré son voiage, que son argent luy estant failli il fut contraint de rebrousser chemin, duquel il avoit ja fait les deux tiers. Et pour les dons de nature, s'il est borgne, bossu, boiteux, ou autrement contrefait, il est certain qu'il n'en sera pas si agreable. Quelqu'un des anciens disoit, qu'en ces corps mal bastis & viciez Pame est mal logée. Et les Romains ayans un jour envoyé deux hommes avec commission en l'une de leurs provinces, l'un desquels estoit 6 L'AMEASSADEUR. fort ciatricé à la teste, & l'autre estoit boiteux, il fut dit par risco: Voicy une Ambassade qui n'a ni pieds ni teste. Le seu Roy, encores Roy de Navarre, avoit envoyé en Languedoc un sien valet de chambre, borgne, petit, & d'aſſes mauvaise grace ; lequel pour mieux saire valoir sa commission, alloit disant qu'il representoit la personne de son Maistre. La risce fut que celuy qui en faisoit le conte au Roy, ajousta; Sire, ils croyent tous en ce pais-là, que vous n'avez qu'un ocil, & que vous ressemblez à un tel. Aussi s'il est possible, que l'Ambassadeur ne soit inferieur de beaucoup en moyens ou qualité à celuy auquel il succede, mesinement s'il veut loger en mesme maison, afin qu'il ne trouve à sa porte : Pauvre maison que tu as bien changé de maistre: ainsi qu'il est arrivé de ma cognoissance à quelqu'un qui venoit en la maison & en la place d'un Ambassadeur fort liberal & splendide: car apres on L'AMBASSADEUR. n'y voyoit rien si froid que la cuisine, rien si vuide que l'escurie. 14. Item s'il à sçeu faire bon choix de serviteurs & domestiques: à quoy il doit principalement prendre garde; pour ne tomber en l'inconvenient d'aucuns, lesquels s'estans accompaguez de valets indiscrets & débordez, en ont eux mesmes payé la folie. Avis qu'il faut donner aux Ambassadeurs allans en leurs charges : conformément à celuy de Ciceron à son frere lors gouverneur d'Asie en cas pareil: Tu seras garand & de leurs actions & de leurs paroles mesmes : car, disoit il, si nous voulons faire reluire nostre preud'hommie, ce n'est assez que nous soyons sages, il faut que nos gens le soient aussi. Et à la verité de ce qui est en l'option d'un homme, il ne s'en peut prendre à autre qu'à soy-mesme, s'il a fait un mauvais choix. Il en print mal au Sieur de Canny envoyé de la part du Roy au Duc de Bourgogne en L'AMBASSADEUR. l'an M. CCCXVII. pour s'estre trop sié en son Secretaire, lequel indiscret ou corrompu avoit fait voir plusieurs copies des instructions de son maistre, & descouvert le secret de sa charge : dont le maistre fut blasmé au Conseil du Roy & logé dans la Bastille. Faute qui n'arriue que trop souvent. Car les Princes sont ordinairement impatiens de sçavoir ce que veut dire l'Ambassadeur nouveau-venu; & aucuns mesmes n'espargnent pas l'argent pour corrompre le Secretaire & avoir copie de l'instruction. Pour celle qui fut laissée à la Haye lors du traitté de la treve par feu M. le President Richardot, chacun a creu que ç'avoit esté tout à dessein pour faire voir par escrit ce qu'il ne vouloit dire à bouche, & y faire ajouster davantage de creance ; bien qu'il y eust quelques articles qui sembloient ne devoir estre divulguez. Aucuns sont d'avis, que pour eviter l'inconvenient susdit, les cheſi= L'Ambassadeur. chefs de l'instruction les plus importans & secrets seroient mieux escrits en ciffre : mais Pinstruction & le ciffre estans gardez sous mesme clef, il n'y a, ce me semble, gueres plus de seureté pour l'un que pour l'autre. 15. Parmi ses domestiques donc les officiers les plus necessaires & dont il doit faire election, sont les secretaires & le maiſtre d'hoſtel. Ceuxlà pour le soulager au fait de sa charge, faire paroi$tre ses dépesches, & tenir bon registre; garder sidelement. les minutes, ciffres & autres papiers d'importance (lesquels neanmoins seront toujours mieux sous la clef du maistre : comme on dit que l'Empereur Charles le quint & son fils le Roy Philippe dernier mort en prenoient bien euxmesmes la peine & le soin:) & cetui-cy pour la despence de sa maison, laquelle doit estre reglée, & toujours splendide en toutes 40 L'AMBASSADEUR. ses parties, principalement en la table & cuisine: a quoy les estrangers, sur tout les septentrionaux regardent plus qu'à toute autre despence. En Espagne & en Italie la table est plus frugale : mais il y faut paroistre en chevaux, carrosses, habillemens & suitte de gens. Et diray ceci en passant: Puis que la vertu la plus propre & comme essentielle d'un Prince est d'estre liberal, celuy qui repreſente ſa grandeur chez les estrangers, luy fait tort & s'acquiert un mauvais nom s'il est chiche & mecanique : n'estant croyable à plusieurs qu'un grand Roy ou autre souverain luy face tenir cette place sans luy en donner les moyens: & viennent à croire qu'il serre & mesnage pour soy les deniers de son appointement. Il s'en est veu de ce tems qui par leur mesnage & sordidité sembloient y eſtre allez pour profiter & y faire fortune : ou mesmes pour se mettre à couvert de leurs creanciers. Au lieu que L'Ambassadeur. 41 que cette charge consiste toute en honneur, & a eſté quelques fois donnee pour honorer ceux qui d'ailleurs avoient fait bon service à la Republique : tellement qu'elle ne doit estre ni briguee ni trop recerchee, asin de n'encourir le soupçon d'avarice. 16. Si faut il qu'en cette despence liberale il apporte sa prudence pour n'exceder de beaucoup son appointement, & meſmes pour ne dementir le sujet de sa legation. Car j'en ay veu qui failloient en tous les deux, & leur fut dit : Qu'ils se difoient Ambassadeurs de misere (car aussi alloient-ils mendier secours d'hommes & d'argent) & neanmoins faisoient despence comme si leur maistre eust poffedé les Indes. Et c'est icy que peut valoir l'argument du moindre au grand: comment fera-il une charge d'importance s'il ne sçait pas conduire sa maison & mesurer sa despence? 17. Il sera pareillement cognoi 42 L'AMBASSADEVR. stre sa prudence, si ayant receu commandement de partir, il prend instruction bien signee de tout ce qu'il aura à dire & negocier, pour n'estre desavoüé des choses qu'il aura dittes, traittes & conclues: comme il est arrivé à aucuns qui s'en sont mal trouvez: & j'en diray encore tantost un mot en fon lieu. Il faut aussi qu'il s'instruise par la bouche de celuy qui l'a precedé en la charge, sinon que son predecesseur l'installe luymesme, & luy face part en Pinstallant de tous traittez, memoires & papiers necessaires, & le rende bien informé de tout. 18. Et d'autant que les Secretaires d'Eſtat ne font ſi frequentes dépeſches à l'Ambassadeur, & ne luy donnent toujours avis de ce qui se passe a la Court & en l'Estat si souvent comme il le voudroit bien, & qu'il seroit par sois expedient qu'il en eust la cognoissance pour les saux bruits que sement ordinairement les ennemis d'un Estat, mes. L'AMBASSADEUR. mesmes en tems de guerrç; & qu'il est honteux à l'Ambassadeur que les estrangers sçachent les nouvelles de son païs devant luy : il fera fort bien d'avoir quelque ami en Court qui l'avertisse souvent de ce qui se fait, voire jusques aux moindres particularitez, par lesquelles il peut quelquesfois faire jugement des choses d'importance. La peine où j'en ay veu aucuns en Suisse & en Angleterre, & assez d'autres ailleurs (il eſt vray que c'eſtoit au plus fort des troubles) me fait donner cet avis à ceux qui vont en legation ; & qu'ils n'y doivent espargner deux ni trois cens escus par an, voire plus, si besoin est, & s'ils en ont le moyen. 19. Au reste un homme est imprudent qui de gayeté de cœur ſe va jetter dans les filets de son ennemy. Aussi ne conseilleray-je à aucun d'aller en ambassade vers le Prince lequel il auroit offensé de fait ou de parole : car les Princes n'oublient gueres une injure, & 44 L'AMBASSADEUR. sont patiens à attendre le tems de se venges. Pour le moins, il est vraysemblable qu'il n'y sera si bien le service de son maistre. D'ailleurs, il n'est à propos de commettre cette charge à celuy qui seroit taché de crime ou reproche public: ni à celuy qui est sujet au Prince, auquel on l'envoye : car il en print mal à l'Escuyer Merveilles à Milan. Du moins le Duc Sforze donna cette excuse en payement, ainsi que je diray tantoſt. Eſtant au reſte & plus à propos & plus convenable à la grandeur du Maiſtre, que celuy qui eſt envoyé soit son sujet naturel, non estranger: joint que naturellement il y rendra plus de soin & de fidelité : & est honteux de faire reconnoistre nostre manquement & pauvreté en fait d'habiles hommes & capables d'une telle charge : non qu'il n'en ait quelquefois bien reussi quand on a employé des estran 45 L'Ambassadeur. strangers, sur tout s'ils sont de long tems habituez et naturaliscz. Mais il e$t odieux & de mauvais gou$t d'envoyer à un Prince voisin un sien sujet pour Ambassadeur, auquel il fera toujours honneur à regret, se souvenant du pouvoir & autorité qu'un Prince a sur ses sujets. Il est vray que de cette regle on peut excepter les prisonniers de guerre, qui vont negocier leur delivrance, ou traiter de l'acheminement à la paix, à la tréve, ou à quelque autre bon affaire: comme il s'est veu és guerres d'entre les Romains & les Carthaginois, & en celles d'entre la France & l'Angleterre, & ailleurs a$$es souvent. 20. Vn autre trait de prudence e$t d'arriver à tems & prendre l'occasion à propos. Ce que je dy, d'autant qu'il Y en a qui pour le mauvais tems, ou pour la difficulté & hazard des chemins, ou mesmes pour quelque leger empeschement, retardent leur parte- 46 L'AMBASSADEUR. ment ou s'arrestent en chemin ; de quoy je toucheray encor cy apres: tellement qu'à leur arriveé ils trouvent les affaires changez, & arrivent comme le medecin apres la mort. Et à ce propos Suetone conte que ceux de Troye envoyerent leurs deputez à Tibere pour faire ossice de condoleance de la mort de son fils Drusus plusieurs mois apres cet accident. Et moy, dit il, je regrette fort la perte que vous avez autrefois faite de Hector vostre bon & valeureux citoyen: & fit rire toute l'aſsiſtance; car Hector e$toit mort quelques centaines d'annees auparavant. On en a veu aussi de ce tems tant tarder en chemin, qu'au lieu de la conjouissance du mariage d'une Princesse, il leur saloit attendre mandement nouveau pour se condouloir de sa mort. Autres, qui envoitz pour faire condoleance à un Prince de sa femme decedée, le trouvoient luymesme mort & enterré. Mais L'Ambassadeur. 4 Mais à ce propos de partir d'heure, jadis les deputez des Rhodiens furent accusez de n'estre partis à jour nommé pour aller à Athenes pour affaire d'importance, & en eſtoit arrivé de l'inconvenient. Eux se defendent & excusent sur le Tresorier, qui ne leur avoit baillé les deniers qui leur estoient ordonnez pour le voyage. Mais la replique & le reproche fut, que pour un affaire de telle impor. tance ils en devoient eux mesmes avoir fait l'avance, pluſtoſt que de per dre une occasion qui portoit prejudice à l'Estat : du moins, que d'heure ils devoient avoir fait apparoir de leur diligence, & protester contre le Tresorier: comme j'ay veu faire en France non une fois en bien moindre sujet. 21. Il faut aussi qu'il se presente en tems & lieu, afin que l'on ne prenne soupçon sur le sujet de sa venuer comme Tite Live conte des Ambassa 48 L'Ambassadeur. bassadeurs Illyriens, lesquels se tindrent cachez à Rome quelque tems, attendans possible instruction nouvelle de leurs maiſtres ; qui fut cauſe de les faire arreſter comme eſpions dont ils furent en peine de se purger. Certes la legation se rend suspecte qui ne se fait en tems & lieu. Ce n'est donc asses d'arriuer à tems. Il faut pareillement qu'il se presente aussi tost & expose sa legation, si tant eſt qu'elle ſoit d'importance : car la paresse d'aucuns a donné loisir aux espions de découvrir leurs secrets, & que Poccaſion de bien faire Peſt perdue. Alcibiade uſa de pareille ruſe aux Ambassadeurs de Lacedemone, qui en furent mocquez : & est arrivé assés d'exemples pareils de ma cognoissance: ſi non qu'il y euſt cauſe legitime de ne demander si tost son audience: comme s'il trouvoit le Prince mort, la Court en deuil, la guerre ouverte, ou autre accident d'importance survenu L'Ambassadeur. & non preveu. Quelques grossiers que semblent estre les Moscouites, si ont ils cette dexterité de faire attendre quelques semaines les Ambaſſadeurs des Princes eſtrangers avant que leur donner audience, & cependant les amusent de bonne chere, discours, ceremonies & passetems: & ainsi se donnent loisir de découvrir & reconnoistre beaucoup de choses qui leur servent apres pour la responce qu'ils ont à faire : ce dit le docte Leuenclavius en son Appendice des guerres de Moscovic. Servius dit, que jadis chez les Romains on tenoit cette procedure en la reception des Ambassadeurs estrangers. On s'enqueroit premierement ce qu'ils vouloient: puis les moindres magistrats leur alloient au devant, & le Senat apres: & en fin leur donnoit on audience, ſi on le trouvoit à propos. 22. Se souvienne aussi de publier incontinent la verité ou le vray-sembla 50 L'AMBASSADEUR. ble de ce qu'il voudra estre creu pour le bien du service de son Maistre; d'autant qu'es nations curieuses le mensou ge prend souvent le lieu de la verité. il y en a au reste de si retenus à dire nouvelles, qu'indifferement ils celent saux & vray, bon & mauvais, important ou non. A l'un de ceux-la fut dit une fois ; Si voulez sçavoir des nouvelles ou les changez ou les payez. Mais il y a moyen de contenter les curieux, sans divulger le secret de la charge, & ce qui doit estre celé. 23. Au reste, par le commencement on juge souvent de la sin. C'est le principal de bien enfourner, & la chose est à demi saitte qui est bien commencee. C'est pourquoy nostre Ambassadeur des son arrivee donnera de soi si bon odeur, que par sa gravité courtoisie, assabilite, belle despence, premiere audience, & establissement en sa charge, il face espererà chacun du bien de sa legation. Il en est de mesme L'AMBASSADEUR. 51 en la guerre & autres affaires du monde, que Pon juge la fin par le commencement : & eſt celuy reputé ſage qui dextrement sçait donner une bonne opinion de soy des l'entree. Ce qu'il sera, non ſeulement pour le regard de ceux du païs, mais aussi à l'endroit de ron maistre par ses premieres depesches, du stile desquelles nous dirons un mot cy apres. Et ſera tresprudemment de dreſler auſsi toſt ſes intelligences de toutes parts suyvãt la piste de son predoceſſeur, y ajouſtant la correſpondance qu'il peut avoir avec ses amis jusques aux païs les plus eslongnez: n'y ayant charge quelle qu'elle soit en Plaſtat qui plus ait beſoin de ſçavoir les occurrences du monde, comme je Pay ouy tenir aux plus avisez Ambassadeurs : & l'ay moy mesmes experimenté tout ce tems que j'ay esté pour le service du Roy en Cleves & Iuliers. Ioint que ceci se fait avec peu de frais & souvent avec prou de fruit. L'AMBASSADEUR. 52 24. Il se sera aussi paroistre habile homme, s'il sçait faire choix de quelqu'un qui l'assiste & seconde en sa charge, si tant est qu'il en ait besoin; comme à la verité il est difficile à aucuns de s'en pouvoir passer, sur tout en païs & charge où ils n'auroient jamais esté. Quelque grand & habile homme que fut Scipion, si prenoit-il quant & soy tantost l'historien Polybe, ores Panaetius le philosophe, ou son bon amy Laelius. Il est vray qu'il doit bien aviser à qui il se fie: car aucuns de compagnons veulent devenir maistres & corrivaux ; & ayans prins conoissance des affaires & du secret de la charge, n'en usent pas toujours discretement & ainsi luy sont plus de mal que de bien, de faſcherie que de soulagement. Mais il lui est encore plus grief quand pour soulager son insussisance ou veiller sur ses actions, on luy donne un adjoint: car en ce cas il perd la grace, & bien souvent le fruit L'AMBASSADEUR. de sa legation & est sujet au brocard, que le docte Buchanan donnoit à quelques moines: „ Leur peu de sens les couple deux à deux. Non que je blâme l'ordre que tient en ceci la tres-prudente Seigneurie de Venise, joignant à ses despens un Secretaire à l'Ambassadeur : non plus que la coustume de la pluspart des Princes d'Allemagne & autres plus esloignez, qui envoient pour une mesme commission deux ou trois Ambassadeurs, & par fois davantage: car s'ils sont en bonne intelligence, deux yeux voyent mieux qu'un, quatre que deux. Il y a des occasions qui mesmes requierent l'envoy extraordinaire de bon nombre ensemble, sur tout en tems de guerre : & est puerile & superslu d'en alleguer des exemples : comme est celuy de Virgile des cent Ambassadeurs envoyez par AEneas à Latinus, & depuis par le mesine Latinus à 54 L'AMBASSABEVR. Alineas. Mais pour une residence or dinaire, certes peu souvent est necessa: re le nombre de deux ou de plusieurs; & tien qu'un seul s'en acquittera mi eux. Seulement je les avertiray, que comme leur instruction est conforme, il faut que tous tiennent mesme langage, & ne se démentent les uns les autres, pour ne ruiner le service de leur Maistre. Sur tout ne traittent ni escrivent rien àpart & au desçeu les uns des autres en ce qui est de la charge [la jalousie est plus que naturelle entre égaux] & que celuy qui aura plus de dignité ne mesprise son compagnon, asin qu'il ne luy arrive corame à un Seigneur Polonois envoyé à l'Empereur Ferdinand & auquel avoit esté associé un personnage, si non de pareille estosse, certes de plus grand sçavoir & experience : car l'Empereur voyant que ce Seigneur occupoit seul un siege asses long sans faire place à son collegue, luy dit Seigneur, ce liege est mis pour vodz DAMBASSADEUR. 59 vous deux, puis que vous estes jointe en mesme charge & instruction. 25. Il doit pareillement prendre garde à ne reçevoir en sa maison & rendre ses domestiques ceux du païs où il fait sa residence, estant bien certain que ce sont autant d'espions ; si non ceux de la fidelité desquels il aura eu bonne preuve, comme il s'en trouve aucuns, mais rarement. Ciceron en la mesme epistre donne ce mesme avis: disant, qu'on ne se doit beaucoup communiquer à eux, ni leur découvrir les affaires de la charge, quelque pparence d'affection qu'ils y apportent : car il en est arrivé de bien grands inconveniens ; estant l'Ambassadeur d'ailleurs assez esclairé & ses deportemens espluchez : aussi est-il en lieu si eminent que ses actions ne peuvent estre cachées, quelque peine qu'il y rende. Moins doit sa maison servir d'azyle & de retraitte aux criminels de l'Estat où il est, 56 L'AMBASSADEUR. soit crime public ou delict particulier; ni aux personnes suspectes de trahison ou autrement odieuses pour meurdre, banqueroutte, vol, ou choses semblables. I'en ay veu de malvoulus & maltraittez pour ce sujet : aussi est-ce chose trop chatouilleuse ; sur tout s'ils sont sujets de l'Estat où il fait sa charge. Ioint qu'en retirant chez eux telles personnes ils s'obligent à parler & prier pour eux ; & se mettent au hazard de recevoir un refus, d'où pourroit naistre un plus grand mal. Ie ne dy pas cecy sans cause : & l'exemple en est asses recent. 26. Et pour revenir à ses domestiques, nostre Ambassadeur ne pouvant toujours avoir l'œil sur eux, tant pour sa dignité que pour les occupations de sa charge : le meilleur sera, s'il peut, mener sa femme avec luy : l'œil de laquelle arrestera sans doute insinies débauches de ses gens & de desordre en sa maison: [je parle icy de l'Ambassadeur L'Ambassadeur. deur qui va pour resider quelques annets & non de l'Extraordinaire, sur tout quand il va loin:] si non il s'en peut refier à quelqu'un des siens qui ait l'œil & l'intendance sur les autres. Mais si luymesme n'est continent & retenu, il ouvre aussi tost par son exemple la porte à la debauche de ses gens, lesquels seront plustost mal en le voy. ant mal faire, qu'ils ne feront bien à son imitation: outre qu'il a la bouche fermée s'il les vouloit reprendre ou chastier. Certes il y a bien à faire à rendre tes gens sages si tu ne l'es aussi toy-mesme : dit le mesme auteur au mesme lieu. Et Tacitus en la vie d'Agricola : Il n'y a, dit-il guere moins de difficulté à regler sa maison, qu'à regir sa province. 27. Et à ce propos de temperance, il eſt requis qu'un homme conſtitué en telle charge se modere en ses plaisirs, non seulement pour le regard des femmes, mais aussi pour la bouche 58 L'AMEASSAFFUR. & pour le jeu. Il en est quelquesois arrivé du scandale & de la risce. Il y en eur un lequel estant rencontré la nuit par le guet de la ville receut la honte d'estre mené prisonnier : & comme il alleguoit sa qualité, il luy fut dit fort brusquement par un qui seignoit ne le cognoistre pas : PAmbassadeur d'un grand Roy est trop sage pour aller ainsi la nuit sans suite & sans flambeau. Peu apres un Ambassadeur estranger, qui pour lors estoit à Paris, allant voir une secune la nuit, suivy seulement d'un laquais, fut arreste sous petit pont & mis en bonne garde jusqu'au matin, que le Roy Henri III. en fut averty, lequel l'envoya querir & tourna tout en risee. Sur tout ne doit toucher à l'honneur des femmes de bien: car les maris & les peres sont impatiens de tels attentats, pour lesquels les Rois mesines ont esté chassez de leurs Estas, ou tuez par leurs propres sujets. 28. Quant à Pyvrongnerie, que So L'AMBASSADEUR. 54 Seneque appelle folie volontaire; & autres, la sepulture des esprits, laquelle ce grand & sage Emp. Charles V. disoit estre aussi malaisée à guerir en aucunes nations, qu'es autres seroit le paillardes ou le dérober: j'avoûe qu'en Allemagne, Suisse, Pologne, Dannemarck & autres pais septentrionaux, il faut aucunement s'accommoder à boire avec eux, estant bien certain qu'on leur en eſt plus agreable ou cerres moins suspect: mais aussi se faut-il souvenir que l'Empereur Bonousus cuyvroit ordinairement les Ambassadeurs estrangers pour apprendre leurs secrets: autres ont esté tuez parmi le vin & les sestins. Herodote & Iosephe en content les histoires. Et à la verité le vin & le secret sont choses incomparibles: & est cette saute mal-seante à la dignité de celui qui represente une telle majesté. L'Ambassadeur semble avoir apporté quant & soy la sace mesme de sa RepuC 6 60 L'AMBASSADEUR. blique : comme a gentiment dit un auteur sur ce sujet. Pour le jeu, j en ay veu un autre qui y estoit tellement eschaussé qu'il en oublioit les affaires de sa charge, faisant souvent attendre les courriers de son maistre quinze ou vint jours pour son plaisir. Il s'accommodera donc de telle façon aux meurs du païs où il eſt, qu'il ne force trop son naturel, ou du moins qu'il ne ſoit recognu le faire à deſſein: car l'un est ridicule, & l'autre suspect & odieux. 29. Encore un effet de sa temperance sera à ne recevoir dons & presens, ni du Prince auquel il eſt envoyé; ni d'aucun des siens pour quelque cause que ce soit; si non lors qu'alant prins son congé il est prest à monter à cheval. Le feu Chevalier Paulet Ambassadeur d'Angleterre, ne voulut recevoir la chaine d'or que le Roy Henri III. luy envoyoit selon la coustume, si non lors qu'il fut à demie lieüe de Paris. Les dont 61 L'AMBASSADEUR. dons obligent, & aucuglent les clairvoyans, dit la loy de Moise : & ceux qui les reçoivent, deviennent ſerfs de ceux qui les donnent : beaucoup plus s'ils prennent pension ou autre bienfait : car en ce cas il y auroit ou tache d'avarice, ou soupçon de trahison ; sur tout si c'est sans permission du Maistre, laquelle doit preceder Pacceptation du bienſait : autrement cela eſt capital en plusieurs lieux, la où on ne seroit pas reçeu à faire la distinction qu'aucuns amenent là dessus, Quand les Princes sont ou amis ou ennemis; & qu'au premier cas il est loisible de prendre don ou pension, avant que d'en avertir le Maistre. D'une charge publique & tant honorable faut plustost s'estudier d'en remporter de l'honeur que du prosit: et quiconque pretend estre inviolable en sa personne, doit aussi avoir l'ame invulnerable aux presens & corruptions. Joint que nous lions à nous mesmes la langue & C 62 L'AMBASSADEUR. les mains, pour ne plus parler avec la franchise qui convient, & manier la charge avec la liberté & sincerité requise & attendue de nous. Vn ancien dit tres bien, Que rien ne nuit tant au public que nos interests particuliers. Ie ne parle point icy de ce qui se mange & boit, que les Latins appellent, Ef culenta, Poculenta. Aux juges mesmes ausquels par la mesme loy de Moise est defendu de prendre dons, on ne tient tant de rigueur. Ni n'enten parler des presens & renuncration: de tout tems & en toutes Courts prattiqueés à l'endroit des Ambassadeurs, voire de leurs gens & serviteurs; mais lors quils sont sur le point de partir & apres le congé prins: comme je vien de dire. Ie ne parle non plus de celuy qui d'Ambassadeur extraordinaire auroit apres son present reçeu commandement de son Maistre de demeurer & resider. 30 Mais il n'y a rien apres cela gut L'AMBASSADBUR. 65 qui tant nuise à sa reputation que le parler indiscret : car il s'en void qui à leur table & à tous propos depeschent non seulement les particuliers, mais aussi les Princes ausquels ils sont envoiez ; blasinent la forme d'un gouvernement populaire; se rient ouvertement des meurs de la nation où ils sont, lesquels ils devroient plustost louer, chacun estant naturellement jaloux des coustumes & façons de viure de son pais. Il eschappa à Bigilas envoyé à Artillas Roy des Huns de la part de l'Empereur Theodose, de dire en plene table & en la Court dudit Roy, qu'il ne saloit point faire comparaison d'Attillas à son Maistre, non plus que d'un homme à un Dieu: & courut lors grand' fortune d'estre tué. Certes cette indiscretion ne se peut endurer d'un particulier ; mais elle eſt du tout insupportable de la bouche d'un Ambassadeur, lequel en ce faisant ne se souvient plus pourquoy il est en la 64 L'AMBASSADEUR. charge ; puis que le but principal & plus apparent d'icelle, est d'estreindre, comme j'ay dit, & entretenir l'amitié du Prince ou du peuple auquel il est envoyé : & me faudroit une rame de papier pour conter les inconveniens qui sont arrivez par telles indiscretions, & le peril qu'ont couru ceux qui ne peuvent commander à leur langue. Ie diray seulement avec un ancien: Celuy qui sçait bien parler, sçail aussi quand il se faut taire. Joint qu'outre l'importunité du trop parler, cela l'em pesche d'escouter les autres, & tirer par ce moyen la verité des choses qu'il doit sçavoir en sa charge. l'en ay veu & des plus grands, qui avoient cette courtoisie & dexterité de n'en laisser un seul à leur table sans l'arraisonner, le mettre en propos & l'escouter parler à son tour. Mais aussi en ay-je veu qui pour faire voir qu'ils sçavoient tout, interrompoient le propos de celuy qui leur contoit quelque nouvelle, disans: Ie ſçay L'Ambassadeur. 65 sçay cela il y a long tems, bien que possible ils n'en eussent onc ouy parler. Ceuxci sont double faute : premieremẽt de rebutter un ami de qui ils pour roient par apres entendre choses d'importance : l'autre est, que ne donnans entiere audience ils perdent l'occasion de sçavoir les circonstances & la certitude d'un affaire, qui s'apprend toujours mieux de la bouche de plusieurs que d'un seul : mesmes puisque l'Ambassadeur obligé par la dignité de sa charge à ne se monstrer souvent dehors, ne sçait les choses ordinairement, que par les yeux & les auteilles d'autruy; c'est à dire, ou de ses amis de dehors, ou de ses domestiques. Ainſi vaut mieux scindre de ne le sçavoir, que de desobliger une personne de qui l'on peut tirer autre meilleur fervice. Or quant à ceux qui ne sçavent la langue ils le peuvent & doivent faire par leurs truchemans: sur tout és Estas. populaires, où le moindre veut e 66 L'AMBASADEUR. stre cheri comme le plus grand. 31. Aussi ne me puis-je taire de ceux qui meſme n'eſpargnent pas leur maistre & leur nation propre, de laquelle ils descouvrent les desauts par leurs propos, & autorisent par ce moy. en l'opinion qu'en ont les eſtrangers. Ainsi en firent $ottement ceux que Demetrius fils d'Antigonus envoyoit à Lysimachus, lesquels l'oyans parler du combat qu'il avoit eu avec un lion, dont la blessure paroissoit encor enla cicatrice laquelle il leur monſtroit: et nostre Roy aussi, dirent ils, porte à la gorge les morsures de Lamia. C'estoit une garse dont il se servoit pour concubine. Certes outre le respect & Phonneur que les serviteurs doivent à leurs Maistres, les Rois sont peres de la patrie; & la patrie mesmes e$t nostre mere : nous n'en devons donc reveler la turpitude ; & nous en faut estre jaloux comme de nostre propre reputation: estant mal-scant à un ser L'AMBASSABBUR. 67 viteur de toucher à Phonneur de sors maistre, publier les secrets de sa Court, controuler ses plaisirs, & blasmer luy mesme ses actions: mesmes il faut qu'il se garde de dire en public ce qu'il juge de la justice des pretensions de son Prince sur quelque Estat: car où il les faut soustenir justes, ou s'en taire du tout, & accortement faire changer de propos à ceux qui en voudroient parler mal à propos. 32. Le courage & la resolution luy sont aussi fort necessaires, à cause des hazars, des affaires espineux, des traverses & fascheries qui ne sōt que trop ordinaires à ceux qui servent les Princes & les peuples. Aussi les Romains & autres Republiques jugeans asses du peril qui accompagne les legations, honoroient d'une statue la memoire de ceux qui estoient morts en cette charge. C'est pourquoy un Ambassadeur Athenien respondit ſi franchement au Roy Philippe de Macedone qui le menaçoit de luy faire trancher la teste: Si tu L'AMBASSADEUR. 65 m'ostes cette teste, ma patrie m'en rendra une qui sera immortelle. Toutesfois cliacun n'auroit ce change agre able, & tel aimeroit mieux se tenir a la sienne. Que si les Ambassadeurs eschappoient le peril, & avoient bien servi la Republique, on leur ordonnoit des recompenses dignes de leur vertu. Ie revien à la generosité & resolution. Le Sr. de Stafford Ambassadeur Anglois, le jour ou l'endemain des barricades voyant qu'un Seigneur du party du feu Duc de Guise luy vouloit faire prendre passe-port ou sauve-garde dudit Seigneur, luy fit responce : Ie suis dans la scureté du droit des gens & en la protection du Roy, duquel vous n'estes vous deux que sujets & serviteurs. Cela partoit d'une genereuse resolution parmi l'effroy d'une esmeute populaire, en laquelle les plus mutins pouvoient tout, & les gens de bien craignoient tout. Le seu Sr. de Mortesontaine Hoaman allant L'Ambassadeur. 69 Ambassadeur en Suisse, & ayant à passer par le Conté de Bourgongne plein lors de gens de guerre Espagnols & Italiens qui alloient en Flandres, dit fort franchement à ceux duParlement de Dole, qui le vouloient intimider afin qu'il n arrivast à tems à la journée de Baden, en laquelle ils avoient quelque prattique cōtre le service du Roy: qu'il eſtoit dans l'aſſeurance du droit des gens & de la neutralité, & en la protection de Messieurs des Ligues: qu'ils avisassent hardiment à luy rendre son passage libre & asseuré : & cela luy servit; ores que ce qu'il alleguoit du droit des gens estoit fort disputable; ainſi que je le luy dis auſsi toſt que nous fusmes hors du peril. I'en toucheray encor un mot en son lieu. 33. Et d'autant que naturellement n'y a semblable resolution, ni courage, ni science, ni experience aux Dames, ce n'est pas sans raison, que comme elles sont sorcloses des affaires & 70 L'AMBASSADEUR. charges publiques, aussi on ne les em ploye que l'ort peu souvent & bien extraordinairement és legations. Mais de dire, qu'en la pacification des troubles d'un Estat ou de guerres estrangeres, elles n'ayent esté souvent utiles, aians avec grace & dexterité appaisé le courroux des Princes ou des peuples animez les uns contre les autres, mesmes quand lesdits Princes estoient leurs parens communs ; l'histoire du passé & celle du siecle dernier nous en fournissent asses d'exemples. C'est pourquoy j'admire la bestise de quelcun qui escrivant de ce sujet, nie qu onques femme ait esté en legation, & que les femmes ne meritent la seureté du droit de gens : non plus que les Ambassadeurs resident, lesquels, dit il, ne sont proprement Ambassadeurs; adjouſtant, que ceux que les Rois Chrestiens ont pres le grand Seigneur ne sont qu'Agens, & de mesme ceux que les deux Rois de France & de la grand Bre L'Ambassadeur. 71 Bretaigne tiennent l'un pres de l'autre. Voila comme il en prend à Messieurs les Academiques quand ils entreprennent d'eſcrire d'aſſaires politiques ſans experience, & d'instruire les Ambassadeurs, eux qui jamais n'ont esté en telle charge, & n'en ont possible ouy parler que dans leurs livres. 34. Au reste, ce sont preceptes trop communs & pueriles de l'avertir, d'estre patient & retenu s'il en void aucuns s'eschapper par impatience, comme font ceux le plus souvent qui cuident leurs demandes estre justes, sur tout les estrangers qui ont ou presté ou servi à Plistat. Je le dy neanmoins, d'autant que j'ay veu aucuns Ambassadeurs qui se mettoient en colcre & en impatience, comme sont le plus souvent les Financiers quand on leur demande de l'argent lors qu'ils ne sont en bon humeur. Le sens troublé estousse la raison: & la colere est ennemie de conseil, faisant naistre halne & mespris: & si elle est mal-scante 72 L'AMBASSADEUR. à toute personne, beaucoup plus à un homme maniant les premiers affaires d'un Estat, qu'il gaste souvent par sa precipitation, colere & impatience. Le François qui a le sang chaud & l'esprit plus vif, en suite a des promtitudes que les autres nations n'approuvent pas: du moins seroient elles plus supportables aux gens de guerre, voire en toute autre perionne qu'en un Ambassadeur & Conseiller d'Estat. Ie desire toutesfois qu'il tempere sa gravité, asin qu'elle ne ſoit ou faſtueuſe, ou trop morne & Catonienne pour faire peur aux enfans; se souvenant que la charge en laquelle il eſt ne luy eſt pas perpetuelle, & que pendant icelle il soutient deux personnes : l'une publique au regard de son Prince; Pautre privée à cauſe de sa condicion : pour user de l'une en public, c'est à dire és assaires, lieux, seances & ceremonies publiques; & de cettecy en particulier, en sa maison & parmi ses amis & familiers, sur tout lors ble L'Ambassadeur. qu'il les convie & les traitte. En la premiere, qu'il n'oublie donc sa condicion & qualité precedente ; en cellecy, se souvienne aussi de la grandeur & dignité de son Maiſtre. Aucuns taxent les Espagnols de trop de saſte en leur parler, contenance, train & démarche : & eux croyent que le François n'a pas a$$es d'apparence & de gravité. La diversité d'humeurs, contrarieté de naturel, difference de nourriture, & Pemulation naturelle, font que nous trouvons tous à dire les uns aux autres. Joint qu'il n'y a nation si perſette, en laquelle ne se trouve du manquement. Vn de cette nation là, qui a esté Ambassadeur en Angleterre, & de puis en France pour le feu Roy d'Espagne souloit dire: Dios es poderoso en el ciel, y el Rey d'España en la tierra: avoit ses chevaux & carrosse garnis de sonnettes ; & n'ayant que trois pas de son logis à l'Eglise, montoit neanmoins à cheval, en litiere, ou en car- L'AMBASSADEVK. rosse luy & ses gens. Les gazettes disent, qu'un autre partant de Rome pour suivre le Pape, sortie avec sept litieres, six carrosles attelez chacun de six chevaux, deux cens valets, soixante charrettes de bagage ; & le premier jour ne paſſa point la premiere porte. Cette façon est trouvée bonte parmi eux; aussi a elle pl' d'esclat: mais en to pais toutes guises. Joint que c'est sottise de blâmer ce qui ne se peut jamais changer, cõme sont les meurs & saçons de faire de peuples & royaumes entiers; sur tout de les blâmer en public. 35 Ajoustons à nostre Amhassadeur une des belles qualitez qu'il se sçauroit acquerir: c'est non seulement de paroi stre, ains d'estre en effet sort preud'homme. Ce qu'il ne peut mieux qu'en se monstrant Religieux & Veritable. vertus principales & necessaires. La religion & opinion de picté a beaucoup de pouvoir sur les hommes, soit aux traittez ou autres grands affairei L'AMAASSADEVK. 75 res d'un Eſtat, deſquels on ſe reſie plustost à un homme de bien. En la religion se comprend la charité, & en la pieté la pitié. Croiroit-on qu'il y a eu tel qui regrettoit ce qui se donnoit aux pauvres, & neanmoins faisoit une grande despence, comme si l'un & l'autre estoient choses incompatibles? Nos anceſtres diſoient que prudence & probité sont le preud'homme. Or que ſe peut on promettre de la probité d'un homme qui plaint un liard à un mendiant ; ou de sa prudence s'il veut estre estimé liberal, & toutesfois espargne une douzaine d'escus en aumosnes chacun an? Cecy est gibier pour les Predicateurs : aussi l'Ecclesiaste disoit, Mon fils ne destourne ta veue du pauvre & de l'indigent. Et s'il ne ſaut point deſtourner ſes yeux pour ne les voir, beaucoup moins est il loisible de les rabrouer & gourmander, & à un resus a ;ouster une injure. Faire bien aux miserables, est se souvenir de L'AMEASSADEVR. 76 ses semblables, voire de soy mesme: n'y ayant an monde condicion pire que de celuy qui mendie, & plus honteuse que de celuy qui le fait volontaire ment. 36 L'autre marque de la preud hommie donc est d'estre Veritable, retenu à promettre, & exact à observer ce qu'une fois il a promis: car naturellement on s'offence moins d'un resus que d'une perfidie. Rien ne luy conservera tant sa creance, mesme parmi les marchans & gens d'argent : s'eſtant veu tel Ambassadeur qui par son credit seul a fait un si notable emprunt, & par cet emprunt un si signalé service à son maistre qu'il en a finalement & merite & receu une grande recomj ense. Mais la recompense la plus agreable à un homme de bien, est l'honneur mesme qui luy revient de sa vertu. Les Suisses & autres nations de ce climat là sont bien plus d'estat d'une parole donnée, qu'autres qui s'en aident L'AMBASSADEVR. 77 le plus souvent pour se dessaire des importuns. Car ces gens là pour la pluspart cottent le lieu, le jour & l'heure que l'on a parlé à eux, voire toutes les paroles de l'Ambassadeur, taschans toujours à l'engager de promesse : gardent ſoigneuſement les lettres qu'il eſcrit ; & prennent droit sur les esperances qui leur sont données; & voudroient saire passer cela pour cedule ou obligation: combien plus une promesse escritte, une parole donnée? Que nostre Ambassadeur se souvienne donc du dire ancien, Pense une heure avant que parler, & un jour avant que de promettre. Aussi a on parmi eux tems de se reconnoistre & deliberer ce qu'on leur voudra respondre; & en usent eux-mesmes de la façon. 37 Bien plus encordoït il estre retenu à obliger son Maistre, mesmement par escrit : & ores qu'il en ait tout pouvoir, il sera bien toutefois, si le service du maistre le permet, de luy L'AMBASSADEVR. 78 en donner avis avant la conclusion & le contrat passe: car outre que les volontez des Princes reçoivent changement, ce qu'il aura fait en sera tant plus autorisé, & luy sans reproche. Pajousteray ce mot en passant sur ce sujet de contrats & traittez, qu'ils doivent e stre couchez en termes clairs, non ambigus, non captieux, & suyure le plus qu'on peut les termes & clauses des precedens. L'Ambassadeur y fait parser le Prince, auquel est mal-seant d'user de captions & subtilitez, de peur qu'il ne luy soit dit, comme il fut à l'Empereur Charles le quint par le Duc Maurice sur l'equivoque de ces deux mots: einig & ewig: Sire, Ces subtilitez sont bonnes à un Advocat, mais non seantes à un grand Prince, non que l'Empereur Peust commandée, ou eust esté faite de son consentement: mais cela possible procedoit de la ruse de l'un de ses Conseillers, ou de quelque Secretaire corrompu par argent. Or L'AMBASSADEVR. Or ce ne fut pas par finesse, quand les Romains capitulerent avec les Cartha ginois de se rendre à leur merci, qui estoit en Latin Romanorum se fidei permittere : bienque les pauvres Carthaginois, qui ne sçavoient la proprieté de cette langue, semblassent le vouloir entendre d'un autre ſens & plus à leur faveur. En encor par ce trait, se peut voir combien est necessaire à un Ambassadeur d'entendre la langue de ceux avec lesquels il negocie. 38 Il est vray qu'il n'y a gueres charge publique où soit davantage besoin celer la verité & dire une chose pour l'autre, voire quelquesfois par le commandement du Maistre & pour le bien de son service, comme je diray tantost. C'est pourquoy par risce aucuns ont desini l'Ambassadeur, un honeste homme envoyé dehors pour mentir en benefice de son Prince, ou pour le bien de PEstat. Mais soit en jeu ou autrement, il n'est rien si saux 80 L'AMBASSADEVR. & plus mal à propos que cette desinition. Il n'y a charge si sainte, condicion si religieuse, office si honorable, dignité si haute, en laquelle n'y ait de l'abus & ne se commette des fautes; & que la malice, ignorance, ou bestise de ceux qui les exercent & poſſedent, ne rende quelquesfois odieuse, vile, contemtible. Joint qu'il est impertinent de juger & definir par ce qui arrive rarement, & non par ce qui se fait ordinairement. Pavoüe que les Princes trompeurs sont aises de faire rencontre de gens qui leur ressemblent: & à tel Maistre tel valet. Pavoue aussi qu'il y a par sois necessité de déguiser & excuser une chose malfaire: comme il est sans blasme, d'user d'inductions de toutes sortes & surprendre quelcun pour son bien propre ; comme pour lui persuader la paix & la concorde, en lui faisant quitter la guerre & les querelles; ainsi que je diray tantost parlant du bon dol, sans approuver nean L'AMBASSADEVR. 81 neanmoins la nouvelle doctrine d'Equivocation, non plus que l'usage de mentir. I'en ay veu qui par une coustume de dire l'un pour l'autre en faisoient une habitude, & en fin de gens veritables devenoient menteurs fort asseurez. Aussi l'Ecclesiastique dit, que la prattique en est mauvaise. Autres y a qui pour ne mentir ſi ouvertement s'aident de termes ambigus & couchcz avec tel artifice, que les plus aviscz ne sçavent ou y prendre l'Ouy & le Non. En ceux-cy y a moins de mal : & si eschappent mieux quand ils sont sommez ; & font moins de tort à leur Maiſtre & à ſa reputatiō. Toutefois quand cette drogue eſt eſventee, le menteur gagne ce point que lors mesmes qu'il dit vray l'on ne le croid point. Que nostre Ambassadeur donc soit veritable en ses paroles, memoratif de ce qu'il a promis, égal à soy-mesine, te nant toujours parcilles maximes en ses discours ; afin que le contraire ne luy L'AMBASSADEVR 82 soit mesmes imputé à folie & legereté. 39 Or sur ce propos de promettre ou faire cſperer, ſe fait une queſtion: Sçavoir si un homme d'Estat doit estre plus enclin à refuser qu'à accorder : d'autant qu'aucuns rendent toutes demandes & requestes si difficiles qu'ils semblent le faire à dessein pour s'en excuser : les autres ne refusent jamais rien pour ne mescontenter personne d'abordee. Guicciardin semble pancher en cette opinion, qu'il ne faut rieu refuser absolument: d'autant, ditil, que si la requeste est de l'avenir, ou de chose qui depende de la volonté d'autruy, il survient beaucoup de cas par lesquels tu peux demeurer quitte de ta promesse: la où resusant tout à plat, ou rendant l'affaire plein de disficulté, tu offenses ton amy, qui vient à croire que tu n'as envie de luy faire plaisir. Je croy qu'il y a un moyen entre ces deux extremitez : car le sage Ambassadeur donnant autre conseil 8 L'AMBASSADIVR. 85 & addreſſe, ou témoignant une bōne volonté par autres gracieux effets & paroles honneſtes, peut addoucir le re sus que souvent il est contraint de faire aux demandes qui luy sont faites hors de tems, & sans raison quelques fois. Ainsi dit on qu'en usoit n'y a pas long tems un Chancelier de France, lequel en cas pareil disoit toujours: Fai sons mieux; & doucement donnoit autre conseil. Et à la verité, qui est facile à accorder & à faire eſperer, s'acceuille beaucoup d'importunitez; & qui dénie tout à plat, se charge de malveillance. Mais d'autrepart qui se rebutte pour un resus, parsois perd Poccasion de recevoir un autre bienfait; car les Grands & mesme les amis ne sont pas toujours en mauvais humeur. Dailleurs qui trop se repaist d'esperance, se trouve n'avoir que du vent. Esperer & songer, disoit Platon, est presque mesme chose : l'un est du veiller, & l'autre du dormir. L'AMBASSADLVR. 84 40. Et pour retourner à nostre propos, le mesme Guicciardin dit, que quand un Prince veut tromper son compagnon, il trompe premierement son Ambassadeur, afin que ses raisons soient plus vives & ses persuations portent coup: car il y a moins d'affection à ce qui est simule. Mais s'il faut qu'à son escient il mente pour servir son maistre, comme j'ay dit? Aucuns l'excusent sur le commandement du Maistre, disans qu'il est sustisamment descharge d'avoir fait ou dit ce qui luy estoit enjoint : ne plus ne moins que le sujet qui porte les armes pour son Prin ce, & ne s'enquiert ſi la guerre eſt juſte ou non. Mais certes cela est dur à un homme de bien, qui ne blesse volontiers sa conscience pour s'acquerir titre d'abile homme: cela est dur à un homme genereux & ouvert, qui en mentant fait force à son naturel: car mentir & dissimuler sont marques cer taines d'un cœur non noble & d'un homme L'AMEASSADEVR. 85 homme mal né: ainsi que dit bien à propos & en autre sujet ce sage Roy en son Don royal, que j'ay autresfois mis en nostre langué. Aussi le Satyre ne voulut plus converser avec l'homme depuis qu'il Peuſt veu ſouſler le froid & le chaud d'une mesme bouche. Ioint que l'homme de bien se doit toujours mettre devant les yeux l'honneur & la conscience, quand bien il y auroit de l'utilité à faire mal. Mais il y a bien à dire entre le Bon dol & une Fraude pour nuire à autruyr estant certain que le bon dol a souvent servi à ceux mesmes que l'on amusoit de paroles douces, & repaissoit d'esperance; ainsi qu'on en uſe à Pendroit des enfans & des malades soit de corps ou d'esprit, comme sont les hypocondriaques, fre netiques, insensez; mais pour leur bien: & eſt on par fois contraint douſer de cet artifice en sait d'Estat & en une legation pour rompre une mauvaise resolution : & prend-on tems ce pendant 86 L'AMBASSADEVR. d'en donner avis au Maistre, & y apporter du remede. Les Gabaonites mentoient, disans que leur païs estoit Iointaini mais ils n'avoient moyen autre de se conserver, & ne leur en print point mal. Abraham & depuis son fils Isaac usoient de dissimulation, disans de leurs femmes qu'elles estoient leurs seurs ; mais c'estoit pour sauver leurs vies. Le mensonge pour eviter un danger ne porte nuisance à personne, disoit Diphilus. Ce qu'aucuns appellent Officiosum mendacium ou Pia fraus, quand on ment pour appaiſer la colere de quelqu'un, ou pour impetrer le pardon à quelqu'un, ou pour autre efset semblable. Et Darius chez Herodote: Quand il est expedient de mentir, il faut mentir. Ce qui se doit toujours restreindre dans les termes du bon dol, duquel aussi sans doute entend parler l'Arioste: „Quantúnq il simulac sia le più volte „Ripreso, & dia di mala mente indici „Tur L'AMBASSADEVR. v. Pur si ritruova in molte cose e molta „Haver fatti evidenti benefici. Mesines quand il arrive des folies en un Estat, [car les Republiques, aussi bien que nos corps, ont leurs maladies, leurs symtomes, leur chaleurs, leurs excés ; & nul siecle, nulle nation n'en est exemte] alors il est necessaire pour le service du Prince, & à propos pour sauver l'honneur de la nation, de desguiser l'affaire aux estrangers. Mais mentir à dessein pour faire un lasche tour au Prince ou à l'Estat auquel on est envoyé, je n'y voy nulle necessité. Ce qu'estant avec humilité & bonnes raisons remonstré au Maistre, & qu'il persistast neanmoins en un commandement injuste, vaudroit mieux à l'Amb. preserer sa revocation, voire mesmes l'esloignement de la presence & des bonnes graces du Maiſtre, que de com mettre une meschanceté, de laquelle la honte & le dōmage retombe souvent sur sondit Maistre & son Estat. 88 L'AMBASSADEVR. 41. Pour clorre ce chapitre, il y en a qui font un long discours de l'admission & reception des Ambassadeurs, comme s'il s'en pouvoit donner regle certaine, attendu la difference des grands Iestas aux moindres & aux petis, les diverses qualitez de ceux qui sont envoyez, & la nature & varieté des affaires, dont les unes sont aggreables, les antres odieuses ; les unes sont importantes, les autres non; les unes sont pour le bien commun de l'un & de l'autre, les autres pour l'un des deux & quelquesfois pour un tiers; les unes regardent le bien du general, les autres le particulier ſeulement; les unes ſe ſçavent aussi tost, les autres sont ignorées. Les unes ſont de la part de grands Rois ou Estas; les antres de moindres Princes ou Republiques. Les unes viennent avec plus de splendeur & dignité, les autres moins. Joint qu'en ce Traitté je n'entrepren d'instruire les Princes ou Estas de ce qu'il leur convient 89 L'AMBASSADEVR. ent faire en ce point; ains seulement avertir l'Ambassadeur des choses les plus principales de ſa charge & leſquel les il ne doit ignorer ni omettre. Toutesfois il est toujours bienseant, & rien d'entrée n'obligera davantage & l'Am bassadeur & son Maistre, qu'une reception courtoise & honorable, soit pour luy aller au devant, ou luy donner logis, ou autrement le regaler, comme l'on parle maintenant; quand bien il seroit soupçonné d'apporter chose non agreable. L'honneur retourne à qui le fait. Ainsi en firent prudemment les Prinçes d'Allemaigne assemblez à Naumburg en l'an M. D. LXI. à l'endroit de ceux qui leur avoient eſté envoyez par le Pape ; auſquels, apres qu'on eut rendu les bress & lettres Papales sans les ouvrir, on ne laissa de faire tout bon & honorable traittement: comme on dit que lesdits Ambassadeurs aussi le meritoient asses en leur particulier. Et tien pour moy, L'AMBASSADIVR. 90 que ce seroit incivilité d'en user autre ment. L'Ambassadeur auſsi de ſa part ne refusera honneur aucun digne de la grandeur de son Maistre: car il y a meſmes des Princes & des peuples qui craignans d'en faire trop, consultent long tems sur ce point & concluent ordinairement au moins ; bien qu'il n'y ait jamais tant de mal au trop qu'au trop peu. Ainsi en sont ils és superscriptions de leurs lettres aux estrangers, & és instructions & memoires qu'ils donnent à leurs Ambassadeurs; comme si l'honneur fait à autruy rendoit le leur moindre, & saisoit tort à leur reputation : ce qui n'est pas. III. SA 91 L'AMBASSADEVR. R P S the III. SA CHARGE EN GROS. PArlons maintenant du fait de sa charge, mais en general; d'autant que la diversité d'Estas & d'affaires requiert aussi diversité d'instructions: car autrement a-il à se porter en un Estat populaire qu'avec un Prince souverain. Les harangues & declamations sont encor eu usage parmi quelques peuples, & sur tout és Estas populaires, & les leur faut apres bailler par escrit : par-ce que craignans d'estre surprins, ils veulent tems pour reſpōdre. Il s'obſerve plus de formalitez & complimens en un lieu qu'en un autre. En Suisse faut plus d'argent que d'artifice ; plus de bonne chere que de belles paroles. C'est pourquoy aucuns d'eux me prierent retournant en France sur la fin de Pan M.D.XCIIX. de dire au 92 L'AMBASSADEVR. Roy, qu'ils avoient besoin d'un Tresorier avec de Pargent, & non d'un Ambassadeur avec des paroles. En d'autres listas l'honneur a plus de lieu, les complimens, les fleurs de Rhetorique. La consideration mesme de la religion a eu plus de force que l'argent à l'endroit de quelques Princes; & en avons eu l'experience de nostre tems. Aucunes instructions sont limitees, les autres au pouvoir de celuy qui est envoyé, comme sont les affaires secrets & desquels on ne peutavoir lumiere & cognoissance que sur le lieu pour faire la guerre à l'œil. Aucunes aussi sont pour un tems, pour un affaire; les autres sont pour long tems & pour divers negoces. Et pour la difference des affaires, elle est infinie comme j'ay dit. bien luy peut on donner cette regle generale: Qu'autant qu'il luy sera possible il employe les paroles, termes, raisons & conclusions portées par son instruction, buttant toujours à la voIonté L'AMBASSADEVR. lonté de son maistre. Demosthene disoit : Nous ne leur donnons pas des armees, ou des vaisseaux de guerre à conduire ; mais bien des paroles, des jours, des heures & des momens à observer: aussi ont ils à rendre comte jusqu'aux syllabes & minutes, s'ils sont chose au prejudice de la Republique. Platon en la sienne veut, que ceux qui ont fait ou dit une choſe pour l'autre ſoient punis de mort. Un pouvoir, une commission se doit accomplir en autant de paroles, s'il est possible: ce dit la loy. Mesme l'Ambassadeur doit desirer que sa charge luy soit baillée par escrit, quand Passaire qu'il va traitter eſt de grande conſequence, ou que le ſujet en e$t odieux : & en ce cas il sera bien conseillé de representer son escrit, comme firent ceux que le Senat deputa vers Antoine, de peur de le sascher: comme sit un Ambassadeur de Pologne à la feu Reine d'Angleterre, à laquelle il portoit parole avec menace, L'AMBASSADEVR. 94 si elle ne se deportoit de donner secours à quelques siens alliez: & fit bien; car on avoit, comme j'enten, resolu de le retenir s'il n'eust fait voir son instruction bien signée, car bien que l'Ambassadeur ne doive estre forcé à monstrer son instruction, (d'autant que c'est contre Phonnesteté & contre le droit des gens:) ſi peut il eſchoir des cas ausquels soit pour n'estre trou vé menteur, ou pour se garantir d'injure, ou pour avancer l'affaire de son Maiſtre, il luy doit eſtre permis ou de saire lire son instruction, ou de bailler ſon dire par eſcrit & ſigné de ſa main. Toutesfois ſi le peril n'eſtoit preſent ou le negoce bien pressé, je luy conseillerois d'en avertir son Maistre promtement pour eſtre tant mieux autorisé & tant plustost avoué. Sur tout avant que la bailler, qu'il la liſe; crainte qu'il luy en prenne, comme à un jeune hom me envoyé il y a trente ans à une grand' Dame: car ayant imprudemment L'AMBASSADIUR. 95 ment laiſſé lire ſon memoire à un ſien compagoon, se trouva en marge sur ces mots : Sans fraude & mal engin : (qui est un terme & clause ordinaire du tems paſsé) une gloſe d'obſcenité, laquelle sondit compagnon y avoit inserée par malice, ou par jeu. 2. Or quand mesmes il ne seroit bien reuſsi de l'affaire pour lequel il est envoyé, il sera excusé d'avoir suivy son instruction: autrement certes il se trouveroit peu de gens qui vouluſſent entreprendre une legation, ou se charger des affaires d'autruy : car le plus ſouvent ce qui depend de la volonté d'un autre ne succede pas selon la nostre. Joint que les Ambassadeurs en un pouvoir limité ont les mains liées pour n'avoir le choix libre de ce qui pourroit servir à Pacheminement de leurs affaires : & ne sont pas receus a dire, I'ay mieux fait qu'il ne m'avoit esté commandé : car c'est vouloir 96 L'AMBASSADEVR. loir eſtre plus ſage que ſon maiſtre & son Conseil. Iexemple au fait de la guerre en Postumius, Manlius & autres Romains, qui firent mourir leurs propres fils pour avoir sans congé combattu l'ennemi, quoy qu'avec un heureux succes. Exemple en celuy lequel ayant receu commandement de faire amener un grand mast de navire, en choisit un moindre qu'il disoit estre plus propre; & disoit vray: neanmoins en fut reprins & chastié. Et du tems de nos peres le Mareschal de Thermes commandant en Escoce à l'armée du Roy, donna recompense à un soldat qui premier estoit monté ſur le baſtion d'un ſort qu'il aſsiegeoit dont estoit suivie la prinse dudit fort: & une heure apres le sit pendre & estrangler pour avoir esté si hardy d' estre alle sans commandement. Mais sans sortir du sujet où nous sommes, Metrodorus envoyé de la part de son mai- L'AMBASSADEUR. 9 maistre Mithridates au Roy Tigranes pour le convier à se joindre en la guerre qu'il faiſoit aux Romains, fut chaſtié pour avoir fait cette reſponce double à Tigranes, lequel luy en demandoit son avis : En qualité d'Ambassadeur je te le conseille, mais comme Methodorus, je n'en suis pas d'avis: & disoit bien pour ce dernier ; car son maistre se fust bien passé d'une si hazardeuse entreprise. 3. Il vaut donc mieux faillir en obeiſſant que de courir riſque d'eſtre des avoue en bien faisant; sur tout en ces pouvoirs limitez. Mais les Princes quelquesois sont bien mauvais garans des choses qu'ils ont commandees; combien plus de celles qu'ils n'ont point commandees? Les Atheniens sirent mourir les Ambassadeurs qu'ils envoyoient en Arcadie pour avoir prins autre chemin qu'il ne leur avoit estéordonnné. Et n'y a pas trop long tems qu'un Secretaire d'Estat escri 98 L'AMBASSADFUR. voit à un Ambassadeur en Suisse, lequel avoit de son mouvement & non sans propos toutefois, hazardé quelques deniers du Roy par un chemin perilleux : Sa Majeste le trouve bon puis que Paffaire a bien reussi. Aussi n'arrive-il pas souvent que l'Ambassadeur ait le tems si bref qu'ils n'en puisse dôner & demander avis à son maistre: ce qui est toujours le plus seant & le plus seur, pour luy faire apparoir de son respect & de sa diligence. L'histoire Grecque dit que l'Empereur Iustin, non content que Jehan son Ambassadeur en Perse sans son commandement voire sans son sçeu avoit negocié chose qui portoit prejudice à la dignité de l'Empereur & de l'Empire, pour le regard de la ville de Suane, laquelle à cette occasion se retiroit de l'obeissance de l'Empire Rom. luy fit au retour perdre ses estas & offices, & le chassa. Et pour ajouster à cet exemple vieil un plus recent, j'ay ouy conter à L'AMBASSADEVR. 99 sin Ambassadeur de Danemarc, personnage d'honneur, que le pere du Roy son Maistre ayant il y a environ trente cinq ans envoyé un certain Colonnel au Duc de Prusse pour Ambassadeur, ledit Colonnel fut si hardi que sans avertir son Maistre, il presenta au battesme au nom d'iceluy Pensant dudit Duc: enquoy il obligeoit sondit Maistre, outre les choses de conscience portees par la loy spirituelle du battesme, à des presens & despence, à laquelle possible ledit Roy ne prenoit pas plaisir, ores qu'il fust en bonne amitié avec le Duc. Pour recompense de ce service non commande, cet Ambassadeur perdit le faveur de son Maistre & fut chasse. I'espargne son nom comme des autres qui ont malfait. 4. Autre chose ost de libero mandato, & des instructions non signees ni limitees ou bien de celles ausquelE 2 100 L'AMBASSADEUR. les les Atheniens ajoustoient, Que nos Ambassadeurs facent en outre tout ce qu'ils jugeront estre bien à propos: qui est à dire, leur donner la carte blanche & plein pouvoir. En ce cas ils avoient toute liberté de traitter, faire & conclure ce qu'ils jugeoient estre utile pour le service de leurs Souverains. Aussi y a-il des assaires si secrets, si importans, si urgens, si precipitez, qu'il eſt expedient de commettre tout à la prudence de l'Ambassadeur; comme sit Tibere envoyant Drusus vers les legions mutinées: & comme jadis au peril de la Republique on remettoit tout au pouvoir & volonté du Dictateur. Toutesfois les hommes coustituez en grandes charges sont si exposez à Penvic & à la calomnie, que nostre Ambassadeur sera bien sagement de ne conclure rien sans le commandement de son Maistre, comme J'ay tantost dit hors de son lieu: sinon, & que l'affaire ne souffrist remise, en com L'AMBASSADEUR. 101 communiquer avec deux ou trois des plus entendus serviteurs ou amis qu'ait son maistre au païs où il est: car venant l'affaire à baster mal, il evitera le reproche de l'avoir fait seul & sans conseil. Ce que je dy aussi & principalement pour celuy qui auroit ses memoires articulez & signez; auquel neanmoins seroit arrivé accident nouveau, non preveu ni porté par son pouvoir. Car souvent les Agens & ministres des Princes trouvent mesmes à leur arrivee les affaires autrement disposez qu'on ne s'estoit figuré, sur tout en tems de guerre & païs eſloigné. Et faut à nouvel affaire avis nouveau: comme s'il luy avoit esté commandé d'user de termes doux & gracieux, il sera possible plus à propos qu'il parle brusquement & avec menace, & au contraire: ou bien de changer ou omettre quelques choses portees par sa creance. C'est chose qui arrive asses souvent. Possible aussi que ce fut en Ici L'AMEASSADEUR. ce doute que celuy de Sparte, dont eicrit Plutarque, envoyé au Chef de l'armée ennemie, & enquis en quelle qualité il se presentoit, respondit: Si Pobrien ce que je demande je vien comme Ambassadeur; si non, comme particulier & sans charge. Qui est un trait & repartie gentille, & que je n'ay deu omettre en ce lieu. 5. Il aura pareillement cet avis de moy, que par trop de diligence & affection il ne donne ou augmente le soupçon que Pon pourroit avoir du sujet de sa venuë, & ne le descouvre par trop d'artifice & de langage. Les grãds preparatifs de celuy qui craint d'estre attaqué ſont croire ſa peur ; & ſa peur augmente le cœur à son ennemy: estant d'ailleurs certain que toutes choses affectees, deguisces & amplifices naturellement se rendent suspectes. 6. Vn autre avis encore. C'est qu'il y en a qui d'abordee sont les affaires de leurs Maistres ou Republiques si foi L'AMBASSADEUR. 103 si foibles, si desesperez que rien plus, pensans esmouvoir à piite, & estre plustost secourus; mais plusieurs Princes mesprisent les necessiteux, & ne font bien qu'à ceux qu'ils craignent, ou desquels ils attendent utilité. Aucuns mesmes rejettent les miserables, cuidans qu'ils sont abandonnez de Dieu & de la fortune tout ensemble : comme si Dieu n'avoit autre benediction que celle des biens de fortune, mais un saint Pere de l'Eglise dit saintement: Dieu nous refuse prou de choses en sa faveur qu'il nous donne en sa fureur. Il faut donc se souvenir, que souvent la mine fait le jeu: & que la compassion ne loge qu'en un cœur vrayement humain & chrestien: rarement certes és cœurs des Grands & de leurs Conscillers. 7. Nous disons done, que plusieurs choses doivent estre laissees à la discretion d'un prudent Ambassadeur, sans luy lier ainsi la langue & les mains. Mais s'y estant porté en home de bien, 104 L'AMBASSADEUR. c'est meschamment fait de le payer d'un des-aveu: & ne meritent tels Princes d'estre servis de gens de bien. L'industrie & la diligence sont de nous, & l'heureux succes est du Ciel. Il y a neanmoins des choses sujettes à des aveu: comme sont les paroles hautaines & insolentes dont auroit usé l'Ambassadeur, ou bien les menees & pratiques qu'il fait en PEstat où il reside, si c'est sans commandement. Et sans attendre le deſ-aveu, les peuples meſmes y ont pourveu. Entr'autres y a loy expresse aux Grisons du mois de Fevrier M. D. LXXX. par laquelle est defendu à tous Agens, Ministres & entremetteurs des Princes estrangers, de ne faire mence secrete ny ouverte, ni mesme proposer quelque chose de nouveau parmi le peuple, sans en avertir Paslemblee generale de leurs trois Ligues; sur peine d'estre arrestez prisonniers. Cette loy est tacitement en tous autres Estas, si elle n'y est exprimec: & en parle 10 L'AMBASSADEUR. Ierons tantost en son lieu. 8. Pour les paroles, il eſt certain que quelque souverain que soit le Prince, ou grande la Republique qu'il repreſente, le reſpect & la civilité qu'il ſe promet eſt reciproque de ſa part : le plus ou le moins eſt remis à ſa diſcretion; laquelle il doit avoir pour guide & maistresse en toutes ses actions. Le Kzar ou grand Duc de Moscovie fit clouer le chapeau sur la teste d'un Ambassadeur qui ne luy avoit fait assez d'honneur. Tel eust mieux aimé mettre son chapeau sons ses pieds. Antoine fit fouetter l'Ambassadeur d'Auguste pour avoir parlé à Cleopatra avec trop peu de respect: & Emanuel Empereur Grec fit crever les yeux à celuy de Venise pour semblable sujet. Les Abares firent mourir Mezamire envoyé par les Huns. La principale cause fut, dit Phistoire, qu'il avoit parlé avec plus d'audace & d'insolence, qu'il ne convenoit à un Ambassadeur: 106 L'AMBASSADEUR, toutesfois la mesme histoire dit, que ce fut contre le droit des legations, voire qu'en cette barbarie fut violee la loy divine & humaine. C'est pourquoy l'Empereur Tibere II. laissa aller libre un Ambassadeur de Chagan Prince desdits Abares, non obstant qu'il luy eust dit paroles hautaines & de mespris. Vn Docteur Alleman parlant au Conseil du Roy Henri III. de la part de son maistre usa de paroles si peu civiles qu'il offensa chacun ; & ne creut on pas que sa creance portast ce langage : toutesfois on ne voulut rien aigrir alors. Quelquesfois les Ambassadeurs s'appuyans de la grandeur ou forces & alliances presentes de leurs Maistres s'oublient, & sur tout ceux qui sont nourris és Estas populaires & qui sont accoustumez à une liberté de parler, comme jadis les Romains: & comme VVarsevicius dit, que sirent autresfois les Suisses par leurs L'Ambassadeur. 107 leurs Ambassadeurs envoyez à la Chambre de Spire pour y dire qu'ils n'avoient point à y respondre: car au lieu du mot ordinaire : Laissez nous en paix desormais : ils usèrent d'un terme ambigu & qui en leur langue a de l'obscenité. Mais pour le regard des exemples susdits, bien que les Ambaſſadeurs ne gardans le respect qu'ils doivent soient à blasmer & sans excuse : si est ce que ce chastiment a esté tyrannique & contre la loy des gens; laquelle à peine consent à la punition des crimes & forfaits, moins certes approuve-elle le chastiment pour l'insolence des paroles ou pour l'incivilitédes meurs : de quoy sera dit en son lieu. Aussi Philippe pere du grand Alexandre se contenta de repartir aux paroles injurieuses, que Demochares l'un des Ambassadeurs d'Athenes luy avoit dites. Et le dernier Philippe aussi Roy de Macedono ne respondit autre chose à un Ambr. Ro 108 L'AMBASSADEUR. main, qui luy avoit tenu un iangage aux Rois non accoustumé: Ton âge & le nom Romain te rendent insolent. LEmpereur Sigismond memoratis du mot Royal : Benè facere, malè audire: donna mesmes un sausconduit à un Ambassadeur Polonois qui avoit parlé à luy incivilement. 9. Or tants'en faut que l'Ambassa deur doive de son mouvement usei de paroles telles que je vien de dire, que mesmes quand il en auroit le commandement il y doit penser deux fois; & moderer s'il peut la cholere de son Maiſtre avant que de partir, ou du moins par la douceur de ses paroles temperer la rigueur, dureté, immodestie & indecence du propos qu'il auroit este chargé de porter. De ceci peut arriver du bien ; & le contraire tourne torjours à déplasir & rupture entre les Grands. C'est plustost aux herauts, trompettes & semblables de por L'Ambassadeur. 109 porter cartels de défy & paroles de reproche. 10. Quant à Phonneur qui se doit rendre au Prince auquel on est envoyé, l'histoire est remarquable de l'un des deux Ambassadeurs que ceux de Thebes avoient envoyé au Roy Artaxerxes, lequel voyant Phonneur trop grand & proche d'adoration que l'on rendoit à ce Roy, pour n'estre reprins d'en avoir trop ou trop peu fait, feignit en ſaluant de relever ſon aneau qu'il avoit expres laissé choir à terre. Aussi du tems de nos peres un Scigneur envoyé de la part de l'Empereur au Duc de Moscovie, voyant approcher celuy que ledit Duc luy envoyoit à la rencontre, pour ne mettre premier le pied à terre, feignit l'avoir embarrasse dans l'estrief, & accortement se laissa prevenir par le Moscovite. Au contraire Euagoras, comme le nomme Athenée, ou soit Timagoras, ainsi que dit Plutarque: (car de poin- 110 LAMBAIADEUK. tiller sur les noms ne sert de rien en cet abbregé) estant envoyé de la part de ceux d'Athenes au mesme Artaxerxes, fut puni de mort pour luy avoir fait honneur non comme bourgeois d'Athenes ains comme sujet de Perse. De mesme y a de grandes submissions à faire au grand Seigneur par tous les Ambassadeurs, ausquels ou à la plus part il donne plat & entretenement de bouche; & y a'peril à les omettre. Car il n'en prendroit pas possible à tous, comme autresfois à un Ambassadeur de France si jaloux de la dignité de son maistre qu'il se developpa dextrement des mains des deux Baschas qui le conduisoient selon la coustume, & soudain se presenta au grand Seigneur sans luy faire autre honneur que celuy qui se rend aux Princes de la Chrestiente. Sa franchise & naiveté luy furent pour excuse; mais son successeur en la charge n'en voulut user de mesme. Il se dit aussi d'un Ambossa L'AMEASSADEUR. sadeur de l'Empereur Charles V. au mesme grand Seigneur, lequel voiant qu'on le laissoit debuot trop long tems, mit son manteau en terre et s'assi deus. Puis l'audience finie, laisse son manteau où il l'avoit mis, & prend cõgé. Averti de reprendre son manteau, l'Ambassadeur de l'Empereur, dit il, n'a pas accouſtumé de porter luy meſ me son siege. Or de dire, come aucuns, qu'il faut eviter les occasions de venir en la presence d'un tel Prince, & plustost essayer de traitter & faire ses affaires avec ses Conseillers: je ne sçai comme cela se pourroit faire, sur tout quand on est envoyé de la part d'un grand Roy, ould'une Republique, mesmes pour y faire residēce, & negocier affaires grandes & d'importance. Il doit donc tenir son rang & la dignité de son maistre, pour veu que ce soit sans mespris du Prince auquel il est envoyé : & ainsi en parle M. de la Noue, (lequel avoit si heureusement joint les armes & les lettres) en ses 112 L'AMBASSADEUR. judicieuses observations sur Guicciardin11. Voicy encor un autre avis qui n'est à negliger. C'est qu'il n'accepte charge ni commission d'autre que de son maistre. L'Ambassade & la Comedie sont choses dissemblables. Il n'y peut pas joüer divers personnages sous divers accoustremens, de peur qu'il ne luy en prenne comme à un Ambassadeur envoyé vers l'Empe reur : lequel estant prié par un Cardinal de faire pour luy la soy, hommage & soumission de quelques terres tenues de l'Empereur, y fut receu ; mais non sans moquerie de ceux qui l'avoient veu le jour precedent en sa dignité d'Ambassadeur, laquelle il denigroit par cette soumission, faisant tort à sa reputation, & à la grandeur de son maistre ensemble. Non plus qu'à son retour de la charge, il ne doit apporter creance ni message de celuy auquel il avoit esté envoyé, hors du negoce qu'il L'AMBASSADEUR. 115 qu'il estoit allé traitter : car cela est suspect & mal-seant; si ce n'est entre Princes proches parens & fort amis, & pour affaire commun entr'eux, & non odicux. C'est bien pis quand l'Ambassadeur trahit Celuy qui Pa envoyé, & au lieu de faire les affaires de son Maistre fait les siennes propres ; comme autrefois un Escoçois depesché à Rome à la poursuitte d'un Euesché vacant pour le fils de quelque Seigneur du païs, en impetra les bulles & provisions pour soy mesme. Il se lit aussi de Cotis que Mithridatesson frere Roy d'Iberie avoit envoyé à l'Empereur Claude, qu'il descouvrir audit Empereur quelques menees de son aisné, au lieu du sujet de sa legation ; & ainsi gagna les bonnes graces de l'Empereur, se faisant au lieu & à l'exclusion de Mithridates nommer & establir Roy dudit país. 12. Or pour revenir au fait de sa charge, s'il n'en a leçon par escrit, il n'y 114 L'AMBASSADEUR. a point de danger de luy dire en gros. qu'il fera bien d'apprendre quelle eſt la forme de gouvernement du pais où il est; ses limites, situation, grandeur & estendue ; les meurs du peuple ; le nombre des places fortes, havres & vaisseaux ; Parsenal ; les forces militaires par mer & par terre; ce qui se peut tirer du pais soit cavallerie ou infanterie sans degarnir ses frontieres & places d'importance ; les avenues au pais ; le revenu ordinaire & extraordinaire; le thresor & moyens contens; les allian ces offensives & desensives avec les autres Princes & Estas voisins ou esloignez, les causes d'icelles : quel trafic, commerce, abondance & fertilité: & si c'est un Prince, cognoistre son humeur & inclination, & de ceux qui le possedent: sçavoir le mescontentement que le peuple a de ses deportemens, les jalousies & menees des Grands, les factions & partialitez en l'Estat, & si c'est pour l'Estat ou pour la religion; en pour L'AMBASSADEUR. 115 pour autre sujet : sa dépence annuelle tant pour sa maison que pour ses frontieres & garnisons: & choses semblables qu'il jugera estre à propos ou pour mieux faire sa charge, ou pour entretenir son Maistre à son retour. Sçavoir ce qui eſt & ſe fait chez ſoy, & ignorer ce qui se fait chez autruy, c'est ne sçavoir que la moitié de ce qu'il faut en fait d'Estat : comme au rebours, il est honteux à un homme de qualité d'ignorer les loix, couſtumes & affaires de sa propre patrie, quand bien il sçauroit ce qui se sait par tout ailleurs. Sur tout qu'il ait toujours l'œil aux châs pour découvrir s'il se remuê chose cõtre le service de son maistre, ou de ses alliez. Ce qu'il apprendra beaucoup mieux s'il se rend assidu à la suite de la Court, sinon lors que le Prince se dérobe pour ses plaisirs : car en ce cas il se rēdroit suspect ou importun. és Estâs populaires, se trouver souvent en leurs dietes, journees & assemblees 176 L'AMRASSADEUR. ou y avoir quelqu'un des siens, afin qu'il ne s'y prenne aucune mauvaise resolution au prejudice de son maistre ou de sa Republique. 13. Il doit aussi voir les principaux Conseillers, les secretaires d'Estat, & entre-autres celuy qui a le departement des affaires estrangeres; les traitrer par fois, avec splendeur & affabilité, mais rarement. En quelques Estas cela se fait aſſes librement & ſans ſoupçon; en d'autres les conviez n'oseroient s'y trouver sans licence. Il verra aussi les Ambassadeurs des autres Princes & Republiques, qui resident en mesme Court, mais sobrement, pour ne donner ombrage de soy. Vn Ambassadeur eſtranger qui n'agueres eſtoit en nostre Court, ne voyoit personne, & ne se laissoit voir qu'en trois mois une fois. Dieu sçait aussi si ses depesches estoient maigres & steriles. Cyneas Ambassadeur de Pyrthus aux Romains faisoit bien mieux. Il cognoissoit L'AMBASSADRUR. 117 soit tous les Senateurs & les saluoit chacun par son nom : cela le rendit agreable & bien voulu. J'ay veu des Ambassadeurs de Venise pratiquer ce que deſſus fort dextrement: auſsi n'ont ils la plus part que faire de cette instruction : car les relations qu'à leur retour ils ont accoustumé de presenter à la Seigneurie, rend instruits ceux qui vont apres eux de ce qu'ils doivent sçavoir en un Estat. 14. Si faut il en cecy aussi bien qu'en toutes les autres parties de sa charge, que nostre Ambassadeur apporte un grande discretion, tous Princes estans naturellement jaloux du secret de leurs Estas. Il y en a loy expresse d'Honorius & Theodose, portant defence aux eſtrangers de ne recercher & penetrer les secrets de l'Estat. Il me souvient d'un personage qui avoit suiuy feu Monsieur le Duc d'Anjou en Angleterre, y avoir esté mal voulu pour son indiscrete curio 117 L'Ambassadur. site, quoy que d'ailleurs il fust estimé pour son sçavoir. Au disner d'un Seigneur Anglois il se mit à parler de la succession (chose lors entr'eux odieuse & capitale) & asseuroit qu'une certaine Princesse en estoit heritiere presomtive, nonobstant quelque loy qui ſemble exclure ceux qui ſont nez hors du pais : & encore, disoit-il, je ne sçay où eſt cette loy, quelque diligence que paye rendue à la trouver. Soudain luy sut respondu par ce Seigneur : Vous la trouverez au dos de la loy Salique. Repartie judicieuse & picquante, & qui arresta tout court la curiosité de cet homme, laquelle estoit à la verité hors de saison en toutes sortes: car il se traittoit lors du mariage de son maistre avec la feu Reine d'Angleterre. Aussi Plutarque ne met pas tels discours parmi les propos de table. Et à la verite on se faschoit que cet homme en un sien livre imprimé avoit publié de l'Estat d'Angleterre des cko L'AMBASSADHUK. 119 choses au rapport de quelques particuliers, & sans autre verification. Et pour le regard de la succession d'Angleterre, l'evenement a bien monstré que cette loy ne regarde point l'Estat & la maison royale, ains seulement les successions des particuliers : & que la pluspart de telles loix fontamentales des Estas sont escrites plustost és cœurs des peuples qu'en papier ou parchemin: ainsi que feu mon Pere l'a tresbiē verifié pour le regard de la loy Salique en son livre latin, des Droits du royaume de France. Il faut donc en cet te recherche estre merveilleusement retenu & consideré, & la recompenser d'une libre & ouverte communication reciproque de choses que l'on jugera estre utiles & agreables au lieu où l'on est : ce qui se peut sans découvrir le secret de sa charge. En France tout est exposé à la curiosité des estrangers, partie par nostre liberté naturelle à parler de toutes choses, partie à cause des 120 LAMBASSADEUR. factions en l'Estat & les divisions en la religion qui ont deschiré la France depuis cinquante ans: mais principalement pour la grandeur & eſtendue de cet Estat, auquel il eſt plus malaisé de remedier à ce mal qu'en un moindre royaume ou petite Republique, où l'on sçait mieux faire taire les particuliers. Or la curiosité indiscrete d'aucuns a esté cause que quelques Princes, & mesmement l'Empereur Maximilian I. faisoient donner logis aux Ambaſſadeurs un peu eſloigne de la Court & Commines dit, cela luy estre arrivé en Eſpagne lors qu'il fut envoyé au Roy Ferdinand. 15. Mais entre les moyens de s'informer des affaires d'un pais, outre l'argent qui fait ouvrir les cabinet les plus secrets des Princes, il y en a un plus ouvert & moins suspect. C'est le traittement de table, qui oblige beaucoup de gens, & sur tout ceux qui pour avoir une repeüe franche, ou tirer quel L'AMBASSADEUR. 121 quelque douzaine d'escus de l'Ambassadeur, vont fureter toutes les nouvelles, & les luy content à sa table ou à part. Il eſt vray qu'elles ne ſont toujours de bon alloy : & est besoin à un homme prudent de les bien peſer & verifier avant que d'en faire son profit ; & s'il eſt poſsible qu'il attende le progres & issue d'un affaire, & l'effet d'un conseil prins, avant que d'en donner avis ; toutes choſes de ce monde eſtans sujettes à mutation. Vn gentil-homme de la religion, au demeurant fort accomply, lequel au commencement de ces troubles derniers, c'eſt à dire environ l'an M.D.LXXXV. avoit esté envoyé à la Court pour entendre ce qui s'y brassoit contre le feu Roy son maistre, lors Roy de Navarre, & ceux de son party, se laissa piper des paroles de Court, ayant oublie le premier secret de ſa charge : De prendre pluſtoſt garde à ce qui se fait qu'à ce qui se dit. l'en ay veu faillir d'autres de desir 112 L'AMBASSADEUR. qu'ils avoient de faire nouvelles depesches; car ils escrivoient tout indifferenment, faux ou vray, & souvent dez la premiere responce qu'ils recevoient de la Court estoient par quelque trait de riſee payez de leur trop de diligence, auſsi eſt elle ou imputée à legerete ou appellee importunité; estant à la verité toute precipitation ennemis. de raison & contraire à prudence. Au tres tombent en cette extremité d'oscrire jusques aux plus petites occurren ces d'un païs, les querelles des particuliers, les amours des femmes de Court. les executions de justice, les reglemens aux finances & en la police, ou autres choses frivoles, ou celles qui ne regardent point l'Estat; ni plus ni moins que ces avis & gazettes d'Italie qui ne se vent le plus souvent que pour faire po ser le tems aux gens oisiss. Il est vray qu'il se trouve des Princes & des Dames qui veulent tout sçavoir : & pour contenter leur curiosite, p'en voudron faire L'AMBASSADEUR. 123 faire lettre à part, laquelle n'eſtant meſlee avec les affaires de la charge, n'auroit que faire d'estre portee & leuë au Conseil, comme sont souvent les lettres d'importance. 16 Icy l'on demande, si l'Ambassadeur doit donner avis à son maistre de tout ce qui ſe dit de luy mal à propos: d'autant que l'avertissement luy en peut venir d'ailleurs que de son Ambassadeur, qui en telles choses se doit bien garder d'estre prevenu. Il me souvient à ce propos d'un Agent de la seu Reine d'Angleterre pres nostre dernier Roy; qui voyant le tort que tel rapport feroit au service & party commun de l'un & de l'autre, aima mieux taire les paroles indiscrettes qu'il avoit ouies. Ie loüay & admiray sa discretiō, l'exhortant en semblables occaſiōs de doīter au public une offense particuliere d'un particulier yure ou estourdy. Aussi Philippe de Comines se plaint, que pour peu de paroles r'ap- 124 L'AMBASSADEUR. portees, on a souvent rompu une bon ne alliance, ou empesché un bon & utile effet. Autre chose est, si en plein conseil du Prince, ou en chaire par les Predicateurs, ou au theatre par les Comedians, ou par escrit & libelles il voyoit l'honneur de son maistre dissamé: car il l'en doit aussi tost avertir, & quant & quant en demander justice & reparation à ceux qui la luy doivent, se moderant neanmoins pour ne faire le mal plus grand qu'il n'est : car il en prend icy comme des Dames, lesquelles souvent pour trop defendre leur honneur le rendent plus douteux & suspect, sur tout quand elles y apportent de l'affectation & de l'animosité. Tacite dit à ce propos: Si tu t'osfences d'une injure, tu sembles l'avoüer ; la méprisant, elle s'évanoüit. Joint, que si l'Ambassadeur avoit reçeu quelque rebut ou mauvaise parole d'un grand Roy, auquel son Maistre seroit de beaucoup inferi L'AMBASSADEUR. 127 inferieur, ou de la bienveillance & secours duquel il auroit à faire; il luy conviendroit en ce cas hausser les espaules & avoir patience, faisant bonne mine à mauvais jeu, comme parraventure feroit son Maistre mesme, si cela estoit arrivé à sa personne. Nos Courtisans ont souvent ce mot en la bouche, Qu'en Court une heure en vaut cent, & cent n'en valent pas une. 17. Mais si luy mesme reçoit quelque injure en son particulier, ou d'au cun des siens? Il faut distinguer si Pinjure luy est faite en public, ou du Prince, ou du peuple pres lequel il reside: comme cet Ambassadeur Romain, auquel en plein theatre ceux de Tarente jetterent de la fange & de l'urine. I'ay, dit-il, plus que je ne demandois; mais un jour vous laverez ma robe de vostre sang : & en fut la prophetie vraye. Aussi en doit-il incontinent avertir son maistre, lequel en fera ainsi 126 L'AMBASSADEUR. qu'il jugera estre pour le mieux. Ou bien si Pindignité luy est faite par quelque particulier : en ce cas le chemin de la plainte luy ciìt ouvert, pour en tirer sa raison par la voye de la justice ordinaire, laquelle insalliblement luy sera renduë, si on ne veut rompre avec son maistre. Elle n'est déniee aux estrangers par le mesme droit des gens. Platon dit, que Dieu a un soin particulier des estrangers : & plus l'estranger est esloigné du secours de parens & d'amis, plus est-il en la protection de Dieu : d'autant mesme que les offences faites aux estrangers sont plus odieuses que contre les citoyens & combour geois : aussi Dieu les chastie plus rigoureusement. Joint que la personne du Prince semble estre violée en la personne de l'Ambassadeur, lequel s estant mis en sa protection & sous l'assurance de la foy publique, a receu un fort ou une indignité, & est le Prince oblige de luyen faire faire tou- L'Ambassadeur. 127 te justice & reparation: ainsi que fit le Preté-lan, ou grand Negus d'Ethyopie, à l'endroit de deux Mores qui avoient outragé quelques gens de l'Am bassadeur de Portugal : car ayant fait prendre connoissance du fait par la justice ordinaire il en renvoya l'un moins coupable, ou possible innocent audit Ambassadeur pour en disposer à sa volonté, avec la teste de l'autre qu'il avoit fait punir par justice : de quoyneanmoins l'Ambassadeur trop animé & inconsideré ne se contentant pas, vouloit encores, contre l'avis de tous ses gens, & d'Alvarez mesme qui conte cette histoire, retenir ce pauvre More & le chastier, lequel pourtant eschap. pa quelques jours apres. 18. Disons un mot de ses depesches, d'autant qu'on ne sçait le plus souvent ce que fait un Ambassadeur en sa charge que par ce que luy mesmes en escrit. Pendant nos guerres civiles & les changemens de regne 128 L'AMBASSADEUR. arrivez en France, on avoit quasi oublié qu'il y eust un Ambassadeur en Dannemark, si le seu Sr. de Danzey, gentilhomme des plus accomplis, & qui y a eſte plus de trente ans, ne ſe fuſt ramenteu par ses lettres. Joint qu'en pais si esloigné où l'on n'a guere d'afsaires, un Ambassadeur n'a souvent trop ample ſujet à faire cognoiſtre ſa vertu ; & que les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir : il sera bien de se faire paroiſtre par ſes depesches, leſquelles sont veues & considerees par les Secretaires d'Estat, leues au Conseil & representees au Prince selon le merite du sujet. Elles seront donc graves, breves, serrees, contenans beaucoup en peu de paroles, couchees en termes plu$ toſt cōmuns que recherchez; meſlees par fois de pointes & traits sententieux, rarement toutesois: & pour estre plus intelligibles, il seroit bon d'articuler chacun affaire à part; & en usent ainsi en la pluspart des Chancelleries d'Allemagne L'AMBASSADEUR. 129 lentagne. Ne pouvant pour ma part approuver la saçon d'escrire de ceux qui se gehennent a une entresuitte & liaison perpetuelle de leurs lettres, nonobstant la difference d'assaires qu'elles contiennent : & semble que ce soit quelque groteſque ou autre ouvrage lié de pieces r'apportees. Mesme si le service du maistre le peut souffrir, je trouverois plus à propos de ne faire nouvelle depesche que je n'eusse responce à la precedente. L'ordre & methode en toutes choses soulage l'esprit & augmente la memoire. Aussi s'il eschet qu'il faille faire plusieurs lettres sur mesme sujet & pour mesme lieu, comme il arrivé ordinairement, il sera bien d'en diversifier les termes & le stile le plus qu'il pourra, afsin qu'elles ne resemblent à un protocole de notaires. 19. Mais parce que j'ay tantost dit, que l'Ambassadeur se doit ramente voir par ses lettres, bien qu'il n'ait 130 L'AMBASSADEUR. tousjours sujet important, & que l'asfaire pour lequel il est allé ne soit conclu & achevé, comme sont aucuns qui cependant laissent leurs Maistres en peine & en impatience : je diray que celuy que le feu Roy de Danemarck avoit depesché vers un Electeur de PEmpire & pour affaire important, eut tort & merita la disgrace de son Maistre, de ne luy avoir escrit un seul mot en quatre mois, au bout desquels ledit Roy envoya un laquais sçavoir si son Ambassadeur estoit mort. Luy s'estonnant de ne voir nulles lettres, il eut du laquais cette repartie : On n'escrit point à ceux que Pon croid estre morts. L'excuse de l'Ambassadeur fut, qu'il avoit long tems attendu l'Electeur lequel estoit loiug, & maintenant qu'il attendoit encores la conclusion de à affaire & sa depesche. Mais cette excuse ne fut reçeue, & ainsi par sa negligence perdit les bonnes graces de son maistre, comme j'ay dit. 20, C'est L'Ambassadeur. 131 20. Cest chose au demeurant trop vulgaire ce que je vay dire, mais come en passant, que l'Ambassadeur ne se charge de lettres ou pacquets addressez à son Maistre, sans sçavoir de qui ils ſont & ce qui y eſt porté; ſe faiſant toujours donner copie des missives closes, qu'il sera prié faire tenir, ou porter à son maistre: & ce pour sa dignité, reputation & creance; puisque son Prince mesme luy commet & remet le secret & le pouvoir de toute la charge & negociation : mais sur tout pour n'estre porteur de dési, d'injures, de reproches de demandes injustes ou inciviles, & autres choses fascheuses, ou mesme de fausses ou mauvaises nouvelles, et ainsi se souvienne toujours qu'il est Ambassadeur, non messager ni porteur de missives. 21. Il faut aussi parler de la preseance: où il y a mille belles choses à dire, qui sont pour un discours à part. Ie diray seulement que si l'Ambassadeur veut tirer honneur de sa charge, il est L'Ambassadeur. 132 raisonnable quil luy face honneur, & qu'il soit jaloux du rang & place qui est deu à son maistre, sans en rien cedei à un autre. Les Princes & Istas souverains ont souvent plus chere la conſervation de leur rang & dignite que de leurs terres & possessions. Aussi Arsaces fit mourir son Ambassadeur pour avoir quitté son rang à Sylla: ce dit Plutarque. Il est vray que toujours telles disputes n'arrivent pas: d'autant que quasi par tout chacun sçait son grade & sa seance. En la Court de Rome depuis environ soixante ans l'Ambassadeur d'Espagne a disputé la préseance à celuy de France. Il y en eut gran de alteration au Concile de Trente. A Venise elle a este ajugee a celuy de Frāce. Peu M. P. Advocat Pithou, homme rare en sçavoir & preud homme, asseure que par tous les Provinciaux des Eglises cathedrales de la Chrestienté imprimez à Rome jusqu'à present, le Roy de France est mis le premier des autres Rois L'AMRASSADEUR. 131 Rois, estant suivy par celuy d'Angleterre, puis par celuy d'Espagne. Le mesme se void encor en un tableau fort ancien dans l'Eglise principale de Cibin en Transylvante, & en autres lieux encores; ainsi que m'a asseuré seu M. Bongars, homme pareillement rare en doctrine, heureux en ses negociations, & diligent en ses recerches. En la ceremonie de Pordre d'Angleterre la place du Roy de France est à la main droite de celle du Chef de l'ordre : & ainſi sut arresté au chapitre tenu la veille S. George patron dudit Ordre l'an M. D. LV. par les Chevaliers de la lartiere, ores que le Roy d'Espagne eust espousé Marie, seur aisnee de la feu Reine Elizabeth. Ainsi l'escrit M. Bodin en sa Repub: Ie tien qu'on ne seroit au Roy moins d'honneur en Dannemarck, Suede, & chez plusieurs Princes & potentats d'Allemagne & d'Italie, & par les Estas des provinces unies ; comme chose jugée en tous les 134 L'AMBASSADEVR. siècles depuis Charlemagne: ainsi que ledit Bodin, & depuis par traitté expres le docte Vignier Pont prouvé contre Valdesius & aurres, desquels le plus fort argument est l'accroissement & union des royaumes d'Espagne : ce qui toutesfois n'est arrivé que depuis quatrevints ou cent ans. Penten que l'Empereur, quoy que proche parent, de mesme nom & armes que le Roy d'Espagne, n'a encores rien voulu prononcer ouvertement en cet affaire. Mesines le dernier Maximilian, avant que venir à l'Empire, reconnut que le François devoit preceder: toutesfois PEuesque de Rennes y estant depuis retourné de la part du Roy tres-chrestien trouva qu'en ce changement de dignité y avoit eu changement d'avis; & que celuy d'Espagne peu à peu prenoit la polleßion du premier lieu. Aucuns Princes ont trouvé cet expedient, que la precedence seroit alternative (comme estoit anciennement celle des L'AMBASSAPFUR. 135 des Consuls Romains, & à present celle des Bourgmaistres & Avoyers en aucuns Cantons de Suisse) afin de ne fascher ni l'un ni Pautre. Autres en contention pareille ont ordonné que le premier venu seroit le premier ouy. Mais le feu Sr. Marquis de Pisani Ambassadeur à Rome pour le Roy a bien sçeu garder en toutes les ceremonies le rang & grade de son Maistre ; quoy que celuy d'Espagne trauaillast à l'en deposseder. Autrefois au Concile de Constance l'Ambassadeur d'Angleterre debatit la preseance avec celuy de France : mais son plus fort argument estoit le titre que son maistre prenoit lors de Roy de France & d'An gleterre : aussi possedoit-il la Guienne, & pretendoit la Normandie. I'ay ouy conter qu'un Ambassadeur du Roy en Suisse s'estant trouvé de compagnie a vec celuy d'Espagne en la journee de Baden, & volant que l'Espagnol affectoit toujours le haut de la rué 136 L'AMEASSADFUR. ſeignit vouloir acherer quelque choſe chez un marchand, où s'eſtans arreſtez tous deux, le François sortit le premier & print Pavantage. On en conte autant d'un Ambassadeur de Pologne, envoyé par Sigismõd à PEmpereur Charles V. lequel eſtant en concurrence pour ce ſujet avec celuy de Portugal, qui d'a vanture estoit entré le premier en l'Egliſe & avoit prins place, ſeignit vouloirparler à luy, & à cet effet luy presenta la main : l'autre levé, le Polonois promteinent prend la place, & appresta àrire à l'Empereur & à la compagnie. A ce conte VVarsevitz en ajouste un autre de quelques Ambassadeurs de Princes d'Italie, qui s'eſtans de hazard rencontrez sur le pont de Prague, pour ne ceder l'un à l'autre; s'y arresterent quasi tout le jour, & furent la risce des passans. Le meilleur est en telles contentions eviter le rencontre, & ne se trouver jamais ensemble, sinon que le service du Maistre le requiré: 137 L'Ambassadeur. ere : du moins il s'en peut excuser aux lieux & ceremonies publiques: comme il s'est pratiqué a Rome quand le Pape fauorisoit un party plus que Pautre. 22. Que si nostre Ambassadeur se rencontre parmi telles altercations d'autres Ambassadeurs, il se gardera bien d'espouser le party de l'un ou de l'autre, ou mesmes des en entremettre sans le commandement de son maistre; si ce n'est d'avanture pour y appor ter la paix, comme Pay veu faire au Nonce & autres Ambassadeurs non interessez, lors que la dispute asses aigre survint entre Dom Pedro de Toledo envoyé en France par le Roy d'Espagne, & l'Ambassadeur de Venise ; & encor depuis entre l'Ambassadeur ordinaire dudit Roy & le mesme Venetian sur le sujet des titres & de la visite. Disputes plus frequentes parmi ces deux nations là, que nulle autre part. Quant à la visite & entrevcue, la regle 135 L'AMBASSADEUR. y e$t que les derniers venus $ont les premiers visitez, pour le regard des Ambassadeurs des Rois & autres souveralus: mais il y auroit plus de doute pour les Ministres de Princes non souverains, comme vous diriez de ceux d'Allemagne qui reconnoissent PEmpereur pour Chef, sont vassaux de luy ou de l'Empire, & sujets aux loix & constitutions d'iceluy: combienque j'avoue quant aux Electeurs, qu'ils ont une grande dignité en l'Empire, voire plusieurs marques de souveraineté cha cun chez soy. C'est pourquoy Kirchner & quelques autres afferment que les Electeurs ont le droit de legation, & que ceux qu'ils envoyent hors l'Empire meritent le nom d'Ambassadeurs. Il arriva aussi en cette ceremonie de visite quelque mal entendu entre le mesme Dom Pedro &le seu Chevalier Careu lors Ambassadeur en Frāce pour le Roy de la grand Bretaigne: car n'ayant esté la porte cochere ouver- L'AMEASSADEUR. 139 te pour faire entrer le carosse de l'Anglois, cetuicy en usa de mesme, & sit entrer Dom Pedro par le guichet, & à la descente ne Paccompagna qu'au bas de l'escalier, rendant justement la pareille de ce que l'autre luy avoit presté: mais par l'entremise d'autres Ambass. ils se virent depuis plus courtoisement. Cette intervention donc, pour revenir à mon propos, peut en prou d'occasions servir grandement au pais & pres du Prince où reſide noſtre Ambaſsadeur, & sy doit mesmes presenter, avec discretion toutesfois, sur tout s'il y recognoist quelque interest de son Maistre; comme quand il arrive discord parmi les Suisses, ou parmi les Grisons : tous lesquels ont presqu autant de Republiques que de villes, & de communautez. Et est mal aise dans ce grand corps ainsi bigarré par la diverfité des coustumes, langues & religion [dans une seule Ligue Grise il se parle trois langues differentes] qu'il ne naisse entr'eux, tous sages qu'ils sont, sujet de 140 L'Ambassadeur. dispute : en laquelle l'Ambassadeur peut faire valoir la dexterité de son esprit à les mettre d'accord, emploiant l'affection & le credit de son maistre vers l'un & l'autre party, pour les obliger tous deux. Ce que sçavoit & accortement & utilement faire le feu Sr. de Liverdis dernier Ambassadeur aux Grisons pour le Roy, lors qu'il les vovoit en mauvais mesnage. Aussi puisje bien dire avec verité, que sa memoire eſt encor parmi eux en ſort bon odeur L'interrest du Roy en ces deux Estaslà eſt, que pendant leurs diviſions il ne pourroit faire levee, ni estre secouru de leurs gens à propos s'il venoit à en avoir affaire. Le feu Sr. de Danzey sut en partie cause par sa sage entremise d'accorder les deux Rois de Dannemarck & de Suede qui s'estoient long tés fait la guerre pour leurs limites, & en donna l'avis & expedient qui fut suivy, tant Fun & lautre Royavoir de creance en sa prudence & probité. Ce fut environ l'a MD. L'Ambassadeur. 141 MDLXVIII. Mon occupation la plus ordinaire en cette residence, comme aussi de celuy qui y est pour le Roy de la grand Bretaigne, a esté, par l'entremise du nom, amitié & authorité des Rois nos Maistres d'entretenir les deux Princes possedans en bonne union & intelligence suivant leurs traittez & accords, & leur aider à accommoder les differens & mal-entendus qu'engendre neceſſairement une poſſeſsion commune, mere de riottes & de confusion. Et ne saut s'estonner si Pyrrhus & Neoptolemus, lesquels s'estoient accordez de posseder & gouverner conjointement le royaume d'Epire, ne peurent longuement durer ensemble : non plus que beaucoup d'autres & Grands & particuliers qui ont voulu posseder ou gouverner en commun. L'Amour & la Principauté ne souffrent point de compagnon ; du moins y faut il bien de la prudence, & certes encore plus de patience. 142 L'AMBASSADEUR. 23. Pajouſteray ce mot pour le fait des prescances, qu'il est necessaire de prendre garde qu'en un mesme Prince, qui a divers royaumes, y peut aussi avoir diverses qualitez jointes, & son Ambassadeur peut preceder en l'une, & non en l'autre. L'exemple en sera plus clair. Apres le Pape l'Empereur tient le premier lieu. Ce qui fut cauſe qu'un Ambassadeur de France, estant à la porte du grand Seigneur, fit un pas de clerc, cedant à celuy d'Allemagne, qui toutesfois n'y estoit allé qu'en qualité d'Ambassadeur de Hongrie, en laquelle le François devoit marcher devant: dequoy estant depuis averti, il repara la faute. Mais ce ne fut pas un petit trait de prudence à un Scigneur de France, tresqualifié & l'un des premiers Officiers de la Couronne, qui estoit il y a peu d'années chez un Electeur de l'Empire, lors qu'y arriva aussi un Ambassadeur du Roy de Hōgrie & de Boheme : car volant que ledit L'AMBASSADFUR. 1. dit Ambassadeur marchandoit la prescance, bien qu'en qualité il fust debeaucoup inferieur audit Seigneur, & jugeant d'ailleurs que cette contention hors de saison pourroit porter quelque prejudice audit Electeur son allié, aima mieuz se retirer; aussi bien estoit il à la veille de son partement. Toutesfois quand il l'eust voulu disputer, il est certain, que la Bulle d'Or, qui regle les rangs, ne parle que des Rois eſtrangers ou de leurs Ambaſſadeurs, qui auroient quelque affaire, & possible demanderoient seance és Dietres ou autres Assemblées publiques & solennelles de l'Empire ; & non des Cours & maisons des Princes ou des particuliers. Le doute seroit plus grand, & y auroit aussi davanta. ge d'apparence pour le regard du Roy des Romains, puis qu'il est destine à l'Empire, voire le successeur certain. Penten neantmoins qu'autrefois l'assemblée des Princes 145 L'AMBASSADEUR. à Smalcalde se contenta de prier les deux Ambassadeurs qui sy estoient rencontrez, de ne se trouver point ensemble. IIII. SES L'Ambassadeur. 145 e IIII. SES PRIVILEGES. QVit à parler des privileges & immunitez de l'Ambassadeur, non seulement pour le regard de sa personne, mais auſsi de ſes domeſtiques, & de tout ce qui luy appartient. Car quant à sa personne, chacun sçait que de droit divin & humain, mesmes entre les nations barbares, & parmi les armes & armees ennemies, la personne d'un Ambassadeur a esté en tous siecles jugee sainte, sacrce & inviolable. La raison y est apparente : car si outre le peril & les incommoditez d'un long voYage auquel ils s'exposent, ils ne trouvoient seureté au lieu où ils vont, il n'y auroit jamais aucun qui en voulust prendre le hazard ; & en suite jamais plus ne se seroit tréve, paix, ni 146 L'Ambassadeur. establissement de commerce : bref, nous retomberions en ce premier chaos & confusion de toutes choses. Aussi les peines de ceux qui leur faisoient outra ge ont esté de tout tems fort rigoureuses, estant cette loy passee en proverbe: Qu'un Ambassadeur est toujours à couvert de tout exces & outrage. Legatus nec cæditur nec violatur. Et quand les hommes n'en ont fait la punition, il s'est remarqué de siecle à autre que Dieu n'a laissé ce forfait impuni: tesmoin la subversion de Charthage, de Tyr, de Thebes, de Corinthe, & de tant d'autres villes, voire provinces & royaumes entiers. David guerroya, désit & subjuga les Ammonites pour ce sujet. L'histoire sainte & la prophane nous en fournissent assez & trop d'exemples. Le Roy François I. se sentit obligé à la rupture de la tréve avec l'Empereur Charles V. à cause du meutre de Rincō & Fregose ses Ambassadeurs, l'un desquels L'AMBASSADEUR. 147 quels alloit en Levant & l'autre à Venise bien que le Gouverneur de Milan & moins PEmpereur son Maistre ayent jamais avoüe le fait : mais parce que ledit Empereur n'en saisoit au Roy aucune raison ou justice. Les Livnoiens auſsi payerent bien cher la detention qu'ils firent faire à Lubec d'un Agent du grand Duc de Moscovic, qui mesmes avoit passeport & permissiô de l'Empereur d'acheter des armes, & faireembarquer quelques ouvriers & artisans Allemans pour travailler en fer audit pais: car il leur fit la guerre rude, & ruina bonne partie de leur pais ; environ Pan M.D.XLIX. 2. Mesmes une responce brusque & hautaine, un rebut & immodestie saite à des Ambassadeurs, a esté quelquesois cause d'une ouverture de guerre, comme fut la Dalmatique, de laquelle Nasica fut chef: & long tems apres celle de Simon Roy de Bulgarie contre Alexandre Empereur de Constantinople. Aplus sorte rai 148 L'AMBASSADEUR. son donc, s'ils ont esté excedez en leurs personnes. Au contraire ce seul nom d'Ambassadeur a esté en si grande reverence envers les gens de bien, que aucuns n'ont meſmes pas touché aux personnes de ceux qui avoient esté surprins en quelque menee à Rome avec les seditieux. Le grand Asriçain renvoya ceux de Carthage, ores que leurs maistres eussent violé le droit des gens és perſoñes des Ambaſſadeurs Romains, comme je diray tantost: & le Dictateur Postumius laissa aller certains espions qui à saux titre se disoient Ambassadeurs, & ne leur fit aucun mal. Pavoüe bien qu'autres en ont usé tout autrement. Aussi les exemples premiers sont à la verité autant d'essets de la generosite Romaine, ou plustost de leur science & prudence à distinguer entre le droit des gens & les loix particulieres d'un Estat; entre les sujets & non sujets: & à bien considerer le peril auquel on se jette quand on se veut fai re L'AMBASSADEUR. 149 re soy mesme la justice. Le Roy François ayant entendu que l'Empereur avoit retenu l'Euesque de Tarbes son Ambassadeur, en fit de mesme à Granuelle, le logeant au Chastelet sans luy faire autre mal. Rarement certes a-on violé ce respect que la loy des gens (j'ay cuidé dire de nature) a imprimé és esprits des hommes dés le commencement du monde. Il se lit de Clement VI. qu'il gourmanda & emprisonna les Ambassadeurs d'Allemagne & de France qui estoient allez de la part de leurs maistres pour luy faire quelque ouverture d'accord : & de Iuses II. qu'il envoya à la prison & à la torture un Euesque Ambassadeur de Savoye offrant de la part de son maistre à s'entremettre de la paix entre luy & le Roy de France. Iadis les Ambassadeurs des Romains se contentoient de porter sur eux certaines herbes qu'ils appelloient sagmina, dont ils furent dits sancli ; & les Grecs leur κηρύκεια, G 150 L'Ambassadeur. comme les Herauts leurs caducees Cette seule marque pour lors les rendoit inviolables & respectez parmi les barbares mesmes. Et de ceci je n'ay voulu dire que ce mot, puis que tous ceux qui ont escrit en ce sujet en ont des chapitres tous entiers ; & n'y a petit Grammairien qui l'ignore. 3. Il est vray que ce respect, franchise, & seureté en laquelle ils sont pour l'amour de leurs maistres & de Putilité publique, ne leur donne pas licence de mal faire : ce privilege leur estant donné non pour offenser autruy, mais pour n'estre offensez par autruy : car par la regle commune, voire par le sens commun, celuy qui a sausse la foy publique ne merite qu'elle luy soit gardee. Joint que par toutes loix qui abuse de son privilege, s'en rend indigne & le perd. Car s'il a fait pratiques & menees soit par attentats sur la personne du Prince auquel il est envoyé, ou d'entreprise sur son L'AMBASSADEUR. 152 son Estat, come on dit que fit un Ambassadeur d'Espagne il y a environ trente ans en Angleterre : l'on distinguoit autresfois, s'il n'y avoit qu'un simple conſeil donné ou conjuration ſaite sans executiō, ou bien si Peffet en estoit ensuivi: car le droit des gens, par lequel doivent estre jugez les Ambassadeurs, n'égale pas comme fait le droit civil & municipal de plusieurs païs, le delict commis au delict projetté, & ne punit pas la simple pensee, come és crimes de lese majesté perpetrez par les sujets: aus si la majeste proprement ne s'entend que du sujet à son souverain. Apres on vouloit sçavoir s'il feroit avoûé de son maistre, ou nô. Ce que les Romains & autres ont pratiqué plusieurs sois : & ceux qui se trouvoient ainsi des-avouëz on les chastoit sur le lieu, ou les livroit & abandonnoit on à celuy qu'ils avoient offensé, ou bien au maistre de Poffensé. Au fait de cet Ambassadeur, la feu Reine d'Angleterre n'usa de 152 L'AMBASSADEUR. main-mise, ains luy donna quinzaine pour sortir hors de son royaume. Ce ne fut pas sans consulter s'il y avoit droit de le retenir & chastier : disans, qu'en vain se jette dans la franchise des gens celuy qui viole le droit des gens : & y en avoit assez d'exemples : ou du moins si on le seroit garder tant qu'on en euſt averti & demandé raiſon à ſon maistre. Me trouvant pour lors en la Court d'Angleterre, quelques Seigneurs du Conseil & des plus grands, me firent l'honneur, comme pareillement au feu Docteur Alberis Gentilis, d'en vouloir entendre nostre avis ; biēque ce royaume là ne manque de personnes d'experience & d'crudition: nous leur diſmes conformément, que le plus expedient & ordinaire moien & le plus salutaire à l'Estat, estoit d'en avertir son maistre & attendre l'aveu ou le desaveu : mais le gentil-homme qu'ils y envoierent, ne fut ni veu ni ouy du feu Roy d'Espagne; qui se faisoir 153 L'AMBASSADEUR. soit excuser sur son indisposition, afin de n'avoir à reſpondre ſur l'aveu ou le des aveu, d'autant que ses desseins de long tems projettez sur l'Angleterre estoient, comme on disoit, trop découverts; & d'ailleurs il ne vouloit, comme Prince genereux, ni mentir, ni abandonner celuy qu'il avoit possible mis en besogne. L'on leur fit aussi conſiderer que le delict eſtoit ſimplement projetté, non executé, non consommé: comme disent les Legistes. Mais en ce dernier cas, je n'eusse voulu estre sa caution ; non plus que de tous autres qui font semblables entreprises, lesquels rencontrans des Princes ou des peuples plus mal-endurans & moins retenus, n'en eschapperoient à si bon marché. Car s'il est permis par les loix civiles & naturelles de veiller à sa conservation, & prevenir & empescher par tous moyens l'injure & le domage, jusques à repousser la force par la force; si la loy de Talion est du droit 154 L'AMBASSADFUR. de nature; si mesines telle entreprise ne fust possible demeuree impunie en la personne de son mai stre propre s'il s'y sust trouvé, ainsi qu'il s'est veu quelquesfois : je laisse juger s'il n'yavoit pas raison de le retenir, pour ne dire pis: du moins jusques à la responce de son Maistre : attendu la regle du droit commun, Qu'on se rend justiciable de l'Eſtat, du pais & du lieu où Pō commet le delict; & n'y a, disent aucuns, qualité ni privilege qui tienne; biẽ qu'il eust fait apparoir du pouvoir de son maistre. Et certes chacun n'apporte pas en tel affaire la froideur & prudence d'un Senat Romain. Car la verité eſt, que l⁹ Ambaſſadeur, qui ſous titre d'amitié vient vers un Prince allié de son maistre pour luy joller un mauvais tour, se rend coupable & sans excuse, n'y ayant selon l'opinion de plusieurs, privilege aucun qui le puisse garentir de la punition ordinaire de toutes personnes qui troublent les rePor L'Ambassadeur. 15 pos d'un Estat: puis que Procopius en son histoire des Gots fait dire par Theodeadus aux Ambassadeurs de Iustinian que mesmes un attentat à l'honneur d'une femme, ou une indignité faite au Roy par un Ambassadeur, merite chastiment. Autant leur sert cette prerogative qu'autant qu'ils demeurent és bornes de leur devoir. Car, comme il dit, il seroit à la rigueur loisible de tuer un Ambassadeur qui auroit fait indignité au Prince auquel il est envoyé, ou qui auroit attenté à Phonneur de la femme d'autruy. Marquent cette parole nos Ambassadeurs : car commettans telles laschetez ils courent fortune d'estre assommez, mesmes par les particuliers, qui parfois n'ont en cas pareil espargné leurs Souverains : dequoy l'une & l'autre histoire, profane & sacree, nous fournit d'exemples asses, des uns tuez à la chaude, & autres de sang froid. G 256 L'AMBASSADEUR. 4, Mais quand le Prince offense se donne loisir d'en prendre la connoissance, il doit en ce fait plus qu'en nul autre apporter toute la circonspection & prudence qu'il peut. Les uns sont d'avis qu'il luy donne gardes jusqu'à ce que le crime ſoit bienaveré par lettres ou tesmoins; si non qu'il fust assez conveincu par le commencement progres ou execution de Pentreprise. Apres, en demander la raison & justice à son Maistre ; ou bien le luy renvoyer avec son proces, ou plustost luy donner congé sans autre bruit & tache d'inſamie. Ainſi&er cette derniere ſaçon en ont usé plusieurs, comme je disois tantost, pour se monstrer plus religieux en la conservation d'une personne publique & privilegiée, ou charitables à rendre le bien pour le mal, ou respectueux en Pobservation du droit des gens : comme fit le grand Africain, à qui en plein Senat sur demandé que l'on feroit aux Ambassadeurs de 157 L'AMBASSADEUR. de Carthage, Rien de semblable à ce qui ont fait ceux de Carthage, dit-il: car il ne faut faire la faute que nous blasmons en eux. Responce & resolution genereuse, & semblable à celle de Xerxes à Pendroit des deux Amba$$adeurs que les Lacedemoniens luy avoient envoié pour demander pardon du meurdre conjointement avec les Atheniens commis surles siens lesquels ils avoient fait jetter dans un puits : car il ne faut, dit il, faire ce qu'à bon droit nous leur avons reproché. Ainsi en avoient usé les Romains auparavant à l'endroit de ceux qui furent envoyez par les Tarquins pour y faire quelques menées: car les Consuls chaſtierent bien leurs ſujets propres, mais renvoyerent les Ambassadeurs, à cause du droit des gens, dit le texte. Ainsi en userent les habitans de Lampsaque à l'endroit de Verres qui débauchoit leurs femmes : ayans, dit le texte, plus d'esgard à la G 7 158 L'AMBASSADEUS. qualité de l'Ambassadeur qu'à l'outre ge & indignité qu'il leur faisoit. Et Ciceron ailleurs admirant ce droit des gens : Je suis d'opinion, dit il, que come ce droit, au regard des Ambassadeurs, est ordonné d'un commun consentement des hommes, il eſt pareillement authorisé de Dieu. Ainsi en usa Herode quoy que Tyran, dit Iosephe, a l'endroit d'un Ambassadeur Arabe qui trop laſcivement muguetoit ſa ſeur Salome, se contentant de luy donner aussi tost son congé, sans autre responce sur sa demande: qui n'estoit pas un petit affront. Ainsi en usa l'Empereur Frideric I. à Pendroit de quelques Nonces du Pape qui estoient venus à Nurenberg luy dire paroles fascheu ses, dit l'historien Otto de Frisingen; car sans les sascher eux mesmes il les renvoya dez le lendemain. Ainsi en usa nostre grand Roy der nier mort, imitant la courtoisie & generosité Romaine, à l'endroit d'un Prince asser L'AMBASSADEUE. 159 ses voisin, l'Ambassadeur duquel commençoit à faire quelques mences en l'Estat, & se contenta de le luy renvoyer tout doucement & sans bruit. Ainsi aussi en usa il depuis à l'endroit du Secretaire de l'Ambassadeur d'Espagne, qui fut surprins traittant avec Merargues, & ne le retint que jusques à la perfection du proces dudit Merargues. Aussi ne se verifioit il autre chose pour lors qu'une premiere communication, de laquelle à peine l'Ambassadeur disoit avoir eu loisir de donner avis au Roy son Seigneur, ajoustant estre loisible à luy & ses semblables d'escouter un chacun, & en donner notice à leurs Maistres. Mais ceux qui n'entendent pas la prerogative de ce droit des gens, & le confōdent avec les loix du Royaume, en parloiēt & escrivoient d'autre sorte ; & y en eut un liuret publié d'un homme docte, 1 160 L'AMBASSADEUR. cte, a la verité, mais peu versé, ce semMe, és affaires d'Estat ; auquel il conclud en ces mots: Que sans violer la Ioy des gens on peut retenir, emprisonner & chastier un Ambassadeur qui auroit fait complot & entreprise contre le Prince ou l'Estat où il reside. Enquoy, outre qu'il ne distingue pas bien, comme je vien de dire; il va certes trop viste en fait d'Estat, lequel a ses regles & maximes, & ses considerations a part, qui ne se mesurent pas à Paune des loix & de la justice ordinaira. Les barbares mesmes ons esté quelquesfois retenus par ce mesme respect. Attillas Roy des Huns se contenta de chastier par la bourse, quoy qu'asses rudement, Bigilas envoyé vers luy, non comme Ambassadeur ains comme Interprete avec Maximin, de la part de l'Empereur Theodose ; bien qu'il fut decouvert & conveincu d'avoir fait menée secrete avec l'un des sujets dudit Attillas pour le faire mourir L'AMBASSADEUR. 162 urir: ajouſtant que ſans la reverence de la legation il l'eust fait mettre en croix & donné en proye aux oiseaux. Car l'argent receu il mit ce Bigilas & son fils en liberté. 5. On ne faut il restreindre ce beau droit & avantage des Ambassadeurs dans certains privileges ou immunitez soit d'eux ou de leurs domestiques, ains l'eſtendre bien favorablement juſques au reſpect & eſpargne de leurs perſonnes, quand meſmes ils ont failli. Et de dire, qu'ils sont décheus de ce droit quand ils sont coupables : je respon, que autres sont les formes & les raisons du droit general qui regarde toutes nations, autres celles d'un peuple seul: qu'en la confection d'un proces contre les ſujets d'autruy & de telle qualité, il s'y doit obſerver d'autres formes qu'à l'endroit des sujets propres : que tout jugement consiste: de trois personnes, & icy l'accusateur ou partie complaignante & le juge ne se 162 L'AMBASSADLUR. roient qu'un : que cette prerogative excellente d'Ambassadeur, qui est que leurs personnes sont sacrees & inviola bles leur seroit autrement & le plus souvent inutile: car qui ne peche point ne craind les loix&n'a besoin de telle protection : & qu'il n'est toujours bié seant ni a propos à un Prince offensé d'user de son droit tout entier, comme je diray tantost. Joint que l'exemple en eſt dangereux : car ſi une fois la porte estoit ouverte à tels chastimens, sur les premiers soupçons faux rapports & calomnie, on auroit bientost jetté le chat aux jambes à un Ambassadeur esloigné de toute desense pour luy faire un affront & supercherie: mes mes à celuy qui viendroit en tems suspect, à un Prince soupçonneux, ou de la part d'un qui d'ailleurs seroit malvoulu. Au reste quand la loy dit, qu'entre les ennemis mesmes, leurs personnes sone L'Ambassadeur. 163 sont inviolables: y a-il de plus grans ennemis que ceux qui sont offensez ou le le cuident estre? veu mesmes que naturellement celuy qui offense devient ennemy. Finalement ceux qui tiennent l'opinion contraire demeurent court quand on leur demande, s'il y en a quelque chose de defini par la loy des gens, lesquelles j'accorde en avoir usé à leur volonté, mais certes ordinairement à la saçon que J'ay dit: car d'alleguer les exemples de la punition des Ambaſſadeurs faite par ceux ausquels ils ont esté envoyez, cela n'est rien ; il se trouve asses d'exemples de parricides & de sacrileges & n'est asses de dire qu'une chose est faite, il faut prouver quand & quand qu'elle est bien faite ; car on ne juge pas par les exemples, ains par le droit, & par la raison qui est l'ame de la loy. Aussi quād Platon dit en ses loix, que l'Ambassadeur qui a rapporté chose pour autre, ou autrement prevariqué en sa charge 164 L'Ambassadeur. est punissable à la discretion du jugè. cela s'entend de son juge competent & naturel. Et d'alleguer, (comme aucuns sont) la loy civile, je soustien qu'il est mal à propos d'appliquer ce qui est des Lieutenans des Proconsuls & Gouverneurs des provinces aux Ambassadeurs, sous ombre que les uns & les autres estoient appellez LEGATI: car ceux là, comme chacun sçait, estoient sujets & envoyez du peuple ou des Empereurs Romains. Autant en eſt il de tout autre droit particulier, local ou municipal. 6. On replique là dessus, Si du moins, pour prevenir & empescher la menée ou Peffet de la conspiration d'un Ambassadeur avec les sujets de PEstat où il est, il ne seroit pas loisible de l'arrester? Mais je respon, qu'autre chose est donner des gardes, comme j'ay dit, à un Ambassadeur en tems de soupçon, & sur une forte presomtion, pour empescher un peril proche, immi L'AMBASSADEVR. 165 minent, c'est à dire pour pouvoir tant mieux prevenir un mal, ou en decou vrir les auteurs : car en ce cas s'il se trouve innocent, l'excuse est facile & reçevable, quand elle est fondee sur le bien public & le salut de l'Estat, lequel marche devant tous respets & toutes considerations : & autre chose le mettre en pri$on ou aux fers, comme ont fait quelques uns : car outre que c'est luy oster sa liberté toute entiere; la pri$on e$t infame & une e$pece depunition : en quoy sa personne est outragée & le droit des gens violé, & auroit son Maistre argument de se plaindre. 7. Toutesfois un sage Ambassadeur ſe gardera bien de ſe mettre en ce hazard : car bien que le Prince ou le Magistrat du lieu, auquel il auroit commis crime public ouprivé, voudroit garentir sa personne de peril; souvent la populace outrée d'une juste douleur previent la diligence des 166 L'AMEASSADBUR. juges & des formes de la justice ordinaire, & en prend elle mesmé la vengeance: comme vray semblablement il fust arrivé lors du deteſtable parricide de nos deux Henris, si aucun des Ambassadeurs & ministres estrangers qui lors estoient en Court, se fussent trouvez ou chargez ou soupçonnez de ce prime. 8. Aucuns neanmoins osent bien en tel cas excuser l'Ambassadeur sur le commandement de son Maistre; disans qu'on ne s'en doit prendre à luy, ains à celuy qui l'a mis en besoigne, puis qu'il a fait ce qui luy eſtoit commandé ; & que ce n'eſt au ſujet de contredire ou controller la volonté de ſon Prince, ou juger de la juſtice ou injustice de ses intentions; mesmement quand de telles prattiques & de leui execution il peut reussir à son Maistre quelque service signalé ; puisque l'Ambassadeur, comme serviteur fidele se doit tousjours mettre devant les L'AMBASSADEUR. 167 les yeux l'honneur, la grandeur, & l'utilité de son Seigneur. Mais puis qu'il ny a point de necessité à faire mal, l'homme de bien (comme j'ay cy devant dit parlant des bourdes & menteries commandées) se développera bientost de cette perplexité par excuses honnestes & refus accompagné de raisons : cette question au reste se pouvant & devant soudre par la solution de celles qui se sont parmi les Philosophes, les Iurisconsultes, & les Theologiens, de Pobeissance qu'un fils est tenu de rendre à son pere, l'esclave à son maistre, le sujet à son Prince, & le vassal à son seigneur lige. Car tous sont d'accord que cette obeïſſance ne s'eſtend pes à ce qui est contre Dieu, nature & raison. Or mentir., tromper, trahir, attenter à la vie d'un Prince souverain, luy faire revolter ses sujets, luy voler ou troubler son Estat, mesmement en tems de paix, & sous 168 L'AMBASSADEUR. sous titre d'amitié & d'alliance, est directement contre le commandement divin; auquel cas il vaut micux obeir à Dieu qu'aux hommes ; & contre les loix de nature & des gens : c'eſt violer la foy publique, ſans laquelle la ſocie té humaine, & en fin cette masse du monde se dissoudroît. Et l'Ambassadeur qui sert son maistre en tel affaire, peche doublement : en ce qu'il le sert en l'entreprise & execution d'un si mauvais dessein, & en ce qu'il ne luy donne meilleur conseil, y estant obligé par le deu sa charge, laquelle emporte qualité de Conseiller d'Estat pour le tems de sa legation, ores qu'il n'eust l'honneur auparayant d'y tavoir esté receu. L'histoire de France remarque que le Sr. de Flavy gouverneur de Compiegne pour le Roy Charles VI. voyant que son maistre se laissoit piper par le Duc de Bourgongne, fit intervenir les habitans, & par modestes remonstrances refusa de remettre L'AMBASSADEUR. 169 tre la place au Bourguignon, nonobstant le commandement reïteré de sa Majeſté, & en reſuſant honeſtement à son maistre ce qui estoit à son prejudice, il s'acquitta du devoir de bon serviteur. Ainsi en fit le medecin esclave à Pendroit de son maistre Domitius: car craignant Domitius de tomber entre les mains de Caesar il luy avoit demandé du poison; au lieu duquel il eut seulement un breuvage pour dormir, dont Domitius fut apres ſort content; voyant que Caesar le traittoit avec plus de douceur qu'il ne s'eſtoit oſé promettre. Certes c'est un bon service de dédire le maistre, quand il commande à son dommage : comme celuy qui demanderoit une espee pour se tuer. Joint que soit au maistre ou au valet il n'y a jamais honneur ni utilité à faire une meschanceté. Mais disons verité. La plus part des deſſeins qui ſe font ſur les Estas voisins prennent commencement des avis qu'en donnent à leurs H 170 L'AMBASSADEUR, maistres les Ambassadeurs & ministres mesmes, lesquels en ouvrent & facilitent eux mesmes les moyens, s'offrans volontairement à l'execution d'iceux. Je l'ay remarqué dix sois en ma vie ; aussi ne sont ils point à plaindre quand ils tombent dans ces filets ; pour verifier, que chacun est l'artisan de son propremalheur. 9. Voila pour le public mais si l'Ambassadeur luy-mesme a fait outrage à un particulier, comme en l'exemple amené ou presupposé par Theo deadus? Ie ne sçache pas qu'il y en ait rien de defini ou specifié par les loix : si ne pourroit il à la rigueur eschapper la rigueur des loix du païs où il a fait la faute : je dy derechef, qui y voudroit proceder par la voye de la justice ordinaire, sans s'arrester aux raisons d'Estat, ni au droit & privilege des Ambassadeurs. Son maistre mesme, par ce qui vient d'estre dit, s'en rendroit justiciable: car il y a bien à dire entre la Digni L'Ambassadeur. 171 gnité d'un Prince & son Autorité. Dans le païs d'un autre Souverain il ne retient que sa dignité. Aussi quelque honneur qu'on face à sa personne, si ne luy donne-on pas autorité d'ottrover graces, prononcer arrests, faire loix, battre monnoie à ſon coin, & choses semblables qui emportent marque de souverainité. Vn Roy voisin resugié en France il y a trente ans, fit ou permit outrager un sergent qui estoit allé faire un exploit en son logis. Sans sa dignité & les raisons d'Estat, on eust possible parlé à luy d'autre saçon qu'on ne fit. Autant en est il, & à plus forte raison, d'un Ambassadeur, qui n'est que ministre & sujet de son Prince : car le valet ne merite pas plus de protection & privilege que le Maiſtre, quoy que dient quelques autres: Mais le plus seur & le plus seant est avant que s'en faire la raison, la demander à son maistre, qui en tel cas ne la déniera pas si tost qu'en un fait d'Estat. Com L'AMBASSADEUR, 172 bien de noises & querelles arrive-il entre les particuliers quand ils se veulent faire la raison eux mesmes? Car d'un valet offensé le Maistre doit faire la plainte tout premier, comme außi celuy du valet qui offense. 10. Au demeurant qui ignore qu'il y a bien à dire entre l'offense faite au Prince & à l'Eſtat, & celle qui eſs faite à l'un de ses sujets? Aussi la regle la plus certaine en tous ces discours, eſt de biē distinguer entre les delicts publics & privez: entre un crime projetté & un prime perpetré: entre une premiere communication avec les traistres d'un Estat, ou si le dessein a ja eu quelque progres, ou estoit proche de l'execution. Entre desbaucher les sujets du Prince pour faire entreprinses & conjuration, ou leur donner argent pour sçavoir ce qui se fait en l'Estat Si le de lict est commis par l'Ambassadeur luy mesme, ou par les siens. S'il s'est vaugé de quelque injure sur ses domestiques pro L'Ambassadeur. 173 pres, sujets de son Maistre, ou sujets du pais où il fait sa charge. S'il a fait complot & entreprinse en l'Estat où il sert, en tems de paix, ou en tems de guerre. Si la plainte qui se fait de luy est par un Souverain à autre Souverain ; car le fait de Mithridates est jugé tyrannique: ou si c'est d'un Souverain a l'endroit de ceux qui sont en protection, ou qui respectent sa grandeur & majesté, comme les Tarentins ; ou qui du moins ne sont de condicion égale. Item, ne consondrę le civil avec le criminel; l'interest public avec celuy du particulier : non plus que les privileges & franchise que pretend l'Ambassadeur en son pais propre, ou chez autruy: lequel autruy le peut aussi entendre ou du pais auquel il paſſe, ou de celuy auquel il va negocier ou resider: comme je diray cy apres en son lieu. Bien distinguer fait bien entendre & mieux juger. 11. Or d'autant que j'ay este ca 174 L'AMBASSADEUR. lomnié comme si je m'estois contredit és editions precedentes de ce Traité, je dy derechef, que bien que par la rigueur des loix civiles d'un Estat, l'Ambassadeur auroit merité chastiment, si se faut il souvenir que le droit des gens, en la sauvegarde duquel ils sont, doit estre preferé ; comme il fut sagement prattiqué par les Romains, par le feu Roy, & par la Reine d'Angleterre & autres Princes & Republiques : & n'e$t pas peu de punition à un Ambassadeur d'avoir couru hazard d'estre puni: satis est poenarum potuisse puniri:] puis d'estre ou chasse avec ignominie, ou r'envoyé à son Maistre avec son proces, qui en fait apres comme il l'entend, L'autre consideration est, le peril d'une guerre souvent non necessaire, auquel se jette celuy qui se veut faire soymesme la justice. Car l'utilipublique, à laquelle seule regarde L'AMBASSADEUR. 175 de le droit des gens, est plus considerable, que la justice & vengeance particuliere, à laquelle regarde principalement le droit civil: aussi cousteroit elle possible la vie de cent mille ames & la ruine de trente mille familles : maigre sujet certes pour ruiner ses sujets, ou perdre son Estat. Et de demander justice au Maistre de l'Ambassadeur coupable, c'est bien le conseil qui se donne ordinairement en tel affaire pour moderer le courroux du Prince qui est offence : mais encor y a-il de l'inconvenient, d'autant que le dény de justice l'oblige par reputation à un ressentiment, qui ne luy est pas toujours à propos. Puis d'attendre l'aveu ou le desaveu ; vous voyez comme les Princes genereux en ufent, qui n'ont garde de desavouer & abandonner leurs ministres & serviteurs ; moins encores par l'aveu se charger d'une H 4 176 L'AMBASSADEUR. haine irreconciliable, qui leur tourneroit possible en une guerre, voire à la perte entiere de leur l'Estat. Finalement d'attendre que le maistre de l'Ambassadeur qui a fait tort au Prince, le luy renvoye pour en prendre luy mesme le chaſtiment, comme autrefois les Ro mains, Pusage en est perdu long tems y a; au moins certes s'en trouve-il és siecles derniers fort peu d'exemples. 12. Quel remede donc, quelle justice, quelle satisfaction? dira quelcun. C'est d'attendre Popportunité du ressentiment, si le Prince de celuy qui est trouvé coupable, n'en veut faire la raison. Ce qui soit dit neanmoins des conjurations & desseins qui n'ont eu leur effet, & qui par diligence ont eſté prevenus. Car si l'Ambassadeur ou de sa main propre ou par celle d'autruy avoit fait assassinat (je ne distingue point du poison ou du couteau) en la personne du Prince, ou de son fils, ou autre de son sang, ou bien de quelque per L'AMBASSADEUR. 17 personnage si considerable en l'Estat qu'il y peust arriver du trouble ; ou que ledit Ambassadeur auroit commis autre acte bien enorme, ou important à tout l'Estat: Je croy qu'en ce cas son privilege ne peut ni doit servir pour luy apporter impunité ; & que s'il n'est sur le champ & à la chaude payé de ſon forſait, on luy peut ſaire & parſaire son proces, suivant la loy non du païs seulement, mais de toutes nations & de la nature mesmes, autorisce de Dieu, Que celuy qui espand le sang, son sang soit sur luy : Qui frappe du glaive, perira par le glaiver & Qu'il est loisible de repousser la force par la force, & bien plus donc de venger une injustice par la justice, expiant l'horreur d'un crime qui traine apres soy tant de mal-heurs, par le juste supplice d'un homme seul ou de peu de complices : n'y ayant apparence qu'en un prime tel son Maistre le voulust avouer, eludant la plainte qui luy en H 178 L'AMBASSADEUR. seroit faite, ou rejettant l'excuse des formes non gardees, desquelles je vien de parler, & qui se roient pratticables hors le peril present & la ruine de PEstat. 13. Et parce que j'ay fait mention du chaſtiment que prend l'Ambassadeur de ses domestiques ; saut sçavoir si de droit il a jurisdiction sur eux? En quoy je ne voy nulle apparence, pour la raison que je vien de dire, que Pautorité d'un Prince & toutes marques de souveraineté cessent chez autruy. Or la punition à mort est la plus souveraine marque de souveraineté: & pour venir du grand au moindre, l'Ambassadeur n'a donc pas plus de droit que son Prince ou autre souverain. Vn Ambassadeur [ je ne nomme jamais aucun pour faire tort à sa memoire] courut fortune en un païs voisin. Vn sien domestique avoit fait force à si L'Ambassadeur. 179 sa fille aagce de cinq à six ans. Il en fit luy mesme le chastiment, faisant estrangler le valet. En France la juste douleur eust possible excuse un homme de qualité de ne s'estre addressé à la justice ordinaire, suivant le sens de la loy Julia touchant les adulteres au fait des peres & maris qui trouvent les paillards en flagrant delict : du moins un pardon, une remission en eust fait la raison. Mais ces gens là en firent bien du bruit, disans qu'aucun de quelque qualité qu'il fust ne pouvoit exercer la justice que celuy à qui le Souverain la commet; & disoient vray: car nul Prince, Seigneur ni gentil homme, n'a haute justice en ce pais là: & soustenoient qu'il falloit faire le proces à l'Ambassadeur, pour avoir osé faire mourir un homme de son autorité privec. Toutesfois le delict enorme commis par le valet, qui estoit François, & les considerations de H 4 180 L’AMBASSADEUR. Pliſtat, & encore plus l'autorité du Prince leur imposa silence. L'Ambassadeur du Roy de Dannemarck en usa tout autrement en Angleterre: car il demandajustice à la feu Reine du meurtre commis en sa maison par un des siens. Elle par modestien en voulut cognoistre, & luy permit de le remener en Dannemarck, pour là luy faire son proces. Et ne puis approuver le fait d'un Ambassadeur Espagnol à Venise, lequel fit pendre un sien valet aux ſeneſtres de ſon logis pour quelque delict enorme, comme on disoit, ores que la Seigneurie n'en fit aucun semblant ni poursuite; à laquelle certes l'Ambassadeur se pouvoit & devoit addresser. Cette regle donc aura lieu, Que celuy seul manie le glaive qui tient le sceptre : sinon que les deux Princes en fussent d'accord entr'eux ; comme cela se pourroit & devroit faire és Estas fort éloignez l'un de l'autre : autrement la punition d'un crime seroit sou L'AMBASSADEUR. 181 souvent retardee, & en suite negligee par un tel éloignement. Ni plus ni moins, que sur la mer les capitaines ont ordinairement de leurs Souverains le pouvoir de cognoistre des crimes avenus en leurs navires; comme les autres Chefs de guerre en leurs armees ont autorité de punir les delinquans, & de recompenser ceux qui sont bien ; mesmes jusqu'à faire des chevaliers, & disposer des charges & dignitez militaires, bien qu'ils soient en terre d'autre Souverain. Et pour le regard desdits Ambassadeurs, je ne distingue point, comme aucuns, s'ils sont de la part de grans & puissans Rois, ou de moindres Potentats : car ce n'eſt la grandeur des maistres, ains leur souveraineté, qui les qualifie tels que nous avons dit cydeſſus, & qui pourroit leur faire attribuer cette jurisdiction, aussi bien que tant d'autres beaux privileges & prerogatives, dont le droit des gens les fait depuis le commencement du monde jouissans. H 6 182 L'AMBASSADEUR. 14. Que si l'Ambassadeur n'a jurisdiction sur ses domestiques, moins Pail sur les autres sujets de son maistre. L'Ambassadeur du Roy en Suis se au commencement des troubles derniers estant averty des menees qui s'y faisoient contre le service du Roy, veut faire arreſter quelqu'un de ces negociateurs, qui passoit à Soleurre, & qui pretendoit le droit des gens & la liberté du passage. Mais qui doute que dans sa maison il n'eust asses d'autorité de l'arrester, & hors sa maison employer celle du magistrat pour cet effet? Ie dy simplement l'arrester, & non luy faire son proces, ains l'envoyer à son maistre, ou le garder, attendant sa volonté. 15. Nous avons dit cy dessus des espions qui vienent sous le titre d'Am bassadeurs ou Agens, & des Ambassadeurs qui sous couleur de negocier quelque affaire, ou entretenir amitié, espient les secrets de l'Estat à mauvais L'AMBASSANEUR. 183 vais dessein. Mais de ceux cy il va tour autrement que des espions communs & qui viennent sans qualité. car estans une fois acceptez pour Ambassadeurs, les voilà infalliblement dans l'azylz du droit des gens. Puis la conſequence seroit tres-dangereuse, si la porte estoit ouverte à telles recerches ; & y auroit bien peu de gens & entremetteurs d'a$ faires estrangeres asseurez en leurs charges, n'y estans aucuns en eſſet & principalement que pour sçavoir ce qui se fait chez autruy: & y en a qui à cette occasion les nomment Espions honorables, ou Espions d'honneur; les excusans neanmoins sur la necessité ou des affaires ou du commandement de leurs Maistres ; & sur le dire de Chabrias, Que celuy eſt un tres bon chef de guerre qui sçait tout ce qui se fait chez son ennemy. Et à la verité on ne peut tenir pour vray amy, celuy duquel on est en dessiance, & de qui on est contraint d'espier les secrets, & les deportemenes. Et à ce propos Phi 184 L'AMBASSADEVR. stoire d'Angleterre dit que Henri VII. Prince entendu [il estoit aycul de la feu Reine, & tiers ayeul de laques sage & heureux Roy d'aujourd' huy, & duquel il tient en droite ligne le droit de la couronne d'Angleterre ] sut sur le point de donner congé à tous les Ambassadeurs residens & sedentaires, & n'en tenir plus aucun chez autruy : mais la mort le prevint. Nous avons aussi dit cy dessus, que l'antiquité ne les cognoissoit point ou peu ; & voy qu'elles sont blâmées par aucuns de ceux qui ont escrit en ce sujet, comme dangereuses aux Estas. Mais puis qu'elles sont reciproques & que depuis quelques siecles on en a reconnu l'utilité, mesmes quand elles sont prattiques par les Princes & Republiques, qui ont pour but principal l'entretenement de la paix & amitié, à quoy le sejour ordinaire des Ambassadeurs se trouve a propos, voire necessaires qu'est il besoin de chapitres en L'Ambassadeur. 185 entiers d'inuectives que sont aucuns contre ces Legations ordinaires? car, comme j'ay dit, elles sont la plus part à bonne fin : & en ce nombre j'ose dire que sont toutes celles que le Roy tient aujourd huy dedans & dehors la Chrestienté ; n'estans mauvaises que par ceux qui en abusent & y font mal leur devoir. Si l'on n'envoyoit que lors du besoin, souvent on y arriveroit trop tard; & s'il faloit deputer sur chacun affaire qui se presente, la despence seroit grande : & de les revoquer si toſt, ce n'eſt leur donner loiſir ni de connoistre, ni de mesnager l'humeur des Princes auſquels on a à faire, & ainsi resteroit l'affaire le plus souvent imperfet. Au reste le Roy Louys XI. Prince caureleux (dit l'histoire) n'envoyoit jamais deux fois un mesme Ambassadeur à celuy qu'il vouloit amuser de paroles, asin que si le precedent avoit d'aventure fait ouverture de quelque affaire, dont Pesser ne fuss 186 L'AMBASSADEUR. ensuivy, le dernier ne sçeust qu'en respondre, & que l'ignorance du fait luy servist d'excuse pour gaigner tems. 16. Mais nous sortons de nostre propos; & pour y revenir, il faut donc distinguer si ce sont deputez de la part des provinces soumises à un plus grand Empire, ou sous la protection d'autruy, comme celles qui respectoient la grâdeur & majeſté du peuple Romain: ou biens'ils sont envoyez de Prince souverain à un autre son égal: car au premier cas, ils seroient d'avantage à la merci de celuy qu'ils auroient offense. Ce ne sont point proprement Ambassadeurs ni ceux que les sujets envoyent à leur Prince, ni luy à eux: nec a subditis nec ad subditos reclè mittuntur legati: si non qu'on veille abuſer de ce nom d'Ambaſſadeur, qui est special pour ceux qui vont de la part d'un Souverain à un autre Souverain, ainsi qu'il a esté dit non une fois: ou du moins 187 L'Ambassadeur. moins certes à un Prince, Estat ou ville qui ne tienne rien de celuy qui envoye: come fut nagueres la legation des Srs. de la Vieuville & de Selves, ausquels je sus ajoint, pour appaiser le trouble survenu entre le magistrat & les bourgeois de la villé imperiale d'Aix-la chapelle : & comme de ceux que les Rois de France & d'Angleterre envoyent quelquesfois aux Electeurs & Princes de l'Empire : estant au reste à remarquer, que l'envoy des Ambassadeurs est un point de majesté souveraine, & comme nous parlons, une des marques de souverainité, de quelque estendue que soit ladite souveraineté, grande ou petite. 17. On a demandé autresfois, si l'Ambassadeur peche contre le Prince & PEſtat où il eſt, donnant argent & gratifications pour sçavoir nouvelles & découvrir les secrets de l'Estat? Mais qui ne sçait que cela est le plus souvent de sa charge, ainsi que je vien 188 L'AMBASSADEUR. de dire? Aussi le feu Roy Henri le Grand ſçavoit bien la difference entre Faire pratiques & Fureter nouvelles: car moymesme, disoit il, suis desireux d'apprendre comment se gouvernent mes voisins. Quelqu'autro aussi a dit à ce propos, Que c'est a faire aux Rois, à leurs Conseillers & Ambassadeurs d'estre curieux, puis que le salut de l'Estat leur eſt commis. Le danger ſeroit plustost pour ceux qui en vont conter à l'Ambassadeur, s'ils sont sujets. Toutes fois si faut il au chastement qui s'en prendroit distinguer de ceux qui sont officiers du Roy, & qui en tirent pension, gages ou appointement; car cela les oblige à une fidelité entiere : comme pareillement les commis, clercs & autres domestiques des Secretaires & Conseillers d'Estat: [il en est mal prins à quelqu'un il n'y a pas long tems] d'avec les autres sujets qui sont libres de tout serment, gages & pension. Car nicsmes à ceuxci est permis de chercher L'AMEASSADRUR, 189 cher maistre, soit Prince ou Ambassadeur estranger, pourveu qu'ils se souviennent que la premiere fidelité e$t deue a leur Prince & Seigneur naturel, chez lequel ils ont prins naissance. C'est pourquoy le Prince, qui parmi ses sujets, meſme de ceux qui approchent ſa Court & les Grands, en reconnoist quelcun d'entendement & experience, fait bien de le lier & retenir par quelque bienfait ou pension, tant petite soit elle, attendant l'occasion de s'en servir. Les homes d'esprit & industrieux, sur tout ceux qui ont peu de moyens, se faschent d'estre inutiles, ou voir de moins capables preferez à eux; & par impatience prennent parti où ils peuvent, & souvent sans esgard du Prince ou de la patrie. 18. Voicy le lieu des Legations supposées; sans y mesler, comme aucuns font, les Pseudo-nerons & Pseudo-baudouins, ou les Martin-guerre, & autres tels galands & imposteurs ; ni ceux qui 190 L'AMBASSADEUR. par subtilité, voire sous titre de Magistrats & d'Ambassadeurs, ont eschappé quelque peril, comme ce Pomponius chez Appian, qui en cette qualité derniere se sauva estant proscript par le Triumvirat: car des legations susdit tes il se peut amener exemples asses, si besoin est, vieux & nouveaux: mais nul certes plus signalé que de ce gentilhomme Escoslois [il faut taire son nom pour l'honneur de sa famille] lequel au commencement du regne de Jaques I. fut arresté au Palatinat, remené en Angleterre, conveincu, condamné & executé à mort, comme imposteur le plus insigne & hardi qui se soit possible rencontré en quelques siecles : car il avoit luy-mesme fait toutes les lettres & contrefait la signature & le cachet de son Roy, & les alloit presentant aux Electeurs Ecclesiastiques & à quelques villes Imperiales d'Allemagne, & ny a doute qu'il eust passé outre à d'autres Estas & Potentats plus lointains; & ce sus L'Ambassadeur. ſur un ſujet aſſes eſloigné des intentiōs de son Roy, & duquel il fut bientost dementi. Cette fourbe estoit, à mon avis, pour se faire donner des chaines d'or, & se faire traitter & defrayer, cōme il se prattique en Allemagne le plus souvent. Certes les legations supposées ne sont moins punissables que la fabrique de fausse monnoie, ou la supposition de contrats & testamens: en quoy bien que la majesté du Prince ou de la Republique se trouve violée, si est ce que le domage n'en va gueres qu'aux particuliers : mais le crime premier regarde l'Estat & l'interest du Prince, & en peut arriver de tres grands inconveniens. Ce n'est toutesfois au Prince, chez lequel il est découvert, à le chastier, pour les raisons cy dessus;ains se cōtentera de l'arrester & l'envoyer à son maistre, lequel il obligera en ce faisant. 19 La difficulté eust esté pl⁹ grande pour le regard de ce valet à qui le Roy Louys XI. fit faire une cotte d'armes pour Penvoyer en l'armée Angloise comme, 192 L'AMBASSADEUR. vray heraud, porter parole au Roy Edouard : toutesfois il fut & bien venu & renvoyé par Edouard qui avoit sçeu la sourbe. Il y eut plus de difficulté pour un jeune homme, lequel envoyé par l'Archiduc Leopold avec la cotte de heraut afin d'attacher & insinuer quelques patentes, sous le nom toutesfois de l'Empereur, és villes de Cleves, & ce depuis la prinse des armes des deux Princes possedans, pour maintenir leur possession: fut arresté par des soldats à la campagne, sur la fin de l'année MDCIX. Car il se trouva tant par sa confession propre que par autres preuves, que pour la maladie du Heraut ledit Archiduc luy avoit fait prendre ladite cotte ou casaque, & l'avoit chargé desdittes patentes & commissions. Aucuns vouloient qu'il fust traitté comme faux heraut & imposteur: mais la reverence du nom de l'Empereur, l'innocence du jeune homme qui ne faisoit que le commandement L'AMBASSADEUR. 193 de son Maistre, & les raisons d'Estat, les firent cōclurre à l'obſervance du droit des gens, dans lequel sont aussi comprins les herauts; voire mesme les simples messagers, quand ils portent la marque des villes & l'escusson des Princes qui les envoyent. Les Suisses, dit Guicciardin, pour ce seul sujet declarerent la guerre au Roy & à la France ; bien que ni le Roy ni la France en peussent mais : car c'estoient quelques soldats particuliers qui avoient tué le messager. 20. Voyons maintenant si l'Ambassadeur qui passe par le païs d'un Prince auquel il n'est point envoyé, peut alleguer le droit des gens. J'ay cy devant parlé d'un Ambass. de France allant enSuisse pour le Roy, avec lequel je fis le voyage & le service en ce païs là, & en celuy des Grisons. Comme il passoit au Comté de Bourgongne, il y avoit guerre ouverte entre la France & PEspagne ; les Comtois sujets de 194 L'AMBASSADEUR. PEspagnol : il n'y avoit donc seureté aucune pour luy de ce blais là : mesmes un tiers n'est pas tenu de recevoir & recognoistre pour Ambassadeur celuy qui passe par son pais pour aller fa re sa charge ailleurs : & s'il le fait ce n'est que de courtoisie & humanité, laquelle se pratique à l'endroit des passans, ausquels en tems de paix tout chemins sont ouverts. Vne chose luy servit, sçavoir la Neutralité, qui nonobſtant toutes les guerres du paſſé a esté entretenuë & renouvellee entre le Roy & ceux dudit Comté, à la faveur & priere des Seigneurs des ligues, qui se disent moyenneurs & protecteurs de ladite neutralité. Quiconque a donc à passer par le pais d'autruy, doit sçavoir si le Prince est amy ou ennemy de son maistre, si le pais est en paix ou en guerre ; ou s'il luy est neutre & indiffèrent, comme sont ordinairement les païs fort esloignez ; ou Til est exposé aux courses des voisins qui L'Ambassadeur. 195 qui se font la guerre, comme estoient les provinces de Cleves & Iuliers pendant tous les troubles des pais bas : & en ce cas le Sr. Daniel Rogers, envoyé par la feu Reine d'Angleterre, ne se pouvoit de sa prinse par les gens du Duc de Parme, prendre qu'à son malheur ; car mesmes le sauf conduit du Duc de Cleves ne l'en eust pas garenti. Autrement l'Ambass. fera tousjours bien passant chez autruy, d'en avoir un bien signé, ou une bone & seure escorte: ou s'il va trouver les ennemis du Prince chez lequel il passe, saut qu'il hazarde le pacquer & coure la fortune, car en ce car demander passage c'est soli e. Les Macedoniens passans par le pais Romain vers Hañibal, furent arrestez: & les Imperialistes excusent le meurdre de Rin con & Tregoſe ſur ce qu'ils alloient au Turc, enemi commun: mais le sage Papinian disoit estre plus facile de com̄cttre un crime que de l'excuser. Jointq; par cette regle, si elle avoit lieu, il en faudroit user de mesme à tous les Am 196 L'Ambassadeur. bassadeurs des Princes Chrestiens qui vont traitter & resider pres le grand Seigneur ; & ne se peut nier qu'en ce point fut violé le droit des gens : n'estant croyable pourtant que cela ait e$té fait du commandement de ce grãd Empereur, Prince si genereux, comme j'ay dit ailleurs. J'avoue neanmoins qu'à la rigueur le droit des Legations ne s'entend que de ceux qui envoyent à ceux à qui l'on envoye: & que qui va traitter avec les ennemis court grand fortune: mais il y a tout à dire, entre arreſter un Ambaſſadeur, ou Paſſommer. Vn fait semblable a esté vengé bien cruellement par le Roy de Perse sur les Atheniens, qui avoient jetté dans un puits ses Ambassadeurs. Non plus est à approuver la crauté des Atheniens, lesquels ayans trouvé moyen d'attrapper quelques Ambassadeurs de Lacedemone (qui alloieot à la verité vers le Roy de Perse, mais passans par la Thrace taschoient à faire quelque mauvais offi L'AMBASSADEUR. 197 office à la Republique d'Athenes) les sirent mourir, jettans leurs corps en la mer, pour se venger, disoient ils, de ceux de Lacedemone qui en avoient autant fait à aucuns des bourgeois & alliez de leur Republique. L'injustice fut encores plus grande du fils de Sitalces Roy de Thrace, chez lequel passoient lesdits Ambassadeurs, de les avoir ainsi vilainement trahis & livrez aux Atheniens. 21. Mais si nonobstant la deffence à lui faite d'entrer au païs où il va faire sa charge, il a voulu passer outre: seavoir s'il se peut taiguer du droit des gens? Surquoy disons, que puisque par le mesme droit des gens & de nature le charbonnier est maistre en sa maison, comme on dit, & chaque souverain en son Estat: certes il a tout pouvoir & liberté d'empescher l'entree de son païs à ceux quil n'a point agreables, & qu'il tient pour suspects. Toutesfois s'il y venoit comme suppliant, ainsi que les 198 L'AMBASSADEUR. Dames Romaines à Coriolanus. Platon dit. Que faire déplaisir à ceux qui s'humilient, citoyens ou estrangers, est un peché detestable aux hommes & à Dieu, lequel se monstre toujours protecteur de ceux qui demandent pardon. Mais au propos susdit, le dernier Extrait des Legations rapporte que les Turcs deputerent au Roy de Perse Cosroes pour avoir permission de traffiquer en son pais, & y mener de la pourpre & autres estoffes rares. Luy se doutant de quelques menées sous ce masque de commerce, fit premierement brusler la marchandise apres la leur avoir payée, & puis les renvoya. Eux non contens y renvoyent pour la seconde fois, & n'eurent qu'un refus. Mais à la derniere, le soupçon estant augmenté en Pesprit des Perses, afin d'esfaroucher les Turcs, s'aviserent de faire empoisonner partie de leurs Ambassadeurs & de leurs domestiques, & faire courir le bruit que c'estoit le mau D'AMEASSADEUR. 199 mauvais air qui les avoit fait mourir. Encor eurent ils ce respect au droit des gens d'user plustost de cette ruse, quoy que nonimitable, pour s'é defaire que de les faire mourir publiquement & avoüer une injustice & inhumanité. 22. La question est plus difficile à soudre touchant les sujets rebelles & se ditieux, lors qu'ils deputent aucuns d'entr'eux pour se soumettre & demander pardon ou traiter de leur acheminement à reconciliation, suivant la clause du Senat Romain à ceux d'Ascoli: S'ils demandent pardon, leurs deputez seront les bien-venus ; autrement non. Ie dy que l'humanité à Pendroit des supplians leur doit estre gardée. Mais si le nombre en estoit grand, comme en France y a XX & XXV. ans, & que l'Estat se trouvast divisé en deux factions, & le party formé en une guerre ouverte : puis que par le droit de guerre, mesmes entre les nations estrange 200 L'AMBASSADEUK. res & barbares, les herauts & Ambaſſadeurs sont en sauveté : certes cette loy doit valoir aussi bien pour les citoyens divisez que pour les estrangers ennemis d'un Estat, bien que lesdits rebelles demandent à capituler comme d'égal à égal. Pose affermer le semblable pour les fugitifs, voleurs, corsaires & mutinez, quand ils font corps & party: comme autresfois sous la conduite de Spartacus, Sertorius, Viriatus, Tacfarinas, & semblables. Car l'asseurance qu'on donne aux personnes qu'ils de putent n'est pas en leur faveur, mais en la conſideratiō du bien public, & poui les ramener au devoir, afin de faire cesser le trouble de l'Estat. Certes la necessité n'a ni loy ni honte. Et c'est icy aussi que cette belle & ancienne maxime d'Estat doit avoir lieu qui dit, Que le salut de l'Estat va par delà toutes loix & toutes considerations. Il est vray qu'ils feront bien de ne s'y prêsenter qu'avec passeport bien signe du Chef L'AMBASSADEUR. 201 Chef de Parmee, avec lequel ils vont traitter : & en ce cas ſeroit violer la foy donnee, qui les voudroit arrester ou leur faire autre déplaisir; quoy qu'en die Alberic. Gentilis en son traitté de legationibus, contre l'opinion de seu mon pere en ses Questions illustres; conforme neanmoins à celle des Theologiens pour la pluspart, à fin de ne fermer la porte à toute reconciliation: conſorme, di-je, à la regle de charité, qui veut que nous gardions la soy promise, & sust ce à nostre dam; & qui veut que nous employons tous moyens pour ramener ceux qui sont dévoyez de leur devoir. conforme aussi à celle des Politiques, de ne reduire au desespoir ceux qui peuvent encor nuire à l'Estat. Aussi l'on a douté touchant ceux qui sont envoyez par les heretiques, schismatiques ou excommuniez. La tre$dangereuse maxime, qu'il ne faut garder la foy aux heretiques, éclose au Concile de Constance, & pra- 202 L'AMBASSADEUR. tiquee contre aucuns particuliers qu'on avoit fait venir sous la foy publique, a donné occasion à cette question. Dangereuse, di je, & capable de nourrir le schisme en l'Eglise & possible qu'elle est la raison unique ou principale de celuy qui dure encores depuis pres de cent ans: ores que le Concile de Trente semble quant à ce point avoir dérogé à celuy de Constance, comme il se Void és lettres de sauf-conduit publiées par le Pape & par le Concile de Pan M. D. LII. Aussi la pluspart de ceux qui ont escrit en ce sujet, ou déguisent le fait, ou le desauoüent: & y en a peu qui soustiennent la susdite proposition, Qu'il est loisible de fausser la foy donnee aux heretiques. Mais ce doute se peut vuider comme les precedens, par la consideration de l'utilité publique: estant impossible dentretenir la societé entre les hommes, qui ne se peut sans une creance & confiance reciproque: ou que nous puissions nous pas L'AMBASSADEUR. 203 passer de ce qui est és autres pais & contrees ; moins encor de ce qui eſt chez nos voisins de quelque religiō & croyance qu'ils soient. Les Princes & Estas Chrestiens ne sont difficulté de tenir leurs Agés & ministres pres le Turc, quand ils y ont affaire; & le Roy y a un Ambassadeur ordinaire & resident, conme ont aussi quelques autres Princes & Republiques. Le grand Seigneur a parfois les siens chez le Perse, & au recipro que: neanmoins le Turc & le Perses en tr'appellent heretiques. Iadis & souvent l'Eglise Latine a envoyé vers la Grecque, qu'elle tient pour schismatique. Autresfois PEglise assemblee en un Concile d'Afrique envoya ses deputez aux Donatistes. Les Catholiques en ont pres les Protestans : & le Pape autresfois en a voulu envoyer en Angleterre, & en envoyeroit en d'autres Estas protestans, s'il jugeoit qu'ils fussent receus & y peussent faire ses affaires & avancer la religion Ro- 204 L'AMBASSADEVR. Que s'ils estoient admis, ils seroient sans doute dans la sauvegarde des gens; aussi bien que ceux qui luy auroient éſté deleguez de leur part. 23. Quant à ceux qui sont sujets du Prince ou de l'Estat auquel ils vont en ambaſſade, c'eſt un autre fait: car pour s'estre donnez à un autre maistre, ou pour avoir acquis droit de bourgeoisie ailleurs, ils n'en sont pas moins sujets de leur Seigneur naturel, ni moins ses justiciables, si d'aventure ils sont sortis de son païs sans son congé, ou pour quelque malfait ou rebellion. Le Roy Perseus envoya à Gentius Roy d'Illyrie un qui estoit sujet & natif d'Illyrie. Vn Lieutenant du Pape en quelqu'une des terres de l'Eglise, retint prisonnier l'Ambassadeur du Duc d'Vrbin; parce, disoit-il, que l'Ambassadeur estoit sujet du Pape. Et du tems de nos peres, le Duc de Milan François Sforze fit dccapiter l'Escuyer Merveil les sujet du Milanois, retiré en Fran L'AMBASSADEUR. 205 ce, & envoyé Ambassadeur au Duc par le Roy François, comme j'ay touché cy dessus. Ce fut imprudence à ces trois Princes d'employer telles gens en cette charge ; & solie à telles gens de l'accepter : car à tous trois il en print mal. Neanmoins le Roy eut sujet de se plaindre & d'en vouloir avoir sa raison: car Sforze ayant une fois admis & receu Merveilles pour Ambassadeur de France, comme le Roy le verisia fort bien par une lettre dudit Sforze, il ne luy estoit plus loisible de le traitter comme son sujet; & faisoit contre la loy des gens. Autant en est il des deux autres. Sous Charles VI. le Connestable de Clisson sujet du Duc de Bretaigne, s'y fia mal à propos, & y cuida perdre la vie avec la liberté : puis Payant le Duc remis en liberté, s en purgea & justifia sur la qualité dudit de Clisson qu'il disoit estre Breton originaire & son sujet naturel. Encore vouloit-il que le Roy lui deust 206 L'AMBASSADEUR. de retour pour le respect qu'il avoit eu d'un sien officier, veu qu'autrement il pretendoit avoir eu raison de le faire mourir. Mais le Roy Philippes le Bel renvoya ceux que le Comte Guy de Flandres avoit deputcz devers luy, pour luy porter le choix de paix ou de guerre ; ores que leur maistre & eux fussent ses sujets ; comme le mesme Roy leur sçeut bien dire. Ie ne parleray point icy du grand Seigneur lequel n'y a pas longtems avoit commandé de faire mourir l'Ambassadeur d'un Roy Chrestien, pensant faire plaisir audit Roy auquel ledit Ambassadeur rendoit de tres mauvais offices, & s'entendoit avec ses ennemis. Mais les serviteurs dudit Roy qui se trouverent lors à la porte du grand Seigneur, en redoutans la consequence, firent intervenir la saveur de quelcun pour empescher cette execution; laquelle fut convertie en un emprisonnement, duquel cet Ambassadeur sortir L'AMBASSADEUR. 207 sortit quelque tems apres. A chacun doit suffire de punir ses sujets propres: autrement c'est entreprendre sur la jurisdiction d'autruy. 24. Pay ouy faire une question peu necessaire, Si les ensans de l'Ambassadeur nez hors du royaume pendant sa legation, ont besoin de lettres de naturalité? Ie dy, non necessaire, puis que par toutes loix civiles & canoniques, & par l'observance commune fondee sur une equité fort naturelle, & passée mesmes en force de droit des gens, Celuy qui est absent pourle service du Prince ou de la Requblique, soit ambassade ou autre charge publique, est tenu pour present; du moins son absence ne luy peut ni doit porter prejudice, ni aux siens qui ont eu naissance hors du païs, & lesquels pour cette raison ne sont reputez estrangers ains sujets naturels, retenans le droit de bourgeoisie de leurs peres, avec toutes autres prerogatives de sujet ou citoien 208 L'AMEASSADEUR. Si aucuns Princes en usent autrement, ils leur sont tort, & pechent contre le sens commun & la loy des nations. V.SES L'Ambassaneur. 209 ☚ 6 O 0 O V. SES DOMESTIQUES. Y d'autant que nous avons comprins ses gens dans ses privileges, nous en dirons quelque chose. Au tems pa$$é le nombre eſtoit certain & reglé de ceux qui l'accompagnoient en son ambassade, & leurs noms couchez sur l'estat, ou mis en un roolle pour y avoir recours. Ceux cy devoient jouir du privilege de leur maistre, comme en tems de guerre ceux qui sont comprins en un passeport ou saufconduit. Mais estant maintenant laissé à la discretion de l'Ambassadeur d'en prendre autant qu'il veut, sçavoir si tous y doivent participer? Je n'en say point de doute pour ce qui est de la seureté de leurs personnes. Aussi la Ioy du Digeste estend la peine à ceux 210 L'AMBASSADEUR. qui ont excedé les gens de l'Ambassadeur, comme s'ils se sussent addressez à sa propre personne. Et à la verité le privilege d'un Ambassadeur seroit bien maigre s'il ne comprenoit les personnes de ses domestiques. Ie dy ses domestiques : car il y en a qui passent quelquesfois païs à la faveur & sous le passeport de l'Ambassadeur, qui ne se trouveroient trop asseurez s'ils estoient recognus, ores quils fussent par lui avouez, sur tout s'ils sont d'autre nation que lui, ou sujets du Prince qu'il va trouver. 2. Au reste il ne faut douter que la maison de l'Ambassadeur est un azile & rettaitte à ses gens & domestiques contre toutes injures & violences ; pourveu qu'ils ne sacent rien contre les loix du pais où ils sont, & contre l'honnesteté publique : car ce qui n'est pas permis au maistre, l'est encore moins à ses valets. Toutesfois l'opinion de la pluspart est, que sans la permission de l’Am L'AMBASSADEUR. 211 l'Ambassadeur il n'est loissible à un sergent ou autre officier de justice de mettre la main, faire capture ou autre exploit de justice sur aucun de ses domestiques ; n'estoit qu'ils fussent prins en flagrant delict & hors de sa maison. C'est pourquoy l'Ambass. de France feu Monsr. de la Rochepot se plaignoit non seulement des Alcaldes qui par force estoient entrez en sa maison avant jour & prins son neveu & sept ou huit de ses domestiques prisonniers pour quelque querelle & batterie arrivée le jour precedent entr'eux & des gentilhommes Espagnols, aucuns desquels estoient demeurez sur la place : mais aussi du Roy d'Espagne mesme duquel lesdits Alcaldes se vantoient d'en avoir commandement ou la permission. Aussi le feu Roy le print come exces fait à sō Ambassad. & injure à soy mesme, puis qu'on en pouvoit avoir demandé justice à S. M. & qu'ils avoient esté prins, cō me jay dit, en la maison de l'Ambassadeur, & non dehors. Cela estant de 212 L'AMBASSADEUR. tres mauvais exemple & consequence dangereuse; comme si ledit Ambassadeur eust permis à ses gens de se defendre par la force, ainsi qu'il est arrivé quelquesfois: ou si parmi ce tumulte & vacarme on eust mis la main sur la personne sacree dudit Ambass. ou sur ses papiers, comme on fit sur partie de sa vaisselle d'argent, quoy que cela arriva outre le commandement. Autresfois un Ambassadeur d'Espagne eut aussi raison de se plaindre des Officiers de Tunes, qui estoient venus prendre par force en sa maison un sien domestique accuse de sodomie, allegant qu'ils n'avoient jurisdiction sur luy ni sur les siens: & ajousta, comme o7 dit, que tel crime n'estoit point capital en tous païs : car ayans les Tunois ainsi prins son domestique, ils luy avo ient fait son proces, le faisans brusler tout vif, selon les loix de leur Estat. 3. Et quant aux peages, imposts & autres charges & contributions: je ne doute L'AMBASSADEUR. doute point qu'ils en sont exemts, auſsi bien que leur maistre au païs où il reside, & tant qu'ils sont ses domestiques. Ie di pour le regard de leurs chevaux, hardes & accoustremens : pourveu qu'ils n'abusent de ce privilege à faire marchandi$e, ou à faire couler celle d'autrui sous le titre de leur immunité; comme Guicciardin dit, que firent certains deputez de Florence vers l'Empereur Charles le quint, qui lors estoit avec le Pape à Bologne, lesquels en receurent honte & chastiment tout ensemble : & la loy du Digeste veut, que de ce qu'ils emportent du pais outre leurs meubles, ils payent Pimpost. Et tout ce privilege neanmoins, il le faut regler à l'uſance & couſtume particuliere des lieux. Car s'il estoit dit, qu'au cun n'en fut exemt de quelque condicion ou qualité qu'il fuſt, certes & luy & ses gens ne seroient pas plus privilegiez que les autres: eſtant au reſte aſſez notoire que les Ambassadeurs & autres 214 L'AMBASSADEUR. personnes estrangeres, sont plus favorablement traittez en un lieu qu'en un autre. 4. Voilà pour le païs où leur maitre e$t re$ident, & $eulement durant le tems de sa legation, & qui est generalement du droit des gens, & commun à tous Ambassadeurs & à leurs domestiques. Mais quant aux exemtions, immunitez, privileges & prerogatives dont jouit un Ambassadeur en sa patrie propre, par la concession de son Prince ou de son Magistrat: cela eſt de droit civil & local: auſsi n'eſt il pas par tout d'une façon, & ne s'eſtend pas jusques aux valets. Car je ne pense pas qu'il y ait raison de leur ottroyer lettres d’estat, qu’on appelle, & de respit contre leurs creanciers, & pour faire cesier ou surscoir les actions & poursuittes qui seroient encommécees contre eux depuis le partement & en faveur de leur absence, ainsi qu'à leur maistre : aussi n'y a il pareille con L'Ambassadeur. 215 consideration. Ne plus ne moins que le valet d'un officier ou domestique du Roy ou du premier Prince du sang, qui a ses causes commises aux requestes du Palais, n'a pas part au privilege de son maistre. Autant en di-je de toutes autres exemtions, comme de tailles & charges semblables : qui sont privileges ottroyez à la personne de l'Ambassadeur & non de ses serviteurs & valets, lesquels sont ou doivent estre payez & salariez de la bourse de leur maistre, & desquels il ſe peut paſſer ou les peut changer. 5 Toutesfois la raison veut que je tire de ce nombre ceux qui luy sont ajoints par le Prince, & les autres personnes d'ailleurs qualifiées que luy mesme s'est choisi pour l'accompagner & servir aux affaires de sa legation, & sans lesquels il ne la peut faire dignement : sur tout si c'est du sçeu & approbation de son Maistre. J'y mets encor le Secretaire & Inter 216 L'AMBASSADEUR. prete, qui luy sont instrumens necessaires, & qui servent plustost l'Ambassade que l'Ambassadeur : comme en Suisse & aux Grisons, où lesdits Secretaires & Truchemans sont couchez en Pestat des pensions de cette nation la, & tirent gages ordinaires d'un escupar jour. Mais pour faire foy de leur service actuel, feront fort bien de prendre certificat ou attestation de l'Ambassadeur signee de sa main, pour s'en servir en tems & lieu. Tout ceci est fondé en l'equité naturelle & en la regle du droit comniun, que les ensans sçavent par cœur : que l'absence ne nuit point à celuy qui eſt employé hors de son païs pour le service de son Prince ou de sa Republique : comme j'ay tantost dit en un autre sujet. 6. Et pour la mesme equité, & afin aussi que l'Ambassadeur ne fust distrait de sa charge, & contraint de retourner au païs pour ses proces, on ne Pouvoit intenter action nouvelle contre L'AMBASSADEUR. 217 tre luy, fust reelle ou personnelle: & obtenoit surseance, sinon que la cause eust esté contestee auparavant; auquel cas il bailloit procureur pour ſe defendre. Aujourd'huy les lettres de respit se donnent aux Ambassadeurs sans cette derniere exception; mais pour trois, six, ou dix mois, plus ou moins; & sont lesdittes lettres renouvellées à la volonté du Roy. 7. Quant à ses chevaux, meubles & utensiles ; ils sont par mesme regle comprins dans ce privilege : & ne croy point que pour dette & obligation il soit loisible d'entrer en la maison d'un Ambassadeur, faire arrest & vendition de ses meubles & chevaux ; puis qu'és choses criminelles mesmes j'ay monſtré qu'il y falloit bien du reſpect & de la retenue : mais pour le civil, c'eſt à ceux qui contractent avec les Ambassadeurs, d'y bien prendre garde, d'autant que le plus souvent ils sont contraints d'attendre que l'ambassade soit 218 L'AMBASSADEUR. expiré : & leur en prend comme à tous autres qui ont contracté avec un mineur, une femme non autorisée, ou au tre personne privilegiée, de laquelle ils n'ont deuignorer l'estat & condicion. 8. Il est vray que le droit civil faisoit distinction des contrats passez avant ou pendant la legation, & de ce que l'Ambassadeur auroit promis de payer au lieu de sa residence, & au tems de son sejour. Ie parle des contracts d'argent & de payemens : car il n'arrive gueres que l'Ambassadeur sace acquisition de maison, terres & heritages au païs oú il est, ou qu'il y contracte mariage; ni plus ni moins qu'il n'estoit permis à ceux que les Romains en voyoient gouverneurs aux provinces d'y acquerir ou s'y marier : aussi telle chose les rendroit suspects aux autres Vn gentilhomme François, Ambassadeur pour le Roy en Levant osa bien espouser une Dame Grecque sans en avertir son Maistre: ce dit Bodin. Et de L'AMBASSADEUR. 219 depuis un autre aussi François & Ambassadeur pour le Roy au mesme lieu, ayant voulu, à la suscitation de Meliement Bascha, espouser la seur du Roy de VValachie, comme on Pappelloit alors, courut grand fortune : aussi l'entreprenoit il au desçeu de son maistre, & sans le congé du grand Seigneur, lequel s'en offença fort. Et pour revenir aux dettes & obligations, il faut en tout cas que les creanciers s'adressent par requeſte au Prince ou Magiſtrat ſouverain, sans la permission duquel en telles choſes ne ſe fait rien à propos. Car ſi l'Ambaſſadeur ou les ſiens ne pouvoient estre convenus, jamais on ne leur preſteroit & perſoñe plus ne voudroit avoir à faire à eux : le maistre y sentiroit dommage, son service demeurant à faire à cette occasion. Joint qu'il eſt sans raison qu'ils facent leur profit du dommage d'autruy : ce qui seroit, s'ils ne rendoient & payoient. En contractant ils subissent donc la jurisdiK 220 L'AMDASSADEUR. ction du lieu où ils sont : non pourtant qu'ils puissent estre convenus pardevant toutes fortes de juges, sinon qu'il soit dit par contract: car le Conseil d'Eſtat & privé, ou pour mieux dire, le Prince mesmes est le juge competent entre les Ambassadeurs & ses sujets: aussi s'y addressent ils ordinairement. VI. SON L'Ambassadeur. 221 E VI. SON RETOVR. VR voicy nostre Ambassadeur proche de son retour, & nous de la fin de ce Traitté : apres que Pauray remarqué encor deux autres anciens privileges & commoditez de sa legation. L'un, que les chaines d'or, vaisselle d'argent, chevaux, ou autres dons & presens qui leur ont esté faits à la faveur de leur legation, leur demeurent en propre. Et cróy que personne ne lé leur disputeroit maintenant, pourveu que ce fust hors soupçon, & en la sorte que pay dite cy devant. Car on n'approuve pas la barbarie & incivilité du Duc de Moscovie, qui reprend non seulemêt les habits & ornemens qu'il leur baille à leur partement, mais aussi les dons & presens qu'on leur a faits en leur legation, qu'il convertit luy mesme 222 L'AMBASSADEUR. me à son prosit. Il est vray que les Moscovites ne sont simplement sujers: & ainsi me le dirent ceux qui furent en Angleterre Ambassadeurs en Pan MDLXXXIII. ains comme esclaves de leur Prince, outre ce qui s'en void par e$crit & entr'autres par ce qu'en a publié le Baron de Herberstein. Le Senat de Venise en use plus courtoisement se contentant de se faire representer ce qui a esté donné à leurs Ambassadeurs, lesquels par permission en font apres leur propre. Et jadis s'eſt veu chez les Romains que les Ambassadeurs revenans portoiēt les presens qu'ils avoiēt eus au lieu où se gardoit le thresor ou les deniers du public, voire avant que de faire leur relation au Senat. L'autre ancien avantage des Ambassadeurs est, qu'il leur estoit permis apres leur retour de ſe repoſer une couple d'années sans estre contrants de se charger d'aucun affaire ou office de la Republique : car pour la charge de tutelle & L'AMBASSADEUR. 223 & semblables, l'on en est quitte à moindre occasion. 2. Au reste il commençoit à jouir de ses privileges non seulemẽt du jour de son arrivee, ains du jour de sa nomination à la charge : comme aussi on ne prenoit pas son retour à point nommé; mais apres avoir fait son rapport, & avec quelque relasche de tems, come ils en parloient : par ce que comme les choses odieuses se restreignent, aussi les favorables s'estendent favorablement: & aussi par ce qu'il va du bié de l'Estat d'estre à plein informé de la negociation d'un Ambassadeur. Or ce retour ne depēdoit plus de sa volonté, ains de la revocation & comandement de son maistre, s'il ne vouloit estre appellé Deserteur: comme un soldat qui sort de sentinelle sans estre relevé, ou qui quitte le drapeau sans le congé de son Capitaine. Et tels Ambassadeurs estoient anciennement privez de leurs gages, estas & appointemens : & y alloit quand K 4 224 L’AMBASSADEUR. & quand de leur vie. Aussi je ne sache excuse valable pour celuy qui seroit party de sa charge sans en avoir le commandement, se trouvast il en peril de sa vie, comme il eschet quelquesfois : sinon qu'il fust chassé par force ou par autorité de celuy pres lequel il faisoit sa charge : ou qu'il survinst trouble ou remuement tel & si soudain en l'Eſtat qu'il n'y peuſt ſubſiſter plus longuement: ou que le Prince pres lequel il reside vinst à declarer subitement la guerre à son maistre : auquel cas aussi la loy ne vouloit qu'ils prinssent dons ou presens. Incor voudroyje, s'il luy estoit loisible, qu'il se fermast quelque tems à la frontiere pour se donner loisir d'en avertir son maistre, afin de ne le surprendre, & luy donner l'alarme de son retour inesperé : car c'est une temerité que tous Princes ne preñent pas en jeu. En un Estat populaire ou sous un Prince severe & sascheux 225 L'Ambassadeur. scheux on courroit fortune d'en estre chastié. Or si tost qu'il est revoqué, son pouvoir a prins fin; mais non son privilege, soit dedans le païs où il fait son Ambassade, ou en celuy de son Maistre avant qu'avoir fait son rapporticar autre chose est sa charge & son pouvoir, & autre chose son privilege, immunitê, & seureté du droit des gens. C'est pourquoy le Sieur de Granvelle refusa mesme de lire le cartel de deffy que le Roy François avoit fait minuter pour envoyer à l'Empereur Charles; disant pour excuse qu'il n'estoit plus Ambassadeur, puis qu'il avoit reçeu commandement de s'en aller. Son partement aussi ne se doit faire sans prendre congé du Prince ou de la Republique, & dire l'adieu aux autres Ambassadeurs & à ses amis du lieu dont il part. 4. Pour sin, leur pouvoir prend sin par le decés de leur Prince. C'est la regle de droit dictée du sens commun. 226 L'AMBASSAUEUR. Le Chevalier Parry Ambassadeur en France pour la seu Reine d'Angleterre, sur la nouvelle de la mort de sa Souveraine, fit prudemment de s'abstenir de voir le Roy, ou se dire Ambassadeur qu'il n'eust receu pouvoir & commission nouvelle, laquelle il eut incontinent apres. Et au mesme tems nasquit une dispute entre les deux Ambassadeurs du Roy, Pun ordinaire pres ladite Reine, & l'autre extraordinairement envoyé vers le Roy d'Escoce, lequel pretendoit que la charge du premier estoit expiree par cette mort, & que luy estant venu à Londres avec le nouveau Roy de toute l'isle ; il y devoit aussi continuer sa charge & prendre connoissance desaffaires d'Angleterre, à l'exclusion de l'autre : & n'y avoit faute de raiſons pour l'un & pour l'autre : mais le Roy leur Maistre couppa broche à ce different, en revoquant le dernier, & donnant pouvoir & instruction nouvelle au premier. FIN. L'AMBASSADEUR. 227 . 5 IN. S Sommaire de quelques advis qui ſe peuvent donner en general aux Ambaſſadeurs, Agens & autres qui negocient pour les Princes. TOVRNE DE L'ITALIan d'un gentilhomme de Venise. Aut premierement & avant toutes choses se monstrer bõ & Chrestien, amateur de la justice, deſireux du bien public : uſer de modestie en toutes ses actions, & de gravité vers les moindres, & neanmoins se rendre prive & familier, autant qu'il se peut avec dignité, non seulement avec les Princes, mais aussi avec les mediocres, & principalement avec ceux qui sont en crodit & faveur pres les Princes, s'ac 228 L'AMBASSADEUR. commodant aux coustumes & façon de faire du païs aucunement & selon que les autres en ont use auparayant. En apres louer & magnifier les personnes, les moyens, la grandeur, le païs, les loix, les façons de viure & tout ce qui eſt de leur fait: toutesfois avec telle modestie & discretion qu'il n'y apparoiſſe point de flatterie : exalter auſsi leurs faits & gestes valeureux & du passe & du present, en haut-loüant la vertu, valeur & fortune des principaux. S'estudier par toutes sortes de moyens de leuer soupçon & ombrage de soy; plustost leur faire connoistre sa bonne volonté & intention en leur endroit, en excuſant les choſes paſſees par honnestes paroles, sans donner neantmoins le blasme à son Maistre. Quand il verra quelque contradiction à ce qu'il desire de faire, n'y insister trop vivement, ores qu'il y eust raison apparente: ains avec dexterité approuver leurs raisons en partie, & par autres moyens L'Ambassadeur. 229 moyens tascher à parvenir à son desscin, si faire se peut. Lors qu'il sera besoin de dire ou faire chose contre leur opinion & volonté, s'en excuser de sorte qu'ils croyent que cela ne vient de l'Ambassadeur, mais de ceux qui luy commandent, & que c'est à regret qu'il le fait, attendu qu'elle ne leur plait pas; justifiant neantmoins l'affaire par les meilleures raisons qu'il pourra, & leur donnant esperance d'autres choses qui leur seront agreables: & en un mot, faire en sorte qu'il ne reste de soy aucun soupgon ou fascheuse opinion. Que s'il void ne pouvoir par un moyen obtenir ce qu'il desire, laisser l'affaire quelque tems & la remettre jusques à une occasion que l'on reconnoistra qu eux mesmes desireront de vous ou auront besoin de quelque autre chose; & lors avec dexterité en renouveller la demande, & ainsi la leur re persuader avec grace & douceur. 77 230 L'AMBASSAUEUR. Lors qu'il faut obtenir chose d'importance, ne perdre tems à la faire expedier, ains en solliciter l'expedition avec douceur & modestie toutesfois. Et si elle gist en promesse pour l'avenir, faire qu'elle soit couchee par escrit: & au cõtraire aviser à n'obliger le maistre ou soy mesme que le plus tard & le moins souvent que faire se pourra. S'estudier avec diligence d'avoir nouvelles de toutes parts, & faire part à son maistre de ce qui luy peut estre agreable, luy donnant toujours quelque bon avis & utile aux occasions qui s'en presenteront : afin que l'affection, la prudence & Pindustrie de l'Ambassadeur y paroissent toutes ensemble. Et par semblables moyens avoir toujours occasion de parler & dis courir avec les Princes & les Grans de choses agreables & qu'ils entẽdent volontiers: s'elles sont bonnes & favorables, pour s'en réjouir avec eux ; sinon, pour ypourvoir. Et pour s'en pouvoir 20 L'AMBASSADEUR. 237 acquitter, est besoin d'escrire souvent & respondre de toutes parts aux lettres qu'il reçoit ; & ne penser point à la despence qui s'y fait, laquelle y est bien employce. Ne se découvrir jamais entierement aux autres Agens & Ambassadeurs quels qu'ils soient: plutost essayer de tirer d'euxqu'y laisser du sien, afin d'éstre toujours & il est possible le premier à donner les avis & nouvelles agreables. Et quand bien les affaires ne reussiroient pas comme on le desire, n'en faire pas semblant aux autres, ni monstrer avoir dessiance ou mauvaise opinion des Princes & autres avec qui il negocie. Quand il sera prié de leur faire quelque plaisir aviser de le leur faire valoir le plus qu'il pourra, & ce neanmoins le faire le plus promtement & liberalement qu'il pourra, leur saisant comprendre qu'il desire sur toutes choses de leur donner tout contente ment & satisfaction. 232. L'AMBASSADEUR: Apprendre l'estat present de la Court, & qui a la plus grande autorité, la mediocre, où la moindre; & en quoy cette autorité conſiſte, ou en reputation & honneur, ou bien en effet: & contenter un chacun selon son rang & son degré; s'acquerant pour amis les domestiques & favorits de ceux qui ont l'autorité. Exalter toujours & en tous lieux les affaires de son maistre tant pour le spirituel que pour le temporel, toutesfois avec modestie & dexterité, afin que l'on n'entre point en soupçon de luy: & à ceci faut prendre garde de bien pres, pour ne faire naistre aucune division, discorde, & soupçon avec ceux qui se trouvent là en quelque degré, autorité & maniement d'affaires, mesmement avec ceux qui pourroient porter dommage au mai$tre. Sur toutes choſes ſe garder d'eſtre surprins en menterie, mesmement en choses d'importance ; d'autant que ri 233 L'Ambassadeur: en ne fait d'avantage perdre la creance. Il faut donc adviser à ne conter les choses douteuses pour certaines, ni se sier entierement à la parole & au rapport d'autrui, mais alleguer son auteur, ou bien dire l'avoir apprins en bon lieu quand on n'ose nommer la personne : mesmes pour les choses qui se doivent dire de la part du maistre, quand elles sont telles qu'il n'y a gueres de certitude, ou bien qu'elles peuvent recevoir changement, il en faut parler avec tant de discretion & retenue, qu'ils ne puissent jamais faire reproche d'avoir eſté trompez par ſon moyen. Et s'il arrivoit d'aventure que l'on ne peust bonnement excuser la contrarieté, la saut neanmoins couvrir & excuser pour le regard du maistre par tous moyens possibles ; & pour soy mesme aussi, ne laisser à se purger & justifier de n'avois entendu faire mauvais office, ni avoir esté auteur & instrument de tromperie. Pourr 234 L'AMRASSADEUR. Pour une conclusion generale, n'efperer jemais trop de ceux avec lesquels vous avez à negocier, ni n'en desesperer aussi du tout pour chose qui arrive : d'autant que facilement les affaires se changent & les affections aussi, selon les occurrences: & souventesfois ce qui sembloit impossible en un tems, puis apres devient plus facile en un autre : & au contraire aussi. Tous ces avis sont generaux en toutes occurrences touchant les affaires qu'on a à traitter és pais où l'on va negocier. Mais quant aux moiens qu'il faut tenir avec le maistre, il ne s'en parle point icy: parce qu'en negociant luy mesme les affaires il peut mieux juger ce qui est à propos. Doit neanmoins avoir toujours esgard à n'escrire aucune chose pour vraye de la part de ceux avec lesquels il negocie s'il n'en a témoignage par lettres ou de ceux ausquels le maistre a creance : parce que le changement qui y arriveroit pourroit cau L'AMEASSADEUR. 235 causer reproche & mauvaise opinion de la part du maistre. Et quand bien sa loyauté ne seroit mise en doute, il se concevroit une sinistre opinion de legereté ou de peu de prevoyance. Toujours sera-il estimé de faire plus que d'escrire, & donner neantmoins bonne esperance quand il sera expedient de ce faire avant que de donner certitude de l'affaire. Est aussi fort necessaire d'avoir personnes confidentes nō seulement pres le Maistre, mais aussi pres les autres qui peuvent aider ou nuire, par le moyen desquels il puisse souvent sçavoir toutes choses, quoy qu'elles semblent communes. Car telles gens publient auſsi les loüanges de celuy qui negocie non seulement aux Grands & courtisans qui sont pres le maistre, mais aussi au Maistre mesme. Et finalement s'estudiera de faire escrire par autres voyes, & mesmes par gens inconnus au Maistre & à ceux 236 L'AMBASSADEUR. qui sont autour de luy, au mesme effet, c'est à dire pour louer son industrie, sa dexterité & son travail. Sur tout que le Mai$tre entende que $on Agent e$t agreable à la Court ; & au contraire que la Court recognoisse que luy-mesme est agreable à son maistre. Et cela serviragrandement d'avoir souvent lettres & nouvelles de luy. C'est pourquoy il faut avoir pres du maistre gens affectionnez & diligens. FI N A 2 6 # A AVCTORES VETERES ET RECENTIORES, QUI VEL datâ operâ vel è re natâ de Legato & Legationibus aut scripsisse constat, aut scripsisse dicuntur. Rates Atheniensis, de Legationibus: teste Diogene LaerS tio. 2. Demetrius Phaleræus, Plato, & Diotimus, in eodem quoque argumento scripsisse perhibentur: testibus eodem Laertio, Strabone & Athenaeo. 3. Demosthenis tota oratio, defalsa legatione. Item multa passim de Legatione, in orationibus contrariis Aeschinis & Demosthenis. 238 AUCTORES 4. Eclogae seu fragmenta de Legationibus, ex Polybio, Dionysio Halicar. ciassao. Diodoro Siculo, Appiano Alexandrino, Dione Nicaeo, &c. ex bibliotheca & cum notis Fulvii Vrsini, Graecé. Antwerp: apud Plantin. M. D. LXXXII. in 4. Selecta verò ex Polybio de Legationibus nuper à V. C. Isaaco Casaubono, una cum integra ejusdem Polybii historia, quae quidem exstat, Latinè reddita sunt, & edita Parisiis. in fol. & Hanov. in 8. M.D.C.X. 5. Titulus VII. libri L. Pandectarum de Legationibus: Itemque titulus LXIII libri X. Cod. de Legationib. Et Doctores omnes veteres & moderni scribentes in dictos titulos, præter glossam Accursianam. 6. Eclogae sive excerpta de Legationib. ex historiis Graecis Deuxippi, Eunapii, Prisci Rhetoris, Malchi, Menandri, aliorum. Editae à Davide Höschelio, Augustae Vindelic: M. DCIII. in 4. & nuper Latina redditæ à V. C. 239 DE LEGATO. Car: Cantoclaro, Parisiis, M. DCIX. 7. Dionysius Ryckel, alias Leuvvis, natione Germanus, scripsit inter alia opuscula permulta, de officio Legati. Hunc citat Gesnerus in Bibliotheca. Tiguri edita Anno M. DXLVIII. 8. Idem Gesnerus in Biblioth. inter eo: qui aliquid de Legatis & nuncius scripserunt, nominat L. Domitium Brusonium, itemque Hieremiam Paduanum. 9. Hermolaus Barbarus, de Legato. Hujus facit mentionem Torquatus Tassus in libello quem inscripsit, II Messaggiero, pag. 99. editionis Ferrariensis M. DLXXXV. 16. Venalem etiamnum esse Venetiis ab amico quodam meo compertum habeo, viro fide digno. 10. Martinus de Caraziis Laudensis, de Legatis Principum. Hic habetur in tomis Tractatuum, eorum vid. I.C. qui de jure scripserunt. Venetiis M. DLXXXIV, in fol. & prisis inter diversa opera ipsius excusus Lutetia apud Thomam Rers. M. D. XIII. 2240 AUCTORES 11. Julius Ferretus de Oratoribus seu legatis Principum, & eorum fide & officio. Inter opera ipsius varia, Venetiis MDI.XIII. Hos duos auctores V.C. & diligentissimus Rutgerus Ruland retulit in corpus Tractatuum juris Pub. & Polit. Francofurti M. DCX fol. 12. Gondisalvus de Villadiego, de Legato. Hic habetur in Tomo III. Tract. Tract. Part. II. M. D. LXXXIV. fol. 13. Petri Andreae Gambari Tractatus de officio atque auctoritate Legati à latere, in X. libros digestus, ab Augusto Ferentillo recognitus. Venetiis, MDLXII. in sol. & in Tract. Tracl. tomo XIII. 14. Andreas Barbatia, de Cardinalibus Legatis à latere. 15. Nicolaus Boërius, de potestate Legati à latere. 16. Ioannes Brunellus, de dignitate DE LEGATO. 241 te & potestate Legati. Hi tres posteriores habentur etiam in Tractatibus illustrium Iurisconsultorum Tomi XIII. part. 11. Venetiis MDLXXXIV. in fol. ac etiamsi propriè ad Legatos Pontificios pertineant, sicut & nonnulli alii in in hoc Catalogo, innumeratamen inde desumi possunt, quae ad omnium in genere Legatorum officium & privilegia spectant. 17. De Legato Pontificio, in Academia Veneta; cura Raphaêlis Cylenii Academici Veneti M. D. LVIII. 18. Augustinus Valerius Episcopus Veronensis & Cardinalis, inter alia opuscula, scripsit de officio Legati. 19. Conradus Brunus I. C. Germaniae celeberrimui, de Legato & Legationibus. Moguntiae, M'DXLVIII. in fol. 20. Octavianus Magius Venetus de Legato. Venetiis. M. D. LXVI. in 4. & Hanovia apud Antonium 141 AUCTORES Wilhelmum, M.D.XCVI, in 8. 21. Torquatus Tassus in libellis inscriptis. Il Messagiero & Il Gonza ga parte II. copiosè satis tractat hoc ipsum argumentum. Ferraria, M. D. LXXXV. in 16. 22. And. Fricii Rodrevii Oratis de legatis ad Christianum concilium mittendis. Inter opera ipsius, Basilea M.D.LIX. fol. 23. Francisci le Vayer, Advocati Parisiensis ad tit. Digest. de Legationibus, libellus. Lutetiæ, AIDLXXIX. in 4. & Hanoviæ apud eundem VI ilhelmum Ant. MDXCVI. 24. Franciscus Hotmannus I. C. in Commentario verborum iuris, in voce Legatus, item in voce Legatio libera: qua de re etiam copiosé Observationum libro VI. cap. VIII. item Observat. IX. Cap. IV. & in Commentario Verrina III. Opera verò ejusdem Hatmanni tribus comis edita sunt apud Vignon. MDC. fol. 25. fl. 243 DE LEGATO. 25. Figonius in libello de officiis & dignitatibus regni Franciae, habet capus integrum de Legato. Parisiis apud Guil. Auvray, M. D. LXXX. 26. Joan Bodinus lib. I. de Repub. sub sinem capitis VIII. & alibi passim ea dere quoque disserit. Liber hic editus non semel Gallicè & Latinè in fol. & in 8. 27. Ayala de re militari & officiis bellicis, habet quoque caput integrum de Legato & Legationibus, quod est IX. libri I. Antwerp. M. D.XCVII. in 8. 28. Petrus Aérodius Prætor Andegavensis, in Opere suo quod Pandectas inscripsit, librum unum inseruit de Legationibus, qui XXV. capita complectitur. Paris. MDLXXXVIII. fol. 29. Christophori VVarsevicii nobilis Poloni de Legationibus Oratio. Lichae apud Wolfgangum Ketzelium, M. D. CIV. 8. & Rostochii M. D. XCVII.16. 30. Alberici Gentilis I. C. de AUCTORES 244 Legationibus libri III. Londini M. D. CIV. in 4. editio verò secunda est Hanoviæ apud Guilhelmum Antonium, M.D.CVII. in 8. 31. Augerii Buibequii de Legatione sua ad Turcam Epistolae et narrationes. Antvverp. apud Plantinum en 8. 32. Legatus. Opus Caroli Pascha lii. Rhotomagi, M.D.XCVIII. I. tem Parisiis nuper denuo editus auctior, apud Petrum Chevalier, M. D. CXII. in 4. 33. Hermanni Kirchneri I. C. & Professoris Marpurgensis, Legatus. primò Liche apud Ketzelium editus M. D. CIV. tum vero auctior, Marpurgi. M.D.CX. 34. Legatus Gallicus Joannis Hotmanni Villerii Franc. F. Utraque editio Gallica anni M. D. CIII., & anni M. D. CIV. Parisiis, apud Ieremiam Perier. 8. nunc verò longè melior & autlig 245 DELEGATO. ctior eadem lingua: Dusseldorpii apud Bernhardum Busium, M. D. CXIII. 35. Quaſtio veius & nova, An Legatum delinquentem punire liceat: incerto auctore. Parisiis apud Dionysium Langlois. M. D. CXI. Item Argentorati, eodem anno in 16. 36. Epistolae bina Friderici Metschii, ad Ioh. Hotmannum Villerium Franc. F. super eadem quaestione: nondum editae. 37. Acta Legationis Illustrissimi Ducis Nivernii. Francofurti apud VVechelium, M.D.XCV. in 8. 38. Rutgeri Rulandi Aquisgranensis Jurisconsulti Tractatus de Conmissariis & Commissionibus. Editiosecunda duplo priore auctior, in quo plurima sunt, quae inde depromi possunt ad Legati officium & dignitatem pertinentia, praesertim libris I. III. & VII. Francofurti apud Iohan. Saurium, M.D.CIV.4. L 5 246 AUCTORES 39. Arnoldus Clapmarius de areanis Reipub. habet in eodem argumento caput integrum, quod est XVIII. libri I. Bremæ, apud Iohannem VVesselium, M.D.CV.4. 40. Henningus Arniseus in sua Doctrina Politica libri I. cap. XVI. tractat quoque de Legatis. Francofurti, apud Iohan. Eichorn MDCVI. in 4 Idem Arnisaui de Iure Majestatis lib. II. cap. V. doctè permulta. Liber editus ibidem, anno MDCX. in 4. 41. Durius de Pascolo, in libello qui inscribitur, Aulicus Politicus, habet XXV. præcepta sive axiomata ad Legati officium pertinentia. Libellus editus sub nomine Speculi Aulici: Argentinae apud Lazarum Zetznerum, M.D.XCIX. in 16. & Halla Saxonum, M. D. XCVl. in 16. 42. Legatio Gallicana, de expeditione Italica Regis Francorum Caroli VIII. ex Bibliotheca Danielis Schneiderý DE LEGATO. 247 deri I.C. &c. Hanoviæ apud heredes Ioan. Aubrii, M.D.CXIII. in 4. Si non vera, attamen ingeniose excogitata. Lector verò si quos prætereà nactus fuerit, superioribus hisce poterit adjungere. de his tantum comPertum habeo. 248 15 D N E — N — Extrait de l'AntiColazon. Roirois-tu bien, Lecteur, que depuis l'edition premiere & G seconde de ce Traitté, s'est trouvé un homme si grossier d'avoir luymesme creu; ou si presotueux d'avoir penſe faire croire aux autres, que M. Paschal auroit seul escrit du devoir & charge de l'Ambassadeur? dequoy le dementi luy demeure par la liste que l'Imprimeur vient de te faire voir; outre ceux qui ne sont venus à sa connoissance ; dont on dit qu'il y en a encor aucuns tant Italians & Espagnols, qu'Allemans, Anglois & autres. Et pour encherir luy mesme sur son esfronterie, veut que ce Traitté soit un extrait, ou plustost un larcin du livre seul dudit Paschal; que j'afferme devant Dieu n'avoir veu, sinon comme l'estois. L'ANTI-COLAZON. 249 J'estois sur le point de publier le mien. Qui prendra la peine de voir l'un & l'autre, jugera bientost, sans ce mien serment, de la verité de son dire, & de Pimpudence de cette calomnie, vray savon neantmoins de Pinnocence. car qu'y a-il de semblable soit en la methode, ou en la pluſpart des exemples, avis & enseignemens, ou au but auquel nous avions visé l'un & l'autre? au moins a on evité en cetuicy & la superfluité du langage, & Pimportunité des obligations, & toute Grammaire en un mot. Il y a trois sois plus d'exemples nouveaux que de vieux, & s'y reconnoist plus d'experience que de lecture: n'estāt ce livre destiné ni à escole ni à escoliers. Celuy pour qui c'estoit, autrement n'y eust prins goust; & luy eust'esté moins utile; ainsi certes qu'à prou d'autres qui ſans Grec & ſans Latin ne laissent d'estre galands hommes, entendus & capables. Aussi n'est cet Escrit qu'un sommaire, un abbregé 250 ENTRAIT DE d instruction, & non un Doctrinal entier, lequel possible se trouvera en quelcun des Auteurs de cette grande liste, ou bien en tous ensemble, qui en voudra prendre la peine. C'est proprement de l'Ambassadeur qu'il est dit: Envoye le sage, & ne luy dis que peu ou rien. car s'il n'est instruit d'ailleurs, il le sera à l'aventure trop tard par nos admonestemens & de M. Paschal & de moy. Au reste Brunus, Magius, Gentilis & autres qui ont escrit auparavant en ce sujet, ou tel pour eux. pourroit à pareil titre former un pareil grief & contre M. Paschal & contre moy & contre tous ceux qui traitteront ce sujet apres nous: mais ce grief, Lecteur, surquoy fondé? comme s'il n estoit loisible à l'un de dire en François ce qu'un autre a dit en Latin ; en abbregé ce que tant d'autres ont dit par gros volumes. Sous la dictature de ce Pedant, le pauvre Tribonian qu'il eu le soüet en classe pour avoir de L'ANTICOLAZON. 251 de tant de responces de Iurisconsultes, & de tant d'Edicts & Rescrits des Empereurs compilé le Digeste & le Code. Comme si les passages alleguez par l'un ne pouvoient aussi estre remarquez par un autre. Croid il donc que son Maistre seul ait des yeux, & les autres ne voyent goutte? que luy seul soit & sage & sçavant, & tous les autres soient des buffles? Son Maistre a trop de modestie pour le penser, & trop de pudeur pour le dire. Le vieil mot est veritable, Nihil dictum quod non dictum prius. Il sçait bien que Seneque est blâmé, quòd sibi soli eloquentiae laudem adscisceret. Comme si deux hommes escrivans en mesme argument ne pouvoient concourir en raisons & conceptions semblables, & en resolutions conformes, puis que nous avons la pluspart mesmes notions & principes, & par sois un mesme in6 252 EXTRAIT DE stinct : & qu'il s'est bien trouvé deux hommes, voire esloignez en divers lieux, dit Ciceron, avoir songé un mesme songe. On dit aussi (feble ou non) que quand sous l'autorité de Ptolomçe les Septante se mirent à tourner la Bible en Grec, ils se recontrerent heureusement tous en version toute pareille. Comme s'il ne fust permis à l'un ainsi. qu'à tous de puiser en la riviere, pescher en plene mer, se chauffer au soleil & en un mot humer l'air, et jouïr de toutes choses communes & exposees par la Nature à l'usage de tous. Les livres ne sont ils pas escrits, imprimez, publicz & mis en vente pour les acheter & pour y prousiter? & qui est le barbare qui de son seu ne souffre allumer la chandelle au passant, au voisin? Comme s'il y avoit loy & defence de n'emprunter l'un de l'autre, quand l'enplunt ne porte dommage, ains tourne à la gloire de l'Auteur, sur tout de celuy que l'on nomme avec honneur; ainsi L'ANTICOLAZON. 253 tinsi qu'à esté fait de M. Paschal és editions precedentes. Commes il faloit crier au larron, au voleur sur tant & tant des gens de bien en tous les siecles qui ont tiré proufit, ou plustost butiné les uns des autres. Ainsi Tite Live de Polybe; Fenestella du premier; Solin de Pline; Macrobe d'Agellius; Lucian d'Apulee, & nostre Rabelais de tous les deux : Terence de Menander ; & Virgile d'Homere, si Dimitation est espece de larcin: S. Cyprian de Tertullian: Balde de Bartole, & Iason de tous les deux: Paul Aeginete & Oribasius de Galen; & le Medecin Actius de ce dernier : voire mille autres, Tacologiens, Iuris consultes, Medecins, Historiens & Poëtes, qui au conte de cet homme seroient tous non hardis preneurs seulement, ains plagiaires & sacrileges, dignes de la corde & du feu. Plusieurs des Peres ont escrit sur les Pseaumes: trois d'entr'eux sur l'Hexaemeron ; sans envie toutesfois, sans jalousie, médisance: 254 EXTRATT DE vices d'un cœur bas, d'une ame noire. Ut est res angusta domi, sic est animus lividus. Neminem enim alterius, qui suae consideret, vireuti invidisse certum est. Minoribus quippe major amulandi cura: majores infra se habent invidiam. Folie donc & de croire & de dire, que de ce qui est public, commun, du droit des gens, du droit de nature, quelcun n'ait peu ni deu puiser comme les autres ; & si l'un a moissonné à plenes gerbes, le dernier n'ait osé glaner brin à brin. Si donc M. Paschal eust eu besoin d'Advocat, eust il pas fait un meilleur choix? aussi l'enten qu'il a desavoué cet impudent ; & a bien fait : il ne luy en pouvoit certes revenir que de la hont ne fust ce que pour les faussetez, impertinences & sadeses, dont pour ne gaster moymesme le papier, j'ay marqué seulement quelques fines. 1. Qos R L'ANTI-COLAZON. 255 1. Que nostre Louis XI. fit bien & se trouva bien, d'emploier un barbier en legations d'importance. Voila donc la porte ouverte à telles charges pour les cuisiniers, marmitons, valets d'estable & semblables. Certes Phil. de Comines ne dit pas, que le Roys en trouva bien. 2. Que jamais fiançailles ou espouſailles ne ſe font par procureur entre les Grands: & qu'onques Prince ne s'est marié par amourettes ; tous par raison ou sur desseins d'Estat, ou pour le bien de leurs Estas. Les exemples au contraire sont si drus qu'ils nous crevent les yeux. C'est veritablement n'avoir esprit, memoire, ni experience, que d'oublier ou ignorer ce que tout le monde sçait; ou plustost c'est n'avoir ni soy ni conscience de nier ce qui est si veritable & si frequent. 3 Qua 256. ENTRAIT DE 3. Que l'esprit seul, non la façon, non la mine d'un homme, sert à gaigner le coeur, à captiver les graces d'une Dame. Encor s'il disoit l'esprit & la mine ensemble: mais ceci n'est de son gibier; car on dit que Colazon est un Breton, je dy, Bretonant, jadis valet de M. Paschal, & maintenant Fessecul d'une claſſe au college de Montagu. Ce qu'il tient à gloire, puis qu'il en prend le nom. 4. Que les ambassades ordinaires, de sejour, de residence, apportent plus de mal que d'utilité; & s'en devroit on passer pour bien faire. Il ne le dit pas pour son maistre, Ambassadeur aux Ligues Grises depuis sept ou huit ans; qui, comme je croy, n'y a rien gasté. Toutesfois de cecy est parlé dans ce Traitté, auquel on fait voir Putilité toute apparente des Reſiences ; & les incommoditez au contraire, voire les inconveniens, si sur chacun affaire il faloit depescher nouveaux Ambassadeurs. j. Que L'ANTICOLAZON. 257 5. Que jamais Secretaire d'Estat n'ahanté ou s'est familiarisé avec un Ambassadeur estranger. Cela pourtant n'arrive que trop & quelquesfois aux despens du Prince & de l'Estat. Il saloit donc dire, Nul prudent & bienavise Secretaire d'Estat &c. 6. Que nul Consul Rom. n'a onc esté envoyé en ambassade. Voire le dit assirmativement & en colere. Si est ce qu'en ce. Traitté s'en voyent deux exemples : l'un bien verifié sur le texte de T. Live liv. IX. Decade I. des deux Consuls envoyez par l'armee Rom. aux Samnites pour faire paix. L'autre exemple va sous la foy de Brunus, Magius & Kirchnerus, quand ils parlent de la splendide ambassade envoyée par les Romains à Attalus, en laquelle y avoit un Consul. Mais cela merite-il d'en faire un tel bruit, & un si grand proces? Au reste il s'est bien trouvé des Papes aller en legation pour les assaires de Pliglise. Platine & Paul Diacre: 258 EXTRAIT DE nomment deux. Pourquoy non des Consuls en la necessité de l'Estat? 7. Qu'onques Estatbien police n'a fait la guerre que pour avoir la paix. Et donques non pour estendre ses limites. Et donques la Republique Romaine, qui finalement a conquis, a subjugué tout le monde, n'estoit ni sage ni bien policeé? Si est ce que les escrivains d'icelle, Polybe, Saluste, Cæsar, T. Live, Florus, tous les autres sont gloire de ces conquestes, diray-je brigandage continuel des Romains par l'espace de sept à huit cents ans. car à quoy, je vous prie, les armes de Crassus contre les Parthes? à quoy le passage de Cæsar en Angleterre? laquelle, dit Eutrope, n'avoit encor lors ouy parler du nom Romain. & que leur avoient fait toutes ces nations esloignées? avoient elles commencé la noise, & troublé le repos du peuple Romain? Quam L'ANTICOLAZON. 159 Quàm putidum talibus ineptiis inhaerere? quàm turpe verò difficiles habere nugas? C'est donc asses, & trop, Lecteur, pour ne te faire mal au coeur. Cet eschantillon seul te sera juger de la piece entiere. Monsr. Paschal, homme docte, homme d'honneur, se fust bien gardé de publier toutes ces sottises, accompagnées d'injures atroces, indignes certes de luy, indignes du sujet que nous traittons; pardonnables neanmoins à ce Pedant; soit qu'il ait commis cet erreur par asnerie & ignorance, ou pour desir de faire valoir le livre de son Maistre & gratifier les libraires; de quoy n'estoit ja besoin: ou s'il est fol, encore plus; car il est asses puni par sa folie, soit celle de S. Hubert, ou celle de S. Maturin, ou autre plus exquise s'il s'en trouve. Estriver donc avec luy seroit me rendre égal à luy. Contradicere rebus stultis stultitia aß 260 ENTRAIT DE est majoris, dit Arnobe. Ainsi, Lecteur, sans perdre tems à luy laver la teste d'une lessive de Passavant, ou de TurIupin, laquelle est preste il y a tantost dix ans, & abuser par trop de ton loisir: il n'aura pour repartie à tous ses convices & faux reproches tant en vers comme en prose, en François comme en Latin, que cet epigramme du docte & gentil Alciat: Audent flagiferi matulae, stupidique magistri Bilem in me impuri pectoris evomere. Quid faciam? reddámne vices? sed nonne ricadam Ala una obstreperam corripuisse ferar? Quid prodest muscas operosis pellere flabris? Negligere est satius perdere quod nequeas. TACIT. L'ANTI-COLAZON. 261 TACIT. Convicia, si irascare, agnita videntur; spreta, exsoleſcunt. CVRT. Magnarum tamen virium est contemnere laedentem. SOM. 262 SOMMAIRES . S the SOMMAIRES DES CHAPITRES. Chap. I. SE trouvent peu ou point d'auteurs anciens qui avent escrit de la charge d'un Ambassadeur: & qui proprement est l'Ambassadeur. 2 Ambassadeurs Ordinaires & extraordinaires. 3 Agens ou Residens. Abus au nom d'Ambassadeur. 4 Commissaires, Deputez, Herauts. La Legation n'est proprement que de Souverain à Souverain. 5 Legation libre. Legation d'honneur. 6 Agens secrets sont en la seureté du droit des gens, estans une fois admis & reconnus. 7 Consuls en Barbarie & en Levant. Chap. 26 DES CHAPITRES. Chap. II. 1 Choix de perſonnes propres pour la legation, eſt neceſſaire. 2 Gens indignes sont incapables, ou certes moins propres pour cette charge. L'Ambassadeur doit estre & cadable & agreable. 4 Il n'est pourtant en l'option du Prince à qui l'on l'envoye. 5 L'election doit estre selon le païs & l'affaire. 6 L'Ambassadeur doit estre lettre, experimenté, & non destitué de moyens. 7 Les lettrez plus idoines que les autres. 8 La morale, la politique, Phistoire luy sont necessaires. 9 Comme aussi le bien parler: &, s'il est possible, la langue du païs ou il fait sa legation. 10 Le trop parler ennuyeux aux 264 SOMMAIRE? Grands. 11 Garrulité malseaure à l'Ambassadeur. 12 Au choix de l'Ambassadeur se doit considerer l'age. 13 L'Ambassadeur doit bien aviser à son appointement, avant que de Partir. L'Ambassadeur difforme est souvent la risce des autres. 14 L'Ambassadeur doit faire bonne election de domestiques & serviteurs. 15 Sur tous, du Secretaire & du Maistre d'hostel. 16 Et ce dernier pour bien mesnager & mesurer sa dépense. 17 Doit aussi prendre memoires & instruction bien signeé. 18 Et se faire bien avertir de ce qui pa$$é en Court&au païs de son Mai$tre. 19 Qui a offensé un Prince ne sait prudemment d'entreprendre vers luy une legation: non plus que celuy qui est DES CHAPITRES. 265 est taché de crime, ou sujet du Prince auquel on l'envoye. 20 Faut qu'il parte & arrive à tems: 21 Et se presente & demande son audience d'heure. 22 Publiant aussi tost le vray ou le vraysemblable du sujet de sa legation. 23 Donne de soy bonne opinion dez Pentree ; & dre$$e ses corre$pondences par tout. 24 Doit avoir fait choix d'un qui l'assiste en sa charge; toutesfois s'il peut t'en passer, il evitera les effets que produit la jalousie & emulation. 25 Ne reçoive pour domestiques ceux du lieu ou il reside, & ne donne retraitte aux criminels & personnes suspectes. 26 Fera mieux de mener sa semme, s'il va en legation de residence. 27 Soit continent, 28 Et sobre. 29 Ne prenne dons, ni pensions. 30 Parle discretement ; mesnage M 266 SOMMAIRES ont Pamitié de ceux desquels il peut tirer service. 31 Né se rie de son maistre propre & des meurs de sa patrie, comme au cuns sont. 32 Ne doit manquer de courage & resolution. Si les semmes doivent estre employees en telle charge. 34 Doit estre patient & retenu, non hargneux, non fastueux, ains courtoisement grave & gravement courtois. 35 Que sa probité reluise en sa pieté & reiigion, la perfection de laquelle est la Charité. 36 Et l'ornement d'icelle la Verité &obſervation de ce qu'on a promis. 37 Qu'il n'oblige ni engage son Maistre mal à propos; & n'use d'equivoques & subtilitez. 38 Si & en quel cas il peut espargner ou deguiser la verité. 39 Sil doit estre plus enclin à refuser qu'à accorder; à rebutter ou à faire esperer. 40 Disse. 867 DES CHAPITRES. 40 Difference entre le bon dol & un parler frauduleux portant domage. 41 En la reception & admission des Ambassadeurs, l'honneur retourne à qui le fait. Chap. III. 1 Il ne se peut donner regle certaine & preceptes particuliers au fait de la charge d'un Ambass. à cause de la multiplicité des affaires du monde. Doit avoir son instruction bien signee & ne la monstrer qu'à l'extremite. 2 L'Ambassadeur en une instruction limitee a les mains liees pour n'en exceder le commandement. 3 Exemples d'aucuns qui ont failli en ce point. 4 lin un plein & libre pouvoir doit neantmoins apporter beaucoup de retenue & circonspection. 5 Se doit garder de trop de diligence, affection & affectation. 6 Mesines de ne faire voir sa crainte M 2 268 SOMMAIRES & apprehension en representant la necessité des affaires de son Maistre. 7 Paroles hautaines sujettes à desaveu. 8 Exemples d'aucuns qui s'en sont mal trouvez: 9 Bien que possible ils en eussent commandement de leurs Maistres. 10 De l'honneur qui se doit rendre par l'Ambassadeur au Prince auquel il est envoyé. 11 Ne prendra charge ni commission que de son Maistre : sur tout ne trahira celuy par lequel il est envoyé. 12 Ce dont il se doit informer principalement, pendant qu'il est en a charge. 13 Quelles personnes il doit voir, & avec quelle discretion pendant sa charge. 14 Curiosité indiscrete blâmée. 15 Moyens d'apprendre les nouvelles en un Estat ; & ce qu'il en faut escrire au Maistre: 16. Mes DES CHAPITRES 269 16 Mesines touchant l'offense qui seroit faite à sondit Maistre. 17 De Pinjure faite à l'Ambassadeur en son particulier. 18 Des lettres & depesches de l'Ambassadeur. 19 Exemples d'aucuns qui ont encouru la disgrace de leurs Princes, saute de les advertir à tems. 20 Ne se doit charger de lettres sans en sçavoir le contenu. 21 De la presence des Princes, à laquelle se regle le rang des Ambassadeurs. 21 Exemples de quelques disputes pour la precedence: & que Pintervention des autres Ambassadeurs y est quelquesfois à propos. 23 En un mesme Prince qui possede divers Estats, y peut avoir divers grades & dignitez. Chap. IIII. 1 Seureté de la personne d'un AmM 3 270 SOMMAIRES bassadeur est du droit des gens : avec quelques exemples de chastiment sur ceux qui ont violé ce privilege. 2 Parole rude & rebut à la personne d'un Ambassadeur vangée quelquessois : avec exemples de Princes qui ont mal traitté les Ambassadeurs. 3 De la detention & punition ou renvoy des Ambassadeurs, qui sont mences en l'Estat auquel ils resident. 4 Ne se faut regler à la loy civile de chacun peuple, ains à celle des nations au fait des Ambassadeurs. Exemples de Rois & Princes qui ont renvoye les Ambassadeurs delinquans, sans leur faire autre mal. 5 Droit de legation favorable & se doit estendre non restreindre. Inconveniens arrivez à ceux qui ont voulu se faire eux mesmes la raison. 6 Excusable de donner gardes à l'Ambassadeur en tems suspect. Imprudence des Ambassadeurs entreprenans chez autruy. 8 Sỉ DES CHAPITRES. 271 8 Si l'Ambassadeur s'excuse valablement sur le commandement de son Mai$tre. 9 Quelle justice si l'Ambassadeur a outragé un particulier? 10 Distinations necessaires pour la decision de la question susdite, touchant la punition des Ambassadeurs. 11 Mon avis sur cette question, dont je me remets aux plus sages. 12 En cas que l'Ambassadeur ait attenté à la personne du Prince, quelle justice? 13 Quelle jurisdiction a l'Ambassasur ses domestiques? 14 Item sur les autres sujets de son Prince saisans prattiques contre son service. 15 Si les Ambassadours ou Agens titans les secrets d'un Estat, doivent estre tenus ou traittez comme Espions? 16 Enquoy saut distinguer entre ceux qui sont envoyez de Souverain à son égal, ou non. M. 4. 171 SOMMAIRES 17 Item entre Faire prattiques & Fureter nouvelles. 18 Exemples de legations supposées. 19 Touchant les faux herauts. 20 Quelle seureté peut pretendre l'Ambassadeur passant par le païs d'autroy. 21 Mesmes non obstant la deffense qui luy en seroit saite: 22 Si les sujets rebelles, seditieux, mutinez, corſaires, ou bien les heretiques & schismatiques deputans ou venans eux mesmes, peuvent se targuer du droit des gens? 23 Si l'Ambassadeur sujet du Prince ; auquel il est envoyé, est en la sauvegarde du mesme droit? 24 Si les enfans de l'Ambassadeur nais hors du royaume ont besoin de lettres de naturalité? Chap. V. 2 Les domestiques de l'Ambassadeur DES CHAPITRES 273 deur jouissent du privilege de leur Maistre 2 Pourveu qu'ils ne facent rien contre les loix de pais où ils sont. Exemples des domestiques d'un Ambassadeur retenus & emprisonnez. 3 Les domestiques sont exemts de Peages, imposts & autres charges, pour ce qui est à eux & à leur usage. 4 Mais ils ne participent pas tous ni à tous les privileges & prerogatives de leur Maistre: Mais bien les principaux & plus qualificz. 6 Anciennement ne se pouvoit intenter action nouvelle contre un Ambassadeur absent: aujourd'huy on use de lettres de respit ou surseance. Ni se peut faire arrest de leurs chevaux, meubles & hardes. 8 On distinguoit toutesfois entre les dettes contractées avant ou Pendant la legation. M 5 SOMMAIRES 274 Chap. VI. 1 Touchant les dons & presens que l'Ambassadeur a eus au partir de sa charge. 2 Le retour de l'Ambassadeur ne se conte que du jour qu'il a fait son rapport. N'est permis à un Ambassadeur de partir de sa charge sans congé de son Maiſtre. 3 Apres sa revocation sa charge prend fin, mais non son privilege. 4 La charge sinit avec la mort du Maistre. C. F. II R 9. No