1 1. Bibliothek Königlichen Kunst=Akademie zu Düsseldorf. Nr. 70. a des Catalogs. . Bd. 1 (von 5) Honser, S. 430 10. Stämpfli Nr. 195 . TIE E T VIES SUR LES ET OUVRAGES SUR LES DES PLUS EXCELLENS PEINTRÉS ANCIENS ET MODERNES. N Mit 2 Kuppon im Teoet, 1 Kupfermitiale. A Mr le president D'hermauille — IS TRETIE ET SUR LES VIES ET SUR LES OUVRAGES DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. Ursri Oulio Iudina TOME PREMIER. SECONDE ÉDITION. Krahe. Ex libris O la S A PARIS, Chez SEBASTIEN MABRE-CRAMOISY, Imprimeur du Roy, ruë Saint Jacques, aux Cicognes. M. DC. LXXXV. AVEC PRIVILEGE DE SA MAJESTE. 21 Ram UW LAVDESUND STADT BIBLIOTHEK Dosseldorf . 10 me S S Riksat S A MONSEIGNEUR LIBERI, ) CHEVALIER, MARQUIS DE SEIGNELAY ET AUTRES LIEUX, Commandeur & Grand Tre$orier des Ordres de Sa Maje$té, Con$eiller ordinaire en tous ses Conseils, & au Conseil Royal, Contrôlleur Général des Finances, Surintendant & Ordonnateur Général des Baſtimens, Arts & Manufactures de France. * S ONSEIGNEUR, Comme il n'y a que Dieu qui connoisse le prix des Rois, il n'appartient qu'aux Rois à a iij EPITRE. bien connoiſtre ce que valent les autres hommes. Außi l'on peut dire que Sa Majesté ayant réſolu de rendre ſes peuples heureux, a bien veu que vous eſtiez celuy dont Elle pouvoit se servir pour l'accomplissement d'un ſi grand deſſein. C'eſt par les lumieres de ſon esprit ſi clairvoyant qu'Elle a découvert les rares qualitez que le Ciel vous a données, ſi propres à éxécuter ſes ordres. Ses yeux ont penetré jusques dans vostre cabinet, où ils vous ont veû attaché a regler des affaires tres-epineuses & tres-importantes, & ç'a esté vostre maniere de vivre si occupée & si laborieuse, ou plûtost cette beauté d'Ame qu'Elle a reconnue en vous, qui l'a persuadée que vous estiez ce fidelle serviteur dont Elle avoit besoin. Elle a jugé avec raison qu'Elle pouvoit attendre une fidelité inviolable d'un homme que le plaisir, l'ambition, & l'amour des richesses ne sont point capables de corrompre, ni meſme de détourner des moindres choſes qui regardent ſon ſervice. En effet, à qui le Roy pouvoit-il mieux confier les emplois qu'il vous a donnez, qu'à celuy qui s'y applique avec tant d'aßiduité, & qui s'y conduit avec tant de prudence? qui prend luy meſme connoiſſance de toutes EPITRE. choſes; qui travaille jour & nuit pour ne pas remettre à d'autres des affaires $i importantes ; qui n'a d'interest que celuy du Roy & de l'Estat; qui considere tous les Sujets de Sa Majesté comme enfans d'un mesme pere ; qui ne connoist pour parens & pour amis que ceux qui sont les plus affectionnez au service de son Prince; qui s'est aquis une entiere confiance dans tous les eſprits par la sincerité de ses paroles; & de qui en fin tous les gens de merite doivent eſtre aſſeûrez, qu'il n'aura jamais pour eux que des louanges dans la bouche, pour leur procurer aupres de Sa Majesté des honneurs & des liberalitez? Ne soyez pas surpris, MONSEIGNEUR, si je parle si hardiment de ce que toute la terre remarque en vous. On regarde les personnes conſtituées en la dignité ou vous eſtes, avec respect ; mais on les regarde comme des Aſtres dont on obſerve le cours, les qualitez & les diverses influence. On mesure toutes leurs démarches, on les conſidere avec attention, & ils ne font point de pas qu'on ne croye eſtre utiles ou préjudiciables à ceux qui ſont au deſſous d'eux. Quand on considerera bien quelles ſont EPITRE. vos occupations, & quelle est cette administration toute deſintereßée, on aura lieu d'attendre de vous beaucoup de grandes choſes. On ne doit pas craindre qu'un homme qui a les mains ſi pures dans le maniement des Finances, souffre desormais que les peuples soient foulez par les exactions cruelles de ceux qui ne penſent qu'à s'enrichir aux dépens du public. On doit esperer plûtost que nous reverrons dans peu de temps nos provinces rétablies & nos campagnes cultivées, puis que meſme vous portez vos ſoins au-delà du Royaume, travaillant comme vous faites à l'établissement & a la seûreté d'un commerce nouveau qui doit augmenter noſtre abondance des biens & des richesses des païs étrangers. Il semble que les biens & les richesses que la France produit elle-meſme, & qui la font conſiderer pardessus tous les autres Royaumes, ne soient pas capables de satisfaire au deſir que vous avez de la rendre heureuſe. Vous voulez que toutes les parties du monde contribuent à son abondance, & viennent comme tributaires du plus grand Roy de la terre, répandre à ses pieds ce qu'elles ont de plus rare & de plus précieux. Vous voulez que l'on voye nos villes opulentes, & nos EPITRE. nos champs chargez de moiſſons; & que nos mers & nos rivieres couvertes de vaiſſeaux apportent jusques dans nos ports toutes les richeſſes des Indes. Certes y a-t-il rien qui soit plus digne d'une éternelle loûange, que de se servir comme vous faites de la faveur du Roy, non pas pour augmenter voſtre fortune, mais pour accroiſtre la gloire de Sa Majeſté & le bien de ſes ſujets? Il y a grande apparence que ce luy qui porte ses soins jusqu aux extrémitez du Monde pour la grandeur de son Prince & les interests de son pais, en conserve encore de plus grands pour le dedans de l'Eſtat ou vous travaillez, ſi heureuſement à toutes les choses necessaires & avantageuses aux peuples. Außi c'est par vos continuels travaux, MONSEIGNEUR, qu'en donnant des marques de voſtre zele a noſtre grand Roy, vous donnez en mesme temps des témoignages de vostre affection pour le bien public, & de voſtre grande capacité en toutes choſes. C'est par la que vous immortaliserez vostre nom, ou plûtost c'est par tant de bienfaits que vous éleverez vous-meſme dans les cœurs des peuples un monument d'éternelle durée, EPITRE. & mille fois plus glorieux que tous ceux que l'Art pourroit inventer. Mais vos soins ne s'arrestent pas seulement à pourvoir à tous les besoins du Royaume, vous les étendez encore plus loin. Car dans le deſir que vous avez de voir cette Monarchie florissante, vous ne vous contenteZ pas de travailler pour l'honneur du siecle preſent, vous ſongez encore aux ſiecles à venir. Vous établissez des Academies pour les plus beaux Arts, afin que la France surpassant comme elle fait les autres nations en grandeur de courage, ne manque pas außi d'excellens ouvriers pour repreſenter les actions de noſtre Auguſte Monarque, pour immortaliſer tous les grands hommes qui ont l'hon neur de servir sous luy, & pour se voir un jour embellie de travaux qui ſoient dignes d'un ſi grand Empire. Ceux qui viendront aprés nous, qui joûïront des biens dont Sa Majeſté nous enrichit, & qui se seront rendus sçavans par les connoiſſances que vous nous procurez dans les Sciences & dans les Arts, ne parleront-ils pas de son regne comme d'un regne tout-à-fait heureux? Et quelle idée ne se formeront-ils point de vostre vertu & de vostre mérite, EPITRE. quand ils ſçauront l'eſtime que vous avez euë pour la vertu & pour le merite des autres ? Combien toutes les Maiſons Royales ont elles changé de face depuis que vous en avez la direction, & combien ces beaux lieux ſontils ornez d'ouvrages magnifiques, & convenables à la dignité du Prince qui les habite? Il y a eû des temps où l'on ne connoissoit ces Maiſons que par leurs ruines & par le mau vais eſtat où elles eſtoient. Mais aujourd'huy nous voyons le ſoin que vous prenez à les retablir ; & nous conſiderons avec une joye meſlée d'admiration, comme de toutes parts les plus excellens hommes contribuent à l'embelliſſement de ces ſuperbes édifices. Voyoit-on avant vous des Surintendans des Baſtimens ſe donner la peine d'examiner jusques aux moindres desseins de tous les ouvrages qu'on fait pour le Roy ? Prenoient-ils comme vous une entiere connoiſſance des plus petites choſes? Vous ne dédaignez pas de vous trouver meſme ſouvent parmi les ouvriers : vous ordonnez de leurs travaux : vous leur communiquez vos lumieres; & par voſtre vigilance & vostre activité vous leur servez d'exemple à travailler avec plus de zele & de diligence pour la satisfaction du Roy. ẽ ij EPITRE. Außi quand on penſe à toutes les belles choses qui ont esté faites depuis que vous en avez la conduite, on croiroit presque que tout cela ſe fait par enchantement, puis que nous voyons tout d'un coup des Mai$ons basties & ornées, des Parcs accomplis, & des Jardins que la Nature regarde comme des productions ou elle croit n'avoir point de part. Cependant, MONSEIGNEUR, si vous faites paroiſtre tant de magnificence dans les Palais du Roy, on ne voit rien de superbe dans voſtre maiſon. Vous eſtes le premier qui dans vos baſtimens donnez à tous les ſujets de Sa Majeſté un exemple de moderation, & qui dans toutes vos actions leur eſtes un exemple de modeſtie. Mais cette grande moderation & cette extréme modestie, sont des vertus qui jettent un éclat beaucoup plus bril lant que tout ce pompeux appareil, ce luxe & ces dépenses exceßives, par lesquelles tant d'autres Ministres ont pretendu ſe ſignaler. Mais ce qui n'est pas un moindre sujet d'admiration, & que nous devons considerer comme un gage & une aſſeûrance du bonheur de tout le Royaume, est qu'au lieu de vous voir ſans ceſſe environné de ces gens ambitieux qui prétendent toûjours enrichir les EPITRE. Princes en ruinant l'Estat, vous ne donnez une favorable audience qu'à ceux qui trouvent des moyens d'enrichir l'Estat aux dépens du Roy. Car nous voyons que Sa Majeste a fait elle-meſme les premieres dépenſes de toutes les entrepriſes ou vous avez cru que le peuple aura moyen de profiter, soit par le commerce, soit dans les Manufactures que vous avez établies en divers endroits du Royaume. Un temps ſi heureux me fait prendre la liberté de mettre au jour, & sous la protection de vostre nom, un Ouvrage que j'ay medité il y a long-temps. Il est vray que je ne pouvois me résoudre à l'exposer au public, parce que les Arts ne me ſembloient pas alors assez estimez pour en faire connoistre le merite & l'excellence. Mais aujourd'huy que le Roy leur fait un ſi bon accueïl, qu'ils ont l'honneur de vostre appuy, & que vos faveurs rappellent les Muſes qui eſtoient bannies, & donnent une nouvelle vigueur aux Sciences & aux Arts : je n'ay plus de répugnance à faire paroiſtre ce que j'ay écrit pour honorer la Peinture, l'une de ces filles toutes divines qui ne fait la cour qu'aux Vertus ; & qui a l'envi de la Poesie & de l'Eloe iij EPITRE. quence, travaille à immortaliser les grands hommes. L'honneur que Sa Majesté m'a fait d'agréer mes Ouvrages, & de me charger d'un employ où j'auray sujet de traiter de ces somptueux Baſtimens & de ces riches Manufactures dont vous avez pris la conduite : cét honneur, dis-je, que vous m'avez procure m'est d'autant plus avantageux, qu'il me donnera lieu de faire connoistre à tout le monde les grandes choſes que vous faites, & de vous témoigner avec combien de respect je suis, MONSEIGNEUR, Vostre tres-humble & tres-obéissant serviteur, FELIBIEN. כפפפפפעעעעע ~ ‫ ruedociecio decuerte che che che che che che che che che che che che che che che che che che che che che che ############################ ⸸ KORGW6 ############################ che che che che che che che che che che che cheche cheche che che che che che che cheche checheche cheche che che che che che che che che che ρωρος . PRÉFACE. DI je n'avois pour exemple pluſieurs grands hommes qui ont écrit des Sciences & des Arts dont ils n'ont jamais fait profession, j'aurois lieu de craindre qu'on trouvast à redire de ce qu'aujourd'huy j'entreprens de parler d'un Art si éloigné des occupations que j'ay eüës. Mais puis qu'en cela je ne fais qu'imiter les personnes les plus doctes, on ne s'étonnera pas si j'écris de la Peinture, principalement quand on ſçaura que de tout temps j'ay eû une ſi forte inclination pour ce bel Art, qu'il n'y a gueres de parties qui en dépendent dont je n'aye voulu avoir une connoissance exacte, & me$me où je n'aye quelquefois passé des préceptes à l'éxécution. Il est vray que j'ay eû cét avantage de connoi$tre les plus excellens Peintres de nos jours ; & qu'ayant demeuré quelques années en Italie, ce fut-là que je m'efforçay d'acquerir, autant qu'il me fut possible, en PREFACE. core plus de lumiere de cét Art que celle que j en avois déja. Aussi quand je pense à ces Bastimens antiques, à ces Statues & a ces Tableaux dont je faisois mon plus grand divertissement pendant le sejour que j'ay fait à Rome, je trouve encore un plaiſir extréme à repaſſer dans ma memoire les images de tant de rares & excellentes choses. J'avois l'honneur d'estre employé auprés de feu Monsieur le Marquis de Fontenay Ambassadeur extraordinaire pour le Roy prés d'Innocent X. & qui dans ſa premiere Ambassade prés d'Urbain VIII. avoit déja laissé dans l'Italie une haute estime de cette grande capacité, de cette sagesse & de cette probité qui rendent par tout sa memoire si recommandable. Et c estoit dans le temps où les troubles de Naples donnoient matiere à ce digne Mini$tre de faire valoir toutes $es belles qualitez, en travaillant aux affaires les plus importantes qui fuſſent alors dans l'Europe. Comme pendant tout le temps de son Ambassade il se passa plusieurs choses tres conſiderables qui m'obligeoient d'eſtre preſque toûjours auprés de luy, je n'avois que peu d'heures pour me déla$$er. J'employois néanmoins REFACE. néanmoins le peu de temps qui me restoit, ou à visiter les personnes les plus versées dans les Sciences & dans les Arts, ou à voir les égliſes & les palais. Entre les Peintres qui paroiſſoient dans Rome avec davantage de réputation, je puis remarquer icy comme les plus célebres, le Chevalier Lanfranc, le sieur Pietre de Cortene, & le fameux M. Pou$$in, que je nomme le dernier comme le plus jeune des trois. Je pris grand soin de les connoistre, & particulierement M. Poussin, avec lequel je fis une amitié tres-étroite. Tout le monde sçait quel a esté son merite ; & pour moy je ne croy pas qu'il y ait eû de Peintre qui ait po$$edé une plus haute idée de la perfection de la Peinture, ni qui ait mieux $ceû que luy tout ce qui peut rendre un Ouvra ge accompli. Que si nous en voyons de puis santes marques dans ceux que nous avons de sa main, il en donnoit encore de plus fortes preuves par ses discours ; & je suis obligé de confe$$er que ce fut dans son entretien que j appris alors à connoi$tre ce qu'il y a de plus beau dans les Ouvrages des excellens Maiſtres, & meſme ce qu ils ont observé pour les rendre plus parfaits. Tome I. PREFACE. Bien qu'il affecta$t d'e$tre fort retiré quand il travailloit, afin de n'estre pas obligé de donner entrée chez luy à plusieurs personnes qui l'auroient interrompu par leurs visites trop frequentes: je vivois néanmoins de telle sorte avec luy, que j'avois toûjours la liberté de le voir peindre ; & c'estoit pour lors que joignant la pratique aux en$eignemens, il me fai$oit remarquer en travaillant, & par une sensible démonstration, la verité des choses qu'il m'apprenoit par ses discours. Je voyois avec beaucoup de plaisir de quelle $orte il $e condui$oit pour repre$enter $ur une toile ces grands & nobles $ujets dont il avoit formé les ordonnances dans son esprit. J'observois exactement de quelle maniere il desseignoit ses figures, & en prononçoit tous les traits, s'il m'est permis d'user de ce mot, avec une netteté qui faisoit bien voir celle de ses pensées. Je considerois avec un soin tout particulier comment il me$loit les couleurs en$emble pour donner cette diminution de teintes nece$$aire à arondir les corps, à faire paroistre les jours & les ombres, & à produire ces divers degrez d'éloignement qui font fuir ou avan- PREFACE. cer toutes les parties d'un Tableau : ce qu'il a sceû exécuter avec tant d'art & de beauté. Je commençay chez luy quelques petits Ouvrages, pour taſcher de mettre en pratique ses doctes leçons : mais les affaires qui m'occupoient incessamment, ne me donnerent pas le temps d'achever $eulement la première chose que j'entrepris de faire. C'est pourquoy quelque forte passion que j'aye eûë pour une science si noble, je n'ay jamais pu m'y attacher autant que je l'eusse souhaité. Toutefois le peu d'experience que j'en ay acqui$e n'a pas lai$$é de me faire comprendre, que quelque theorie qu'on ait de la Peinture, on est incapable de rien éxécuter de parfait sans une grande pratique ; & c'est en travaillant que je me suis bien apperceû qu'il $e rencontre mille difficultez dans l'éxecution d'un Ouvrage que tous les préceptes ne ſcauroient apprendre à ſurmonter. Car on ne peut bien dire comment il faut donner plus de force, plus de majesté & plus de grace aux figures : tout cela dépend de l'excellence du genie du Peintre. On ne peut encore déterminer une mesure I 1 PREFACE. asseûrée pour les diverses teintes des couleurs, & pour les effets differens de leurs mélanges : c'est par une longue experience, une grande pratique & un raisonnement ſolide que toutes ces choſes s'apprennent. S'il y a un moyen pour faire davantage paroi$tre les parties d'un tableau, pour leur donner plus de force, plus de beauté & plus de grace : c'est un moyen qui ne consiste pas en des regles qu'on puisse en$eigner, mais qui $e découvre par la lumiere de la rai$on, & où quelquefois il faut $e conduire contre les regles ordinaires de l'Art. Et de cela on ne doit point s'en étonner puis que dans la Nature il $e rencontre mille diférentes beautez qui ne sont rares & surprenantes, que parce qu'elles ſont extraordinaires, & bien $ouvent contre l'ordre naturel. Qu'on ne s'imagine donc pas qu'en cét Art, non plus qu'en pluſieurs autres, toutes les regles en soient aussi certaines comme dans la Geometrie, où l'on peut toûjours travailler avec $eûreté : ni qu'un excellent tableau doive eſtre cenſuré de tout le monde, lors que dans une petite partie il ſemble qu'on n'ait pas observé un je ne sçay quoy PREFACE. d'Optique, principalement quand ce defaut n'est pas considerable; & que l'on a negligé ces moindres choses pour s'attacher a de plus importantes. Je ſçay bien qu'un excellent Peintre n'eſt pas loûable, $i dans $es ouvrages il lai$$e des fautes si grossieres, que tout le monde les apperçoive d'abord; & je sçay bien encore que la perspective est si necessaire à cét Art, que l'on peut dire qu'elle eſt meſme de son e$$ence. Cependant cette partie n'entre pas en comparaison avec tant d'autres qu'un Peintre doit sçavoir, & qui sont d'une étu de bien plus longue & plus penible, puis que se conduisant en celle-là par le moyen de la regle & du compas, la pratique n'en eſt pas moins facile que les regles en $ont ai$ées à comprendre, n'y ayant gueres d'e$prits, pour peu intelligens qu'ils $oient, qui ne pui$$ent s'y rendre $çavans en tres-peu de temps. Des gens néanmoins qui n'ont de connoissance qu'en cela, ne laissent pas quelquefois de blaſmer hautement un excellent tableau, & de vouloir diminuer de l'e$time du Peintre, parce qu'il aura omis ou negligé quelque chose qui n'ira pas chercher le point de veûë. Et comme ces Censeurs ont Ī iij PREFACE. facilement appris la perspective, mais qu'ils ignorent les parties les plus difficiles de la peinture, ils se récrient sur ce petit defaut, comme s'ils e$toient les juges $ouverains des plus beaux ouvrages ; bien qu'à dire vray, il se trouve beaucoup de telles gens qui sont fort peu capables d'en connoistre tout l'art & toute la perfection. Pour moy, j'ay appris des plus grands Maistres, & je l'ay mesme reconnu par les diférens travaux que j'ay veûs, qu'il n'y a jamais eû de Peintre qui ait possedé au dernier degré d'excellence toutes les parties de son Art. Quelques-uns sont ingenieux dans l'invention, d'autres desseignent avec force ; les uns ſont ſçavans dans les expreſſions, & les autres peignent avec beaucoup de grace & de beaute : mais il y en a peu qui ayent tous ces avantages à la fois ; & si quelqu'un a esté assez heureux pour les recevoir du Ciel, il y a toûjours quelque partie dans laquelle il est inferieur à un autre. L'on doit donc considerer ce qui est de plus excellent dans les tableaux, & ne pas mépriser les moins parfaits. Il est vray qu'il s'en trouve où l'on rencontre diverses beau PREFACE. tez jointes ensemble ; & comme ceux-là surpassent de beaucoup tous les autres, j'ay pris plaisir à les voir souvent, j'en ay observé les diverses manières, & je me suis étudié à en connoistre l'excellence. Pour m'instruire encore mieux, j'ay leû tous les livres qui ont traité de cét Art : je m en suis entretenu avec M. Poussin, & avec d'autres des plus sçavans Peintres ; & lors que j'allois voir dans Rome les anciens ba$timens pour en remarquer l'artifice, ou que je vi$itois les vignes & les palais remplis de tant de rares ſtatues & de riches tableaux, je prenois un soin particulier de ne rien lai$$er échaper à mes yeux de tout ce qui meritoit d'estre considere. Cette grande eſtime que j'avois pour ces beaux Arts, fit qu'estant de retour en France, j'employay les heures de mon loisir à mettre par écrit ce que j'en avois appris, & à ranger sous quelque ordre les observations que j'en avois faites ; & c'est sur ces remarques que j'ay établi les principaux fondemens de cét ouvrage. Mais ayant jugé que pour mieux donner connoi$$ance de la Peinture aux Gens de lettres aussi-bien qu'à ceux qui veulent en faire profession, il PREFACE. falloit parler des Peintres & de leurs tableaux : j'ay crû devoir faire des entretiens familiers, dans leſquels on puſt apprendre ce qui regarde les vies de ceux qui ont esté les plus célebres, & où en rapportant quelquesuns de leurs ouvrages, j eu$$e lieu de faire remarquer tout ce qui appartient à l'excellence de cét Art. Comme l'Architecture & la Peinture ont beaucoup d'union l'une avec l'autre, parce qu'elles ont toutes deux pour fondement le de$$ein, & pour objet la belle proportion : il m a semblé que je pouvois d'abord dire quelque chose des bastimens qui sont les dépositaires des beaux tableaux, estant mesme necessaire de ne pas ignorer quel est l'art de bien bastir, dont la beauté contribuë si fort au plai$ir de la veûë. Toutefois comme mon principal but n'a pas esté de traiter à fond cette matiere, je n'entre pas dans le détail ; je me contente de former une idée générale de son excellence, & de découvrir en quoy consiste la science d'un Architecte. Aprés avoir fait voir qu elle tire ses principes de la raison, dont les lumieres doivent estre l'unique guide & les seuls instrumens de celuy qui travaille à de grandes entreprises, PREFACE. pri$es, je ta$che de montrer qu'un veritable Architecte n'agit pas simplement sur des exemples, & ne $e conduit pas $eulement par des regles que d'autres ayent pû inventer, mais qu'il se forme luy-mesme un modelle parfait qui n'est point composé d'un amas confus de diverses pieces prises de plusieurs autres ouvrages, comme l'on en voit assez ; son principal dessein estant toûjours de ne rien faire qui ne convienne à son sujet. Ce discours qui comprend ce que c'est que la proportion & la grace, donne entrée a un autre où je parle des qualitez nece$$aires à un sçavant Peintre ; ensuite de quoy je commence à rapporter ce qui regarde les Vies & les Ouvrages de ceux qui ont excellé dans cette profession. J'ay pris pour titre de mon livre celuy d'Entretiens, parce qu'en effet l'on ne peut mieux faire pour s'instruire dans cét Art, que d'en parler souvent avec les personnes qui s'y connoissent. Et j'ay sceû de quelques uns des plus grands Maistres, qu'ils n'ont point trouvé de moyen plus utile pour profiter de leurs études, que de s'en entretenir avec les plus sçavans, & de méditer sans cesse sur les plus beaux ouvrages, dont ils Tome I. PREFACE. gardoient une idée dans leur e$prit, $ur laquelle ils taschoient de former ensuite la beauté de leurs concepts. Encore que le Dialogue ait esté en usage parmi les plus ſçavans hommes de l'Antiquité, je sçay bien néanmoins qu'il ne plaist pas à tout le monde, parce qu'il est $ouvent rempli de plusieurs discours qui s'éloignent du principal $ujet, & où l'Auteur, en pen$ant mieux marquer le caractere de la conversation, ne lai$$e pas d'ennuyer le Lecteur qui ne cherche qu'à s'inſtruire promptement de ce qu'on promet de luy enseigner. Mais je scay bien aussi que quand on veut retrancher les cho$es inutiles, & $e renfermer dans son sujet, cette maniere d'écrire est trespropre pour traiter des Arts & des Sciences; & l'on en voit des meilleurs Ecrivains de ce temps qui ne ſont pas moins agreables que remplis de beaucoup d'érudition. Le Dialogue de M. Sarazin, qu'il n'a fait qu'à l'imitation de celuy de la lecture des vieux Romans de M. Chapelain, comme il l'a dit luy-me$me, fait bien voir que noſtre langue peut, comme les autres, ſouffrir ces ſortes d'ouvrages quand ils ſont traitez par des perſonnes auſſi sçavantes que ces Messieurs, dont le dernier ⛪ PREFACE. en a fait plu$ieurs qui peuvent $ervir de modelle en ce genre d'écrire. Mais quoy-qu'il $oit bien difficile de les égaler, on ne peut manquer toutefois de les suivre. Et c'est pourquoy je n'en ay pas fait difficulté, ayant tasche autant que j'ay pu de ne faire point trop d'interruptions par des demandes & des repliques ; qui est la seule chose, à mon avis, qui ennuye le plus, & qui peut avoir rendu les Dialogues moins agreables à quelquesuns. Toutefois comme les gou$ts $ont diférens en toutes sortes de choses, je ne sçay pas si mon dessein sera approuvé de tout le monde : mais afin qu'il en $oit mieux receû, j'ay mélé parmi les préceptes de l'Art d'autres discours divertissans, afin que les Gens de let tres ne se lassent pas, & que les Peintres ne croyent pas au$$i que j'affecte trop de vouloir donner de continuelles leçons. Je ne doute pas que quelques-uns ne m'ac cusent d'écrire beaucoup de choses des Pein tres anciens, que Pline & d'autres Auteurs ont rapportées avant moy ; & que pour ce qui regarde les modernes, je ne fais que ſuivre ce que Vasari, Borghini, Ridolfi, le Cavalier Baglion, & quelques autres en ont 6 ij PREFACE. écrit aſſez amplement. C'eſt dont je demeure d'accord, & je ne prétens pas aussi parler de Peintres inconnus, & dont l'on n'ait jamais rien dit : mais il y en a plusieurs que ces Ecrivains ont bien voulu comprendre parmi les autres, desquels je n'ay pas jugé à propos de grossir mon ouvrage, parce qu'il n y a rien ni en leur vie, ni dans leurs tableaux qui soit digne de remarque. Comme je n'ay pu connoiſtre les Peintres les plus e$timez que par ceux qui ont eû $oin d'en faire la vie, je me suis $ervi de leurs memoires. Mais mon de$$ein e$tant de faire voir en nostre langue ce qu'on a écrit d'eux en Latin & en Italien, j'ay ta$ché de ne rapporter que ce qu'il y avoit de plus considerable, & qui pouvoit davantage instruire & divertir tout le monde. C'eſt pour cela que je n'ay point parlé de quantité de Peintres dont nous ne voyons plus rien ; que je n'ay pas voulu écrire une infinité de petites histoires & de contes assez fades, dont Vasari a rempli ses livres, & que j'ay laissé tous ces grands catalogues de tableaux qui groſſiſſent les volumes de ces Auteurs Italiens. Mais en échange j'ay pris soin de marquer quelques actions & quelques é1 PREFACE. venemens particuliers au$quels les Peintres dont je parle ont eû part, ou qui leur ont donné $ujet de faire quelques ouvrages. Je ne défere pas au$$i toûjours au jugement de ces Ecrivains : car je prétens estre dans un païs de liberté, où l'on peut dire son sentiment $ur toutes $ortes de tableaux, & rendre témoignage à la verité en toutes choses. Il me semble mesme qu'on ne peut bien faire connoi$tre la capacité d'un Ouvrier, ni la beauté de son travail, ſi l'on ne remarque ce qu'il y a de bon & de mauvais ; & lors qu'on en reprend quelque partie, c'e$t comme une preuve que l'on a de l'estime pour les autres. Vaſari ayant écrit dans un temps où beaucoup de Peintres dont il parle e$toient encore vivans, il a plus pensé à les loûër qu'à faire connoi$tre leur veritable merite, affectant toûjours d'élever ceux de son païs parde$$us les étrangers, $uivant l'inclination naturelle des Ultramontains. Pour moy, quand je viendray à faire mention de nos derniers Peintres François, je n'oublieray pas ceux qui ont merité quelque estime. Comme l'on n'a pas lieu de craindre que l'interest ni l'envie me fassent rien di6 iij PREFACE. re qui soit desavantageux aux uns plûtost qu'aux autres, on peut croire que $i j en fais quelque jugement, ce ſera ſans deſſein de nuire à leur mémoire, mais plûtost avec intention d'estre utile à ceux qui étudient d'aprés eux, lesquels doivent toûjours considerer exactement ce qui est digne d'estre imité, & ne se pas lai$$er $urprendre par des cho$es qui ne meritent pas d'estre estimées. J'auray pourtant cét avantage de parler aM. Poussin. Vec éloge d'un * Peintre François qui a esté l'honneur & la gloire de nostre nation, & qu'on peut dire avoir enlevé toute la ſcience de la Peinture, comme d'entre les bras de la Grece & de l'Italie pour l'apporter en France, où les plus hautes Sciences & les plus beaux Arts ſemblent s'eſtre aujourd'huy retirez. Ses tableaux dont le cabinet du Roy e$t enrichi & tant d'autres qui ſont répandus en divers endroits de l'Europe, ſerviront de témoins irreprochables aux cho$es que j'avanceray en parlant de ce grand homme. J'avoûë que l'estime que nostre grand Monarque a pour les ouvrages de ce fameux Peintre, & pour ceux de tous les Mai$tres les plus ſçavans, eſt une des choſes qui a le plus contribué à me faire écrire $ur cette matière, PREFACE. que j'aurois peut-e$tre lai$$ée à traiter à quelque autre. Mais voyant comme Sa Majesté prend ſoin de faire fleurir en France tous les beaux Arts, & particulierement celuy de la Peinture, il m'a semblé que j'estois obligé d'expoſer en public ce que j'en avois remarqué, puis que le Roy luy-meſme n'omet rien de tout ce qui peut contribuer à faire paroi$tre cét Art avec honneur, à l'exemple de tous les plus grands Princes qui ont e$té, dont plusieurs ne $e $ont pas contentez d'admirer une science si élevée, mais ils ont encore voulu avoir part au plaiſir qu'il y a de produire de si beaux ouvrages. J'écris donc pour contribuer de ma part aux nobles desirs de Sa Majesté, qui travaille inceſſamment pour la gloire de ſon Eſtat; j'écris pour l'honneur de cét Art, qui paroi$t aujourd'huy en France avec un nouveau lu$tre : j'écris pour la satisfaction des honnestes gens qui $ont bien-ai$es de s'en in$truire ; & j ecris pour moy-mesme, qui prens plaisir dans l'entretien de tant de cho$es agreables & diverti$santes. Peut-estre qu'il y aura aussi des Peintres à qui ces discours ne seront pas desagreables ; & quoy-que les plus ſçavans ayent moins be$oin d'e$tre in$truits que les autres, j e$pere PREFACE. néanmoins que ce ſeront eux qui conſidereront plus volontiers ce que je rapporteray, & qui me ſçauront bon gré d'avoir fait voir en noſtre langue des choſes qui peuvent contribuer à faire connoi$tre le merite & l'excellence de leur profession. ENTRE- VTREGITATMOI M C R A NTRETIENS E SUR LES VIES ET SUR LES OUVRAGES DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. PREMIER ENTRETIEN. OMME LE ROY voulut il y a quelque temps que les plus ſçavans Architectes de son Royaume examinassent un modelle qu'on a fait de tout le Louvre, afin d'avoir leur avis sur ce qui reste à bastir pour le devant de ce superbe édifice : Pymandre qui de tous mes amis est celuy qui a le plus de curio$ité pour ces beaux ouvrages, A I. Tome. I. ENTRETIEN SUR LES VIES m'engagea d'aller voir avec luy le dessein de ce magnifique Palais. Nous trouvaſmes dans la chambre où eſtoit ce modelle plu$ieurs per$onnes dont nous pri$mes grand plai$ir d'entendre les diférens jugemens qu'ils en faiſoient. Cét ami qui a le sens bon, & le goust assez délicat en toutes choſes, obſervoit exactement ceux qui sembloient avoir plus de connoissance de l'Architecture. Et de vray, l'amour qu'il a pour cét Art fait qu'il en remarque fort bien toutes les beautéz, & qu'il parle avec beaucoup de jugement de la distribution d'un bastiment & des ornemens qui servent à l'embellir. Cependant n'eſtant ni l'un ni l'autre de profession à donner nos avis, nous considerasmes sans rien dire le modelle de cet édifice admirable, qui $era un jour l'une des merveilles du monde. Aprés quoy nous descendismes dans la grande ſalle du Louvre, où nous demeuraſmes quelque temps à nous entretenir de ce que nous avions entendu dire à des gens qui pretendoient eſtre fort ſçavans dans l'art de baſtir. Pymandre ne pouvoit a$$ez admirer les divers $entimens des hommes, & comme quoy ils $ont si souvent de diférens avis en toutes choses. En combien de ſigures, me diſoit-il, ce modelle nous auroit-il paru naguéres, $i ceux qui l'examinoient avec tant de soin avoient pû luy donner la forme que chacun luy souhaitoit? Au lieu d'un des- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. sein, nous en eussions veû une douzaine ; & si ces douze-là avoient e$té expo$ez au jugement de quelques autres personnes, je ne doute pas qu'ils n'eu$$ent e$té multipliez encore de la me$me $orte, parce que chacun trouve toûjours à redire aux choſes qu'il voit, ou plûtoſt deſirant d'avoir part à leur production, ta$che au moins de mettre ses pensées au jour quand il n'y peut travailler en effet. C'eſt pourtant, luy dis-je, au milieu de toutes ces diférentes penſées que ſe trouve engagé celuy qui a l'intendance de tous ces ba$timens. Ne vous ſemble-t-il pas qu'un Prince, ou celuy qui commande ſous ſes ordres, doit avoir des lumieres d'autant plus grandes qu'il e$t comme le $eul juge de tant de deſſeins qu'on luy preſente, qui ayant tous des beautez diférentes, sont capables de tenir l'esprit en suspens dans l'incertitude du choix qu'il en doit faire? C'est, dit Pymandre, ce qui me faisoit tantost pen$er quelle doit e$tre la $cience d'un Architecte qui entreprend un ſi grand ouvrage ; quelle e$t la force d'e$prit de celuy qui doit donner le mouvement à une si haute entreprise ; & quelle est la grandeur d'ame du Roy, qui aprés avoir établi la paix dans son Royaume, travaille encore avec tant de soin à en augmenter la gloire. Pour moy, je vous avoûë que dans le plaisir que j'ay de voir former tant de nobles desseins, je ressens une secrette douleur quand je A ij I. ENTRETIEN SUR LES VIES penſe que des travaux de ſi grande étenduë m'oſ tent en quelque ſorte l'eſperance de les voir dans leur perfection ; & j'envie à la posterité la joye qu'elle aura de contempler ces grandes choses achevées, que nous ne voyons presentement qu'en idée. Pourquoy, luy repartis-je, voulez-vous que nous ne les voyions pas achevées? Il n'y a que six ans qu'on commence à travailler de nouveau à l'achevement du Louvre ; & cependant considerez combien l'ouvrage est avancé. Et quand il arriverait que ni vous ni moy ne verrions pas de nos yeux l'accompli$$ement de ces beaux édifices, lai$$ons nous de le voir déja des yeux de l'ame dans la connoissance que nous avons que la France est gouvernée par un Roy qui s'applique ſi fort à la rendre floriſſante? Je demeure d'accord, dît Pymandre, qu'on ne doit pas ſimplement regarder quelle eſt la grandeur d'un Estat au moment qu'on le con$idere : mais d'ailleurs vous sçavez aussi qu'il n'arrive pas toûjours que l'on mette entierement à éxécution tous les desseins qu'on se propose de faire, parce qu'on les forme ſouvent trop grands & trop difficiles. Cela pourroit arriver, luy repartis-je, à un Prince qui n'auroit pas cette jeuneſſe, cette grandeur de courage, & cette fermeté inébranlable de nostre Auguste Monarque : mais toutes ces belles qualitez qu'il possede souverainement, nous Er SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. doivent per$uader qu'on verra dans peu d'années tous ces beaux travaux entierement accomplis. Toutefois, repliqua Pymandre, à considerer les choſes ſelon le cours ordinaire, nous voyons que les hommes font $ouvent des projets que le temps ou les affaires ne permettent pas d'éxécuter. On peut répondre à cela, luy dis-je, qu'il est toûjours digne d'un Roy & de tous les grands hommes, de concevoir des de$$eins extraordinaires. Leur gloire ne conſiſte pas ſeulement dans la fin qu'ils ont envisagée d'abord, mais elle éclate dans la volonté qu'ils ont de s immortaliſer par les difficultez de ce qu'ils entreprennent, & par ces hautes penſées qui les font paroiſtre d'un eſprit élevé audessus des autres hommes. On ſçait bien qu'un Roy ne baſtit pas luymeſme ſon palais ; & comme on ne luy pourroit imputer les defauts qui $e trouveroient dans l'ordre de l'Architecture, de me$me il n'e$t pas re$ponſable de l'ouvrage quand il ne s'avance pas autant qu'il le souhaite. Que si cét ouvrage est promptement achevé, & que l'éxécution en soit belle : on estimera ce Prince-là bienheureux d'avoir vécu dans un temps où il aura trouvé des ouvriers capables de mettre au jour ses grands desseins ; & les ouvriers auront part à l'honneur de ces beaux travaux & à la bonne fortune d'un regne ſi glorieux. Mais quand leur ſcience & leur art ne pourroit atteindre à la grandeur de leurs concessions, ni A iij 6 I. ENTRETIEN SUR LES VIES répondre entierement à ce qu'on attendoit d'eux, croyez-vous que la gloire d'un Roy en diminua$t pour cela? Non certes, car en quelque estat que soient ces grands ouvrages, ils ne laissent pas de faire connoi$tre ſon nom à la poſterité. Les Pyramides d'Egypte n'ont rien de considérable que leur grandeur prodigieuſe : cependant la memoire des Rois qui les ont fait bastir, ne s'est pas renduë moins celebre par ces sortes de monumens, que celle des Grecs & des Romains par la structure magnifique de leurs temples & de leurs palais. Les restes de l'ancienne Perſepolis que l'on voit encore aujourd'huy, impriment dans l'ame de ceux qui les regardent une haute idée de la pui$$ance des Rois de Per$e, bien que dans ces ruines on n'y voye aucun vestige de cette beauté qui a paru dans celles d'Athenes & de Rome. De ſorte que ſi ces grands ouvrages des Perſes & des Egyptiens, quoy que brutes & mal polis sont des marques éternelles de la grandeur de leurs Monarques : ne m'avouerez-vous pas que quand un Roy, considérable par sa puissance & par la force de ſon eſprit, prend luy-meſme le soin des affaires de son Royaume, tout ce qu'il fait faire eſt alors beaucoup plus parfait, parce qu'on y remarque un caractere de la dignité de sa personne & de la grandeur de son ame? Comme il e$t le premier mobile qui donne le mouvement à toutes choses, il ne choisit que des perA ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. sonnes capables & intelligentes pour éxécuter ses volontez : de maniere qu'il voit avec plaisir des hommes vigilans, des Ministres incomparables qui ramaſſent, pour ainſi dire, toutes ſes lumieres pour s'en eclairer eux-mesmes ; qui $çavent agir fidellement ſous ſes ordres, & qui travaillent avec un amour & un zele plein d'ardeur à lai$$er de toutes parts des marques de sa Majesté & de sa puissance. Il regarde avec joye ces beaux genies des Sciences & des Arts, qui $econdant $es nobles desirs, s'employent à faire paroistre la grandeur de l'Estat, & à immortaliser celuy qui le gouverne. . Ainsi pendant que les Rois d'Egypte, les Grecs & les Romains ont esté comme les maistres des autres nations, on voyoit parmi eux les plus sçavans hommes de la terre contribuer à la gloire de leur gouvernement. Combien de temps avons nous eſté ſans connoistre en France l'excellence de la Peinture, ni la veritable façon de bien bastir? Il n'y a pas deux cens ans que nous commençons d'en discerner les beautez, & de bien juger de la raison qui a porté les anciens Maistres a en former un Art si excellent. Ce n'est pas que nos premiers Rois n'ayent fait une infinité d'édifices, qui marquent encore a$$ez aujourd'huy leur puissance & la grandeur de cét Estat : mais cependant comme ils manquoient d'hommes qui puſſent éxécuter dignement leurs . I. ENTRETIEN SUR LES VIES intentions, vous voyez bien que dans ces grands ouvrages qui paroissent principalement par nos égliſes, il n'y a que le zele des Princes, la dévotion des peuples, & la grandeur des bastimens qui $oient dignes d'admiration. S'il y eu$t eû alors des ouvriers plus $çavans dans l'Architecture, ces ouvrages marqueroient avec autant de lustre & d'éclat la grandeur de nos Rois, que ces re$tes de la Grece & de l'Italie font connoistre quelle a esté celle de leur Empire & de leurs Républiques. Car ce n'a esté qu'un peu avant François I. que les Architectes & les Peintres de France ont comme ouvert les yeux pour reconnoistre combien leur science estoit inférieure à celle des anciens Grecs & Romains. Mais aussi vous m'avouerez que depuis cent ans l'on a commencé de faire icy des travaux qui donnent sujet d'esperer qu'un jour nous ne cederons en rien à toutes ces anciennes Monarchies, aussi-bien en ce qui regarde les Arts, comme en toute autre choſe. On peut meſme dire que dés à preſent nous voyons paroiſtre ce jour fortuné, puis que dans le de$$ein que le Roy a de faire connoi$tre à la poſterité la grandeur de ſon regne, il embellit ses mai$ons, & remplit $on royaume de toutes $ortes de grands hommes, par les bienfaits dont il comble les habiles gens. Car dites-moy, je vous prie, peut-on mieux traiter les Sciences que de vouloir connoistre comme il fait toutes les personnes de lettres & de merite 9 ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. merite, non $eulement qui $ont dans toutes $es provinces, mais encore dans les païs étrangers, afin de leur faire part de ses faveurs ? Peut-on prendre plus de $oin des beaux Arts, que d'établir comme il a fait une Academie de Peinture & de Sculpture? Il la loge auprés de son Auguste personne ; il la comble d'honneurs & de privileges pour relever l'estime qu'on en doit avoir ; & pour la rendre plus célebre à l'avenir, il y entretient des Professeurs qui enseignent la jeunesse, il y propose des prix de temps en temps pour donner de l'émulation aux etudians, il en choisit mesme tous les ans quelques-uns qu'il envoye en Italie afin de $e perfectionner davantage dans cét Art. Ces riches Manufactures de tapi$$eries où l'on travaille tous les jours, ne sont-elles pas des marques évidentes & avantageuses des soins que ce grand Monarque $e donne luy-me$me pour la gloire de l'E$tat & pour le bien de $es peuples? C'e$t une cho$e digne d'admiration de voir de quelle maniere il $çait bien juger de toutes les belles choses. Cependant il ne s'assûre pas toûjours sur ses propres connoissances ; mais il fait examiner par les plus $çavans hommes les de$$eins de tous les ouvrages qu'il fait faire, afin qu'il ne manque rien à leur perfection. Et vous voyez quelle circonſpection l'on apporte dans ce qui reſte à finir au Louvre, & à ne rien faire, je ne dis pas qui ne $oit au$$i excellent que ce qui e$t déja fait, I. Tome. Bastimens du Louvre & de Tuilleries. Le sieur de Clagny. I. ENTRETIEN SUR LES VIES mais qui ne ſurpaſſe de beaucoup tout ce que nous en voyons. Peut-on, me dît Pymandre, ajouſter quelque cho$e à son premier de$$ein, & ne $uffit-il pas de l'achever au$$i-bien qu'il e$t commencé? Car $i l'on augmente ou qu'on diminuë les ordres & la disposition de ce grand édifice, ne paroistra-t-il pas composé de plusieurs parties diferentes, comme nous en voyons déja dans la grande Gallerie & dans le coſté des Tuilleries? Ceux-là se trompent fort, repartis-je, qui croyent que les Tuilleries & le Louvre ont esté bastis pour un me$me de$$ein. Je ne $çay pas $i vous sçavez bien vous-mesme que ce sont deux diférens Palais. Quand le Roy Henri II. fit commencer le Louvre, on ne pensoit alors ni à la grande Gallerie, ni aux Tuilleries. Ce fut la Reine Catherine de Medicis qui fit ba$tir les Tuilleries pour en faire sa demeure; & Henri le Grand les joignit depuis au Louvre par le moyen de cette Gallerie. Vous pouvez bien croire que si alors on eu$t formé un de$$ein du Louvre au$$i grand qu'il e$t à present, l'on auroit pris d'autres mesures pour la distribution d'un bastiment tel que celuy-là. Les Architectes qui travailloient en ce temps-là e$toient $ans doute a$$ez intelligens pour connoi$tre ce qui appartient à la composition & à l'ordonnance d'un ſi grand ouvrage : mais comme chacun d'eux avoit un de$$ein particulier, celuy ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. II qui conduiſoit le Louvre fit le ſien ſelon la grandeur que l'on en avoit déterminée alors ; & celuy qui a ba$ti les Tuilleries chercha à $atisfaire Philbert de l'Orme. la Reine Catherine, qui vouloit avoir un palais particulier, & $éparé de celuy du Roy. Cependant ces excellens hommes ont admirablement réüssi dans ce qu'ils ont fait ; & s'il s'est trouvé en$uite que pour joindre ces deux mai$ons on n'a pas gardé une égale simetrie dans cette grande Gallerie, c'est parce qu'elle a esté faite à pluſieurs fois. D'abord elle n'alloit que depuis le Louvre juſques aux murailles de la ville qui eſtoient derriere Saint Thomas. C'est pourquoy la partie qui est la plus proche des Tuilleries, & qui a e$té faite la derniere, e$t d'un ordre plus grand & plus magnifique. Car ceux qui furent employez à ce travail, voyant qu'on vouloit joindre tous ces bastimens, crurent qu'ils en devoient faire les parties plus pui$$antes pour e$tre mieux proportionnées au tout, puisque c'est en effet ce qui donne davantage de noblesse & de majesté aux grands palais. A preſent qu'il eſt queſtion de finir le Louvre & d'en faire le devant, vous voyez bien que c'est un ouvrage où les plus $çavans hommes d'aujourd'huy peuvent dignement travailler. Car comme il faut en quelque façon s'aſſujétir au premier ba$timent, pour ne rien faire qui $orte des mesures qu'on y a gardées, & que d'ailleurs on peut aussi former quelque chose qui en soit diB ij 12 I. ENTRETIEN SUR LES VIES férent ; c'e$t dans cette rencontre qu'un excellent Architecte pourra faire paroiſtre ſa ſcience & ſon jugement. Celuy qui e$t obligé non-ſeulement de produire un ouvrage nouveau, mais encore de suivre ce qu'un autre a déja fait, aquiert ſans doute une réputation d'autant plus grande qu'il réüssit mieux dans cét a$$emblage de diférentes parties. Vous souvient-il combien nous admirions der& ancien Hos. nierement le devant d'un bastiment qui est procel de Carnache de la Place Royale, parce que l'Architecte valet. Le sieur non-seulement a conservé ce qu'il y avoit de Mansart. beau dans l'ancien portail, mais il a joint avec tant d'art & d'industrie ses pensées à celles du Jean Goujon. Maistre qui avoit travaillé devant luy, qu'il ſemble que l'ancienne ſculpture ſoit comme un précieux joyau qu'il ait richement enchassé dans ce qu'il a fait de neuf ? De-sorte qu'en voyant cét ouvrage on ne sçait lequel estimer le plus, ou l'art dont il s'est servi pour conserver, comme il a fait, ce qu'il y avoit de beau dans le vieux portail, ou la ſcience avec laquelle il a rebaſti le devant de cet Hostel. Ainsi jugez quel avantage c'e$t à un grand homme de trouver une occa$ion aussi favorable qu'est celle de travailler au Louvre, puis qu'il aura lieu d'en ſurpaſſer le premier de$$ein par la grandeur & la beauté de $es pensées, & de donner un nouveau lustre à ce qui est déja fait. Qualitez d'un Pour moy, quand je pense quel doit estre un Architecte. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 13 Architecte, je ne m'étonne plus des difficultez que l'on a d'en rencontrer beaucoup d'assez excellens pour des entrepri$es au$$i importantes. C'e$t ce qui me donne de l'e$time & de la veneration pour ceux qui portent dignement ce nom. Car dites-moy, je vous prie, combien peu en voyons-nous qui entrent dans ces hautes meditations & dans ces profonds raisonnemens, par lesquels les Anciens ont si heureusement trouvé l'art de bien bastir ? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup de ceux qui s'en meſlent aujourd'huy qui sçachent pourquoy l'on a inventé tous ces ordres diférens, ces divisions si justes, & ces ornemens qui embelliſſent l'architecture? Ceux qui ont trouvé la beauté des bastimens n'en ont pas cherché la raison en mesurant seulement les ouvrages de leurs prédéceſſeurs, comme font aujourd'huy la plu$part de ceux qui les veulent imiter. Ils ont premierement recherché cette raison dans toutes les choſes que la nature leur fourniſsoit de plus régulier : mais ensuite ils ont élevé leur esprit plus haut pour découvrir la cause de ce qu'il y a de plus parfait. Ils ont veû que les choses ne sont excellentes que quand elles sont utiles : qu'elles ne peuvent eſtre utiles que par le rapport qu'elles ont entre elles. C'e$t ce qui leur a fait connoi$tre qu'il y en a qui ne $ont capables de servir utilement, qu'autant qu'elles sont plus ou moins ſolides. Ainſi ils ont fait diférens ordres de bastimens selon leurs diférens besoins : B iij . I. ENTRETIEN SUR LES VIES ils ont donné plus de force aux uns & moins aux autres. Mais ils ont connu en mesme-temps que ce qui $ert à la $olidité $ert au$$i à la beauté : que quand les parties qui doivent porter davantage sont plus fortes que celles qui portent le moins, alors les unes & les autres contribuent par cette bienſeance ſi utile à former la beauté. Or il e$t certain que tout ce que les Anciens ont arresté pour la distribution des parties d'une maison, tant de celles qui sont necessaires pour la commodité des appartemens, que de celles qui regardent la décoration, ils en ont trouvé les regles dans ce rapport que les cho$es doivent avoir les unes avec les autres. Ils ont connu que la beauté ne paroi$t que par la convenance des parties ; & aprés avoir bien compris de quelle sorte on peut proportionner toutes ces diférentes parties pour rendre visible cette beauté, ils en ont établi des maximes générales pour servir à ceux qui veulent $e conduire $elon leurs principes. Mais comme ce n'est pas assez à un Peintre qui veut pa$$er pour habile homme, de $çavoir toutes les proportions d'un corps, mais qu'il doit avoir une notion générale de toutes les choses qui regardent son art : de mesme il ne suffit pas à un Architecte de ne pas ignorer toutes les diférentes façons de bastir, les ordres des Anciens & les mesures qu'ils ont gardées. Il en doit sçavoir toutes les raisons, puisque ces diférentes manieres, ces ordres & ces mesures n'estant tirées ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 15 que de la rai$on, elles doivent changer autant de fois que la raison le veut. Il faut outre cela que celuy qui entreprend de grands ouvrages $oit doûé d'une infinité de belles connoissances, s'il prétend meriter par-là l'estime & l'admiration de tout le monde. C'est pourquoy Pythius qui baſtit à Pryenne ce temple fameux de Minerve, vouloit qu'un Architecte eu$t de tous les arts une $cience au$$i parfaite que ceux mesmes qui ne font profession que d'un seul art. Il e$t certain, dît Pymandre, que dans ces $ortes de travaux, comme dans tous les autres, on y connoist toûjours le genie de l'Auteur; & l'on voit bien mesme s'il a excellé en quelque partie, ou s'il y en a d'autres qu'il ait entierement ignorées. Un Architecte, luy repartis-je, qui veut rendre un ba$timent parfait, doit, ce me semble, avoir deux principales fins dans tout son ouvrage. La première eſt d'achever cét ouvrage ſelon l'intention de celuy qui fait ba$tir ; & l'autre, de l'accomplir dans cette beauté & cette perfection que luy en$eignent la rai$on & les regles de $on art. Or il e$t vray qu'il ne peut parvenir à cette perfection & à cette beauté, s'il ne garde un ordre & une di$po$ition dans ce qui concerne la quantité & la qualité des parties qui doivent compoſer tout ſon ouvrage. Et parce qu'on n'en doit jamais entreprendre 16 I. ENTRETIEN SUR LES VIES aucun, qu'on ne veuïlle le finir dans son tout. aussi-bien que dans chacune de ses parties : il est important, outre l'ordre qu'il faut tenir dans la distribution des parties, qu'il y ait encore entre elles une correspondance de mesures qui ait un tel rapport avec le tout, qu'en propoſant la meſure d'une ſeule partie, on ſçache la grandeur du tout ; & qu'en connoissant la grandeur du tout. on pui$$e juger au$$i de la grandeur de chacune de ses parties. Cette correspondance de mesures eſt ce qu'on appelle Simetrie. Et comme les ba$timens doivent e$tre non-$eulement utiles, mais conserver une noblesse qui les rende recommandables ; il faut prendre garde d'un costé à trouver dans la distribution des appartemens toutes ſes commoditez, & de l'autre à faire paroi$tre dans l'Architecture & dans les ornemens qui l'enrichissent, une beauté & une bienséance proportionnée à leur grandeur & à leur usage. C'est pourquoy ce n'est pas assez d'avoir une meſure commune qui ſerve de regle pour la grandeur des parties : il faut encore trouver un ordre pour bien arranger les cho$es qui $ont composées de plusieurs parties, pour les comparer les unes aux autres, & pour les mettre chacune dans leur place. Ce qui $e fait par la con$ideration qu'on apporte à les bien disposer, non pas comme grandeurs & quantitez du plan de l'ouvrage, mais comme membres de l'élevation de l'édifice. Et ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 17 Et c'eſt cette belle diſpoſition que les Grecs nomment Eurithmie. Or comme les choses que l'on considere de prés, & qui $ont élevées, paroi$$ent à nos yeux tout d'une autre maniere que celles qui $ont éloignées de nous, & que l'on voit ou ba$$es ou moins exhau$$ées ; & que les objets qui $ont dans un lieu renfermé font encore un autre effet à la veûë que ceux qui sont à découvert : c'est dans ces diférens a$pects & dans ces diver$es $ituations qu'un sçavant Architecte doit employer ses lumieres & ses connoissances pour bien conduire ce qu'il veut expoſer en public. Pour cela, aprés avoir disposé ses grandeurs & ses diminutions selon les lieux & les bastimens qu'il entreprend de faire, il cherche d'abord à concevoir une noble idée de son dessein ; & lors qu'il la po$$ede, il établit une me$ure qui luy $ert de loy & de raison, par laquelle il ordonne avec seûrete des changemens de toutes les choses qui entrent dans la composition de ce qu'il veut bastir. Quand il a une fois déterminé ses mesures, & choiſi les ordres qu'il veut ſuivre, il travaille à la proportion des parties & aux ornemens qu'elles sont capables de recevoir ; & ainsi par la force de son imagination, par la conduite de son jugement, & par les regles de son art, il donne à tout son ouvrage cette union & cét accord qui le rendent agreable. C Tome I. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 18 Mais cela ne $e fait pas en un moment, & par une $aillie ou une promptitude d'e$prit, comme beaucoup d'autres production dont une partie de la beauté & de la grace dépend ſeulement de la vivacité de l'imagination qui les enfante, & de la diligence avec laquelle ils sont éxécutez. Car comme les idées des cho$es $ont pures & $imples, il est necessaire lors qu'un Architecte prétend de les unir à la matiere, qu'il épure aussi cette matiere pour la rendre capable de cette union : ce qu'il ne peut faire qu'avec beaucoup de raisonnemens, & en réformant plusieurs fois son dessein. Il doit me$me examiner toutes les parties interieures, & faire comme l'anatomie de tout le corps de son ouvrage, avant que de travailler à sa décoration exterieure : imitant en cela les plus excellens Peintres, qui, pour mieux ve$tir leurs figures, les de$$eignent toutes nuës auparavant, & marquent juſqu'aux nerfs, aux muſcles, & aux moindres apparences, afin d'estre a$$eûrez que $ous les ve$temens qu'ils font en$uite il y a un corps caché. Le corps de l'homme, à mon avis, luy peut en core servir d'un parfait modelle, pour observer comme quoy toutes les parties interieures en $ont disposées avec un si bel ordre & une si sage dispenſation, qu'elles ont toutes un rapport & une communication les unes avec les autres selon la necessité de leurs fonctions ; car il n'y a point de partie noble, ni mesme d'os, de veines, ni de fipres qui ne ſoient placez avec raiſon. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 19 Et comme les organes du corps ont rapport à l'ame qui les fait mouvoir, il faut au$$i que toutes les parties d'une maison ayent relation avec le mai$tre qui la doit habiter. Car $i l'on ne recherche les cho$es que pour l'u$age des $ens, ce $ont eux qu'il faut ta$cher de $atisfaire lors qu'on entreprend de bastir. Ainsi les lieux qui sont de$tinez pour y manger, doivent e$tre di$po$ez d'une maniere propre pour cela ; ceux qui $ont réservez pour la musique, ne sont pas bien bastis s'ils ne le sont de telle sorte que les voix y soient entenduës facilement. La ſtructure des egliſes & des lieux d'oraison, doit par elle-mesme élever nos yeux & nos cœurs au Ciel. Mais parce que de tous les sens il n'y en a point qui prenne tant d'interest dans les ouvrages de l'Art que la veûë il faut faire en sorte qu'elle soit satisfaite dans tout ce qu'elle peut découvrir. Ce n'e$t donc pas encore a$$ez de déterminer les mesures des colonnes & de tous les autres membres de l'Architecture selon la grandeur de l'édifice : il faut qu'il y ait une proportion de ces mesmes mesures avec l'œil de celuy qui les voit, c'e$t à dire, que de l'endroit où ce me$me œil $era placé, il puisse découvrir toutes les beautez & les graces qui doivent paroi$tre dans un ba$timent. C'e$t ce qui fait que l'on trouve tant de differentes mesures dans les ordres antiques, parce qu'encore que chaque ordre semble avoir une mesure arre$tée & qui luy $oit propre, toutefois ces me$uC ij 20 . I. ENTRETIEN SUR LES VIES res changent selon la situation des lieux, & selon que les choses sont differemment disposées, comme je vous ay déja dit. C'estoit dans ces rencontres que les Anciens employoient toutes les connoi$$ances & les lumieres qu'ils avoient receûës de la Geometrie & de l'Optique, afin de plaire à la veûë, & empescher que l'œil ne rencontraſt quelque choſe qui pu$t l'offenſer. Et c'eſt par cette ſcience & par cette conduite qu'un Architecte ſe rend célebre, & s'éleve au deſſus des autres. Encore que les proportions engendrent la beauté, on ne peut pas dire neanmoins que les hommes ayent sceû la proportion des choses avant que d'en avoir connu la beauté : au contraire, ç'a esté sur la beauté des corps qu'on a observé les proportions. Car de mesme que dans la Musique on a trouvé la consonance des voix & des tons par la remarque qu'on a faite de ceux qui e$toient agreables à l'oreille ; aussi dans l'Architecture, en considerant la disposition des parties, on a connu d'où procedoit cette beauté qui plaist si fort à la veûë. C'e$t de ces ob$ervations que les plus intelligens ont fait un art & des regles pour servir à ceux qui d'eux-mesmes ne peuvent pas pénétrer dans ces premieres raisons de beauté, qui ne se laissent voir qu'aux esprits les plus subtils. Car il est certain que la beauté n'est pas apperceûë de tout le monde ; qu'on ne la découvre qu'avec ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 21 bien du temps, & qu'on ne la repre$ente pas $ans beaucoup de difficultez. Mais si nous ne pouvons jamais bien exprimer les idées des choses comme nous les concevons, parce que la plus grande partie des eſpeces s'en perd avant que nous puissions les representer : il ne faut pas douter que celuy qui invente & qui produit ses pensées, ne doive luy-mesme les éxécuter, puis qu'il e$t bien difficile que ceux qui voudroient travailler aprés luy pu$$ent connoi$tre $es intentions, & $uivre les mouvemens de son e$prit. Car s'il a beaucoup de peine luy-me$me à mettre au jour ses concepts, & si ce qu'il fait approche $i peu de l'excellence de ce qu'il a imaginé : comment ceux qui prétendroient de l'imiter ne diminueroient-ils point encore de la grandeur & de la beauté de son dessein? Vous sçavez bien qu'encore qu'on euſt le plan & les élevations de ce Temple si $omptueux que la Reine mere du L'Eglise du Val de Grace. Roy fait ba$tir, & qui $era à jamais une marque de sa pieté & de sa magnificence ; & que l'Inventeur de ce grand ouvrage l'eu$t fait commencer luy-mesme, & l'eust élevé de neuf à douze pieds de haut au de$$us du rais de chau$$ée de l'Egli$e : toutefois comme l'esprit qui l'avoit produit n'apas e$té le me$me qui l'a achevé, on voit bien la diférence qu'il y a entre ce bastiment & une Chapelle que le me$me Architecte fit faire $ur le za chapelle mesme dessein il y a prés de vingt ans. Car bien de Fresne. que le diametre de la coupe de la Chappelle de C iij Eglise des Jesuites. 22 I. ENTRETIEN SUR LES VIES Fre$ne n'ait gueres que la troi$iéme partie du diamettre de la coupe du ba$timent du Val de Grace : neanmoins toutes les personnes intelligentes regardent ce petit modelle comme un chef d'œuvre où il n'y a rien qui s'éloigne de l'idée de l'Architecte. On voit bien encore la diférence qu'il y a entre l'Eglise des Jesuites du Fauxbourg Saint Germain & leur grande Eglise de Saint Louïs de la ruë Saint Antoine, dont on o$ta la conduite à celuy qui d'abord en avoit fait le de$$ein, & qui l'avoit commencée : mais parce qu'il n'eſtoit qu'un simple Frere, on la donna à un Pere, qui pour avoir leû quelques livres d'Architecture, présumoit beaucoup de son sçavoir, lequel entreprit ce ba$timent, changea tout le de$$ein du Frere ! & mit l'ouvrage en l'estat où vous le voyez aujourd'huy. Ce Frere neanmoins fit ensuite l'Eglise du Fauxbourg Saint Germain, & je lai$$e aux ſçavans à juger laquelle des deux leur plai$t davantage ; & s'il n'e$t pas vray qu'un me$me de$$ein peut estre exécuté diféremment selon les personnes qui y travaillent. Vous voyez donc bien que ceux qui ne font que copier les ouvrages des autres, & qui n'entrent point dans les secrets de la science & de l'art, ne $ont point a$$eûrez de bien reü$$ir dans ce qu'ils entreprennent, & ne font pa$$ablement bien qu'autant qu'ils sont exacts à imiter avec ju$te$$e ce qu'ils prennent pour modelle. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 23 Quant à ceux qui n'ont nulle lumiere d'esprit qui s'éloignent des regles des Anciens, & qui croyent qu'il suffit de suivre les mesures des ordres qu'ils ont pratiquez, & quelque re$$emblance dans les ornemens, vous ne devez pas douter qu'ils ne $oient $ujets à faire de fort mauvais ouvrages. Car s'ils gardent quelque proportion en certaines parties, on voit bientost aprés qu'il n'y a ni $imetrie ni di$po$ition dans les cho$es principales. Nous voyons des baſtimens qui ne ſont qu'un amas confus de corps avancez & d'arriere-corps : cependant leurs Auteurs les croyent merveilleux quand ils les ont repreſentez avec autant de teſtes qu'une Hydre, & autant de bras que Briarée. Ils pen$ent avoir mis une agreable varieté dans leur compoſition, lors que toutes les parties en sont irregulieres & dissemblables ; qu il y a plus d'ordres differens que les Grecs & les Romains n'en ont jamais pratiqué ; que les ornemens couvrent toute l'étoffe ; que la couverture contient qua$i la moitié de l'édifice ; & qu'il y paroi$t une infinité d'angle & d'inégalitez. C'e$t $ur cela qu'un de mes amis tres-$çavant dans les Mathematiques, regardant il y a quelque temps un ba$timent fait de la $orte, me di$oit assez plaisamment, qu'il eust volontiers souhaité un lieu dans l'air d'où il eu$t pû voir toutes ces nouvelles manieres de couvertures où il appercevoit plus de diférentes ſections de lignes qu'il n'y I. ENTRETIEN SUR LES VIES 24 en a dans Euclide, & où il ſemble que ces Architectes ayent entrepris de faire voir une infinité de figures dont l'on ne s'eſt jamais aviſé. Auſſi faut-il demeurer d'accord, que ſi la pluſpart de ceux qui travaillent aujourd'huy & qui veulent passer pour Architectes, recherchent sur la figure du corps humain leurs me$ures & leurs proportions ain$i que Vitruve le leur en$eigne ; ce n e$t pas a$$eûrément des belles statuës antiques dont ils $e $ervent pour modelle. On croira plûto$t qu'ils prennent pour exemple ces figures de Calot, où en representant une infinité de postu res, il a fait, pour $e divertir, des hommes qui ont le dos & les épaules plus hautes que la teste, les bras rompus ou tournez de diver$es manieres, les jambes de longueurs differentes, & les coiffures plus amples que le re$te des habits, puis que dans leurs ba$timens comme dans les grote$ques de ce graveur, on voit que tous les membres en $ont estropiez, & qu'ils sont plûtost une image de la di$proportion & de l'irregularité, qu'une imitation de la belle $imetrie & de la ju$te convenance qu'on doit chercher sur le corps d'un homme bien proportionné, & qu'on doit $uivre encore à cette heure dans tous les édifices, comme les Anciens faiſoient autrefois. Je sçay bien que ce n'est pas d'aujourd'huy qu'il y a des eſprits tenébreux qui ne peuvent juger de la beauté des choses, & des hommes remplis d'eux-mesmes, qui n'ont pas assez de modestie pour ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 25 pour vouloir déferer aux avis des per$onnes doctes. Vitruve $e plaignoit de $on temps de ce qu'il y avoit des gens qui fai$oient des cho$es tout àfait barbares & ridicules, croyant paroi$tre plus habiles que les Mai$tres, en s'éloignant de leur maniere, & en mépri$ant leurs préceptes. Mais il seroit à souhaiter que de telles personnes comprissent bien que ces grands hommes n'ayant point eû d'autre regle que la rai$on me$me, on ne peut mieux faire que de les imiter, lors qu'on n'a pas a$$ez de lumiere pour $e conduire $oy me$me. Ou plûto$t je de$irerois qu'ils $ceu$$ent que la premiere étude des Ouvriers doit estre d'apprendre à connoi$tre cette regle infaillible qui e$t la maistresse des sciences & des arts, & la regle avec laquelle toutes les autres $e me$urent. Cependant quoy-que l'Architecture ne conſiſte pas en vains caprices & en imaginations fanta$tiques, mais en ſolides raiſonnemens & veritables démonstrations ; on voit néanmoins que la pluspart du monde se laisse plûtost surprendre aux penſées bizarres d'un homme imaginatif, qu'à la raiſonnable conduite d'un homme ſçavant, puis que la $eule qualité de Pere & une réputation mal fondée fit que l'Eglise de Saint Louïs ne fut pas achevée par ce Frere qui en avoit donné le pre Frere Martel mier dessein, & qui par ses autres œuvres a fait Angevoir combien il e$toit plus habile & plus judicieux que le Pere qu'on luy préféra. Cela montre bien en effet, dît Pymandre, que Tome I. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 26 pour juger de la ſcience des hommes, il faut comparer leurs Ouvrages les uns aux autres ; & que quand on fait des entreprises de grande importance, on ne doit point avoir de consideration pour une per$onne plûto$t que pour une autre mais préferer à tous celuy qui a le plus de merite & de capacité. Aussi je ne doute pas qu'on n'apporte toute ſorte de ſoin dans ce qu'on entreprendra au Louvre, & que pour cela on ne fa$$e choix des hommes les plus excellens. Celuy, repris-je, qui pour faire l'emblême d'un Architecte a repre$ente la figure d'un homme qui n'a point de mains, mais qui a de bons yeux & de grandes oreilles, n'a pas à mon sens tout-à-fait bien exprimé sa pensée. Car un sçavant Architecte doit sans doute avoir des mains pour travailler & pour tracer ses desseins : mais cét emblême convient mieux à un Prince qui fait bastir, ou à un Surintendant & Ordonnateur des ba$timens, le$quels n'e$tant point en e$tat de travailler eux-mesmes, n'ont besoin que de bons yeux pour juger de ce que l'on fait, & d'oreilles pour recevoir les avis & les con$eils de toutes les per$onnes capables d'en donner de bons. Car il est certain que comme la gloire d'un Roy paroi$t dans les cho$es qui re$tent de luy à la posterité : de mesme l'honneur de celuy qui est préposé à la conduite des bastimens d'un grand Prince, con$i$te dans la belle éxécution des choses qu'il fait faire ; & il suffit d'une riche piece ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 27 pour $ervir d'éternel monument à la haute e$time qu'on doit avoir d'un sage Monarque, & à la grandeur d'un Eſtat. Mais c'e$t aux Rois & à leurs Mini$tres à faire eux-mesmes un choix judicieux de ce qui peut davantage éterni$er leur memoire. Plutarque loûë Alexandre de ce qu'il aimoit la Peinture & la Sculpture dont il vouloit connoi$tre les beautez, non pas pour travailler comme un Peintre & un Sculpteur, mais pour ſçavoir bien juger de toutes choses comme un grand Prince & un Ministre doivent faire. Car les hommes eſtant facilement ébloûïs par les inventions nouvelles & extraordinaires des Ouvriers, ils ont besoin de quelque étude pour conduire leur jugement, & discerner si les choses sont faites avec raison & avec ordre. Ce que l'on rapporte d'un fameux Architecte de Macédoine me paroi$t un exemple admirable & plein d'in$truction pour faire comprendre que ce beau feu qui échauffe l'esprit des $çavans hommes, leur donne au$$i quelquefois des pen$ées plus brillantes que judicieuſes ; & qu'en pluſieurs rencontres les Princes ont besoin de toutes les lumieres de leur e$prit & de toute la force de leur jugement pour connoistre tant de vaines idées & de des$eins capricieux que toutes $ortes de per$onnes leur propoſent, & dont le faux éclat ſurprend a$$ez $ouvent ceux-me$mes qui ont quelque intelligence dans les Arts. D 1 28 I. ENTRETIEN SUR LES VIES Dinocrate eſt cét Architecte dont je veux parler, lequel $e confiant dans $on grand $çavoir, & dans la force de son imagination, partit de Macedoine pour $e rendre à l'armée d'Alexandre. Et parce qu'il de$iroit particulierement d'e$tre connu de ce Conquerant, il prit de tous ses amis des lettres de recommandation pour les principaux Seigneurs de la Cour, afin d'y avoir par leur moyen une entrée plus favorable. En effet, ils le receurent agréablement. Mais aprés les avoir priez de le pre$enter au Roy, voyant qu'ils le fai$oient toûjours attendre, & le remettoient de jour en jour, il crut qu'ils $e moquoient de luy. De $orte que pensant en luy-mesme par quel moyen il pourroit approcher de ce Monarque, il n'en trouva point d'autre que de $e mettre dans un e$tat $i extraordinaire, que chacun eu$t la curio$ité de le voir. Dinocrate estoit d'une taille avantageuse & d'un regard agreable, & l'on voyoit dans son port & dans ſa maniere d'agir beaucoup de majeſté & de grace tout ensemble. Ces avantages de la nature luy donnerent la hardie$$e de quitter $es ve$temens, de $e froter tout le corps avec de l'huile & aprés s'estre couvert d'une peau de Lion, couronné de feuïlles de peuplier, & ayant pris une ma$suë dans sa main, il alla en cét estat se presenter au Roy qui alors e$toit dans son trône où il rendoit la justice. La nouveauté de cette action $urprit tout le peuple, qui le voyant vestu de la sorte, se tour- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 29 na auſſitoſt pour le conſiderer. Alexandre l'ayant aussi apperceû, commanda qu'on luy fist place, & qu'on le laissast approcher ; & quand il fut assez prés, il luy demanda qui il estoit. Je suis Dinocrate, répondit-il, Macedonien & Architecte, qui apporte icy des penſées dignes de ta grandeur. J'ay imaginé un dessein qui n'aura jamais rien d'égal : c'est de faire ta Statuë du mont Athos. Ce Coloſſe tiendra dans ſa main droite une ville toute entiere, & dans $a main gauche un va$e, qui aprés avoir receû les eaux des toutes les rivieres qui coulent de cette montagne, les ver$era dans la mer. Alexandre qui avoit esté surpris d'abord en voyant un homme ve$tu comme e$toit Dinocrate. prit plai$ir de l'entendre parler d'une entrepri$e $i extraordinaire. Mais en me$me temps il demanda s'il y avoit $ur cette montagne des plaines fertiles qui puſſent fournir les grains neceſſaires pour la nourriture de ceux qui habiteroient cette ville qu'il prétendoit de bastir ; & ayant appris que c'estoit un lieu desert & sterile, où l'on ne pourroit tirer d'autre $ecours que par la mer, J'admire, dît-il, l'invention d'un $i grand de$$ein, mais je con$idere que ceux qui voudroient habiter ce lieulà ne le pourroient faire ſans eſtre blaſmez de peu de jugement ; puis que comme un enfant qui vient de nai$tre a be$oin d'une nourrice pour l'élever, de me$me une ville $ans terre & $ans fruits ne peut se maintenir, & des peuples qui ne recevroient aucun $ecours pour vivre, n'y demeureroient pas D iij I. ENTRETIEN SUR LES VIES 30 long-temps. C'est pourquoy si j'estime la rareté d'une telle penſée, je trouve beaucoup à redire dans le choix d'un lieu $i mal propre pour un tel dessein. Voilà comme un Prince & $es Mini$tres doivent examiner les propo$itions qu'on leur fait, & considerer éxactement ce qui est de plus convenable à faire, & de plus glorieux à leur réputation, sans se laisser surprendre à de vaines promesses & à de fausses apparences. Aussi n'y a-t-il rien de plus digne de la grandeur du Roy & de l'honneur de la France, ni de plus capable de résister à l'effort des temps, que ces grands ba$timens que le Roy fait faire. Car si dans les choses naturelles c'est la forme qui maintient l'estre, & qui est le principe de la durée ; dans les ouvrages de l'art, c'e$t la matiere qui conſerve la forme. Mais vous pouvez juger par tout ce que je viens de vous dire, si c'est peu de chose que de sçavoir bien disposer & mettre à éxécution de si grands travaux ; & ſi l'on ne doit pas les conſiderer avec admiration, quand on y voit, je ne dis pas cette beauté que la rai$on & l'art fait produire aux Ouvriers, mais encore cette grace qu'on ne trouve que difficilement, que peu de gens $çavent donner à leurs Ouvrages, mais qu'on admire par tout où elle se rencontre. Car vous sçavez bien qu'il y a des graces qui ne con$istent pas $implement dans la belle proportion. Dans les Ouvrages de l'art au$$i-bien que dans les production ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 31 de la nature, on voit des beautez qui n'ont ni la grace, ni ce je ne ſçay quoy qui rend certaines personnes ou certains ouvrages plus agréables que d'autres qui ſont néanmoins plus parfaits. Quelle diférence, reprit Pymandre, mettezvous donc entre la grace & la beauté, & comment les $eparez-vous l'une de l'autre ? Car $i la beauté vient de la proportion des parties, la grace peut-elle $e trouver dans des $ujets qui ne $ont ni beaux ni proportionnez? Je puis vous dire en peu de mots, luy repartisje, la diférence qu'il y a entre ces deux charmantes qualitez. C'est que la beauté naist de la proportion & de la $imetrie qui $e rencontre entre les parties corporelles & materielles. Et la grace De la beauté & de la grace. s'engendre de l'uniformité des mouvemens interieurs cauſez par les affections & les ſentimens de l'ame. Ainſi quand il n'y a qu'une ſimetrie des parties corporelles les unes avec les autres, la beauté qui en résulte est une beauté sans grace. Mais lors qu'à cette belle proportion on voit encore un rapport & une harmonie de tous les mouvemens interieurs, qui non seulement s'unissent avec les autres parties du corps, mais qui les animent & les font agir avec un certain accord & une cadence tres-juste & tres-uniforme : alors il s'en engendre cette grace que l'on admire dans les per$onnes les plus accomplies, & $ans laquelle la plus belle proportion des membres n'e$t point dans $a- 32 I. ENTRETIEN SUR LES VIES derniere perfection. Et me$me lors qu'il arrive que cette uniformité de mouvemens vient à paroi$tre sur des visages moins beaux, & dont les traits ne sont pas achevez, on ne laisse pas de les admirer, parce qu'on y voit de la grace; & comme les beautez spirituelles sont plus excellentes que les corporelles, on préfere qua$i toûjours une per$onne dont la beauté du corps n'e$t que mediocre mais qui a de la grace, à une autre per$onne qui sera d'une beauté plus grande, mais qui n'aura pas de grace. Ainſi quoy-que Quintia dans Tibulle fust plus belle que Lesbia ; néanmoins celle-cy avoit un air & un je ne $çay quoy qui la rendoit beaucoup plus agréable que l'autre. Pour vous faire voir que la grace e$t un mouvement de l'ame, c'est qu'en voyant une belle femme on juge bien d'abord de sa beauté par le ju$te rapport qu'il y a entre toutes les parties de son corps ; mais on ne juge point de sa grace, si elle ne parle, si elle ne rit, ou si elle ne fait quelque mouvement. Il en eſt de meſme des Ouvrages de Sculpture & de Peinture, où la grace ne paroi$t point $i les Ouvriers ne $çavent donner à leurs figures un tour & un mouvement conforme à la beauté de leurs membres & à l'action qu'elles doivent faire. C'est pourquoy quand il y en a quelques-unes où ils ont heureusement exprimé ces mouvemens, on les admire, quoy-que d'ailleurs elles n'ayent pas cette proportion qui les rendroit accomplies. Que ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 33 Que s'il $ort quelques figures de la main des plus excellens Mai$tres, où l'on rencontre une ju$te convenance de toutes les parties du corps, & une belle uniformité de mouvemens qui concourent à une me$me fin : c'e$t alors qu'on admire comme quoy la beauté & la grace forment un ouvrage parfait. Ce je ne ſçay quoy qu'on a toûjours à la bou che, & qu'on ne peut bien exprimer, e$t comme le nœud secret qui assemble ces deux parties du corps & de l'esprit. C'est ce qui résulte de la belle simetrie des membres & de l'accord des mouvemens ; & comme cét assemblage se fait par un moyen extrémement subtil & caché, on ne peut le voir assez, ni le bien connoistre, pour le representer & pour l'exprimer comme l'on voudroit. Cependant on peut dire qu'il $e remarque $ur un vi$age de la me$me $orte que cette frai$cheur & ce feu que l'on voit au matin sur une rose qui commence à s'épanoûïr ; la forme, & la beauté de ses couleurs estant comme le siege de cette fraiſcheur & de cét éclat qui paroiſt d'une maniere toute spirituelle. Car ce je ne sçay quoy n'est autre cho$e qu'une $plendeur toute divine, qui nai$t de la beauté & de la grace. Cette obſervation de beauté & de grace m'a fait connoi$tre pourquoy dans ces vi$ages de cire qu'on moule $ur le naturel, je n'y trouvois pas toûjours cette forte ressemblance que tout le monde admire. I. Tome. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 34 Sur cela j'apperceûs que Pymandre me regardoit fixement. Vous me regardez, luy dis-je ? Il est vray, me repartit-il, parce qu'il me semble que vous avancez un paradoxe qui n'est gueres soustenable. Peut-on faire la ressemblance d'un vi$age plus parfaitement qu'en la tirant $ur le visage mesme Je ne prétends pas pourtant, luy repartis-je, établir une opinion fausse, quand je vous dis que j'ay remarque en effet qu'encore que ces Images de cire ayent les meſmes traits de la perſonne ſur laquelle on les a formez ; que le mélange des couleurs y $oit ob$ervé avec un $oin $i particulier, & une exactitude si grande que l'on y voit toutes les teintes de la chair, les veines, les fibres, & me$me ju$ques aux pores, & que l'on $e $oit donné la peine d'imiter dans les yeux ce brillant & cette humeur cristalline qui les rend si clairs : j'ay remarqué, dis-je, que cette reſſemblance ſurprend plûtoſt la veûë qu'elle ne perſuade l'eſprit, & qu'elle ne fait point une image veritable de la personne qu'on prétend repreſenter. La raiſon que j'en trouve, e$t que ceux de qui on moule le vi$age, demeurant dans une assiette tranquille pendant qu'on y travaille, la matiere qu'on employe & dont on couvre tous les traits, empesche leurs fonctions naturelles ; chasse & repousse, s'il le faut ainsi dire, de telle sorte les esprits & les mouvemens interieurs qui leur donnent la vie, qu'il s'en fait une ſuſpenſion qui eſt cauſe que ces meſmes ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 35 traits demeurant ſans aucun ſouſtien on n'en tire qu'une ma$$e qui veritablement con$erve la re$semblance & la forme où elle les trouve, mais qui n'est qu'une ressemblance morte & insensible. Ainsi elle est beaucoup moins parfaite que celle qu'un excellent Peintre, ou un Sculpteur $çavant, repreſente par le moyen de ſes couleurs, ou de ſon ciseau : parce que le Sculpteur & le Peintre cherchent, en travaillant, à donner de la vie à leur ouvrage, & à luy inspirer de la beauté & de la grace, en imitant le mieux qu'il leur est possible l'objet qu'ils ont devant eux ; au lieu que ce moule qui e$t le $eul arti$an de ces autres portraits, ne peut repre$enter que ce qu'il rencontre & ce qu'il trouve capable d'estre imprimé. Voilà pourquoy dans ces figures moulées sur le naturel, la grace & ce je ne sçay quoy n'ont garde de s'y appercevoir, puisque cette grace n'estant autre chose que la representation des mouvemens interieurs de l'ame points à la beauté des parties du corps, comme je vous ay dit, elle en e$t privée par l'éloignement des e$prits interieurs qui en ſont la ſource. Il y a donc bien de la diférence, je ne dis pas entre un excellent Peintre ou un habile Sculpteur, & ceux qui moulent ces $ortes de figures $ur le naturel, dont je compte la science pour rien ; mais je dis entre un vi$age moulé & un portrait peint par un excellent homme, ou ces belles medailles, telles que nous en voyons du Roy & E ij 36 I. ENTRETIEN SUR LES VIES de la Reine, si doctement fabriquées au Louvre. Or encore qu'un Architecte n'ait pas besoin d'observer tous ces mouvemens qui engendrent la beauté & la grace, quand il n'e$t que$tion que d'ordonner des appartemens, des pilastres, des colomnes, & des principales parties qui compo$ent un ba$timent ; neanmoins il ne lai$le pas de communiquer à tout ce qu'il fait cette grace & cette beaute qui $e peuvent répandre généralement dans toutes les production de l'esprit. Car les proportions de toutes les parties qui composent un édifice, en font la beauté corporelle ; & la conduite & sage dispensation qui se fait de toutes ses parties par le mouvement de l'esprit de l'Architecte, eſt ce qui donne toute la grace. Mais il eſt vray que tous ceux qui ſe mélent de bastir, ne conduisent pas leurs ouvrages avec cette raiſon & cette intelligence qui les rendroit ſi recommandables. Encore qu'ils n'ayent pas besoin de desseigner aussi parfaitement que les Peintres & les Sculpteurs, il faudroit pourtant qu'ils sceussent du moins la theorie de la Peinture, puisque la lumiere de cét Art e$t la me$me qui les doit eclairer. Car $i les Peintres ont l'avantage de $çavoir bien imiter Dieu dans cette espece de creation qu'ils ſemblent faire en repreſentant tous les corps naturels ; l'Architecte n'en fait-il pas de me$me dans la production de $es Ouvrages quand il sçait les rendre beaux, solides & commodes, ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 37 puisque dans la ſtructure de l'univers nous y voyons ces trois nobles qualitez dans un $i haut lu$tre? Et si quand les Peintures sont excellentes, elles charment nos yeux & émeuvent nos affections : de me$me dans l'Architecture, quand toutes cho$es y sont faites avec un bel ordre & une belle simetrie, elles élevent nostre esprit & portent nostre ame juſques dans les Cieux. C'eſt ce qui m'arriva il n'y a pas long-temps en con$iderant cette Chapelle dont je parlois tantoſt. Car en contemplant toutes les parties les unes aprés les autres, & en portant peu à peu mes regards en haut, je me sentois doucement attiré ju$qu'au milieu de la voûte. Il me $embloit que plus je la regardois, plus elle s'élevoit en l'air, & paroissoit se soustenir d'elle-mesme. Ainsi je rencontrois dans cét édifice comme la fin & la perfection des cho$es que l'art peut produire. C'eſt de la ſorte qu'en voyant un jour tous ces beaux ba$timens que le Roy fait faire, tout le monde en admirera l'excellence. Et parce que le Louvre, sera orné d'une maniere digne de la grandeur de ce Prince, on y verra sa vie & ses actions dépeintes en tant de nobles & diférentes manieres, que la po$terité ne cherchera point ailleurs d'autre sujet de son étude & de son admiration. Icy je finis mon discours, & m'estant levé, je témoignay à Pymandre qu'il y avoit a$$ez longtemps que nous estions dans une me$me place, & E iij I. ENTRETIEN SUR LES VIES 38 que nous pouvions aller faire un tour de promenade : ce qu'il approuva. Nous ſortiſmes donc pour aller aux Thuilleries, mais nous ne quittaſmes noſtre entretien de l'Architecture que pour entrer dans un autre de Peinture. Pymandre me parla de celles qui sont au Louvre. Il me fit cent questions sur tous les Ouvrages que l'on fait pour le Roy ; & aprés nous e$tre entretenus quelque temps de ces beaux Tableaux dont j'ay fait quelques de$criptions pour sa Majesté, il me dit : Est-ce que vous n'écrirez jamais de la Peinture, comme il y a si long-temps que vos amis vous en convient, & ne ferez-vous point part au public des connoiſſances que vous avez d'un Art si excellent? Comme je vis qu'il me parloit de la sorte, je me mis d'abord à soûrire en le regardant, mais en suite je luy dis: Vostre conseil me seroit sans doute avantageux, & ſeroit encore utile à beaucoup de personnes, si j'avois dequoy répondre au sentiment favorable que vous avez de moy. Mais trouvez bon, s'il vous plaist, que je vous die que vous témoignez n'avoir pas de la Peinture une opinion aussi haute qu'elle le merite. C'est un Art qui embra$$e tant de cho$es, qu'il faut un e$prit plus éclairé que le mien pour le pouvoir traiter dignement. Car vous ne considerez pas, que pour écrire à fond de tout ce qui eſt neceſſaire pour faire un excellent Peintre, & pour donner à tout le mon- 1 ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 39 de, non $eulement une idée générale, mais une notion plus particuliere de ce qui concerne cét Art, il faudroit former un dessein trop vaste & de trop grande étenduë. Et pour vous montrer combien ce traité embrasseroit de choses, & que je n'ay pas tort de vous dire que c'est une entreprise qui surpasse de beaucoup mes forces, je vous feray voir dés à pre$ent, $i vous le de$irez, que pour s'en aquiter il seroit necessaire de traiter doctement diverses matieres. Car pour bien expliquer toutes les choſes que j'ay appriſes des plus ſçavans Peintres, il faudroit faire un Ouvrage dont le corps fu$t divi$é en trois principales parties. La premiere, qui traiteroit de la COMPOSITION, comprend presque toute la theorie de l'Art, à cauſe que l'operation s'en fait dans l'imagination du Peintre, qui doit avoir di$poſé tout ſon Ouvrage dans ſon eſprit, & le poſseder parfaitement avant que d'en venir à l'éxécution. Les deux autres parties qui parleroient du DESSEIN & du COLORIS, ne regardent que la pratique, & appartiennent à l'Ouvrier : ce qui les rend moins nobles que la premiere qui e$t toute libre, & que l'on peut ſçavoir ſans eſtre Peintre. Pour bien compoſer un Tableau, le Peintre doit donc avoir une ſcience & générale & particuliere de toutes les parties qui y entrent. Et comme il n'y a rien dans la nature qu'il ne doive quelque- I. ENTRETIEN SUR LES VIES 40 fois representer, il faut aussi qu'il ait une connoissance parfaite de tous les corps naturels avant que d'entreprendre d'en faire l'image. Mais il doit se souvenir qu'encore que l'art de portraire s'étende $ur tous les $ujets naturels tant beaux que difformes, toutefois quand il viendra à l'éxécution, s'il veut tenir rang entre les plus habiles, il e$t obligé de faire choix de ce qu'il y a de plus beau : car encore que les corps naturels luy servent de modele, néanmoins comme ils ne sont pas tous également beaux, il ne doit considerer que ceux qui ſont les plus parfaits. Mais parce que ſouvent on peut ſe tromper dans ce choix des belles choses, il me semble qu'il faudroit dire en premier lieu ce que c'e$t que la Beaufé, & en quoy elle consiste, principalement dans le corps humain, qui eſt le plus parfait ouvrage que Dieu ait fait sur la terre. Et comme il est constant qu'elle procede de la proportion des parties, comme je vous disois tantost, il faudroit parler en$uite de ce qui e$t nece$$aire dans chacune de ces parties pour produire cette proportion admirable, afin que le Peintre en ayant une exacte connoissance, puisse égaler à son sujet la beauté de ses figures lors qu'il viendra à desseigner sur le naturel ; & l'on se réserveroit à traiter des mesures dans la seconde partie, où l'on parleroit du Dessein. Comme un Tableau e$t l'image d'une action particuliere, le Peintre doit ordonner son sujet & distri ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 41 & diſtribuer ſes figures ſelon la nature de l'action qu'il entreprend de repreſenter. Et parce que ce Tableau e$t ou une invention nouvelle du Peintre. ou une histoire, ou une fable déja décrites par les Historiens ou par les Poëtes, il faudroit faire voir de quelle $orte il doit traiter tous ces diférens sujets, & comment il y doit exprimer les mouvemens du corps & de l'esprit. On parleroit mesme des Passions de l'Ame, estant une partie qui bien que dépendante du dessein, doit estre toute entiere dans l'idée du Peintre, puis qu'elle ne ſe peut bien copier ſur le naturel. Il faudroit en$eigner en$uite à bien ob$erver la convenance en toutes sortes de sujets. Pour cét effet il seroit besoin de faire voir au moins comme le Peintre doit avoir connoissance de l'Histoire & de la Fable ; de la Religion des anciens peuples ; des mœurs & des façons de vivre des diverses nations ; de leurs Dieux, de leurs temples, de leurs édifices ; de leurs ceremonies aux $acrifices, aux funerailles, aux triomphes, & aux jeux ; de leurs diférens habits en paix & en guerre, de leurs armes & de leurs meubles. Aprés avoir parlé de tout ce qui regarde plûto$t la theorie que la pratique, mais qui e$t tresnece$$aire à l'Ouvrier qui veut $e rendre parfait on pourroit commencer la $econde Partie, qui e$t celle du De$$ein, & au$$i qui d'ordinaire $ert de principe à tous ceux qui veulent apprendre cét Art. Car c'est en desseignant que l'on jette les preI. Tome. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 42 miers fondemens de la Science, $ur le$quels toutes les connoi$$ances qui s'aquierent doivent s'établir, parce que ſans cette partie toutes les autres n'ont point de solidité. C'eſt ce qui obligeroit celuy qui feroit une ſi grande entreprise, a donner des préceptes pour conduire les apprentifs de degré en degré, comme par la main : & comme il ne $ert de rien à un voyageur de faire de grandes journées, & de voir des provinces & des royaumes, s'il ne considere la nature des païs & les mœurs des peuples ; de me$me on devroit montrer de quelle $orte il faut en$eigner ceux qui commencent cette étude & les instruire des belles choses, afin qu'en les remarquant ils pu$$ent les graver dans leur e$prit, & n'y me$ler rien qui luy $oit nui$ible ou inutile. Il tascheroit auſſi de leur montrer les chemins les plus $eurs & les plus faciles pour arriver à leur but, & par des exemples familiers les rendre capables de $e conduire eux-me$mes dans un travail qui doit e$tre celuy de toute leur vie. Sur tout il leur feroit connoi$tre, combien les Mathematiques $ont nece$$aires à un Peintre, principalement la connoissance de la Geometrie & de la Perspective, qui doivent servir de regle à tout son ouvrage. Il auroit encore à faire voir de quelle $orte le Peintre doit $e rendre $çavant dans cette partie de l'Anatomie qui regarde la connoissance des ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 43 muscles, des nerfs, des os, des ligamens, & des apparences des uns & des autres. Il expliqueroit que le De$$ein ayant pour partage la proportion, il la doit garder dans toutes les parties de son ouvrage ; que c'e$t à luy à juger de leur convenance, & de la ju$te égalite qui doit estre entre elles ; & que de luy dépend la position des figures pour e$tre mi$es $ur leur plan, ou pour mieux dire $ur leur centre, avec la ponderation ou équilibre qui les peut tenir en estat : ta$chant de faire concevoir autant qu'il eſt poſſible de quelle sorte se forme cette beauté & cette grace si excellente dont nous venons de parler ; ce je ne sçay quoy qui ne se peut exprimer, & qui consiste entierement dans le Deſſein. Quant à la troiſiéme Partie, qui ſeroit du Coloris : aprés avoir parlé de la nature des couleurs de l'union & de l'amitié qu'elles ont entre elles il faudroit montrer de quelle sorte elles doivent estre employées pour produire ces beaux effets de clair & d'obscur qui aident à faire paroi$tre le relief des figures & les enfoncemens dans les tableaux. Il faudroit traiter de cette Perſpective qu'on appelle aërienne, qui n'e$t autre cho$e que l'affoibli$$ement des couleurs par l'interpo$ition de l'air : de ces accidens du Lumineux & du Diaphane qui se remarquent dans la Nature, & des observations qu'on y doit faire ; des diférentes Lumieres tant des corps illuminans que des corps illuminez ; de F ij I. ENTRETIEN SUR LES VIES . 44 leurs réfléxions, de leurs ombres ; des erreurs que les Peintres font souvent en peignant aprés la bosse éclairée par des jours particuliers ; des diférentes vi$ions ou a$pects $elon la po$ition du regardant ou des cho$es regardées ; des apparences des corps dans l'eau ; de ce qui produit cette force, cette fierté, cette douceur, & ce précieux qui se trouvent dans les tableaux bien coloriez ; des diver$es manieres de Coloris, tant aux figures qu'aux païſages, & de celle qu'on doit $uivre comme la plus excellente. Et en$in il faudroit accompagner ces en$eignemens de quelques exemples, ou l'on feroit voir la beauté & la perfection de ces trois parties, COMPOSITION, DESSEIN, & COLORIS. Jugez, je vous prie, de quelle étenduë seroit ce travail ; & si vous devez vouloir que j'entreprenne un Ouvrage, qui non $eulement demanderoit la capacité du plus sçavant Peintre de nostre siecle, pour parler de toutes ces choses selon les termes de l'Art, mais qui pour parler avec grace de cette Peinture, qui repre$ente $i noblement tous les objets par la vivacité de ses couleurs, auroit encore besoin d'une plume aussi sçavante & aussi docte que devroit estre le Pinceau qui pourroit donner cét agrément & cette force qu'on recherche dans les tableaux. Ne pouvant donc pas m'engager dans une entreprise si di$proportionnée à mes forces, ne trouvez pas, s'il vous plaist, étrange si je ne me rends ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 45 pas à vos persuasions, & si je vous dis que vous ne devez pas attendre de moy un Ouvrage qui réponde au de$$ein que je viens de vous tracer. Je serois mesme bien fasché que vous eussiez la pen$ée que par ce que je viens de vous dire, j'aye eû intention d'en etablir des regles, & donner des en$eignemens à ces $çavans hommes qui travaillent aujourd'huy avec tant de succés & de bonheur, & dont quelques-uns d'eux, que j'ay souvent entretenus, & de qui j'ay beaucoup appris, ſeroient incomparablement plus capables que je ne le ſuis d'écrire ſur cette matiere. Ce n e$t pas qu'il ne $e pui$$e rencontrer quelque occasion qui me donnera peut-e$tre lieu de satisfaire en quelque $orte à vo$tre de$ir ; & alors je seray bien-aise de vous faire part de ce que j'ay remarqué autrefois pour ma satisfaction particuliere $ur toutes ces diver$es parties de la Peinture, soit en voyant les tableaux des plus sçavans Peintres, $oit dans les divers entretiens que j'ay eûs sur ce sujet. Quand vous ne feriez, me dît alors Pymandre, que quelques ob$ervations $ur la Peinture, bien qu'elles ne fussent pas traitées aussi amplement que le $ujet le merite, elles ne lai$$eroient pas toutefois de faire voir l'avantage de cét Art parde$sus les autres. Les Peintres mesme n'auroient pas lieu d'estre faschez que tout le monde apprist dans vos di$cours à juger de l'excellence de leurs tableaux & de la beauté de leurs figures, & qu'on y F iij 46 I. ENTRETIEN SUR LES VIES étudia$t le $ecret de l'Art, afin qu'en connoi$$ant la perfection de l'Ouvrage, on fa$$e cas de l'Ouvrier. Ils ont a$$ez d'interest, luy repartis-je, qu'au moins les personnes doctes, & tous les honnestes gens connoissent l'excellence de la Peinture, dont ils ne con$iderent le plus $ouvent que la $eule $uperficie, sans porter leurs pensées jusques dans le fonds de cette Science, qu'on peut dire avoir quelque chose de divin, puis qu'il n'y a rien en quoy l'homme imite davantage la toute-puissance de Dieu, qui de rien a formé cét Univers, qu'en reExcellence de presentant avec un peu de couleurs toutes les la Peinture. cho$es qu'il a créées. Car comme Dieu a fait l'homme à son image, il semble que l'homme de son costé fasse une image de soy-mesme, en exprimant sur une toile ses actions & ses pensées d'une maniere $i excellente qu'elles demeurent con$tamment & pour toûjours expo$ées aux yeux de tout le monde, sans que la diversité des Nations empesche que par un langage muet, mais plus éloquent & plus agreable que celuy de toutes les langues, elles ne $e rendent intelligibles, & ne $e faſſent comprendre dans un inſtant à chacun de ceux qui les regardent. Si vous voulez meſme prendre la peine de faire réfléxion sur les diverses parties de cét Art, vous avoûërez qu'il fournit de grands $ujets de meditei sur l'excellence de cette premiere lumiere d'où l'esprit de l'homme tire toutes ces belles idées, & ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 47 ces nobles inventions qu'il exprime en$uite dans ſes Ouvrages. Car ſi en conſiderant les beautez & l'art d'un tableau, nous admirons l'invention & l'esprit de celuy dans la pensée duquel il a sans doute esté conceû encore plus parfaitement que $on pinceau ne l'a pû éxécuter : combien admirerons-nous daantage la beauté de cette source où il a puiſé ſes nobles idées? Et ain$i toutes les diver$es beautez de la Peinture $ervant comme de divers degrez pour nous élever ju$qu'à cette beauté $ouveraine, ce que nous verrons d'admirable dans la proportion des parties, nous fera con$iderer combien e$t encore plus admirable cette proportion & cette harmonie qui $e trouve dans toutes les creatures. L'ordonnance d'un beau Tableau nous fera penser à ce bel ordre de l'Univers. Ces lumieres & ces jours que l'Art $çait trouver par le moyen du mélangé des couleurs, nous donneront quelque idée de cette lumiere éternelle, par laquelle & dans laquelle nous devons voir un jour tout ce qu'il y a de beau en Dieu & dans ses creatures. Et enfin quand nous penſerons que toutes ces merveilles de l'Art qui charment icy-bas nos yeux & surprennent nos esprits, ne sont rien en comparai$on des idées qu'en avoient conceû ces Mai$tres qui les ont produites : combien aurons-nous sujet d'adorer cette sagesse éternelle qui répand dans les esprits la lumiere de tous les Arts, & s. Aug. de ver. Relig. qui en est elle-mesme la loy éternelle & immua Isaïe c. 55. v. 8. S. Jean Chrys. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 48 ble? Cette lumiere e$t la lumiere d'une $age$$e infiniment $uperieure à la lumiere de tous les e$prits créez, comme elle le dit elle-mesme par son Prophete : Mes pensées ne sont pas comme vos pensées, ni mes voyes comme vos voyes; mais il y a autant de distance entre mes voyes & vos voyes, entre mes penſées & vos pensées, qu'il y en a entre le Ciel & la Terre. Lors que Dieu créoit les Astres, dit un grand Saint, les Anges chantoient des Cantiques à sa loûange en admirant le nombre, la beauté, la situation, la varieté, les graces, l'éclat, l'harmonie, & toutes les autres perfections de ces corps sublimes dont ils connoissent l'excellence beaucoup mieux que nous. Quand donc nous con$iderons dans les ouvrages de l'e$prit humain tant de beautez, tant de graces & tant de charmes, plus nostre connoissance nous en fait remarquer les perfections, & plus nous nous trouvons obligez de loûër celuy qui fait ces merveilles $ur la terre, comme il a fait ces autres merveilles dans les Cieux. Aprés cela je demeuray quelque temps $ans parler. Mais Pymandre trouvoit tant de douceur dans cét entretien, qu'il prit occa$ion de me dire : Au moins si vous n'estes pas encore résolu de satisfaire au desir de vos amis, apprenez-moy, je vous prie, l'histoire de ces sçavans Peintres dont vous me disiez il y a quelque temps de si belles choses ; car je n'ay pas oublié tout ce que vous rapportastes alors a leur avantage, & que vous me promistes de me faire un discours de l'origine de la Peinture & de ceux qui ont excellé en cét Art. Si depuis ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 45 depuis ce temps-là nous n'avons pas rencontré une occa$ion favorable pour cela, il vous e$t bien ai$é à pre$ent de vous aquiter de vo$tre prome$$e & de pour$uivre ce que vous aviez commencé $ur ce sujet : car pourveû que cela ne vous incommode pas, il me semble que nous ne pouvons mieux employer le reste de la journée qu'à cét agreable entretien. Il ne tiendra pas à moy, luy répondis-je, que vous ne $oviez $atisfait. Je commençay donc ain$i mon discours. Comme tous les Arts ont esté fort grossiers & Origine de la Peinture. fort rudes dans leur naissance, & ne se sont perfectionnez que peu à peu, & par une grande application : il ne faut pas douter que celuy de la Peinture au$$i-bien que tous les autres n'ait eû un commencement tres-foible, & ne se $oit augmenté que dans la suite des temps. Mais comme la Peinture e$t a$$ûrément fort ancienne, il e$t difficile de bien connoi$tre $on origine. Pour moy, je ne doute pas qu'elle ne soit née avec la Sculpture & que le me$me e$prit qui en$eigna aux hommes à former des images de terre ou de bois, ne leur apprit au$$i en me$me-temps à tracer des figures sur la terre ou contre les murailles. Si on vouloit ajou$ter foy à quelques Ecrivains on pourroit croire qu'Enos fils de Seth, fut le premier qui forma des images pour porter les peuples à adorer une Divinite. Mais parce qu'il n'y a gueres d'apparence de s'arrester à cette opinion, Tome I. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 50 je vous diray $eulement, qu'aprés le Deluge Promethée fils de Japhet fut le premier qui inventa la maniere de faire des images de terre cuite ; & comme il e$toit homme de grand e$prit, il fut en une merveilleuse estime parmi les Peuples d'ArS. Aug. lib. cadie, où par sa conduite il apprit à ces Barbares 18. de Civit. à vivre civilement, & par l'excellence de son esc. 8. prit fit valoir son Art, qui commença peu à peu a $e répandre dans le monde : ce qui a donné lieu aux fables des Poëtes. Cependant, interrompit Pymandre, l'on a observé que Nynus a esté le premier qui a rendu les Statues célebres. Car aprés avoir fait les funerailles de Belus son pere, que les Assyriens nommerent Saturne, & qui fut le premier Roy de Babylone, il en fit tailler une image, afin d'adoucir par cette repre$entation, la douleur qu'il re$$entoit de sa mort. Alors me ſouvenant de ce que j'ay leû autrefois de la magnificence de Babylone, Ce ne fut Diod. Sic. lib. pas seulement en Sculpture, luy dis-je, que les 3. p. 4. Babyloniens furent les premiers à faire de grands Ouvrages, puiſque Semiramis ayant fait rebaſtir leur ville, il y avoit une muraille de deux lieuës & demie de tour, dont les briques avoient e$té peintes avant que d'estre cuites, & representoient diverses sortes d'animaux. Mais cette sorte de peinture, me dit alors Pymandre, n'estoit-elle point ſemblable à ce qu'on appelle Email, & de meſme que celuy dont l'on fait encore à preſent ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 51 plu$ieurs ouvrages? Quand cela $eroit, repliquayje, s'ils avoient ce $ecret-là, il ne faut pas douter qu'ils n'eu$$ent au$$i celuy de peindre toute autre choſe ; & ce que l'Auteur de cette Hiſtoire rapporte dans la $uite de son di$cours nous le peut faire connoistre. Car il dit qu'il y avoit une autre muraille où l'on voyait plu$ieurs figures de toutes sortes d'animaux peints & colorez selon le naturel, & qu'il y avoit me$me des tableaux qui repreſentoient des chaſſes & des combats : cependant, il ne dit point que ces divers tableaux fu$sent ni faits de brique ni émaillez. De sorte qu'ils pouvoient bien au$$i e$tre peints à frai$que ; & c'e$t par là, ce me ſemble, qu'on peut juger que l'invention de la Peinture est tres-ancienne : mais je ne vous puis pas dire qui en a esté l'Auteur. Je croy me$me qu'il $eroit a$$ez inutile d'en vouloir faire la recherche, puisque nous voyons que tous les Anciens qui en ont écrit sont de diférente opinion. Néanmoins, repartit Pymandre, les Egyptiens qui ont des premiers po$$edé les Arts & les Sciences, disent que la Peinture estoit parmi eux plusieurs siecles avant qu'elle fust connuë des Grecs. Oûï, luy repliquay-je : mais les Grecs qui n'ont jamais manqué de s'attribuer, autant qu'ils ont pû, la gloire des Sciences & des Arts, écrivent aussi que ce fut à Scicyone ou à Corinthe que la Peinture commença de paroi$tre. Mais à vous dire vray, les uns & les autres s'accordent si peu touchant celuy qui en fut l'Inventeur, que l'on ne G ij I. ENTRETIEN SUR LES VIES 52 $çauroit qu'en croire : ils conviennent tous $eulement que le premier qui s'avi$a de de$$eigner, fit $on coup d'e$$ay contre une muraille en traçant l'ombre d'un homme que la lumiere faisoit paroi$tre. Et pour donner plus de beauté à cette histoire, il y en a qui ont écrit que l'Amour, qui en effet e$t le grand mai$tre des inventions, fut celuy qui trouva celle-cy, & qui apprit à une jeune fille le $ecret de de$$eigner, en luy fai$ant marquer l'ombre du vi$age de son Amant, afin d'avoir une copie des traits de la per$onne qu'elle aimoit. Cependant nous ignorons le nom de celuy qui réduisit cette invention en pratique, & en fit un Art qui eſt depuis devenu ſi noble & ſi excellent. Les uns veulent que c'ait esté un Philocles d'Egypte ; les autres un certain Cleante de Corinthe ; & d'autres qu'Ardice Corinthien & Thelephanes de Chiarenia au Peloponeſe, ayent commencé à de$$eigner $ans couleurs & avec du charbon $eulement, & que le premier qui $e $ervit d'une couleur pour peindre, ait esté un Cleophante de Corinthe, qui pour cela fut surnommé MONOCROMATOS. Ce fut donc ce Cleophante, interrompit Pymandre, qui apporta au$$i la Peinture en Italie, lors qu'il y vint avec le pere du premier Tarquin, pour éviter la per$ecution de Cipselle Roy de Corinthe? La Peinture, luy repliquay-je, e$t encore plus ancienne que cela en Italie ; & ce ne peut estre ce Cleophante dont vous parlez qui l'y ait apportée, quoy-qu'à la ve- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 53 rité, il se trouve quelques Historiens qui ont eû la me$me pen$ée. Mais ils avoûent neanmoins, que dés ce temps-là il y avoit dans la ville d'Ardée prés de Rome des tableaux peints contre les murailles d'un Temple, qui e$toient faits longtemps avant que Rome fu$t ba$tie, & dont les couleurs s'e$toient pourtant $i bien maintenuës, qu'ils $embloient frai$chement achevez ; & que dans Lavinie, avant la fondation de Rome, il y avoit au$$i deux tableaux, qui repre$entoient, l'un Athalante, & l'autre Helene. Et ainsi vous pouvez juger que ce Cleophante qui alla avec Demeratus n'estoit point celuy qui trouva l'invention des couleurs ; & qu'il faudroit me$me, $i cela estoit, que les Latins eussent eû la Peinture longtemps avant que les Grecs en eu$$ent eû connoi$sance. Mais parce que dans la recherche d'une cho$e dont la memoire a e$té ob$curcie par tant d'années, & dont les Ecrivains sont si diférens dans leurs opinions, il est bien difficile d'en découvrir la verité : il faut $e contenter de $çavoir seulement les choses qui sont les plus connues, & qui paſſent pour veritables. Je ne vous parleray donc point de HYGIE- Des premiers Peintres. NONTE'S, de DINIAS, ni de CHARMAS qu'on dit encore avoir esté des premiers à portraire d'une $eule couleur. Je ne vous diray rien non plus de cét EUMARUS d'Athenes, qui peignit les hommes & les femmes d'une diférente maniere; ni de son Disciple CIMON Cleonien, G iij I. ENTRETIEN SUR LES VIES 54 qui trouva les racourciſſemens dans les corps & qui commença à les po$er en diver$es attitudes & postures : car auparavant luy les figures n'avoient nulle action, & il fut le premier qui repre$enta les jointures des membres, les veines du corps, & qui contrefit les diférens plis des draperies. BULARCHUS. Mais je vous diray qu'on tient pour certain Nomulus mou- que dés le temps de Romulus, Candaule surnomrut en la 2. année de la mé Myrsilus Roy de Lydie, & le dernier de la 16. Olympia-race des Heraclides, acheta au poids de l'or un de, l'an du monde 3269. tableau de la façon du Peintre BULARCHUS. & devant la naissance de où la Bataille des Magneſiens eſtoit repreſentée. Jesus-Christ. Cependant par le prix de ce tableau qui eſtoit 715. tres-considerable, & par l'estime qu'il a eûë, il y a bien apparence que cét Art estoit déja fort avance. PANOEUS. PANOEUS frere de Phidias parut avec estiL'an du mon-me en la 83. Olympiade. Il peignit cette fameuse de 3535. & devant Jesus journée de Marathon, où les Atheniens défirent Christ 449. en bataille rangée toute l'armée des Perses ; & quoyque tous les Chefs de part & d'autre y fussent POLYGNOTUS. fort bien representez, néanmoins POLYGNOTUS Thasien, venant en suite fut le premier qui mit l'expression dans les vi$ages, & qui donnant je ne $çay quoy de plus libre & de plus gay à $es figures, quitta tout-à-fait l'ancienne façon de peindre, dont la maniere e$toit barbare & pesante. Il prit plaisir principalement à representer les femmes ; & ayant trouvé le secret des couleurs ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 55 vives, il les vestit d'habits éclatans & agreables, fit leurs coeffures diférentes, & les enrichit de nouvelles parures. Cette belle maniere éleva beaucoup l'Art de la Peinture, & donna une grande réputation à Polygnotus, qui aprés avoir fait plu$ieurs Ouvrages a Delphes, & sous un Portique d'Athenes, dont il ne voulut recevoir aucun payement, fut honoré par le Conseil des Amphictions du remerciement solennel de toute la Grece, qui pour témoignage de sa reconnoissance luy ordonna aux dépens du public des logemens dans toutes ses villes. Au meſme-temps que Polygnotus travailloit à ce Portique, il y avoit un certain MYCON qui MVCON peignoit au$$i dans ce me$me lieu, & qui, moins généreux que luy, prit de l'argent de ses Ouvrages, dont il ne receût pas au$$i tant d'honneur. Environ la 90. Olympiade parurent AGLAOPHON. PHON, CEPHISSODORUS, PHRILUS, & L'an du mon EVENOR, pere & maistre de Parrhasius, dont de 3563. devant Jesusnous dirons quelque chose en suite. Tous ces Christ 421. Peintres furent veritablement excellens en leur Art ; mais je ne m'y arresteray pas, pour parler D'APPOLLODORE Athenien, qui vivoit avec grande estime dans la 93. Olympiade. Ce fut cét Appollodore qui commença d'ob APPOLLODORE server la beauté de tous les corps pour la repre L'an du monsenter dans ses Tableaux, parce qu'avant luy les de 3576. devant Jesusautres Peintres se contentoient de bien reüssir Christ. 429. I. ENTRETIEN SUR LES VIES dans la ressemblance, sans faire choix des belles parties. Il fit au$$i paroi$tre dans son travail une maniere, qui pour e$tre diférente des autres n'en fut pas moins agreable : car il donna tant de beauté & tant de grace à son coloris, qu'il surpassa tous ceux qui l'avoient précedé. Zeuxis vint en suite, qui tira un grand seZEUXIS. En la 95. 0. cours des Ouvrages d'Appollodore ; & voyant lympiade, l'an comme $a belle maniere de peindre e$toit bien du monde 583 devant Jesu. receûë de tout le monde, poussé d'une généreuse Christ 401. émulation, il se résolut de ne laisser pas la Peinture au point où il la trouvoit, mais d'y ajouster encore de nouveaux charmes. En effet, il $e perfectionna de telle sorte dans cét Art, & devint si excellent Coloriste, qu'Apollodore admirant ses Ouvrages, confessa qu'il ne se pouvoit rien faire de mieux. Cét Appollodore, interrompit Pymandre, n'eſtoit-il point celuy qui pour marque de l'e$time qu'il fai$oit de Zeuxis parde$$us les autres Peintres, composa des vers, où il se plaignoit que l'Art de la Peinture luy avoit esté déropé, & que Zeuxis en estoit le ravisseur? C'eſt le meſme, pourſuivis-je : & pour vous dire quelque choſe des plus beaux Ouvrages de Zeuxis, on estime particulierement une Athalante, dont il fit pre$ent aux Agrigentins en Sicile ; un Dieu Pan, qu'il donna au Roy Archelaüs ; & cette admirable figure qu'il peignit pour ceux de Crotone, ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 57 tone, en laquelle il fit paroi$tre ce qu'il y avoit Σεύκισι de parfait dans les plus belles filles de la Grece. Néanmoins le tableau où il representa un Athlete, fut celuy de tous qu'il estima davantage, & qui passa dans son esprit pour son chef-d'œuvre : car croyant ne pouvoir rien faire de mieux, il osa bien le proposer comme un défi aux plus excellens Peintres de son temps, en écrivant au bas, qu'il s'en trouveroit sans doute plusieurs qui porteroient envie, mais qu'il ne s'en trouveroit point qui puſt l'égaler. Lors qu'il fut devenu fort riche, il ne travailla plus que pour la gloire ; & e$timant $es tableaux sans prix, il les donnoit liberalement aux Princes, & aux villes qui avoient le plus d'admiration pour ſes Ouvrages. Il eût néanmoins pour concurrent Parrhaſius, qui le vainquit dans une gageure qu'ils avoient faite à qui representeroit le mieux la verité de quelque chose. Cette Histoire est si célebre, que chacun $çait que Zeuxis ayant expo$é en public un tableau où il avoit si bien peint des raisins que les Oiseaux venoient pour les bequeter, Parrhasius en fit apporter un autre où estoit un rideau si artistement fait, que Zeuxis y fut trompé le premier ; car le voulant tirer pour voir l'Ouvrage qu'il croyoit estre caché au dessous, il receût la honte de s'estre mépris, & avoûa que Parrhasius l'avoit vaincu. Je pense, dit alors Pymandre, que ces Messieurs H Tome I. ZEUXIS. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 58 les Historiens nous en font accroire : car ou les Oi$eaux de ce temps-là avoient les $ens beaucoup moins $ubtils que ceux d'à pre$ent, ou bien ceux d'aujourd'huy ont bien plus de jugement pour ne se méprendre pas, puisque nous ne voyons point qu'il y en ait qui s'arrestent non seulement à des fruits peints $ur une toile, mais me$me à ceux qui sont de relief, & qui ont la forme & la couleur des fruits naturels. Si vous croyez, repartis-je, en riant, que les Oiseaux de ce temps-cy ayent plus de discernement que ceux du temps dont je parle, il faut donc croire aussi que les hommes d'alors avoient la veuë moins délicate que ceux d'à pre$ent, pui$que Zeuxis luy-me$me tout habile qu'il e$toit $e trom pa au tableau de Parrha$ius. Mais e$tant difficile de donner ſon jugement ſur les Ouvrages de ces anciens Peintres, puis qu'il ne nous en re$te rien que nous pui$$ions confronter avec les Modernes, je pense qu'il nous est libre d'en avoir telle opinion que bon nous ſemble. Néanmoins comme l'on voit encore aujourd'huy certaines Peintures qui trompent les yeux des hommes & le $entiment des bestes, je ne croy pas que l'on doive douter que celles de ces Anciens ne fi$$ent un $emblable effet, puisque mesme il y a des tableaux fort mediocres en bonté, qui $e trouvent propres à tromper la veûë de ceux qui les voyent, plûto$t que ne feroient d'autres Ouvrages plus excellens. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 55 Or pour reprendre mon discours, je vous diray ZEENIE que comme l'on a trouvé avec le temps beaucoup de choſes qui manquoient aux Arts, l'on y a auſſi corrigé plu$ieurs défauts. Car $i l'on demeuroit dans la $eule imitation, dit Quintilien, & qu'il ne fu$t pas permis d'ajou$ter aux cho$es déja commencées, la Peinture seroit encore dans ce pre mier e$tat, où elle n'avoit $implement que le de$sein & les contours. PARRHACe PARRHASIUS dont je viens de parler sius. augmenta beaucoup cét Art. Il fut le premier qui obſerva la ſimetrie, & qui fit paroiſtre de la vie du mouvement, & de l'action dans ses figures. Il trouva le moyen de bien repre$enter les cheveux. Il s'étudia à donner de l'expression aux visages ; & Pline remarque qu'il e$toit celuy de tous les Peintres de son temps qui avoit le mieux sceû arrondir les corps, & fait fuir les extrémitez pour faire paroiſtre le relief. Il fit plu$ieurs tableaux, & entre autres il y en avoit un à Rome qui representoit le Grand-Prestre de Cybelle, dont l'Empereur Tibere faisoit grand cas, & qu'il avoit acheté soixante sesterces. Environ mille écus de nostre Mais la vanite in$upportable de ce Peintre dimimonnoye. nuoit beaucoup de l'estime qu'on avoit de luy : car semblable a plusieurs de ces Ouvriers d'aujourd'huy il $e loûoit $ans ce$$e luy-me$me, & ne pouvoit souffrir qu'on ne le préferast pas à tous les autres. Il estoit toûjours vestu d'une maniere particuliere ; & pour eſtre encore plus reſpecté, il H ij I. ENTRETIEN SUR LES VIES 60 se di$oit e$tre de la race d'Apollon, fai$ant croire qu'il avoit $ouvent communication avec Hercule qui luy apparoiſſoit en dormant, & que le tableau Ce tableau estoit à Lyn ville située qu'il en avoit fait estoit tout semblable au natudans l'Isle de rel. Cependant ayant fait un tableau d'Ajax, ThiRhodes. mante le ſurpaſſa par un autre Ouvrage qu'il fit & dans la colere qu'il en eût, il dit avec $a vanité ordinaire, que $on plus grand déplai$ir e$toit de voir que son Ajax fu$t surmonté par un homme indigne de remporter cette gloire. Mais ce n'e$toit pas le $entiment de tous ceux de ce temps-là. Ils eurent beaucoup moins d'estime pour luy que pour THIMANTE ; car ce derTHIMANr I. nier e$toit un homme d'e$prit & de jugement, qui faisoit tous ses Ouvrages avec art & avec science. Le tableau qu'il fit d'un Cyclope & celuy du sacrifice d'Iphigenie ont esté si célebres & si loûez par les meilleures plumes de l'Antiquité, qu'il n'y a personne qui $ur le rapport des Hi$toriens n'en conçoive une estime tres particuliere. En ce meſme temps vivoit EUXENIDAS qui BUXENI PAS. fut maiſtre D'ARISTIDE, & EUPOMPE de qui Pamphile fut diſciple. Ce PAMPHILE estoit natif de Macedoine PAMPHILE & fut celuy qui joignit à l'art de la Peinture l'étude des belles Lettres. Il en tira un si grand secours, qu'il aquit une réputation extraordinaire. Entre tant de belles Sciences qu'il poſſedoit il sçavoit parfaitement les Mathematiques ; & les ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 61 croyoit si necessaires pour la Peinture, qu'il disoit ΡΑΚΕΗΙΓΕ souvent qu'un Peintre qui les ignore ne peut estre parfaitement ſçavant dans ſa profeſſion. Mais remarquez, s'il vous plai$t, que le merite des personnes honore les Arts & les Sciences. de mesme que les Sciences & les Arts rendent recommandables les perſonnes qui les poſſedent. Car lors qu'un homme n'excelle pas $eulement en son Art, mais qu'il a encore d'autres belles qualitez, il $e fait un rejali$$ement de son merite $ur l'Art dont il fait profession qui donne de la noblesse à ses Ouvrages. C'est pourquoy comme Pamphile n'estoit pas un homme du commun ; qu'il avoit l'e$prit eclairé de plu$ieurs $ciences & de belles notions qui le fai$oient rechercher de tout le monde, il donna un ſi haut éclat à l'Art de la Peinture, que meſme les perſonnes de condition de$irerent de s'in$truire dans une $cience où ils trouvoient tant de beautez & de charmes. Il ne refusa pas son assistance à ceux qui voulurent apprendre de luy : mais afin que cet Art ne tomba$t pas dans le mépris qu'on fait d'ordinaire des choſes qui ſont fort communes, il obtint par son credit qu'il n'y auroit que les enfans des Nobles qui s'exerceroient à la Peinture, & qu'on défendroit aux eſclaves de s'en meſler ; ce qui fut fait par un Edit public, premierement à Scicyone, & en suite par toute la Grece. Il eût pour disciples MELANTHIUS, & AP- MELANTHIUS. APPELLI. PELLE, qui mit la Peinture à un si haut point H iij APPELLE. Echion & Therimachus. Il commença de paroistre en la 112. Olym. pia le, l'an du monde 3 652 devant Jesu. Christ 332. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 62 que depuis luy il ne s'e$t trouvé per$onne qui ait pû atteindre à la perfection où il arriva. Je ne m'arresteray point a vous parler du premier, ni de deux autres qui e$toient a$$ez en vogue en la 107. Olympiade. Je vous diray seulement que le fameux Appelle vint depuis, & qu'il a excellé de telle sorte dans la Peinture, que sa réputation en ſera immortelle. Le lieu de ſa naiſſance fut dans l'Iſle de Coos ; & je ne doute pas qu'il ne tirast son origine d'une maison noble, puis qu'il avoit esté instruit par Pamphile qui ne recevoit pour diſciples que des personnes de cette condition, dont il prenoit pour les instruire des sommes presque incroyables. Veritablement Appelle n'eût pas sujet de plaindre ni ſon argent ni ſon temps. Son naturel eſtoit $i beau, que ne $e contentant pas de pratiquer les inſtructions d'un ſi ſçavant Maiſtre, ſon ambition le porta ju$qu'à $urmonter tous ceux de $on temps, & il y travailla de telle $orte, qu'il parut entre eux comme un miracle. Je ne ſçay ſi je vous dois parler davantage de cét homme merveilleux, puis que sa réputation e$t $i grande, qu'il $eroit inutile de vous en entretenir plus long-temps. Tout ce que vous rapporterez, dit Pymandre. me sera toûjours non seulement tres-utile, mais encore fort agréable, quand mesme j'en aurois déja connoi$$ance : c'e$t pourquoy ne me cachez rien, je vous prie, de ce que vous sçavez de ces ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 63 grands hommes, si vous ne voulez diminuer AFFELLE le plaisir que je reçois en vous entendant discourir. Je vous diray donc, puis que vous le voulez continuay-je, que les Ouvrages d'Appelle n'estoient pas ſimplement accomplis dans ces belles parties de l'Ordre, du Dessein & du Coloris. Car outre qu'il estoit abondant en Inventions, sçavant dans la Proportion & dans les Contours, charmant & précieux dans le Coloris, il avoit encore cela parde$$us les autres Peintres, qu'il donnoit une beauté extraordinaire à ses Figures ; & par un bonheur tout particulier, il fut le premier & preſque le ſeul qui receût du Ciel cette ſcience toute divine, qui $çait comme in$pirer la grace, & donner ce je ne $çay quoy de libre, de vif, de rare, ou pour mieux dire, de celeste, qui ne $e peut en$eigner, & que les paroles me$me ne $ont pas capables de bien exprimer. Il me souvient, interrompit Pymandre, que ce Peintre e$t un de ceux qui a lai$$é le plus d'Ouvrages aprés ſa mort. Car du temps de Pline, il y avoit encore à Rome plusieurs tableaux de sa main que l'on avoit en grande e$time ; & j'ay remarque que l'on faisoit particulierement estat d'une Venus $ortant de la mer nommée à cau$e de cela ANADYOMENE, que l'Empereur Augu$te dédia dans le Temple de son pere ; & je pense au$$i que ce fut à la gloire de ce tableau qu'Ovide fit ces deux Vers : APPIIII. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 64 Si Venerem Coïs numquam pinxisset Apelles, Mersa sub aequoreis illa lateret aquis. Ce n'eſt pas de ce tableau-là, repliquay-je, dont Ovide entend parler ; mais c'e$t d'une autre Venus qu'Appelle avoit commencée pour les habitans de Coos, qui, à ce qu'on dit, ſurpaſſoit de beaucoup la premiere, tant dans la force du dessein, que dans la beauté du coloris. Mais la mort de cét homme incomparable fut cauſe que cét Ouvrage demeura imparfait, qui néanmoins se trouva si excellent, que nul ne fut jamais assez hardi pour entreprendre d'achever ce qui en re$toit à faire. Entre les tableaux dont Rome faiſoit le plus de montre dans ses lieux publics & dans ses temples, aprés s'estre enrichie des dépouïlles des autres nations, ceux d'Appelle tenoient toûjours le premier rang ; & vous aurez peut-estre remarque que l'Empereur Auguste avoit une estime toute particuliere pour deux tableaux que ce Peintre avoit faits. Dans l'un il avoit representé Castor & Pollux, l'image d'une Victoire, & le portrait d'Alexandre ; & dans l'autre il avoit peint ce grand Monarque comme triomphant du Dieu de la Guerre, qui ayant les mains liées derriere le dos ſuivoit le char de ſon Triomphe. Il me souvient d'avoir leû en quelque endroit que l'Empereur Claude fit effacer de ce tableau le vi$age d'Alexandre pour y mettre celuy d'Auguste. On voyoit encore dans le Temple d'Antoine une image ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 65 APPELLI. image d'Hercule de la main de ce grand homme. mais le portrait qu'il fit d'Alexandre tenant un foudre à la main, & qui fut mis dans le Temple de Diane à Ephe$e, pa$$oit pour une merveille de l'Art. Ce ne fut pas le $eul portrait qu'il fit de ce Conquerant, qui prenoit $ouvent plai$ir à $e faire peindre par luy, $ans permettre a nul autre de l'entreprendre, & $e diverti$$oit me$me quelquefois à le regarder travailler, & à l'entendre parler, parce que sa conversation n'avoit pas moins de charmes que ſes Ouvrages. Je ſerois trop long, ſi je voulois vous rapporter tout ce qu'on a écrit d'Appelle. Je vous diray seulement qu'encore que cet excellent homme tin$t le premier rang entre tous ceux de $a profession, il ne laissoit pas d'avoûër sincerement qu'Amphion le ſurpaſsoit dans l'Ordonnance, comme A$clepiodore dans les Proportions : il rechercha meſme la connoiſſance de Protogene, dont il estima tant les Ouvrages, qu'il les rendit recommandables aux Rhodiens, qui avant cela ne les conſideroient pas. PROTOGI. Ce PROTOGENE eſtoit natif d'une ville de NE. la Cilicye nommée Caunus, & sujette aux Rhodiens. Il vécut au commencement fort pauvrement, parce que son de$ir d'apprendre luy fai$oit employer tout ſon temps à étudier, ne travaillant pas comme plu$ieurs autres à faire promptement des tableaux pour en tirer de l'argent. On ne sçait qui fut son Maistre : mais il avoit plus de I. Tome. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 66 cinquante-cinq ans lors qu'il commença d'estre PROTOGENE. en réputation ; encore ne peignoit-il alors que des navires $eulement. Le plus e$timé de tous $es Fils de Corea Ouvrages fut un Jalysus, lequel a esté long-temps phus, & fameux chasseur, conservé à Rome dans le Temple de la Paix. On qui fit bastir écrit que pendant qu'il travailloit à ce tableau il une ville dans ne vivoit que de lupins trempez, de crainte que l'Isle de Rho des à laquelle les vapeurs que les autres viandes envoyent d'oril donna son nom. dinaire au cerveau, ne diminua$$ent la force de Strab. lib. 14. son esprit, & n'offusquassent cette belle imagination qui le fai$oit réü$$ir $i heureu$ement. Ce fut ce tableau qui ſurprit ſi fort Appelle, qu'il confe$$a que c'e$toit la plus belle cho$e du monde. Il dit néanmoins pour $e con$oler, qu'il y manquoit encore cette grace, que luy $eul $çavoit donner $i parfaitement à $es ouvrages. Protogene, pour conserver la durée de ce tableau, le couvrit de quatre couleurs, afin que le temps en effaçant une, il s'en trouvast une autre qui fust toute fraische. Je pense qu'il n'est pas besoin que je m'arreste à vous décrire ce tableau. Je vous diray $eulement qu'entre autres cho$es on y voyoit un chien, à la perfection duquel l'art & la fortune avoient également contribué. Car Protogene estant en colere de ne pouvoir aſſez bien repreſenter à ſon gré l'écume qui $ort de la gueule des chiens lors qu'ils $ont fort échauffez, il jetta par dépit son pinceau contre son Ouvrage, & vit alors qu'en un moment le hazard avoit produit tout ce ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 67 que ſon art n'avoit pû faire en beaucoup de PROTOSI NE. temps. Je croyois, interrompit Pymandre, avoir oûi dire que cét accident e$toit arrivé en peignant un cheval. Il est vray aussi, répondis-je, que Protogene n'a pas e$té le $eul qui a receû de la fortune un secours si favorable. Car la mesme chose arriva au Peintre Neacles, lors qu'il vouloit, comme vous le dites, representer l'écume d'un cheval. Mais pour achever ce que j'ay à vous dire de Protogene, ce tableau de Jalysus dont j'ay parlé fut le ſalut de toute la ville de Rhodes lors que Demetrius l'assiegea. Car ne pouvant estre prise que du co$té où e$toit la mai$on de Protogene, ce Roy aima mieux lever le siege que d'y mettre le feu, & de perdre un Ouvrage $i admirable. Et ayant $ceû que me$me pendant le $iege Protogene $e tenoit dans une petite mai$on qu'il avoit hors de la ville, où nonobstant le bruit des armes, des tambours & des trompettes il travailloit avec un esprit tranquille, il le fit venir, & luy demanda s'il o$oit bien demeurer ain$i à la campagne, & se croire en seûreté au milieu des ennemis des Rhodiens. A quoy il luy repartit qu'il ne croyoit pas e$tre en aucun peril, parce qu'il $çavoit bien qu'un grand Prince comme Demetrius ne faisoit la guerre qu'à ceux de Rhodes & non pas aux Arts. Ce qui plut si fort à ce Conquerant, que depuis il n'eût pas moins d'estime pour ſa perſonne que pour ſes ouvrages. I ij PROTOGE N E. C'est à dire: Le Satyre se reposant. ARISTIDE. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 68 Une marque de la tranquillité toute extraordinaire de l'e$prit de Protogene, e$t qu'en ce temps là, & au milieu des troubles de cette guerre, il fit ce fameux tableau d'un Satyre jouant d'un flageolet & appuyé contre une colomne : ce qui fut cauſe qu'on le nomma ANAPAVOMENOS. L'on dit qu'il avoit repre$enté $ur la colomne une caille si bien faite, qu'on vit plusieurs de ces oiſeaux voltiger à l'entour d'elle. Alors regardant Pymandre qui soûrioit, Je croy bien, luy dis-je, que vous n'ajou$terez pas plus de foy à cette histoire qu'à celle des Ouvrages de Zeuxis & de Parrha$ius : mais comme je n'ay pas entrepris de vous persuader, il me suffit de vous divertir par le recit de plusieurs choses extraordinaires, où voſtre eſprit eſt entierement libre de prendre tel parti que bon luy ſemblera. Vous ſçaurez donc que Protogene fit encore plu$ieurs autres tableaux fort e$timez ; & qu'outre la Peinture qu'il sçavoit si parfaitement, il travailla auſſi à des figures de bronze. En ce me$me temps vint ARISTIDE. Il e$toit de Thebes, & quoy-que veritablement son coloris ne fu$t pas $i agreable, & qu'il travailla$t d'une maniere un peu $eche, il avoit néanmoins d'autres parties qui luy ont donné rang entre les plus grands personnages. Pymandre m interrompant, dît, Il me ſemble que vous oubliez à parler de cét A$clepiodore. dont vous m'avez dit qu'Appelle faisoit tant de ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 69 cas. C'est, repliquay-je, que je ne suis pas encore ARISTIDE arrivé à luy, car je tasche autant qu'il m'est possible de garder un ordre dans les choses que j'ay à vous dire de ces anciens Peintres. Que si vous jugez que les ob$ervations que je fais ne $oient pas tout-à-fait à propos, ou qu'elles $oient trop longues, prenez-vous-en à vous-mesme, qui dés le commencement m'avez engagé à remarquer le temps auquel ces grands hommes ont paru. En verité, répondit Pymandre, cette remarque particuliere m'e$t fort agreable ; au$$i ne m'en plainsje pas ; au contraire je la trouve tres-nece$$aire au de$$ein que j'ay d'apprendre de vous, $elon la suite des années, de quelle sorte la Peinture est venuë à $a derniere perfection ; & je n'ay eû autre pensée en vous interrompant, que de vous avertir d'une chose que j'avois peur qui se fust échapée de voſtre memoire. Afin donc, repartis-je, de ſuivre l'ordre que j'ay tenu ju$qu'à cette heure, vous $çaurez que cét Aristide a pa$$é pour e$tre le premier qui a representé le plus parfaitement sur les visages toutes les paſſions de l'ame. Entre ses tableaux, celuy où il representa la prise par force d'une ville, luy aquit une gloire merveilleuſe à cauſe des belles expreſſions qu'il y mit. Il peignit au$$i la guerre d'Alexandre contre les Perses, & cét Ouvrage estoit composé de cent figures. L'on vit encore de luy quantité d'autres tableaux tres-excellens, dont I iij ASCLEPIODORE. THEOMNESTUS. NICOMAQui estoit fils & disciple d'ARISTODENUS. ARISTIDI &c. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 70 plu$ieurs ont e$té long-temps dans Rome. Enfin il fut $i parfait dans son Art, & $es pieces furent mi$es à un $i haut prix, que le Roy Attale paya cent talents d'un de ſes tableaux. Quant à ASCLEPIODORE, ſes Ouvrages furent fort recherchez à cause de la belle propor tion qu'il $çavoit parfaitement donner à $es figures, & l'estime qu'Appelle en faisoit les rendoit encore plus con$ideraples. Il fit douze Portraits des Dieux, dont Mnason Roy d'Elate luy donna trois cens mines d'argent pour chacun. THEOMNESTUS qui vivoit en ce mesme temps eût un don particulier à bien faire les Portraits ; & ce mesme Roy d'Elate qui estoit curieux de toutes $ortes de tableaux, payoit cent mines d'argent de tous ceux qu'il rencontroit de sa façon. NICOMAQUE eût auſſi la réputation d'eſtre tres-sçavant, & fut recommandable par la grande viteſſe avec laquelle il travailloit : car il peignoit d'une maniere $i prompte, qu'ayant entrepris une tombeau qu'Aristratus Prince de Scicyone faisoit orner de peintures pour le Poëte Thelestus. il le finit en fort peu de temps, & d'une maniere tres-excellente. Il eût pour diſciples ſon frere ARISTIDE, son fils ARISTOCLE, & PHILOXENE, qui peignit pour le Roy Ca$$andre la Bataille où Alexandre défit Darius. Ce dernier imita son Mai$tre dans cette prompte maniere de travailler. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 71 L'on peut encore mettre au rang de ceux-là NICOPHANE, qui ne peignit pas ſeulement avec NICOPRANE. grâce & avec politeſſe, mais encore avec force. Il avoit l'esprit prompt & vif, & prenoir plaisir à repreſenter les choſes antiques pour n'en pas laiſser périr la mémoire. En effet, soit qu'il copiast tout ce qu'il y trouvoit de beau, ou que de luy mesme il inventast les choses qu'il mettoit au jour, on luy attribuë ce que la Peinture a eû de majestueux & de grand. PERSÉE diſciple d'Appelle fut doûé d'un naturel admirable, d'une excellente doctrine, & d'une singuliere industrie. Il écrivit un Traité de ſon Art qu'il dédia à ſon Maiſtre. Ariſtide le Thebain eût auſſi pour diſciples NICEROS, ARISTIPNICEROS & ARISTIPPE; & ce dernier fut le PE, ANTHORIMaistre d'ANTHORIDE & d'EUPHRANOR DE, & Eucét homme excellent qui ne fut pas seulement PHRANORPeintre, mais qui $ceût au$$i travailler de Sculpture, & former des figures de marbre, de bronze & d'argent. Il a esté recommandable pour avoir e$té l'un des premiers qui a $ceû donner aux Heros cette maje$té qui doit paroi$tre dans leur port au$$i-bien que dans leur vi$age ; & ce fut luy qui considéra la beauté des proportions, & qui en dreſſa des regles. On trouvoit pourtant à dire à ses figures, de ce qu'elles avoient le corps trop menu, les jointures & les doigts un peu trop gros. J'oubliois à vous parler de PAUSIAS de Scicyone disciple de Pamphile. Il fut le premier PAUSIAS. NICIAS. ATHENION I. ENTRETIEN SUR LES VIES 72 qui commença à peindre les lambris & les voutes des palais ; ce qui ju$ques alors n'e$toit point encore en usage. N'estoit-ce pas ce Peintre, interrompit Pymandre, qui eût tant d'amour pour la bouquetiere Glicere? Luy-meſme, répondis-je, & il repre$enta dans $a pa$$ion cette fille composant une guirlande de fleurs. Ce tableau eût une $i grande réputation, que Luculle en acheta la $eule copie deux talens dans Athenes. NICIAS Athenien, qui vint depuis, fut encore en grande e$time. Il peignit les femmes en perfection, & entendit fort bien l'arrondi$$ement des figures, pour faire paroi$tre le relief. Il fit un tableau tres-excellent, où il avoit repre$enté l'Enfer de la mesme sorte qu'Homère l'a décrit. Il en refusa soixante talens, aimant mieux le donner à ſa patrie que de le vendre Il y eût au$$i ATHENION Maronite, di$ciple de Glaucion Corinthien, lequel ne fut pas moins estimé que Pausias: car bien que son coloris fust plus sec & moins agréable, il avoit toutefois beaucoup de science, & ne manquoit pas d'approbateurs. On croit que s'il eust vecu plus long-temps il auroit tenu rang entre les plus excellens Peintres, parce qu'il travailloit avec grand soin, & ne laissoit rien échaper de toutes les belles connoi$$ances qu'il pouvoit aquerir, ayant une induſtrie particuliere a s'en ſervir avec grace. Quoy-que je tasche d'abreger le discours de ces grands Peintres, de crainte de vous estre enfin trop ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 73 trop ennuyeux : néanmoins je ne ſçaurois ſinir sans vous parler d'un certain CLESIDES, qui CLESIDES ſemble s'eſtre rendu immortel, autant par ſa haute temerité & par les marques d'un reſſentiment trop hardi, que par la perfection de ses ouvrages. Car n'ayant pas esté receû de la Reine Stratonice femme d'Antiochus avec tous les témoignages d'estime qu'il croyoit mériter, il fit un tableau où il repre$enta cette Prince$$e d'une maniere fort offensante pour elle ; et l'ayant exposé publiquement sur le port, il se sauva dans un vaisseau prest à faire voile, assez content d'avoir par ce moyen ſatisfait ſa vergeance Il e$t donc, interrompit Pymandre; au$$i dangereux d'estre mal avec les Peintres qu'avec les Poëtes ; car Platon asseure que Minos Roy de Candie estoit un tres-bon Prince, qui n'a esté maltraité par les Poëtes, que parce qu'il avoit méprisé leur amitié. Il ne faut pas que vous en doutiez, repartis-je puisque vous sçavez bien de quelle sorte MichelAnge peignit dans son Jugement un Prélat Maiſtre des Ceremonies du Pape duquel il avoit esté offensé. Mais pour revenir à Cle$ides, la Reine ne $e mit pas fort en peine du mauvais traitement qu'elle en avoit receû : car quoy-que son tableau fust injurieux à sa réputation, elle s'y trouva si belle & si bien peinte, & l'Ouvrage luy parut si accompli, qu'elle aima mieux qu'il demeurast exK I. Tome. I. ENTRETIEN SUR LES VIES 74 CIESIDES. poſé aux yeux de tous, & laiſſer ainſi ſubſiſter les marques de l'affront qui luy e$toit fait, que de bruſler une Peinture ſi parfaite. C'e$t, dit Pymandre en $oûriant, que la plu$part des femmes aiment $i fort à paroi$tre belles qu'elles pardonnent volontiers toutes les autres injures, pourveû qu'on les flate en cela ; & je m'a$seûre que de l'humeur dont estoit cette Reine, le Peintre l'auroit davantage offen$ée en la peignant laide, qu'en la peignant de la maniere qu'il fit. Du temps de Jules Cesar, poursuivis-je, il y THIMOMA eût à Rome un THIMOMACHUS de Bizance CHUS. qui fit pluſieurs tableaux pour cét Empereur, & entre autres un Ajax & une Medée, dont il luy ſit payer quatre-vingts talens. Un autre Peintre nommé LUDIUS fut en Ludrus. grand credit sous Auguste. Il excelloit principalement en grandes imaginations ; & ce fut luy qui le premier commença de peindre dans les ruës de Rome contre les murailles, y feignant de l'Architecture & toutes ſortes de païſages. Je ne m'arreste pas à vous déduire par le menu une infinité d'autres Peintres qui ont esté en estime, & qui ont eû a$$ez de merite pour lai$$er leur nom à la posterité. Entre ceux-la plusieurs ont fait de grands ouvrages, & plu$ieurs au$$i $e $ont PIRRIarre$tez à travailler en petit. PIRRICHUS e$t CHUS. l'un de ceux qui a e$té le plus fameux, quoy-qu'il ne s'arrestast qu'à faire de petites choses, & à traiter des ſujets fort mediocres, comme à repreſen- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 75 ter des herbages, des animaux, des boutiques d'artisans, & autres sortes de sujets qui n'ont aucune noblesse : aussi à cause de cela il fut surnommé RHYPAROGRAPHOS. C'est assez, ce me semble, d'avoir remarqué les principaux & les plus excellens Mai$tres de l'Antiquité, pour connoi$tre le commencement & le progrés qu'a eû la Peinture. Il e$t certain que quand les Arts ont ce$$é parmi les Grecs, ils ont commencé à déchoir dans l'Italie ; & depuis ce Ludius qui parut sous Augu$te, & quelques-uns qui ont peint du temps de Neron, nous ne sçavons plus qui furent ceux qui peignoient dans Rome. Mesme je croy que les memoires en ont esté perdus, aussi bien que les tableaux de ce temps-là, puis qu'il ne re$te plus rien de toute l'Antiquité, $i ce n'e$t des morceaux à frai$que qu'on a tirez de la ville Adriane, le peu qui $e voit à Saint Gregoire, ce qui e$t encore dans les ruines des thermes de Tite, & cette frise repre$entant un mariage, laquelle e$t dans la Vigne Aldobrandine. Néanmoins par ce peu-là qui eſt demeuré dans Rome jusques a cette heure, on peut juger de l'excellence de la Peinture ancienne : car l'on reconnoi$t principalement dans cette fri$e une me$me idée de beauté que celle qui se voit dans les Statues antiques. Mais comme les guerres & les de$a$tres qui $ont arrivez dans l'Italie ont cau$é la perte d'une infinité de belles choses, il semble K ij PIRRICHUS. C'est à dire Peintre de choses basses & communes. 76 I. ENTRETIEN SUR LES VIES, &c. au$$i que les Arts ont e$té comme accablez $ous les ruines de la Monarchie Romaine ju$ques au remps de CIMABUE, qui le premier commença de retablir la Peinture, qui s'e$t en$uite perfectionnée au point où nous la voyons, par le soin & le travail de tant d'excellens hommes qui sont venus depuis, & deſquels nous pourrons dire une autre fois quelque choſe. Voilà quel fut l'entretien que nous euſmes ce jour-là Pymandre & moy: aprés quoy nous sortiſmes, & nous nous ſeparaſmes. ############################ ############################ ꝑꝑꝑ ꝑꝑꝑꝑ ấꝑꝑꝑꝑ ấꝑꝑꝑꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺꝺ ############################# de sta da chada on da de che che che che che che da che da chada da עעננננעעעענננעעעעעעעע 7 EN TRLIIENS SUR LES VIES ET SUR LES OUVRAGES DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. SECOND ENTRETIEN. Y MANDRE qui dans nostre derniere converſation avoit écouté avec plaiſir ce que j'avois rapporté de l'origine & du progrés de la Peinture, deſirant de ſçavoir encore comment cét Art s'estoit renouvellé, & quels Peintres avoient eû part à son rétablissement, ne manqua pas dés le lendemain de venir me voir. Il me trouva comme je con$iderois les de$$eins de quelques ouvrages qu'on doit faire pour le Roy ; & aprés en avoir observé toutes les beautez, Sçavez-vous, me dit-il, que j'ay de la peine à ne pas croire qu'il ne soit de la Peinture ainsi K iij De l'excellence des Peintres anciens. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 78 que de toutes les autres choſes pour leſquelles on a toûjours une haute estime dans les temps où elles $ont en credit? Car lors que je regarde tant de rares tableaux que l'on fait aujourd'huy, & que je pense encore à ceux que nous avons veûs autrefois à Rome, je ne puis m'imaginer que les Appelles & les Protogenes en ayent fait de plus excellens que ceux-là. Quand nous n'aurions pas, luy repartis-je, le témoignage des plus $çavans Hi$toriens de l'antiquité, vous $çavez bien que par les $tatues qui sont demeurées entieres jusqu'a present, nous pouvons juger du merite des Peintres de ce tempslà, qui aſſûrément n'eſtoient pas moins habiles que les Sculpteurs, puisque les uns & les autres prenoient tant de peine à $e rendre $çavans. Car $i Zeuxis apporta un $i grand $oin à bien ob$erver dans les filles de la Grece les mieux faites, ce qu'elles avoient de plus parfait & de plus agreable pour repreſenter cette fameuſe image d'Helene : il ne faut pas douter que les autres Peintres qui estoient alors en grande réputation ne travaillassent de mesme a rendre leurs ouvrages accomplis. Mais nous pouvons dire que des Peintres modernes il n'y en a gueres qui $e rendent au$$i con$iderables que ces anciens, parce qu'il y en a peu qui s'adonnent comme ils devroient à l'étude d'un Art qui demande une ſi forte application. Cependant, dît Pymandre, ſi l'honneur qu'on ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 79 rend à la vertu, & l'e$time qu'on fait des plus excellens hommes, e$t le vray moyen de porter les Arts à leur perfection : il ſemble que ce fiecle doit produire plu$ieurs ouvrages admirables, pui$que tous les $çavans hommes $ont honorez aujourd'huy de la faveur & de la protection du plus grand Roy du monde. Ce n'eſt pas aſſez, repartis-je, que les Rois & leurs Mini$tres reconnoi$$ent par leurs liberalitez & par leurs faveurs le merite des personnes de sçavoir : il faut que ceux qui se veulent rendre recommandables n'ayent d'ambition que pour l'honneur. Car il e$t certain que quand les ouvriers ne ſont pas portez au travail par ce noble motif, ils ne tardent gueres à perdre l'e$time qu'on avoit pour eux. Du temps que la $eule vertu fai$oit le plai$ir des Grecs & des Romains, les beaux Arts florissoient parmi eux ; & il y avoit un agreable debat entre les gens les plus doctes à qui produiroit quelque choſe de nouveau, afin qu'il ne demeurast rien de caché, & pour avoir la gloire de mettre au jour tout ce que nous devions posseder aprés eux. Si l'on prend pour exemple ceux qui ont excellé dans la Sculpture, on trouvera que cette haute ambition a esté cause que Lysippe est mort de pauvreté, parce qu'au lieu d'avoir soin d'aquerir meſme de quoy vivre, il eſtoit inceſſamment occupé à l'étude de son Art ; & que Myron qui animoit presque les statues qu'il jettoit si II. ENTRETIEN SUR LES VIES 80 heureu$ement en bronze, lai$$a $i peu de bien, qu'il ne $e pre$enta point d'heritiers pour recueïllir sa succession. Des ouvriers, dit Pymandre, les uns travaillent pour l'honneur, & les autres pour le gain : mais comme la réputation de ceux qui ne $ont connus que par les richesses qu'ils amassent est une réputation dont les fondemens n'ont rien de solide, nous la voyons bientost abbatuë. Les ouvrages meſme par leſquels ils ont prétendu ſe faire con$iderer $ont les premiers qui dépo$ent contre eux ; & s'ils passent pour de grands personnages dans l'esprit des ignorans, ils sont reconnus pour tres-ignorans parmi les personnes sçavantes. C'est pourquoy, repliquay-je, on ne peut avoir trop d'e$time pour ceux qui ne cherchent qu'une veritable gloire : & si non seulement les Républiques les mieux policées, mais au$$i les Princes les plus pui$$ans ont ennobli la Peinture, ils $e $ont auſſi immortaliſez eux-meſmes par ſon moyen, & en ont tiré de tres-grands secours. Car l'utilité qu'on en reçoit, n'eſt-elle pas réciproque entre l'ouvrier & celuy qui le fait travailler ? L'esprit de l'homme demeureroit enseveli dans de profondes tenebres, & ne surmonteroit jamais toutes les difficultez qui s'opposent à ses recherches, ſi la force de cét Art ne retiroit du tombeau les choses passées, n'autorisoit les nouvelles, ne rétablissoit ce qui n'est plus en usage ne ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 81 ne donnoit de la grace aux cho$es de$agreables, ne mettoit en lumiere ce qui e$t dans l'ob$curité, & enfin l'on peut dire que la plu$part des Arts se perdroient si celuy de la Peinture ne contribuoit à leur conservation. Sur cela, pour témoigner davantage les prérogatives de cét Art, nous remarquasmes comment dans la formation des corps animez, elle e$t me$me capable de remedier aux defauts qu'ils pourroient recevoir de la nature. Nous nous souvinſmes de ce que l'Ecriture rapporte des brebis de Jacob ; de ce qu'Opian a ecrit de ceux qui nourriſſent des pigeons ; & ce qui eſt plus conſiderable, de ce que Saint Auguſtin & piuſieurs autres nous ont appris d'un Roy de Chypre, lequel estant fort laid de visage, & craignant d'avoir un enfant qui luy ressembla$t, fit peindre dans la chambre de sa femme une figure parfaitement belle, afin qu'en la voyant souvent, son imagination pu$t corriger $ur un $i beau modelle ce que la nature auroit pû ébaucher de difforme dans l'enfant dont elle eſtoit enceinte. Pymandre relevoit encore le merite de la Peinture par cette merveilleuse pui$$ance qu'elle a de nous mettre devant les yeux une image veritable des perſonnes que nous cheriſſons, & de les repre$enter $i parfaitement, qu'il nous $emble, quoyqu'éloignez d'elles, les avoir presentes, & joûïr de leur compagnie. Ces diverses réfléxions servirent à nous entreII. Tome. Avantages de la Peinture. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 82 tenir agreablement. Car demeurant d'accord que la Peinture s'e$toit mi$e en e$time par l'avantage qu'elle a de $i bien repre$enter les per$onnes absentes, qu'elle tient lieu d'une chose réelle : je dis à Pymandre qu'elle avoit pourtant aquis sa principale réputation de ce qu'on n'a point trouvé de plus beau moyen pour récompenser les vertus des grands hommes, & pour rendre leur nom immortel, qu'en lai$$ant leur image à la po$terité. Ceux d'Athenes, luy dis-je, ne dresserent une statue à Esope qui n'estoit qu'un esclave, qu'afin d'apprendre à toutes $ortes de per$onnes que le chemin de la gloire leur e$t ouvert, & que l'on ne rend pas honneur ni à la noble$$e ni à la nai$sance illustre des hommes extraordinaires, mais à leur vertu & à leur merite. Car ce ne fut pas pour avoir seulement le portrait de cét esclave, qui estant tres-laid de visage & tres-contrefait de corps, n'estoit pas un sujet qui meritast d'eſtre regardé. Pymandre, en m'interrompant, repartit à cela. qu'en élevant par des tableaux & des ſtatues des monumens à la memoire des grands per$onnages, l'on expo$oit au$$i leurs images aux yeux de tout le monde qui est bien-ai$e de les voir, quand me$me ils $eroient difformes. Ain$i Alexandre, me dît-il, ayant fait dresser des statues à ces vaillans hommes qui perirent dans son armée au pa$$age du Granique, lai$$oit à leurs enfans la ressemblance de leurs peres en mesme ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 8 temps qu'il récompensoit si glorieusement le $ervice de ses soldats : de mesme que les Romains qui ne trouvant rien de plus avantageux à la memoire des grands hommes, que de mettre leurs statues dans les places publiques, accordoient aussi cette faveur à ceux qui avoient fidelement servi leur païs. Les femmes pouvoient aussi avoir part à cette gloire, puis que pour décerner des honneurs particuliers à la vertu de Clelie, on luy dre$$a une ſtatue où elle eſtoit repreſentée ſur un cheval. Et cela se faisoit-il à autre dessein que pour satisfaire au desir qu'on a ordinairement de connoi$tre les per$onnes qui $e $ont $ignalées par leurs belles actions? Mais quel que $oit le $ujet qui ait rendu la Peinture ſi illuſtre ; je croy que l'ordre qui s'obſervoit anciennement parmi les Ouvriers estoit une des causes pourquoy il y en avoit de si excellens dans cét Art. Car tous les Egyptiens, à ce qu'on remarque, ne devenoient $çavans dans toutes $ortes de professions, que parce qu'ils avoient une loy qui ne permettoit pas à ceux qui une fois avoient fait choix d'un employ, d'en embrasser plusieurs à la fois, ni de tenir aucuns offices dans l'Estat, de crainte qu'un desir ambitieux d'entrer dans la magi$trature, ou l'occupation des affaires publiques ne les détourna$t de leur travail ordinaire. Il e$t a$$ez difficile en effet, luy dis-je, qu'un me$me homme pui$$e éxécuter parfaitement plusieurs choses de diférente nature. Mais à mon L ij 84 II. ENTRETIEN SUR LES VIES avis, ce n'a pas e$té une mauvai$e conduite dans les Arts, qui a fait perdre aux Grecs & aux Romains l'avantage qu'ils avoient autrefois dans ceux de la Sculpture & de la Peinture. Je sçay bien, repliqua Pymandre, que les guerres & les de$ordres en $ont la premiere cau$e. Je croirois me$me que quand no$tre Religion s'e$t établie, elle a commencé de renver$er les $tatues en détrui$ant le culte des faux Dieux ; & ain$i cét Art dont le plus grand honneur parmi les Payens e$toit de bien faire un Jupiter tonnant, ou un Appollon environné de lumiere, e$t venu à $e perdre quand il n'a plus e$té occupé à repre$enter ces fausses Divinitez. Car comme toute la Religion payenne consistoit dans la veneration des Idoles, les Sculpteurs prenoient un soin particulier de les bien tailler, & ce n'e$toit pas un employ peu con$iderable que celuy de faire des Dieux que tant de peuples adoroient. Il peut bien e$tre vray, repartis-je, que le travail d'un $i grand nombre d'Idoles a e$te cau$e en partie de ce que la Sculpture s'e$t $i fort perfectionnée. Mais je pense aussi que s'il en faut attribuer le relaſchement & la perte à quelque chose, c'est à l'oisiveté & à l'ignorance dont les derniers siecles ont esté corrompus, plûtost qu'à la pieté des Chre$tiens, qui en aboli$$ant le culte des faux Dieux, n'ont point touché à une infinité de rares ouvrages, ni condamné un Art si noble & si excellent. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 85 Je ne nieray pas que quand l'Eglise $e vit delivrée de la tyrannie des Princes payens, le zele des Chrestiens ne leur fist aussitost renverser toutes les idoles, & abbatre plu$ieurs $tatues qui rempli$soient les temples, & ornoient les places publiques. Ce furent eux qui acheverent de ruiner la ville Adriane où il y avoit quantité de statues & de peintures, prenant plaisir à démolir ces lieux qui ſembloient conſerver encore quelque reſte de l'orgueil du paganisme, pour en faire servir le jaspe & le porphyre à un plus saint usage. Et comme la veritable pieté mit dans l'esprit des gens de bien d'autres pen$ées que celles de la curio$ité on fut a$$ez long-temps à Rome que la haine qu'on portoit aux idoles empeſchoit qu'on n'euſt tant d'amour pour un Art qui avoit esté en si grande estime. De $orte qu'on peut dire que nous avons pre$que veû la Peinture & la Sculpture se relever comme d'une espece de létargie où elles avoient demeuré un $i long-temps, pui$qu'elles n'ont commencé à paroi$tre avec cét air maje$tueux qu'elles avoient eû autrefois, que quand Michel Ange, Raphael, & les autres grands Peintres de leur temps ont trouvé des Papes & des Rois disposez à cherir & à favoriser les beaux desseins de ces personnes illustres. Et certes il estoit necessaire que ces sçavans hommes vinſſent au monde pour rétablir auſſi parfaitement qu'ils ont fait, des Arts qui n'avoient L iij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 86 nulle vigueur, & qui ne paroi$$oient plus que comme de vains fanto$mes. Car bien que depuis les Cimabué & les Giotti, la Peinture eust donné quelques petits $ignes de vie, & montré quelques foibles desirs de s'accroistre, son abbatement néanmoins estoit si grand, qu'elle n'avoit pas besoin pour se fortifier, comme elle a fait, d'un moindre $ecours que celuy qu'elle a receû de ces deux hommes célebres, j'entens Raphael & Michel Ange. Quant à Michel Ange, repliqua Pymandre, on dit que dans l'Architecture & dans la Sculpture qu'il a $i parfaitement pratiquées, il tiroit quelques secours du reste de ces bastimens antiques, & de tant de ſtatues que le temps n'a pas entierement ruinées. Mais pour Raphael, je croy qu'on ne doit qu'à l'excellence de son genie la beauté & la perfection de ses peintures, puisque de son temps l'on ne voyoit plus rien de peint qui fust ni au$$i beau ni au$$i parfait que ce qu'il nous a laissé. Il n'a regardé, luy dis-je, les ouvrages de ces Mai$tres que pour les ſurpaſſer ; & pou$$é d'une généreuse ambition, il n'a voulu estre disciple que de la belle nature & de ces grandes idées dont $on imagination e$toit remplie, & que Platon dit e$tre le plus parfait original des belles cho$es. L'on aſſeure pourtant, interrompit Pymandre, qu'il n'a pas méprisé les ouvrages des anciens Sculpteurs ; qu'il a imité $ans $crupule cette gran- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 87 deur & cette majesté des Antiques, & mesme qu'il s'est servi hardiment de tout ce qu'il a trouve de beau dans les bas-reliefs. Il est vray, repartis-je, qu'il a fait une étude toute particuliere de ce que les Anciens nous ont lai$$é de plus excellent, & il a tellement compris leurs pensees, & est entré si avant dans leur esprit, qu'on peut dire, en comparant ſes peintures à leurs statues, qu'il a formé des images vivantes sur le modelle des choſes mortes. Leonard de Vinci qui vint un peu devant luy, e$t un de ceux de qui les belles inclinations & le ſoin qu'il prit à les cultiver, ont montré par les divers ouvrages qu'il a lai$$ez, combien l'Art de la Peinture e$t excellent, mais au$$i combien cette excellence e$t difficile à aquerir ; quel travail on doit y employer ; & me$me comme quoy cét Art en embrasse plu$ieurs autres qui $ont nece$$aires à sa perfection. C'est une perte pour le public d'estre privé des remarques qu'il en avoit faites puisque par les fragmens qui nous restent on voit bien que s'il eu$t mis luy-me$me au jour ce qu'il avoit ecrit de la Peinture, il nous auroit communiqué beaucoup de bonnes choſes. Cependant je ne desespere pas que nous ne voyions un jour ces beaux Arts dans un degré au$$i haut qu'ils ont e$té $ous les Grecs & $ous les Romains. Car ſi ces belles ſtatues antiques qu'on po$$ede encore aujourd'huy, $ont l'étude de plus de huit ou neuf cens ans, & le fruit de la medita- II. ENTRETIEN SUR LES VIES 88 tion d'une longue suite de tant d'excellens Maistres, ne peut-on pas croire qu'avec le temps on arrivera encore à cette me$me perfection? Bien qu'il y eust une infinite de sçavans ouvriers en Grece & en Italie, tous néanmoins n'ont pas esté au$$i excellens que les Phidias & les Praxitelles. Parmi ce grand nombre de ſtatues qui nous restent, l'on auroit peine d'en trouver cinquante d'une beauté égale à la Venus de Medicis, au Laocoon, & à l'Hercule de Farnese. Ce sont les chefs-d'œuvres de plu$ieurs $iecles, & le dernier effort du $çavoir de tous ces grands Mai$tres. Au$$i je pourrois vous montrer que les ouvriers de ces temps-là, non $eulement n e$toient pas également sçavans, mais que plusieurs, mesme des plus sçavans, n'avoient pas une connoissance universelle de leur Art. Car chacun d'eux en étudioit une partie à laquelle il s'adonnoit entierement; & l'on voit par leurs ouvrages que s'ils finissoient parfaitement une figure, & la rendoient admirable, ils abandonnoient les autres cho$es dans le$quelles on peut remarquer beaucoup d'ignorance, ou du moins une négligence tres-vicieuſe. Il n'y a rien de plus beau que la Venus de Medicis : cependant y a-t-il quelque rapport entre cette figure, & l'Amour & le Dauphin qui $ont à ses pieds? La statue de Commode est un travail recommandable parmi tous les Maistres de l'Art : l'enfant néanmoins qui eſt ſur ſon bras ne paroiſt que le travail d'un apprentif. Dira-t-on que cét enfant ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 85 enfant n'ait pas esté taillé par la mesme main qui a fait la statue de l'Empereur ; & que ces excellens ouvriers $e contentant de finir la principale figure abandonnoient le reste à leurs éleves? C'est en effet ce qu'on peut dire de plus rai$onnable pour leur défense : mais pourtant cela ne les justifie pas a$$ez, puis que dans les plus beaux basreliefs antiques, nous y voyons aussi des defauts de jugement, & des manquemens tout-à-fait contre l'Optique. Il y a des ba$timens qui ne peuvent contenir la moitié d'un homme ; des figures éloignées qui $ont plus grandes que celles qui sont sur le devant ; & d'autres choses que je ne m'arreste pas à rapporter, mais qui peuvent faire croire qu'il y en avoit beaucoup que ces anciens Sculpteurs ignoroient. Car comment $e per$uader que les ſçachant, ils euſſent commis ces fautes, ou qu'ils eussent pû souffrir qu'un autre les eust faites dans leurs propres ouvrages. Si ce n'est qu'on veuïlle dire que s'attachant à la principale partie de leur sujet, ils en negligeoient les autres. Aussi est-il certain qu'ils étudioient particulierement à bien faire une figure ; qu'ils en ont representé toutes les parties avec une force & une beauté merveilleuse ; qu'ils ont exprimé les mouvemens du corps & les passions de l'ame d'une maniere presque inimitable. Mais sçavez-vous comment ils s'y sont rendus si sçavans? C'est qu'alors il y avoit un nombre infini d'esclaves qui la M I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 90 plu$part du temps e$toient tout nuds ; & comme ils les avoient continuellement devant les yeux, ils ob$ervoient toutes leurs actions, & remarquant ce qui e$t de plus beau dans les membres du corps & dans leurs diférens mouvemens, ils s'en formoient de fortes idées. Ainsi étudiant à toute heure aprés le naturel, ils ont eû cét avantage de pouvoir $e perfectionner dans cét Art avec bien plus de facilité qu'on ne peut faire à pre$ent. C'e$t pourquoy l'on peut me$me douter $i les Sculpteurs ne $urpa$$oient pas les Peintres dans l'excellence de leur travail ; & l'on pourroit croire au$$i que si d'un costé les Peintres sçavoient alors si bien repreſenter le nud des figures, peut-eſtre que d'ailleurs ils ignoroient d'autres cho$es que Raphaël a mieux po$$edées. Mais cependant il e$t certain qu'ils ont fait des ouvrages admirables ; & si nous les égalons en quelques-uns, il y en a eû de tresconſiderables, où je croy qu'ils nous ont ſurpaſſé de beaucoup. Ayant ce$$é de parler ; Si vous voulez, me dît Pymandre, nous pouvons maintenant nous entretenir des Peintres modernes avec encore plus de plai$ir & plus d'utilité que des anciens, pui$que nous avons les tableaux des uns pour témoins de leur merite, & que nous ne pouvons parler des autres que par conjecture. Si vous le jugez donc à propos, vous reprendrez vostre discours où vous le quittastes, observant toûjours le temps & la $uite de ceux qui ont vécu ju$ques à pre$ent. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 91 Je témoignay à Pymandre que j'estois disposé à faire tout ce qu'il voudroit ; & nous estant assis, je luy parlay de la sorte. Je croy vous avoir dit qu'on ne sçait point quels Peintres travaillerent en Italie, depuis le regne d'Auguste, ni quels ouvrages on y a faits ; soit que dés-lors la peinture eust commencé à déchoir, $oit que tant de changemens arrivez dans l'Europe en ayent fait perdre la connoissance. Il est bien vray que quand les Constantins & les Theodoses ont pris la protection de l'Eglise, aussibien que le gouvernement de l'Empire, on a fait quelques ouvrages de sculpture & de peinture pour l'ornement des temples : mais dans ce qui reste de ces ouvrages il n y a rien de considerable que les marques de la pieté de ces Princes. Au$$i depuis la décadence de l'Empire Romain, d'Italie. l'Italie a esté dans des troubles & des agitations si grandes, que le miserable estat où elle s'est veuë tant de fois réduite, ne donnoit pas le temps à ces beaux Arts, qui $ont des fruits de la paix, de croistre, & de venir à maturité. Combien s'est-il écoulé de siecles pendant que Rome ne voyoit que guerres & que deſaſtres, & que les peuples les plus barbares venoient de toutes les parties du monde faire de cruelles inva$ions $ur $es terres, renverser les riches monumens de son ancienne grandeur, & mettre tout à feu & à $ang Quand ces armées si nombreuses de Gots & de Vandales eurent, comme un torrent, ravagé tout M ij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 92 ce païs-là, il y demeura encore une $emence de division, qui de tous ses voisins luy fit autant d'ennemis. Lors que la peinture commença de renai$tre, l'Italie estoit encore dans ces calamitez. Car en l'an 1239. ceux de Milan & plusieurs villes de la Toscane & de la Pouïlle s'estant soulevées à la ſuſcitation du Pape Gregoire IX. contre l'Empereur Frederic II. sous un specieux prétexte de liberté ; & me$me des Eve$ques luy manquant de foy, & s'estant emparez de quelques villes de l'Empire : Frederic irrité contre eux mit en peu de temps $ur mer & $ur terre deux grandes armées. Il donna le commandement de celle de mer à son fils Laurens qu'il avoit declaré Roy de Sardaigne ; & avec celle de terre, il entra luymesme dans l'Italie. Le Milanois sentit les premiers effets de sa colere : il désola toute la campagne ; & son armée grossissant de jour à autre, par le $ecours de plu$ieurs Seigneurs voi$ins qui estoient jaloux de la puissance du Pape, il ruina toutes les villes qui luy voulurent réſiſter. Gregoire voyant les affaires de l'Empereur réüſsir si avantageusement, se servit des censures Ecclesiastiques. Il l'excommunia pour la troisiéme fois, & le bannit de l'Italie comme un hérétique. Mais parce qu'il vit bien que ces $ortes d'armes n'e$toient pas $eules capables d'empe$cher $es progrés, il eût recours aux Venitiens; & pour optenir leur aſſiſtance, & les engager à prendre ſes in- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 93 terests, il leur representoit les avantages qu'ils retireroient de la victoire qui leur e$toit a$$ûrée. en les faisant souvenir de celle qu'ils avoient autrefois remportée sur l'Empereur Frederic Barberousse. Le Pape tascha d'attirer encore à son parti le Roy de France ; mais Frederic de son coste employoit toutes cho$es pour l'en divertir. Cette guerre entre le Pape & l'Empereur cauſa tant de maux dans l'Italie, que plusieurs Villes en furent entierement ruinées ; & celles qui éviterent le fer ou la flâme, demeurerent remplies de tant de divi$ions & d'inimitiez, que les habitans avoient tous les jours les armes à la main pour s'égorger les uns les autres. Ce fut alors que prirent naissance ces deux horribles factions des Guelfes & des Gibelins. qui pendant plus de 260. années ont causé de si grands maux à l'Italie. Ces deux noms odieux, & la source de tant de malheurs furent inventez, à ce que dit Platine, dans la ville de Pistoye où e$toient deux freres Allemans, l'un nommé Guelfe, & l'autre Gibel, chefs des deux partis. Il y en a qui di$ent que ce fut l'Empereur qui appella en Allemand ceux de ſon parti Gibelins, parce qu'il s'appuyoit $ur eux, de me$me que les chevrons d'une mai$on s'appuyent $ur le fai$te qui les retient par le haut ; car Giobel en Allemand, que l'on prononce Gibel, veut dire le faiste ou le sommet d'un édifice : & ceux qui ſecouroient le Pape, il les nomma Guelfes, qui signifie loups. D'autres M iij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 94 a$$eurent que ce furent $eulement des noms que l'Empereur renouvella, & qui avoient e$té en u$age en Italie, lors que Roger Roy de Sicile appella à son $ecours Guelfon Duc de Baviere, pendant qu'il e$toit en guerre avec l'Empereur Conrard III. du nom. Car ce Guelfon ayant envoyé des troupes Allemandes pour fortifier le parti de Roger & du Pape, on les nomma Guelfes ; & les gens de l'Empereur furent appellez Gibelins, à cause que Henri son fils qui commandoit l'armée se faisoit nommer Gibelin, en memoire d'une ville ain$i appellée où il avoit pris nai$$ance. Quoy qu il en $oit, on vit par ces deux noms diférens, les villes & les campagnes pleines de $ang & couvertes de morts & de fugitifs. Les Florentins chaſſerent de leurs murailles les Nobles qui favori$oient la' faction Gibeline. Ceux d'Arezzo & de Sienne firent pareillement sortir de chez eux tous les Guelfes ; & à leur exemple les principales villes d'Italie se déclarerent la guerre. L'Umbrie, la Toscane & Viterbe s'estant soustraites de l'obeïssance du Saint Siege pour suivre les pas$ions de l'Empereur, ceux de Rome e$toient pre$ts de les imiter, si le Pape qui les larmes aux yeux porta processionnellement les Reliques des Apo$tres Saint Pierre & Saint Paul, n'eust émeu le peuple à compa$$ion, & par le di$cours qu'il leur fit dans l'Eglise de Saint Pierre ne les eust entierement per$uadez de changer de de$$ein, & de prendre les armes pour la défense de l'Epouse de ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 95 JESUS-CHRIST: de sorte que Frederic s'estant presenté devant Rome, ils le repousserent généreuſement. Voilà l'e$tat où e$toit l'Italie au commencement de l'année 1240. quand CIMABUE vint CIMABUE. au monde, lequel estant né pour rétablir la peinture que les desordres & les guerres en avoient bannie, prit cependant nai$$ance dans le temps des plus grands desordres dont l'Italie ait esté jamais affligée. Comme c'est le premier de tous les Peintres La Peinture commence à qui a remis au jour un Art si illustre, c'est avec se rétablir en Italie. rai$on qu'on peut le nommer le Mai$tre de tous ceux qui ont paru depuis ce temps-là. Il e$toit d'une noble famille de Florence. Ses parens croyant qu'il avoit un naturel propre pour les ſciences, le mirent d'abord ſous des maiſtres pour en apprendre les premiers rudimens. Mais il fit bientost paroistre que son esprit estoit moins porté à l'étude des lettres qu'a la recherche des Arts. L'on connut son inclination pour celuy de la Peinture par les griffonnemens dont il rempliſſoit tous les jours ſes livres ; & comme il avançoit en âge, & qu'insensiblement il trouvoit plus de facilité à desseigner, il s'y appliquoit aussi davantage, & déroboit les heures de ses leçons pour voir travailler certains Peintres grossiers & ignorans, que ceux qui gouvernoient dans Florence avoient fait venir de Grece, & qui peignoient la Cha- II. ENTRETIEN SUR LES VIES 96 pelle de l'illustre famille de Gondy, qui est dans Santa Maria novella. Pymandre m'interrompant, Est-ce, me dîtil, qu'il y avoit encore dans la Grece des succe$$eurs de ces grands Peintres dont vous m'avez parlé? C'estoit bien en effet, luy repartisje, les successeurs de ces fameux Peintres Grecs : mais il y avoit entre les derniers & les premiers la me$me diférence qui $e trouvoit entre l'e$tat déplorable où estoit alors ce païs-là, & l'estat florissant où il avoit esté du temps des Zeuxis & des Appelles ; c'est à dire que ces derniers Peintres dont je parle, n'estoient que les miserables restes de ces grands hommes. Cependant comme si c'eust este une fatalité à l'Italie de ne pouvoir po$$eder la Peinture que par le moyen des Grecs, ce furent eux qui l'y apporterent pour la seconde fois, & qui dés l'an 1013. firent a Florence & en plusieurs autres lieux des ouvrages de Mosaïque & de Peinture. Il est vray que dans leurs Tableaux il n'y avoit que les premiers traits marquez avec de la couleur : mais quoy-que ces Peintures fussent fort grossieres, on ne lai$$oit pas de les admirer ; & elles $ervirent me$me d'exemples aux Italiens, pour apprendre en$uite à peindre & à travailler de Mo$aïque. Mais pour revenir à Cimabué, comme ses parens reconnurent le grand amour qu'il avoit pour la Peinture, ils pen$erent qu'ils devoient laisser aller son esprit du costé où la nature le portoit ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 97 CIMABUE. portoit, & luy permirent de quitter l'étude des Lettres pour apprendre cét Art, qui estant alors encore fort imparfait, receût de luy peu de temps aprés plus de politesse & de perfection. C'est à dire, interrompit Pymandre, une perfection un peu plus grande que celle de ces vieilles peintures gotiques qui ne $ont con$iderables que par leur antiquité. Mais comme alors tout le monde estoit assez ignorant en cét Art, je croy qu'il n'estoit pas difficile à Cimabué de s'y faire admirer. Je repartis à cela : Quoy-qu'il n'ait pas mis la Peinture au point où elle e$t parvenuë depuis, il a eû la gloire néanmoins de l'avoir comme retirée du tombeau ; & les ouvrages qu'il fit paurent si admirables en comparaison des autres qu'on voyait en ce temps-là, qu'ayant peint une Vierge pour mettre dans l'Eglise de Santa Maria Novella de Florence, tout le peuple fut prendre ce tableau chez luy, & avec une joye extraordinaire le porta en pompe au bruit des trompettes juſqu'au lieu où il devoit e$tre poſé. C'estoit en ce temps-là que Charles d'Anjou Frere de S. Louïs, aprés avoir esté couronné Roy de Sicile & de Jerusalem par le Pape Clement IV. & avoir défait Manfroy à Benevent, alla en Toscane où il favorisoit le parti des Guelfes contre les Gibelins. Comme il pa$$a à Florence, les Magistrats crurent ne le pouvoir mieux ré galer que de luy faire voir les tableaux de CimaN I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 98 CIMABUE. Bué, particulierement celuy dont je viens de parler, auquel il travailloit alors. Et parce que ce Peintre s'estoit retiré dans une maison hors de la ville pour e$tre plus en repos, & que per$onne n'avoit encore veû cét ouvrage, il y eût tant de monde qui $uivit le Roy quand il alla voir ce tableau, que preſque tout le peuple ſortit de Florence : ce qui donna occaſion aux habitans de ce Fauxbourg qui virent avec joye une si grande Cour chez eux, de nommer ce lieu là Il Borgo allegri. Aprés que Cimabué eût fait une infinité d'ouvrages, il mourut âgé de 70. ans. En 1300. Dans ce meſme temps il prit auſſi envie à un ANDRE ANDRE TAFFI de Florence, d'apprendre cét TAFFI. Art : mais parce qu'il luy sembla que la Moſaïque duroit davantage que la Peinture, il s'y appliqua entierement ; & pour en avoir une connoissance plus parfaite, il alla à Venise où un certain APOLLONIUS Peintre Grec travailloit alors dans l'Eglise de Saint Marc. Comme il eût contracté amitié avec luy, il fit si bien par argent, par prieres & par promesses, qu'il le mena a Florence, où il apprit de luy de quelle maniere il faut émailler & recuire toutes ces diférentes petites pieces qui $ervent à faire les tableaux de Mosaïque, & comment on leur donne les couleurs necessaires à representer les diférentes teintes que l'on employe dans cette $orte de travail. Aprés que Taffi eût sceû le secret de cét Art, il s'aſſocia avec Appollonius, & ils firent enſemble ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 99 dans Rome, dans Florence & dans Pi$e, plu$ieurs ouvrages que tout le monde admiroit, parce qu'alors il n'y avoit point d'ouvriers plus excellens qu'eux. Taffi mourut âgé de 81. an. En 1294. Il sembloit que ces Peintres inspirassent par leurs exemples a tous les Florentins le desir de peindre : car on en vit tout d'un coup une infinité qui s'adonnerent à cét Art. GADDO GAD-GADDO GADDI. DI fut un des premiers à imiter Cimabué, parce qu'ils estoient amis. MARGUARITONE origiRITONE. naire d'Arezzo s'estant rendu des plus considerables, fut employé par le Pape Urbain IV. à faire quelques tableaux dans l'Eglise de Saint Pierre de Rome ; & lors que Gregoire X. revenant de Lion où il avoit tenu un Concile, alla à Arezzo, En 1275. & y mourut, les Aretins choisirent ce Peintre pour faire dans la grande Eglise le tombeau de ce Pape qui avoit donné trente mille e$cus pour achever de la baſtir. Marguaritone fit ſur ce tombeau la statuë de Gregoire en marbre, & embellit de plusieurs tableaux la Chapelle où estoit cette sepulture. Il mourut en$uite âgé de 77. ans. Mais celuy de tous les Peintres qui eût le plus de réputation, aprés la mort de Cimabué, fut GIOTTO ſon diſciple, qui n'ajouſta pas peu aux GIOTTO. enseignemens de son Maistre. Il avoit tiré sa naissance d'un Bourg éloigné de Florence d'environ cinq lieuës, & il estoit encore tout jeune quand Cimabué le prit avec luy. Car l'ayant rencontré dans la campagne qui gardoit des moutons, & N ij GIOITE. 100 II. ENTRETIEN SUR LES VIES qui en les regardant pai$tre les de$$eignoit $ur une brique, il conceût une $i bonne opinion de l'inclination naturelle de ce jeune enfant, que l'ayant demandé à $on pere, il l'emmena chez luy, où il le vit s'avancer tellement dans la peinture, que non $eulement il $e rendit en peu de temps égal à son Mai$tre, mais il le $urpa$$a de beaucoup. Car il quitta cette maniere rude que ces nouveaux Grecs, Cimabué, & les autres Peintres pratiquoient en ce temps-là, & fut le premier qui $e mit a faire des portraits au naturel, dont l'u$age e$toit comme perdu. Je ne m'arresteray pas à vous faire un détail des ouvrages qu'il fit à Florence, à Arezzo, & en plu$ieurs autres lieux. Je vous diray $eulement qu'ayant aquis une haute réputation en Italie, le Pape Benoiſt XI. qui ſucceda à Boniface VIII. voulant non $eulement remedier à tous les maux dont l'Italie estoit alors affligée, & à tous les desordres que l'horrible ambition de son prédecesseur y avoit causez, mais desirant encore travailler à l'ornement & à la décoration des Eglises, envoya un Gentilhomme exprés à Sienne pour s'informer quels Peintres il y avoit en plus grande estime, avec un ordre particulier d'aller a Florence voir les ouvrages de Giotto, dont la réputation avoit fait nai$tre au Pape le de$ir de le faire travailler à Saint Pierre. Ce fut alors que ce Gentilhomme estant allé trouver Giotto, & luy ayant demandé un de$$ein de $a main, ce Peintre ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 101 qui e$toit d'un temperament jovial & facetieux, luy fit cét O dont on a tant parlé, & qui mesme donna lieu à un proverbe Italien. Je vous prie, me dît alors Pymandre, de m'apprendre l'histoire de cét O, dont je n'ay pû encore ſçavoir l'origine. Je vous la diray, si vous le voulez, repartis-je mais je doute que vous en $oviez bien $atisfait car c'e$t une de ces $ortes d'hi$toires qui ne $ignifient pas grand' chose, & dont cependant des Auteurs font quelquefois grand bruit. Vous ſçaurez donc que l'Envoyé du Pape ayant veû à Sienne & à Florence tous les Peintres les plus fameux, s'adressa enfin à Giotto, auquel, aprés avoir témoigné l'intention du Pape, il luy demanda quelque de$$ein pour le montrer au Pape, avec ceux qu'il avoit déja des autres Peintres. Giotto qui e$toit extrémement adroit à de$$eigner $e fit donner au$$ito$t du papier, & avec un pinceau, $ans le $ecours d'aucun autre in$trument, il traça un cercle, & en soûriant le mit entre les mains de ce Gentilhomme. Cét Envoyé croyant qu'il se moquoit, luy repartit que ce n'e$toit pas ce qu'il demandoit, & qu'il $ouhaitoit un autre de$$ein. Mais Giotto luy repliqua, que celuy-là ſuffiſoit; qu'il l'envoya$t hardiment avec ceux des autres Peintres, & qu'on en connoistroit bien la difé rence. Ce que le Gentilhomme fit, voyant qu'il ne pouvoit rien obtenir davantage. Or on dit que ce cercle estoit si également N iij Grorre. GIOTTO. 102 II. ENTRETIEN SUR LES VIES tracé, & $i parfait dans $a figure, qu'il parut une chose admirable quand on fceût de quelle sorte il avoit e$té fait ; & ce fut par là que le Pape & ceux de sa Cour comprirent combien Giotto e$toit plus habile que tous les autres Peintres dont on luy envoyoit les de$$eins. Voilà l'histoire de l'O de Giotto, qui donna lieu au$$ito$t à ce Proverbe Italien: Tu se più tondo che l'O di Giotto, pour $ignifier un homme gro$$ier & un e$prit qui n est pas fort subtil. Il semble par là, dit Pymandre, que le principal sçavoir de tous ces anciens Peintres consista$t dans la $ubtilité & la délicate$$e de leurs traits. Car ce fut encore par des lignes tres-subtiles & tres-déliées qu'Appelle & Protogene diſputerent à qui l'emporteroit l'un $ur l'autre ; & Protogene ne ceda à Appelle que quand celuy-cy eût coupé avec une troisiéme signe plus délicate, les deux qu'ils avoient déja tracées l'une auprés de l'autre. A vous dire le vray, repartis-je, ni l'O de Giotto, ni ces lignes d'Appelle & de Protogene ne sont point capables de nous donner une haute idée de leur grand ſçavoir. Il est vray que nous voyons dans les plus anciens tableaux que les ouvriers avoient un $oin tout particulier de finir & de marquer les cho$es fort délicatement, taschant de representer jusqu'aux cheveux & aux moindres poils par des traits les plus subtils qu'il leur estoit possible ; & il n'y eût, comme je croy, que cette délicatesse ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 103 de trait & cette parfaite rondeur que Giotto décrivit ſans l'aide d'aucun inſtrument, qui fut cauſe qu'on admira cét O. Ce fut donc enſuite de cela que le Pape le fit aller à Rome, où en peu de temps il acheva plusieurs ouvrages : entre autres ce grand tabieau de Mosaïque qui est à present audessus de la grande porte de l'Eglise de Saint Pierre. C'est ce qu'on appelle la Nave del Giotto, où l'on voit Saint Pierre marchant ſur les eaux. Il fit encore quelque autre ouvrage dans l'Egli$e de la Minerve : mais comme Benoist IX. ne remplit la Chaire de Saint Pierre que pendant huit mois & quelques jours, & que par sa mort les cho$es changerent de face dans Rome, cela donna occa$ion à Giotto d'en $ortir, & de retourner chez luy. Cependant il n'y demeura pas long-temps. Car A la fin de aprés la mort de Benoist qui arriva a Perouse où May 1303. il s'estoit retiré avec le College des Cardinaux pour travailler à la pacification des troubles d'Italie & aux bons deſſeins qu'il avoit pour l'Egliſe aprés la mort, dis-je, de ce Pape, & aprés encore que le Siege eût vaqué prés d'un an, Bertrand de Gout Archeveſque de Bordeaux fut éleû ſouverain Pontife. Ayant eû la nouvelle de ſon élection, il ſe fit nommer Clement V. & partit aussitost pour se rendre à Lyon, où il appella tous les Cardinaux pour ſe faire couronner. Si toſt qu'il y fut arrivé. il fit ſon entrée avec beaucoup de magnificence, GIOTTO. En 1306. 104 II. ENTRETIEN SUR LES VIES eſtant accompagné des Rois de France, d'Angleterre & d'Arragon, & fut couronné publique. ment & avec grande solennité dans l'Eglise de Saint Just. Il est vray que la joye de cette feste fut troublée par un accident qui cau$a beaucoup de mal & de desordre. Car comme il y avoit une extraordinaire affluence de peuple qui e$toit accouru de toutes parts, & que chacun montoit sur les toits & sur les murs pour voir passer le Pape, il y eût une vieille muraille de Saint Just qui tomba, & dont plu$ieurs per$onnes furent ou écrasées ou blessées. Entre autres Jean Duc de Bretagne y fut tué; le Roy y fut blessé; & le Pape renverſé de ſon cheval, & rudement foulé de sorte mesme que sa thiare estant tombée, il s'en perdit une escarboucle estimée plus de six mille florins d'or. Il y eût encore plu$ieurs personnes de marque étouffées. Aprés que cette pompe eût e$té achevée, Clement créa douze Cardinaux tous François; & à la persuasion de Philippes le Bel qui vouloit bien vivre avec luy, lassé des diférends qu'il avoit eûs avec Boniface, il établit le Siege Apostolique dans Avignon, qui en$uite fut la demeure ordinaire des Papes pendant 72. ans. Or comme toute la Cour Romaine ſe rendit alors dans Avignon, il y eût quantité d'Italiens qui la $uivirent, les uns attachez aux intere$ts de leurs Maistres, les autres cherchans à faire leur fortune auprés du Pape & des Cardinaux. Ce fut ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 105 ce qui donna occasion à Giotto de quitter son GIOTTO païs, & d'aller à la Cour de Clement, où il fut parfaitement bien receû. Il commença auſſitoſt pluſieurs tableaux pour le Pape & pour des principaux Seigneurs de sa suite. Il fit leurs portraits, & entreprit d'autres ouvrages à fraisque qu'il acheva heureusement & qui luy acquirent beaucop de réputation parmi le monde. Aprés avoir demeuré quelques années en Provence, il s'en retourna en son païs, chargé de ἐκιητε biens & d'honneurs, un peu avant la mort de Clement. Mais il ne s'arreſta pas long-temps chez luy : car il s'en alla à Padouë, de la à Verone ; puis passant à Ferrare, il y rencontra le Dante Poëte Fameux, qui estoit alors exilé de l'Estat de Florence. Comme ils e$toient tous deux d'une me$ me ville, & tous deux recommandables par leur merite, ils s'unirent d'une amitié si étroite, que le Dante ne pouvant se separer de Giotto, l'obligea d'aller avec luy à Ravenne, où il demeura quelque temps. Ensuite il alla à Urbin, à Arezzo, à Faenza ; & dans tous ces lieux il y laissa quelques ouvrages de ſa main. Estant de retour chez luy il apprit avec beaucoup de douleur la mort de Dante ſon ami. QuelEn 1321. que temps aprés il travailla pour Castruccio que les Luquois quelques années auparavant avoient En 1316. élevé sur le trône de la Principauté de Luques. aprés l'avoir retiré des mains d'Ugucion & de son 1. Tome, GIOYTO. 106 II. ENTRETIEN SUR LES VIES fils Neri comme ils vouloient le conduire au supplice. Ensuite de cela Robert Roy de Naples ayant mandé à son fils le Duc de Calabre, qui estoit alors à Florence, de luy envoyer Giotto, ce Peintre partit au$$ito$t pour $e rendre à Naples, où il fit dans le Chasteau de l'Ove & dans le Monastere de Sainte Claire que Robert avoit fait bastir, plusieurs peintures dont le Roy fort ſatisfait le recompenſa royalement. Il sortit de Naples pour aller à Rome ; & en pa$$ant à Gaïette, il y fit au$$i quelques tableaux. Il ne s'arresta pas long-temps à Rome, parce que Malateste Seigneur de Rimini l'emmena avec luy. Enfin, aprés avoir travaillé à Milan & en plusieurs autres lieux d'Italie, il s'en retourna à Florence, où il mourut l'an 1336. Il fut enterré dans l'Eglise de Santa Maria del Fiore, où long-temps apres la République de Florence, pour marque de l'e$time qu'elle fai$oit de ce Peintre, ordonna par un decret public que son image fust taillée en marbre, & mise sur son tombeau : ce qui fut éxécuté par les soins de Laurens de Medicis, qui avoit une affection particuliere pour toutes les per$onnes vertueu$es. Je puis dire de plus, que Giotto ayant paru dans un siecle où la Peinture ne faisoit que de renaistre, & ayant beaucoup contribué luy-mesme à la mettre au jour, il s'aquit une haute réputation parmi tous les grands Seigneurs & tous les hommes doctes. Et comme le Dante estoit ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. 107 son ami intime, on dit qu'il consultoit quelquefois cét excellent Poëte sur les sujets qu'il vouloit peindre ; qu'il recevoit de luy des pensées pour la composition de ses ouvrages, & que les histoires de l'Apocalypse qu'il fit à Naples estoient de l'invention de Dante. Mais il faut que je vous dise comment Petrarque qui vivoit au$$i en ce temps-là, parle de Giotto avec éloge. Pour passer, dit ce Poëte, des Epist. famil. liv. 5. Peintres anciens aux modernes, & des étrangers à ceux de nostre nation; je vous diray que j'ay connu deux fameux & sçavans Peintres, sçavoir Giotto Florentin, dont la réputation est extraordinaire parmi tous ceux de ce temps, & Simon qui estoit natif de Sienne. Et dans son Testament il y a un articie où il dit : Et parce que M. Padoûan n'a pas besoin de biens, & que je n'ay rien de plus digne de luy estre presenté que mon tableau de la Vierge, qui est de la main du celebre Giotto, & qui m'a esté envoyé de Florence par mon ami Michel Vanis, je luy donne cét ouvrage dont les ignorans ne connoissent pas toutes les beautez, mais dont l'artifice étonne & ſurprend les ſçavans. Veritablement, dit Pymandre, voilà des témoignages tres-autentiques de l'estimé qu'on avoit alors de Giotto, & qui luy sont d'autant plus avantageux, qu'eſtant donnez par un des plus polis Ecrivains de ce temps-là, ils survivront ses Peintures, & rendront son nom immortel beaucoup plus que tous les ouvrages qu'il a faits. O i GIOITO. BUIFALMACCO. 108 I. ENTRETIEN SUR LES VIES, &c. Je ne m'arresteray pas, repris je, à vous faire un portrait exact de ce Peintre, dont l'e$prit vif & l'humeur enjoûée a paru en mille rencontres par les bons mots & les promptes reparties que l'on a écrites de luy : car je craindrois de vous estre ennuyeux par le recit de plusieurs choses qui n'auroient pas en nostre langue toute la grace & l'agrément qu'elles ont dans la langue Italienne. Si je voulois me$me vous divertir par les histoires qu'on rapporte de quelques Peintres de ce temps-là, je n'aurois qu'à vous parler de BUONAMICO BUFFALMACCO Florentin, & grand ami de ce Bruno & de ce Calendrin, dont le Bocace a fait de ſi plaiſans contes. Ce BUFFALMACCO estoit disciple d'André Taffi. Lors qu'il travailloit à Pise dans l'Abbaye de Saint Paul, Bruno qui peignoit au$$i dans le me$me lieu, ne pouvant donner à $es $igures ni un coloris a$$ez vif, ni une expre$$ion a$$ez forte consulta là-dessus Buffalmacco pour en tirer quelque $ecours. Mais celuy-cy qui naturellement e$toit enclin à faire quelque bon tour, $e $ouvenant d'avoir veû des figures peintes par Cimabué, de la bouche desquelles sortoient des rouleaux où il y avoit des paroles écrites, aprés avoir enseigné à Bruno la maniere de donner plus de beauté à son coloris, il luy conseilla, pour donner au$$i une plus forte expre$$ion à $es figures, & faire qu'elles semblaſſent parler les unes aux autres, de faire sortir de leur bouche ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 109 BUFFALde ces sortes de rouleaux. Et comme Bruno tra MACCO. vailloit alors à une Sainte Ursule, il representa une femme à genoux ; & par le moyen de ces écriteaux on voyoit les demandes & les réponses que ces deux figures $e fai$oient l'une à l'autre. Cette nouvelle maniere d'exprimer les choses parut si belle à Bruno, & aux Peintres ignorans de ce temps-là, qu'ils s'en $ervirent en$uite dans la plu$part de leurs ouvrages ; & cela merite a$$ez d'estre remarqué, qu'une chose que Buffalmacco fit alors par raillerie, a esté la cause de ce que beaucoup de Peintres, d'ailleurs a$$ez intelligens, les ont imitez dans une expression aussi ridicule comme est celle-là. Ce Buffalmacco mourut l'an 1340. Ce ſeroit abuſer de voſtre patience que de vous AMBROGIO parler d'un AMBROGIO LORENZETTI SienLOREN nois, & d'un PIETRO CAVALLINI natif zETTI. de Rome, qui travailloit sous Giotto, lors qu'il PiETRO CAVALfit cette barque de Saint Pierre dont je vous ay LINI. parlé. Toutefois vous ſerez peut-eſtre bien-aiſe de $çavoir qu'outre plu$ieurs Ouvrages de Mosaïque que le Cavallini a faits dans l'Eglise de Saint Paul hors les murs de Rome, le Crucifix qui e$t dans la me$me Egli$e, & que l'on a$$eûre estre celuy qui parla à Sainte Brigade, est de la ἐν ἰξτου façon de ce Peintre qui travailloit au$$i de Sculpture. Je m'imagine, dît Pymandre, que vous n'avez pas oublié de bien regarder ce Crucifix O iij CAVALLINI. SIMON MEMMI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 110 & qu'ain$i vous pouvez juger du travail de ce temps-là. A vous dire le vray, luy répondis-je, c'eſt un ouvrage dont le de$$ein n'e$t pas fort exquis. Cependant il y a quelque chose d'assez hardi dans la di$po$ition du corps : il me $ouvient que la te$te du Christ est tournée d'une certaine manière fiere, & que toute la figure est dans une attitude extraordinaire. C'estoit environ l'an 1364. que le Cavallini travailloit à Saint Paul, où est sa sepulture. Il me semble, dît Pymandre, que vous avez parlé d'un Simon que Petrarque mettoit en parallele avec Giotto: cependant vous n'en avez rien dit de particulier, quoy-que le jugement de ce Poëte luy ſoit aſſez favorable. Ce Peintre, repartis-je, se nommoit SIMON MEMMI, & e$toit originaire de Sienne : mais il fut a$$eûrément bienheureux d'e$tre né dans le temps de Petrarque, pui$que $es tableaux ne l'auroient pas si bien fait connoistre que les lettres & les vers de ce ſçavant homme. Il s'adonnoit particulierement à faire des portraits ; & Pandolfe Malate$te Seigneur de Rimini souhaitant d'avoir celuy de Petrarque, l'envoya expres en Provence, où il peignit cét homme si célebre, & la belle Laure dont il estoit alors pas sionnément amoureux. Pendant que Simon travailloit à peindre ces deux illustres personnes, Petrarque fit a la loûan- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. III SIMON ge du Peintre deux sonnets, qui $ont dans $es MEMMI. œuvres. Je croy que ce fut aussi dans ce mesme temps qu'il composa cét autre Sonnet contre Rome, qui commence de l'empia Babilone, à cause du ſchiſme où elle eſtoit pendant l'Antipape Nicolas V. qui de simple Cordelier nommé Pierre Ramuche, fut éleû Pape par la faction de l'Empereur Louïs IV. ennemi juré de Jean XXII. Et comme Avignon estoit alors le veritable siege des Papes, Simon y demeura ju$qu'au temps que Jean estant venu à mourir, Benoist XI. luy succeda ; car alors il revint à Sienne, où il fit plusieurs ouvrages. Mais comme il estoit en grande réputation, il fut appellé à Florence, où travaillant dans l'Egli$e de Santa Maria Novella, il prit occa$ion de repre$enter dans un tableau qu'il y fit. le Pape Benoist XI. plusieurs Rois, Princes, Cardinaux, & autres personnes illustres, dans les sciences & dans les arts, entre lesquels on voyoit Cimabué, Petrarque, & Madame Laure. Il travailloit à ce tableau dans le meſme-temps que Petrarque estant allé à Rome, y fut couron En 1338. né Poëte. Car ce fut sous le Pontificat de Benoist XI. qu'il receût dans le Capitole la couronne de laurier que le Comte de l'Anguillare alors Senateur luy mit sur la teste en presence de la Noble$$e & de tout le peuple de Rome. Et parce que la ville de Florence prenoit beaucoup de part à l'honneur qu'on fai$oit à l'un de $es Citoyens, Simon, pour les obliger, & pour faire voir à la SIMON MEMMI. 112 II. ENTRETIEN SUR LES VIES poſterité l'image de celuy qui dans ſes vers le rendoit immortel, ne voulut pas manquer de le mettre au nombre des plus grands hommes de ce temps-là. Entre les tableaux que Simon fit dans l'Eglise de Santa Maria Novella, il y en avoit un de l'histoire de Saint Reinier de Pise, où il representa le Diable dans une posture qui merite bien d'e$tre décrite, pour vous faire remarquer de quelle maniere les Peintres exprimoient alors les passions. On y voyoit donc comme Saint Reinier chassoit le Diable qui s'estoit presenté devant luy pour le tenter : & le Peintre, pour faire connoi$tre la confu$ion & la honte du demon, le peignit la teste baissée, les épaules hautes, & le visage couvert de ses mains ; & pensant exprimer encore plus fortement la douleur interieure de cét E$prit de tenebres, il luy fit $ortir un rouleau de la bouche, où estoit écrit, Ohi me ! non posso più. En verité, dit alors Pymandre en riant, ces expressions me font avoir une mauvaise opinion des portraits de ce Simon ; & pour moy je croirois qua$i que pour bien connoi$tre les per$onnes qu'il vouloit repre$enter, il falloit que leur nom fust au bas, & qu'il écrivist, Celuy-là est Benoist XI. Celuy-cy est Petrarque, pour ne pas prendre Madame Laure pour le Pape, & Cimabué pour Madame Laure. Cette sorte d'écriteaux, luy repartis-je, estoit une coustume introduite de la sorte que je vous l'ay en . ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 113 SIMON l'ay dit ; & quoy qu'elle soit tres-grossiere, elle MEMMI. a duré néanmoins a$$ez long-temps, me$me parmi les Peintres qui n'e$toient pas ignorans, & qui peut-estre ne pouvoient pas s'en dispenser. Car il arrive $ouvent que ceux qui font travailler, obligent les ouvriers à repre$enter les cho$es à leur fantaisie ; & ainsi ceux qui sont trop complaisans font quelquefois des tableaux où il y a beaucoup à reprendre. Quoy qu'il en $oit, Simon, apres avoir vécu $oixante ans avec a$$ez de réputation. mourut l'an 1345. Il avoit un frere nommé LIPPO, qui peignit LI assez passablement, & qui l'ayant survecu de douze années finit quelques ouvrages qu'il avoit lai$ſez imparfaits. Ce Simon eût pour ami & pour compagnon TADDEC DI GADTADDEODI GADDO GADDI Florentin, & do GA»»t diſciple de Giotto, lequel ſuivit d'aſſez prés la maniere de $on mai$tre, & me$me le $urpa$$a en certaines cho$es. Il condui$it quelques ouvrages d'Architecture à Florence, & fit des tableaux en la compagnie de Simon. Il mourut âgé de cinquante ans, en l'année 1650. ANDRE ANDRE ORGAGNA DI CIONE aussi natif ORGAGNA. de Florence, imitoit la maniere de ces derniers Peintres. Il travailla dans Pi$e à de grandes compo$itions d'hi$toires. Entre autres il peignit $ur une muraille, proche la grande Eglise, le Jugement universel ; mais il peignit ce jour terrible d'une façon toute particuliere. Car d'un costé il repreI. Tome. ANDRE ORGAGNA. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 11. senta les Grands de la terre comme enveloppez au milieu des plai$irs & des délices du $iecle. Là on voyoit à l'ombre d'une forest d'orangers, & $ur l'herbe émaillée de diver$es fleurs, des Papes, des Rois, & une infinité d'autres per$onnes de toutes conditions qui pa$$oient agreablement le temps. Parmi les branches de ces arbres délicieux il y avoit de petits Amours, dont quelques-uns paroi$$ant voler autour de plu$ieurs Dames qui e$toient couchées $ur l'herbe, $embloient les fraper de leurs fléches. De ces Dames il y en avoit qui estoient occupées à voir des danses ; quelques-unes e$toient attentives à écouter le $on des Instrumens ; & d'autres prestoient l'oreille aux cajoleries de quelques galans qui estoient a$$is auprés d'elles. André prit $ujet de repre$enter dans ce tableau plu$ieurs per$onnes de qualité qui vivoient en ce temps-là. On y reconnoi$$oit entre autres Ca$truccio Seigneur de Luques, qui tenoit un oi$eau de proye sur son poing. Ayant ainſi dépeint tous les divers plaiſirs que les personnes du monde recherchent le plus, & les ayant exprimez le mieux qu'il luy fut po$$ible, il repre$enta dans un autre endroit du me$me tableau un lieu de$ert & plein de montagnes, où il fit voir une image de la façon de vivre de ceux qui s'estant retirez du monde pour faire penitence, ne s'occupent qu'à prier Dieu, & ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 115 à travailler à leur $alut. Il peignit de pieux Hermites & de Saints Anacoretes ; les uns attachez à la lecture des ſaintes letrres ; les autres à la priere & à la contemplation ; & quelques-uns encore à travailler de leurs mains a de diférens ouvrages, comme faisoient anciennement tous les Moines. Parmi ces dévots Solitaires il representa comme Saint Macaire fit voir à trois Rois qui alloient à la cha$$e avec leurs mai$tre$$es, l'e$tat mi$erable de la vie humaine, en leur montrant les corps morts de trois autres Princes ; & l'on dit que le Peintre exprima $i bien les diférentes actions de ces Princes vivans qui regardoient ces cadavres, qu'on voyoit sur leurs visages l'étonnement & la $urpri$e que leur cau$oit un $pectacle $i affreux. Il repre$enta $ous la figure d'un des Rois cét Uguccion dont je vous ay parlé, lequel $e bouchoit le nez avec la main pour ne pas $entir la puanteur de ces corps à demi pourris. Au milieu de ce tableau André peignit l'image de la Mort ve$tuë de noir. Elle tenoit une faux, & fai$oit voir par $on action comme elle venoit d'o$ter la vie à une in$inité de per$onnes de toute sorte d'âge, de sexe & de conditions, qui e$toient repre$entez morts & étendus $ur la terre. Il y avoit des Anges & des Diables qui tiroient les ames de la bouche de ces corps ; & l'on voyoit que les uns portoient de ces Ames au Ciel, & que les autres en jettoient dans des gouffres de ANDRE ORGAGNA. 116 II. ENTRETIEN SUR LES VIES ANDRE flâmmes qui paroi$$oient au $ommet d'une monORGAGNA. tagne. Au haut de ce tableau André repreſenta JESUSCHRIST aſſis ſur des nuées au milieu des douze Apostres, & dans l'estat terrible où il doit paroi$tre lors qu'il viendra pour juger les hommes. Il fit voir dans cette gloire comme les Anges & les Ames bienheureuses joûïssent d'une joye & d'un plai$ir ineffable ; & du co$té où il peignit l'Enfer, il repre$enta de quelle maniere les damnez y souffrent des peines & des tourmens qui ne ſe peuvent exprimer. Il se plaiſoit ſi fort dans ces ſortes de compositions, qu'il fit presque la mesme chose à Florence dans l'Eglise de Sainte Croix. Il n'y avoit de diférence que dans les per$onnes qui e$toient dans l'Enfer & dans le Paradis ; car c'estoit par ce moyen qu'il gratifioit ses amis, ou qu'il se vengeoit de ceux qui l'avoient offen$é. Parmi les Bien heureux il peignit le Pape Clement VI. ami des En 1350. Florentins, & qui peu de temps auparavant avoit célebré le Jubilé, & l'avoit réduit de cent ans à cinquante. Mais il plaça entre les damnez un Guardi & quelques autres qui n'e$toient pas de ses amis. Ce Peintre vécut 60. ans, & mourut l'an 1389. Il y avoit encore alors à Florence un certain THOMAS fils d'Estienne, lequel fut surnommé GIOTTINO. GIOTTINO, à cause qu'il imitoit beaucoup la maniere de Giotto. Il travailla à Florence & à Ficrence and c, lequel futur ten ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 117 Rome : toutefois je ne vous parlerois pas de luy, $i $a haute réputation n'eu$t porté les Florentins. aprés avoir cha$$é de leur ville le Duc d'Athenes. à le choisir pour representer dans le Palais du Pode$ta le mauvais traitement que receût ce Duc, & tous ceux qui avoient $uivi son parti. Pour bien juger quelle pouvoit e$tre cette pein ture, il faudroit vous en rapporter l'histoire qui n'e$t pas moins fune$te que memorable : mais je craindrois qu'un ſi long recit ne vinſt à vous laſser, & mesme ne nous éloignast en quelque sorte du ſujet dont j'ay entre pris de parler. Ces considerations, dit Pymandre, ne doivent pas vous arre$ter. Car bien loin de m'ennuyer. je seray bien-aise de me rafraiſchir la memoire de cette histoire $i tragique ; & cette relation $era mesme comme un repos parmi les autres choses que vous avez à dire. Je repris donc ain$i mon discours. Les Freſcobaldi riches & puiſſans dans Florence ayant esté chassez de la ville par leurs concitoyens au commencement de Novembre 1340. engagerent ceux de Pi$e à prendre les armes contre les Florentins dans un temps où ces derniers pen$ant augmenter leur E$tat, e$toient $ur le point d'acheter des Princes de l'Eſcale la ville de Parme. Il s'émeût une guerre $i forte entre les Florentins & les Pi$ans, que ceux de Florence furent obligez de rompre leur marché avec les Princes de l'Eſcale, pour employer leur argent à ſecourir la P iij GIOTTINO. 118 II. ENTRETIEN SUR LES VIES ville de Luques qui e$toit a$$iegée par ceux de Pise, & à se fortifier d'hommes & de munitions pour leur propre défense. Pendant cette guerre ils firent des pertes fort considerables : mais Malate$te Seigneur de Rimini e$tant arrivé à Florence avec des troupes toutes fraiſches, il ſe joignit à eux, & leur aida à faire lever le $iege de Luques. Dans le mesme temps Robert Roy de Naples ami des Florentins, & duquel ils avoient demandé l'assistance, leur envoya Gautier de Bréne Duc d'Athenes, avec quelques compagnies de gens de guerre pour les ſecourir. Ce General ſceût ſi bien décrediter Malateste comme un mauvais Capitaine, & gagner les bonnes graces des Florentins. qu'ils luy donnerent le gouvernement de leur ville & le commandement général de leurs armées. Cependant comme les hommes ne ſont jamais contens de leur fortune preſente, le Duc porta au$$ito$t $es pen$ées plus haut qu'à e$tre $eulement Gouverneur de la Ville & de l'Estat de Florence : il crut qu'il falloit s'en faire Souverain ; & il avoit tant de personnes auprés de luy, & mesme des Florentins qui le fortifioient dans cette pen$ée, qu'il ne fit point difficulté d'entreprendre un ſi hardi deſſein. Voyant donc les peuples dans une diſpoſition assez favorable pour luy ; comme le temps auquel la magi$trature des Vingt venoit à changer, il sceût agir de telle sorte a l'endroit de quelques ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 119 principaux citoyens, & gagna si bien le peuple, qu'il se fit élire Seigneur pendant sa vie de la Le 8. Sept. Ville & de l'Estat de Florence nonobstant la résistance des Senateurs. Aussitost aprés cette élection on ne manqua pas d'arborer ses armes & des banderoles au haut de la tour du Palais. Il créa de nouveaux Officiers tels qu'il les voulut choi$ir. On ordonna des festes & des réjoûïssances publiques pendant huit jours entiers ; & dans ce nouveau changement ces peuples firent paroi$tre tant de témoignages de joye, qu'ils $embloient avoir entierement perdu le $ouvenir de tous leurs maux pa$$ez, & ne pen$er plus qu'aux biens dont ils e$peroient de joûïr à l'avenir. L'Eve$que me$me de Florence eſtant monté en chaire ce jour-là, qui eſtoit la feste de la Naissance de la Vierge, s'étendit si fort $ur les loûanges de ce nouveau Seigneur, qu'il en fit le principal $ujet de son $ermon. Mais comme les hommes s'aveuglent ai$ément dans leurs pro$peritez, & que $ouvent lors qu'ils croyent aſleurer davantage la grandeur de leur fortune, ils la détrui$ent entierement, parce qu'en penſant fortifier leur autorité par de nouveaux moyens, ils renverſent les fondemens ſur leſquels ceux qui les ont élevez ont prétendu qu'ils demeuraſſent établis : auſſi le Duc d'Athenes, que les Florentins avoient eux-meſmes choiſi pour eſtre leur Seigneur, ne croyant pas estre assez bien affermi par la voix & le con$entement du peuple, 120 II. ENTRETIEN SUR LES VIES GIOTTINO penſa qu'il devoit tout de nouveau jetter luyme$me les fondemens de $a Principauté, & $e faire l'artisan de sa souveraine grandeur ; & que pour cela il pouvoit $e $ervir de toutes les cho$es propres à parvenir à une $i haute entrepri$e. Mais comme il e$t tres-difficile qu'un Seigneur étranger, & qui ne fait, pour ain$i dire, que de nai$tre pui$$e e$tre également agreable à tout un peuple, parce qu'il ne luy e$t pas ai$é d'obliger egalement tout le monde, & que ne pouvant $atisfaire tous ceux qui a$pirent aux charges, ni récompenſet d'ailleurs ceux qui en ſortent, il ſe trouve toûjours que le parti des mal contens e$t beaucoup plus grand que celuy de ceux qui $ont satisfaits : ainsi le Duc d'Athenes ne fut pas longtemps Seigneur de Florence, qu'il $e vit pre$que autant d'ennemis $ur les bras qu'il y avoit d'habitans dans la ville. Les Grands ne manquoient pas de faire remarquer tous ses defauts ; & comme sa conduite & ses mœurs n'estoient pas exemptes de bla$me, ils découvroient au peuple le mal qu'il faisoit, & imputoient à son mauvais gouvernement tous les desordres qui arrivoient dans l'Estat. Le Duc qui n'ignoroit pas les mécontentemens des principaux citoyens n'en témoignoit rien néanmoins ; au contraire, il dissimuloit si bien tout ce qu'il sçavoit, que pour les persuader euxmeſmes qu'il ne les croyoit pas capables de conspirer contre luy, il fit publiquement mourir plusieurs ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 121 sieurs personnes, qui pensant luy rendre service, luy avoient donné avis des conspirations qu'on faisoit contre luy. Matteo di Marozzo fut l'un de ceux-là : il le fit pendre, & trai$ner par les ruës, croyant que la veuë d'un spectacle si horrible donneroit aux Florentins de plus pui$$ans témoignages de la confiance qu'il avoit en eux. Mais comme il ne changeoit pas pour cela sa manière ordinaire d'agir : sa conduite, & celle de tous ceux qui avoient part aux affaires, éloigna si fort l'affection que les peuples avoient eûë d'abord pour luy, & aigrit tellement les e$prits des principales familles, qu'il ſe forma tout d'un coup trois diférens partis, qui, sans $e communiquer rien les uns aux autres, conjurerent également sa ruine ; & ce qu'il y a de remarquable, est que le chef d'un des partis e$toit Angelo Accioli, ce mesme Evesque qui avoit loûé le Duc avec tant d'excés lors qu'il fut créé Seigneur de Florence. Tous les conjurez convenoient ensemble de le perdre ; mais tous cherchoient des moyens diférens. Comme cette grande affaire ne put estre traitée $i $ecretement que le Duc n'en eu$t avis, il fit prendre deux des conjurez de l'un des trois partis ; & aprés leur avoir fait souffrir la ge$ne, il apprit de leur bouche que leur chef e$toit Antonio de gli Adimari. Quoy-que le Duc fut aſſez ſurpris quand il sceût le nombre & la qualité des conspirateurs, il crut néanmoins qu'il n'estoit pas à propos de I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 122 témoigner ouvertement tout ce qu'il sçavoit de cette conjuration ; mais qu'il devoit donner ordre à ſa ſeûreté, & ſe rendre le plus fort dans la Ville avant que de rien entreprendre contre ses ennemis. Il $e contenta donc de faire citer Antonio, lequel s'asseurant sur son mérite, sur la faveur du peuple, & $ur la grandeur de $a famille comparut à l'assignation. Les autres se cacherent. & ne voulurent pas paroiſtre. Pendant ce temps-là le Duc ſe fortifia dans ſon Palais, écrivit aux Bourgs & aux Villes voi$ines pour avoir des troupes ; & il fut si promptement ſervi, qu'ayant découvert la conjuration le 18. Juillet, le 25. du meſme mois il avoit auprés de luy plus de 600. chevaux, & autant de gens de pied, ſans les autres troupes qui luy venoient encore d'ailleurs. De maniere que penſant eſtre en eſtat de faire tout ce qu'il voudroit dans Florence, il ordonna à trois cens des principaux de la Ville de se trouver dans son Palais le jour suivant, qui estoit la Feste de Sainte Anne, afin d'aviser avec eux ce qu'il falloit faire $ur le $ujet des pri$onniers qu on avoit arre$tez. Mais $on intention e$toit toute autre ; car en les faiſant venir chez luy, il prétendoit s'en ſaiſir, & ſe rendant plus puiſſant qu'auparavant, détruire tous ceux qui par leur noblesse, par leurs biens, ou par leurs amis luy e$toient $u$pects, & pouvoient $ervir d'ob$tacle à ses grands desseins. Il y avoit ſur la liſte de ceux qu'il avoit man- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 123 dez, une grande partie des conjurez ; de sorte GIOTTINO. que comme chacun y voyoit non $eulement $on nom en écrit, mais au$$i celuy de $es compagnons. & encore de plu$ieurs per$onnes qu'ils $çavoient bien n'estre pas amis du Prince, ils soupçonnerent qu'il y avoit quelque de$$ein formé. D'abord ils n'oſoient ſe découvrir les uns aux autres ; ils ſe regardoient $eulement plus fixement qu'à l'ordinaire, & ta$choient d'apprendre $ur leurs vi$ages les ſentimens de leur cœur. Cependant comme si par ce silence ils se fussent mutuellement communiquez leurs intentions, ils commencerent à ouvrir la bouche, & à $e demander ce qu'ils devoient faire dans cette occa$ion, puis que déja on voyait la ville pleine de troupes étrangeres, & que le jour suivant il en devoit encore arriver d'autres. Ainsi chacun déclarant sa crainte, & les paroles passant de bouche en bouche, la Ville se trouva en peu d'heures dans une apprehension terrible. Le peril qui menaçoit les trois partis des conjurez, les obligea de s'unir ensemble pour pen$er à leur mutuelle conservation. Aprés avoir choisi pour chefs les Adimari, les Medicis, & les Donati, ils réſolurent qu'au lieu de comparoiſtre le jour suivant, il falloit faire un soulevement général dans la Ville, prendre les armes, barricader les ruës, attaquer le Palais, & s'asseurer de la personne du Duc. Le lendemain matin on vit l'éxécution de ce 124 II. ENTRETIEN SUR LES VIES GIOTTINO. dessein : toute la Ville fut en armes ; le peuple se $ai$it des places, des portes & des lieux les plus avantageux ; & tout bouïllant de cette fureur ordinaire aux premiers mouvemens d'une populace échauffée, il environna le Palais pour $e $ai$ir du Duc, & pour tirer des prisons Antonio de gli Adimari. L'on n'entend par tout qu'un bruit confus de voix & de cris ; & ces peuples tran$portez de rage contre le Duc, ne le menacent pas moins que de le mettre en pieces, & de le manger tout vivant, luy qu'un peu auparavant ils avoient receû chez eux avec tant d'acclamations, & élevé avec tant d'honneur à la souveraine dignité de leur Estat. Au commencement de cette rumeur, ceux du Palais se mirent en estat de se défendre, & il se fit entre eux & le parti du peuple de rudes e$carmouches qui durerent ju$qu'à la nuit, où il demeura de part & d'autre quantité de gens $ur la place. Comme le Duc vit que ſes affaires n'alloient pas bien, & que le parti du peuple grossissoit toûjours : il voulut eſsayer ſi par douceur il pourroit remedier au mal qui le menaçoit en traitant avec ses principaux ennemis. Mais les choses ne sont plus en estat de remedes : ils ne l'écoutent pas, & sont d'autant plus hardis à poursuivre ce qu'ils ont commencé, qu'ils $e voyent $econdez d un pui$$ant $ecours, que ceux de Sienne leur avoient envoyé, avec six personnes des plus con- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 125 siderables de leur ville en qualité d'Ambassa-GIOTTINO deurs. Les Florentins se voyant donc assez forts pour tout entreprendre, & n'ayant besoin que de chefs pour conduire l'Estat de la République : l'Evesque fit sonner la cloche, & le peuple s'estant assemblé, on éleût quatre citoyens pour gouverner avec l'Evesque. Cependant on ne laissoit pas d'attaquer jour & nuit le Palais du Duc, & de faire dans la Ville une exacte recherche de tous ceux qui avoient esté attachez à son service. On trouva trois de ses créatures qui furent mises en pieces ; & s'e$tant $ai$i d'un Henri Feï comme il ta$choit de $e $auver en habit de Religieux, on le pendit la teste en bas. On luy ouvrit le ventre, & aprés avoir esté quelque temps exposé en cét estat à la veûë de tout le monde, les enfans le trai$nerent par les ruës, & enfin le jetterent dans la riviere. Le Duc qui voyoit exercer tant de cruautez à l'endroit des siens, n'avoit pas peu de sujet de craindre pour sa personne. Il taschoit donc d'employer toutes $ortes de moyens pour faire son accommodement ; & pour en venir à bout, nonseulement il avoit recours aux bons offices des Ambassadeurs de Sienne, mais encore à l'entremi$e de l'Eve$que. D'abord le peuple fermoit l'oreille à toutes $ortes de propo$itions ; & comme enfin il consentit avec beaucoup de difficulté que le Duc sortist de la Ville la vie sauve, il s'oii 126 II. ENTRETIEN SUR LES VIES piniastra toutefois à ne vouloir faire aucun traité avec luy, qu'auparavant il ne leur mist entre les mains le Conservateur & son fils, & Cerretieri Visdomini. Cette proposition parut si rude au Duc de voir qu'on l'obligea$t a livrer luymesme ses amis, que ne pouvant se résoudre d'estre ainsi le ministre de leur mort, il demeura deux jours ſans y vouloir conſentir. Mais enfin le premier jour d'Aoust, les Bourguignons qui estoient avec luy, sçachant que son accommodement avec les Florentins ne manquoit à $e faire qu'à cauſe qu'il refuſoit de leur livrer ces trois hommes, ils furent le trouver ; & aprés luy avoir representé qu'il n'estoit pas juste qu'ils perissent tous de faim, pour l'amour de trois scelerats qu'il vouloit $auver, il y en eût quelques-uns d'entre eux qui en murmurant s'échaperent de luy dire. qu'ils e$toient réſolus non ſeulement de lai$$er perir ces trois personnes, mais luy-mesme encore, plûto$t que de $ouffrir davantage la mi$ere où ils e$toient. De-$orte que le Duc $e vit contraint de consentir qu'on les livrast entre les mains des Florentins ; & dés le $oir me$me les Bourguignons prirent le fils du Conservateur, & le pou$$ant hors du Palais, le jetterent en proye à la rage du peuple. Ce malheureux n'avoit pas dix-huit ans accomplis ; & comme c'estoit sur luy que son pere & un de ses oncles fondoient leurs esperances, & mettoient toute la grandeur de leur maison, le h . ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 127 Duc en leur con$ideration l'avoit fait Chevalier GIOTTIO. il n'y avoit pas long-temps. Mais comme parmi le peuple, il y avoit des parens & des amis de ceux qui avoient esté mal traitez par le Duc, & par ses créatures, ou qui avoient e$té tuez & ble$$ez les jours précedens, ils n'eurent nul égard ni à l'âge, ni à la bonne mine de ce jeune homme. Ils le receurent comme une victime qu'on leur mettoit entre les mains pour e$tre offerte aux manes des défunts ; & apres luy avoir donné mille coups d'épée & de pique au travers du corps, il ne crurent pas avoir aſſez ſatisfait à leur vengeance. qu'en pre$ence de $on mi$erable pere, ils ne l'eu$ sent mis en pieces, & dechiré avec leurs mains & avec leurs dents. Ils n'eurent pas ſitoſt achevé ce cruel carnage qu'ils se préparerent pour un autre ; & comme si le sang qu'ils venoient de succer, & dont ils avoient les mains & la bouche toutes teintes, les eust davantage alterez, ils se mirent à crier avec plus de force, & à demander le pere qu'on leur livra auſſitoſt, & qu'ils traiterent encore plus cruellement que le fils. Il y en eût que la haine & la fureur rendirent ſi inhumains, & ſi barbares, que non contens de s'estre ainsi souïllez la bouche & les mains, ils voulurent que leurs entrailles eu$ſent part au carnage, & qui pour raſſaſier la faim dont leurs cœurs eſtoient tourmentez, mangerent de la chair de leurs ennemis. Mais ce qui e$t de plus difficile à croire, c'e$t que non-$eulement GIOTTINO. 128 II. ENTRETIEN SUR LES VIES dans la chaleur de cette vergeance ils devoroient cette chair à demi vivante ; mais il y eût mesme des hommes, si on les peut nommer tels, qui en emporterent des morceaux dans leurs mai$ons, & qui de ſens raſſis les firent roſtir ſur les charbons, & les mangerent avec plaiſir. Cependant ce peuple s'e$tant la$$é dans un $i horrible maſſacre, ou plûtoſt s'eſtant comme enyvré dans le sang de ces deux mi$erables, ne $e souvint plus de demander le troisiéme qu'on luy avoit promis, lequel se sauva à la faveur de la nuit, & par le moyen de ses amis. Le troiſiéme jour d'Aouſt on dreſſa les articles entre les Florentins & le Duc, qui demeura encore trois jours avec sa famille dans le Chasteau. d'où il ſortit de grand matin. Aprés le recit de cette histoire, & aprés tant de cruautez dépeintes, vous ne devez pas estre surpris quand je vous mettray comme devant les yeux la Peinture que le Giottino en fit dans le Palais du Podesta, par le commandement de ceux qui gouvernoient. De quelles couleurs, dît Pymandre, put-il $e servir pour bien exprimer un si horrible carnage? & quels traits pouvoient a$$ez bien repre$enter la rage d'un peuple irrité, & faire voir comment il avoit ſi-toſt paſſé de l'amour à la haine? Il ne pensoit pas, repartis-je, à peindre les actions de ses compatriotes. Il representa le Duc d'Athenes ; & comme ce n'estoit pas une personne ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 129 ne d'une taille avantageuse, ni d'une mine fort GIOTTINO. relevée, il luy fut bien facile d'en former une laide figure, ſans s'éloigner beaucoup de la reſſemblance. Car les Florentins voulant qu'il en fist un sujet de mépris & de risée, il le peignit d'une taille fort petite, le teint brun, la barbe longue & claire; & pour le rendre plus difforme, il marqua davantage toutes les parties qui pouvoient contribuer à faire voir ses defauts. Il ne $e contenta pas de faire son portrait tel que je viens de dire, il voulut encore faire une image de son esprit, & representer les qualitez de son ame aussi-bien que les traits de son visage. Pour cela il environna sa teste des animaux les plus cruels, & dont les qualitez pouvoient convenir aux mauvaises inclinations qu'on luy attribuoit ; & les entrela$$ant les uns avec les autres, il le representa couronné de la mesme maniere que l'on peint d'ordinaire les Furies infernales. L'image de ce Duc eſtoit accompagnée de celles du Conservateur dont j'ay parlé, de Visdomini, de Maladiaſſe, de Ranieri da San-Geminiano & de plu$ieurs autres de $es creatures qui n'e$toient pas peints d'une maniere moins de$avantageu$e. Car pour leur donner au$$i une coëffure ridicule. mais pourtant diférente de celle du Duc, il leui mit $ur la te$te une e$pece de mitre, dont en Italie l'on marque par opprobre ceux qui $ont convaincus de crimes. Outre cela chacun avoit les armes de sa maison auprés de soy; & il y avoit I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 130 GIOTTINO. de grands rouleaux où estoient écrites des choses qui avoient rapport aux figures, & aux ve$temens qu'on leur donnoit. Cette Peinture parut admirable à tout le peuple, non $eulement a cau$e que le Peintre avoit pris beaucoup de $oin à la bien finir, mais parce que le $ujet leur remettait devant les yeux une action qu'il avoit éxécutée avec beaucoup de plai$ir. Giottino fit quantité d'autres tableaux à Florence ; mais il suffit de vous avoir parlé de celuycy. Cependant comme il estoit d'un temperament délicat, il mourut âgé de 32. ans, l'an 1356. Je ne m'arresteray pas à vous parler de plusieurs autres Peintres qui vivoient en ce temps-là, quoyqu'il y en ait eû quelques-uns qui $e $oient rendus considerables. Car le nombre en estoit si Giovan DA PONTE. grand dans l'Italie, que dés l'année 1350. ceux AGNOLO qui travailloient à Florence établirent entre eux GADDI. BERNA de une Confrairie ſous la protection de Saint Luc, Sienne. ἄμϛσιο afin d'avoir lieu de conferer plus souvent les uns aussi Siennois et ANTO-avec les autres ; & mesme de temps en temps ils NIO VIVI. éli$oient des Officiers, pour avoir $oin de tout ce TIANO. JACOBO qui regardoit leur compagnie, dont JACOBO CASENTICASENTINO fut un des premiers. NO. Il ne faut pas que j'oublie de vous parler d'un Peintre qui parut $ur la fin du quatorziéme $ieSPINELLO cle. Il se nommoit SPINELLO, & estoit natif d'Arezzo. Il fit plu$ieurs tableaux en divers lieux de la Toscane, & c'est de luy dont on raconte une histoire assez plaisante. On dit qu'estant déja ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 131 âgé de plus de 77. ans il fit dans la ville d'Arezzo SPINELLO. un tableau, où il repre$enta comme les mauvais Anges s'e$tant voulu élever au de$$us de Dieu, furent précipitez dans les abi$mes de l'Enfer. Parmi tous ces Démons, & dans le lieu le plus bas il peignit Lucifer sous la forme d'une beste monstrueuse, & prit tant de soin à rendre cette figure horrible, que son imagination demeura toute remplie des especes d'un sujet si épouvantable. De sorte qu'une nuit en dormant il luy sembla voir le Diable tel qu'il l'avoit peint, qui l'interrogeoit en quel lieu il l'avoit veû si difforme, & pourquoy il le repreſentoit d'une maniere ſi offenſante. Il s'éveilla au$$ito$t, mais tellement $urpris & épouvanté, que ne pouvant ouvrir la bouche pour s'écrier, ce fut par le tremblement de tous ses membres que sa femme qui estoit couchée auprés de luy s'apperceût de la peine où il estoit. Sa frayeur fut $i grande qu'il en pen$a mourir, & me$me depuis ce temps-là il eut toûjours la veûë égarée, l'esprit à demi perdu, & ne vêcut pas longtemps. Il me ſemble qu'il ſeroit aſſez inutile de vous parler d'un GERARDO STARNINA qui alla GERAR DO STARNI. travailler en Espagne ; d'un LIPPO ; d'un LoNA. LIPPO. RENZO Religieux de l'Ordre de Camaldoli ; LORENZO. TADDEO d'un TADDEO BARTOLO; d'un LORENZO BARTOLO. DI BICCI disciple de Spinello; d'un PAOLO, LORENZO DI BICCI. qui fut ſurnomme UCCELLO, à cauſe qu'il faiPAOLOUGCELLO. soit fort bien des oiseaux : si ce n'est pour vous R ij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 132 PAOLO faire remarquer que ce dernier fut un des preUCCELLO. miers Peintres qui s'étudia à ob$erver exactement la perspective dans ses ouvrages ; & le temps qu'il employa à ce travail fut cause qu'il n'apprit pas si parfaitement les autres parties de la Peinture. Cependant comme il arrive souvent que l'on a plus d'envie de faire les cho$es qui $ont les plus difficiles, & que l'on $çait le moins, il entreprit un jour de repre$enter Saint Thomas qui met $on doigt dans le co$té de No$tre Seigneur ; & afin qu'on ne vist pas son ouvrage avant qu'il fust fait, il fit fermer le lieu où il travailloit. Le Donatelle, qui e$toit un Sculpteut alors en grande réputation, l'ayant rencontré, luy demanda quel tableau il faisoit, & qu'il cachoit avec tant de ſoin. Paolo luy répondit qu'il le verroit quand il seroit achevé. L'ayant fini, & exposé au jour, il ne manqua pas d'en avertir le Donatelle, & de luy en demander son avis. Mais celuy-cy, aprés l'avoir long-temps con$ideré, ne luy dit autre chose, sinon qu'il découvroit son tableau lors qu'il devoit le cacher. Cét avertissement affligea si fort ce pauvre homme, qu'il $e retira tout confus en $a maison, où depuis ce temps-là il ne fit autre chose que des ouvrages de perspective. Il mourut l'an 1432. Outre ceux que j'ay nommez, il y eût encore Massoli-Massolino, qui fit voir beaucoup de diféNo. rence entre ses tableaux & ceux des autres Peintres qui avoient e$té avant luy : car il donna plus de majesté à ses figures, il les vestit d'habits mieux ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 133 agencez ; representa plus de passion dans leurs MASSOLI No. vi$ages, plus de vie dans leurs yeux ; & enfin peignit avec plus de perfection toutes les autres parties du corps. Il eût pour diſciple MASACCIO, qui le ſurc 10. passa, comme il avoit surpassé les autres ; & c'est a luy qu'on donne la gloire d'avoir comme ouvert la porte à ceux qui l'ont $uivi, pour les faire entrer dans la bonne & veritable maniere de peindre. Il surmonta ce qu'il y a de plus rude & de plus difficile dans cét art ; & fut le premier qui fit paroi$tre $es figures dans de belles attitudes qui leur donna de la force, du mouvement, du relief, & de la grace. Il representa au$$i les racourciſſemens mieux que tous les Peintres qui l'avoient précedé. Cependant il n'eût presque pas le loisir d'exécuter toutes ses belles pensées, ni de connoistre jusqu'où il pouvoit porter la perfection de la Peinture, parce qu'il mourut l'an 1443. lors qu'il n'e$toit encore que dans la vingt-sixiéme année de son âge. Son Epitaphe faite par Annibal Caro, est un glorieux éloge de ce Peintre, & un monument éternel de sa vertu. Comme il contient en peu de mots les riches talens qu'il avoit receûs du Ciel, vous ne $erez pas fa$ché de l'entendre. La voicy dans ſa langue. Pinsi e la mia pittura al ver' fù pari, L'atteggiai, l'avivai, le diedi il moto, Le diedi affetto. Insegni il Buona roto A tutti gl'altri, e da me solo impari. R iij MASAC. 10. En 1447. 134 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Aprés la mort de Grégoire XI. qui transporta à Rome le Siege qui avoit e$té $i long-temps dans Avignon, Urbain VI. Napolitain fut éleû Pape, & quelques mois aprés les Cardinaux estant sortis de Rome mal contens d'Urbain, nommerent Clement VII. qui tint ſon Siege dans Avignon, d'où naquit ce Schisme si cruel & si scandaleux, pendant lequel on vit trois Papes partager entre eux cette ſouveraine puiſſance que JESUS-CHRIST a laiſſée au legitime Succeſseur de Saint Pierre. Cette division dura prés de cinquante ans dans l'Eglise, qui ne fut dans un parfait repos que quand par une faveur toute particuliere de Dieu Nicolas V. fut éleû Souverain Pontife : car quelque temps aprés la mort d'Eugene IV. Felix IV. s'estant départi de ses prétentions, luy ceda entierement le Siege; & l'on reconnut que Nicolas méritoit d'autant plus cette supresme dignité, que luy-mesme s'en estoit estime indigne, & qu'il avoit fait tout son possible pour s'en décharger sur un autre. Mais les Cardinaux qui en firent choix, forçant ses inclinations par leurs prieres, le conjurerent de ne s'opposer pas aux mouvemens du Saint Esprit, & de n arre$ter point le cours de la Providence divine. Ils publierent hautement au $ortir du Conclave, que les hommes n'avoient point eû de part à son election, & qu'il avoit esté visiblement nommé de Dieu pour gouverner l'Eglise. En effet, il s'en aquita $i dignement, que pen- . de tes la mo mi de se thege, &c mss ment de re am Ehem ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 135 dant les huit années de son Pontificat il travailG10. la de toute ſa force à procurer le repos à l'Italie, à mettre la paix entre les Rois & les Princes Chrestiens, & à regler les choses Ecclesiastiques. Il aimoit les hommes doctes & vertueux ; il leur conféroit les premieres charges, & les benefices les plus con$iderables ; & par ce choix $i judicieux, il taſchoit d'encourager tout le monde à mériter de pareilles récompenses, en se rendant dignes par leur ſcience & par leur vertu. Ce fut ſous ſon Pontificat que les belles lettres & les langues Grecque & Latine, qui avoient esté comme mortes & en$evelies dans l'oubli depuis six cens ans, reprirent une nouvelle vie, & parurent avec leur premier éclat. Il eût tant d'amour pour les sciences, qu'il envoya dans toutes les parties du monde des hommes habiles chercher les livres anciens qui s'estoient égarez par les desordres des guerres, & par l'ignorance des peuples. Il embellit de ba$timens & d'ouvrages publics la ville de Rome, & fit faire plu$ieurs peinPIETRO tures dans le Palais du Vatican. PIETRO DEL DELLA LA FRANCESCA Florentin fut un de ceux qui francesCA. travaillerent dans les chambres de ce Palais. Il fit deux tableaux, qui depuis furent mis à bas, lors que par le commandement de Jules II. Raphaël peignit en leur place le miracle du Saint Sacrement arrivé à Bolsene, & Saint Pierre dans la prison. Je croy, dit Pymandre, qu'on n'avoit pas re II. ENTRETIEN SUR LES VIES 136 gret aux ouvrages de Pietro, puis qu'on mettoit PIETRO DELLA FRANCES, en leur lieu ceux d'un $i excellent homme. CeCA. pendant, repartis-je, il y avoit des testes qui estoient a$$ez belles, & que Raphaël me$me fit copier : mais je croy à dire vray, que ce fut pour garder la re$$emblance des per$onnes de haute qualité que Pietro y avoit peintes. Car on y voyoit Charles VII. Roy de France, lequel en l'an 1449. fit tenir un Concile à Lyon en faveur de Nicolas V. où ce Roy, l'Empereur & le Concile prierent Felix de se départir de ses prétentions, & de ceder entierement la dignité de Pape à Nicolas, afin de faire cesser le Schisme ; ce qu'il fit volontairement, quoy-qu'il y eust plus de neuf ans qu'il po$$eda$t cette $ouveraine charge par l'élection qu'en avoit fait le Concile de Basle, lors qu'il déposa Eugene IV. De sorte que le Pape Nicolas V. avoit fait faire le portrait du Roy, & ceux de plu$ieurs per$onnes de marque, en reconnoi$$ance des $ervices qu'ils avoient rendus à l'Egliſe en ſa perſonne. Les copies de tous ces portraits que Raphaël gardoit tres-cherement, tomberent aprés sa mort entre les mains de Jules Romain son disciple. Pietro ayant achevé les ouvrages que le Pape luy avoit commandez, retourna en son païs, où il fit plu$ieurs tableaux, & lai$$a quelques éleves qui n'ont pas eû grand nom. Celuy que l'on reLORENTI marque le plus, est un certain LORENTINO NO D'AN D'ANGELO Aretin, qui finit à Arezzo quelques 2110. peintures ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. I peintures que Pietro avoit commencées, & qui esNO D'ANtoient demeurées imparfaites par $a mort. Je ne GELO. croy pas que ce Lorentino fu$t un fort habile homme : neanmoins comme Pietro della France$ca e$toit $çavant dans les Mathematiques dont il avoit me$me écrit plu$ieurs livres, Lorentino s'e$toit au$$i appliqué à cette étude $i nece$$aire aux Peintres. Mais $oit qu'il ne fu$t pas fort bon praticien, il n'eût pas grande réputation, ou du moins il ne tira pas un grand avantage de son travail. On dit qu'il e$toit $i pauvre, qu'a peine avoit-il de quoy vivre ; & si je vous rapportois ce qu'on a écrit de luy, vous jugeriez qu'il falloit a$$eûrement qu'il fu$t fort neceſliteux, & peut-eſtre fort ignorant. Pendant que Pietro della Franceſca travailloit à Rome, il y avoit à Florence un bon Religieux de l'Ordre de Saint Dominique nommé Frere JEAN ANGELIC DA FIESOLE, que l'on met-FREREAN ANtoit au rang des meilleurs Peintres de ce temps-là. Sa réputation eſtoit ſi grande, que le Pape Nicolas V. l'appella auprés de luy pour peindre $a Chapelle. & faire quelques ouvrages de miniature dans des Livres d'Eglise. Frere Jean e$tant à Rome lors que l'Empereur Frederic III. y arriva avec Eleonor fille du Roy de Portugal, & que le Pape leur donna la Benediction Nuptiale, & leur mit la Couronne $ur la te$te, il fit le portrait de Frederic ; & dans un tableau où il repre$enta quelque chofe de la Vie de JESUS-CHRIST, il prit sujet d'y peindre au naturel, le Pape, l'Empereur, & I. Tome. FRERE JEAN AN GELIC. 138 II. ENTRETIEN SUR LES VIES plu$ieurs per$onnes de qualité. Il y mit au$$i Frere Antonin Religieux de ſon Ordre, & qui par $on moyen fut Archeve$que de Florence quelque temps aprés. Car le Pape ayant reconnu que Frere Jean Angelic e$toit non-$eulement un tres-excellent Pein tre, mais un tres-bon Religieux, il voulut luy donner l'Archeve$ché de Florence qui vint à vaquer. Mais il refusa ce pre$ent, qui à tout autre eu$t paru fort avantageux ; & ayant repre$enté à Sa Sainteté avec une humilité $incere, qu'il n'avoit pas les qualitez necessaires à un Pasteur, il la supplia de conferer cette charge si importante à un autre, luy fai$ant connoi$tre que Frere Antonin estoit tres-capable de soustenir un si pesant fardeau. Ain$i il trouva moyen de s'en décharger $ur les épaules de son ami, auquel le Pape donna cété Archevesché. La nomination que Frere Jean en fit fut tres-avantageuse à l'Eglise de Florence : car ce Prélat y vécut dans une ſi haute réputation de doctrine & de $ainteté, qu'il merita d'e$tre canoniſé aprés ſa mort. Au reſte, ſi nous n'avons pas des ouvrages de Frere Jean Angelic pour les considerer, ce que l'on a écrit de luy e$t une peinture qui merite d'e$tre regardée ; puis qu'il e$t encore plus rare de trouver des ouvriers recommandables par leur vertu & par la ſainteté de leur vie, qu'il n'eſt difficile de rencontrer des production d'e$prit dignes d'e$tre admirées. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 135 Comme il n'y a rien de plus dangereux à une Frere JEAN ASame qui abandonne toutes les choses de la terre GELIC. pour ne pen$er qu'aux cho$es du Ciel, que la pareſſe & l'oiſiveté ; & que les ſaints Peres ne recommandent rien tant aux per$onnes retirées du monde, que de s'occuper par le travail de leurs mains : ce bon Frere avoit choisi cét exercice comme le plus conforme à ses inclinations. Et il l'aimoit d'autant plus, qu'en y employant quelques heures du jour, il trouvoit de quoy s'entretenir dans de ſaintes penſées ; ſes ouvrages meſme luy fourniſsant des sujets pour élever son esprit à Dieu dans la ſpeculation qu'il faiſoit des beautez de la nature, & des miracles de l'art. Car Frere Jean e$toit un veritable Religieux. qui détaché entierement des soins & de l'embarras du monde, $e renfermoit tout en luy-me$me, & ne pensoit en aucune maniere aux choses du siecle. Il obſervoit ſi exactement ſa Regle, & vivoit dans une $i grande $implicité, qu'un jour le Pape l'ayant arresté à disner avec luy, il fit difficulté de manger de la viande, parce qu'il n'en avoit pas la permission de son Superieur, ne faisant pas réflexion $ur l'autorité de celuy qui le traitait. Il évitoit toutes les actions qui regardoient les affaires temporelles, hors celles ou il pouvoit servir les pauvres dans leur necessité. Apres avoir satisfait a tous les devoirs ausquels sa Regle l'obligeoit, il s'occupoit à peindre ; & dans un diS ij FRERE Jean An. GELIC. 140 II. ENTRETIEN SUR LES VIES vertissement si innocent, il choisissoit toûjours pour son sujet quelque histoire sainte. Ce travail luy estoit si agreable, qu'il le préféroit aux emplois les plus con$iderables de son Ordre, à cau$e qu'il y joûï$$oit de la douceur de la $olitude, & du repos de l'esprit. Si ses amis luy demandoient de ses ouvrages il les prioit de le faire trouver bon à son Superieur, ne voulant pas disposer de la moindre chose sans sa permission. Enfin comme il fit toûjours paroi$tre beaucoup d'humilité & de mode$tie dans toutes ses actions, de mesme l'on vit dans ses tableaux une facilité toute particuliere à bien repre$enter la dévotion & la pieté des Saints ; & l'on remarquoit $ur leurs vi$ages un air & un je ne sçay quoy de divin que tous les autres Peintres n'exprimoient point $i dignement. Il achevoit tous ses ouvrages sur la premiere idée qu'il en avoit conceûë, & jamais ne réformoit ses premieres penſées par de nouvelles. Lors qu'il prenoit le pinceau pour travailler, il se mettoit en priere ; & on l'a veû tout baigné de larmes pendant qu'il travalloit à un Crucifix, dans le souvenir qu'il avoit des peines que ce divin Sauveur avoit souffertes ſur la Croix. Ce bon Religieux, aprés avoir ainſi vécu avec beaucoup de sainteté, mourut âgé de 68. ans, & fut en$eveli dans l'Egli$e de la Minerve à Rome, l'an 1455. Vous remarquerez, s'il vous plaist, que de tous ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 141 les Peintres dont j'ay parlé jusqu'à present, il n'y frere JEAN ANen pas un qui ait eû l'u$age de peindre à huile, GELIC. & que tous leurs tableaux eſtoient à fraiſque ou à détrempe. Ce n'est pas qu'ils ne connussent bien qu'il manquoit quelque choſe à la perfection de cét art, & que leur maniere de peindre e$toit tresimparfaite & tres-incommode, parce qu'ils ne pouvoient pas tran$porter leurs ouvrages, ni les nettoyer sans se metrre au hasard de les gaster. Cependant ils n'avoient pû encore y trouver de remede, bien que plu$ieurs d'entre eux eu$$ent employé beaucoup de temps à en faire la recherche : lors qu'en Flandre un Peintre qui estoit en assez grande réputation en ce païs-là, & qui $e plai$oit dans les $ecrets de la Chymie, reconnoi$$ant au$$ibien que les autres l'incommodité qu'il y avoit de travailler à détrempe, s'apperceût, aprés plusieurs essais & diverses experiences, qu'en broyant les couleurs avec de l'huile de noix ou de lin, il s'en faisoit une peinture solide, qui non seulement résistoit à l'eau, mais encore qui conservoit une vivacité & un lu$tre qui n'avoit pas be$oin de vernis. Il vit de plus, que le mélange & les teintes des couleurs $e fai$ant bien mieux avec de l'huile qu'autrement, les tableaux avoient beaucoup plus d'union, plus de force & plus de douceur. Comme il fut extrémement joyeux d'avoir fait une découverte $i utile & $i avantageu$e, il acheva plu$ieurs ouvrages dans cette nouvelle manieS iij 142 II. ENTRETIEN SUR LES VIES re ; entre lesquels il y eût un tableau qu'il jugea digne d'estre presenté à Alfonse I. Roy de Naples. Il e$toit compo$é de plu$ieurs figures a$$ez bien travaillées : mais son coloris tout extraordinaire fut ce qui agréa le plus au Roy, & qui $urprit tous les ſçavans de ces quartiers-là. ANTONEL ANTONELLO DA MESSINA Peintre assez 10 DA MESSINA. habile, fut un de ceux qui admira davantage ce beau secret. Il avoit étudié à Rome ; & aprés avoir travaillé à Palerme, s'estoit retiré à Messine lieu de sa naissance. Estant venu à Naples pour quelques affaires, il oûït parler du tableau que le Roy avoit receû de Flandre ; & comme il avoit beaucoup de curio$ité pour tout ce qui regardoit sa profession, ce que les autres Peintres luy raconterent de la maniere dont il estoit peint, luy fit de$irer de le voir. Il s'en alla au Palais, où aprés avoir consideré cét ouvrage, il en fut si touché qu'il résolut d'abandonner toutes ses affaires, & d'aller ju$ques en Flandre pour en connoi$tre l'Auteur, & pour apprendre un si beau secret. Il se mit en chemin ; & lors qu'il fut arrivé chez JEAN DE BRUGE qui en estoit l'inventeur, il n'épargna rien pour aquerir son amitié, & luy fit $i bien la cour, qu'il apprit de luy cette nouvelle maniere de peindre. Il s'arre$ta en Flandre ju$qu'à la mort de $on nouveau maistre, aprés laquelle il retourna en Sicile, où il ne demeura pas long-temps : car il s'en alla à Veni$e, croyant y pouvoir mener une $orte ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 143 de vie plus conforme à son humeur. Ce fut-là ANTONELLO DA qu'il fit plusieurs tableaux pareils à ceux qu'il avoit MESSINA. déja faits en Flandre. Comme il avoit appris de Jean de Bruge le ſecret de peindre à huile, il y eût au$$i un nommé Dominique Peintre Venitien, qui l'obligea par $es care$$es, & par l'amitié qu'ils contracterent en$emble, à luy en faire part. Or comme les Italiens $ont redevables à Antonello d'un ſecret ſi rare, & par le moyen duquel on a depuis perfectionné tant de beaux ouvrages : ils eûrent beaucoup d'estime pour luy pendant sa vie, & en ont toûjours parlé apres ſa mort. Alors m'eſtant un peu arreſté ; Il me ſemble, dît Pymandre, que jusques-icy vous n'avez fait mention que des Peintres d'Italie, quoy-qu'il y en eust plusieurs qui travailloient en Flandre, & que ce fut-là qu'on trouva l'invention de peindre en huile, comme vous venez de dire. Il est vray, repartis-je, que l'art de peindre s'e$toit répandu en divers endroits de l'Europe & que les Flamans ont esté des premiers qui s'y sont attachez avec beaucoup d'amour. Mais les ouvriers & les ouvrages de ce temps-là n'ont pas esté assez recommandables pour en faire conserver la memoire ; & ce Jean de Bruge n'a e$té mis au rang des excellens, que pour avoir contribué à perfectionner cét art par le $ecret qu'il trouva d'employer les couleurs avec de l'huile. FRIRI PHILIPPE 144 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Je ne vous rapporteray rien à pre$ent de luy ni des autres Peintres qui ont travaillé au-deçà les Monts. Je remets à vous en parler quand j'auray achevé ce que j'ay à vous dire de ceux qui ont paru en Italie, dont je ne croy pas devoir interrompre la suite. Cependant, repliqua Pymandre, j'ay penſé plu$ieurs fois à vous faire quelque demande $ur le $ujet des Peintres de Flandre. Mais puis que vous ne faites que differer, & que vous me promettez de satisfaire là-dessus ma curiosité, j'attendray patiemment, & j'écouteray avec plaisir le reste de voſtre diſcours. Afin, repartis-je, de ne vous pas ennuyer en m'arrestant à plusieurs Peintres Italiens dont les ouvrages ne se voyent plus, & qui mesme ont esté comme effacez par ceux qui ont paru depuis, je vous diray peu de chose de PHILIPPE LIPPI Florentin, qui pour avoir porté quelque temps l'habit de Carme, fut appellé Frere Philippe. Je prendray $eulement occa$ion de vous faire remarquer en la personne de ce Peintre, combien la peinture a de charmes, & qu'elle eſt capable d'adoucir les esprits mesme les plus barbares, & d'amolir les cœurs les plus endurcis. Car un jour que Frere Philippe eſtoit en la Marche d'Ancone, & qu'il s'e$toit mis avec quelquesuns de ses amis dans une petite barque pour se promener le long des costes de la mer, ils se trouverent surpris par des brigantins Mores, qui les . ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 145 les mirent tous à la chaiſne, & les menerent en Frere PHILLPPE. Barbarie. Il y avoit dix-huit mois que Frere Philippe e$toit dans l'esclavage, lors qu'il s'avisa un jour de prendre du charbon, & de tracer contre une muraille le portrait du maiſtre qu'il ſervoit. Il le repre$enta $i bien, & avec les me$mes habits qu'il portoit d'ordinaire, que ce Barbare en fut d'autant plus surpris, qu'il n'avoit jamais veû rien de pareil. De façon qu'admirant ce portrait, il obligea Philippe à luy en faire encore quelques autres, dont il le récompensa bien ; car il luy donna gratuitement la liberté, & le fit conduire $eûrement juſques dans Naples. Lors qu'il y fut établi, il travailla pour le Duc de Calabre, qui fut depuis Alfonse Roy de Naples, & fit ensuite plusieurs tableaux en divers endroits d'Italie. On remarque qu'il a e$té le premier qui a peint des figures plus grandes que le naturel. Il fut au$$i employé par le Pape Eugene IV. qui l'estimoit beaucoup à cause de son sçavoir seulement ; car n'estant pas d'une vie fort reglée, il ternit par ses mauvaises mœurs l'honneur qu'il auroit pu meriter par sa science. Il estoit tellement abandonné aux débauches honteuses & aux plaiſirs infames, qu'on croit meſme que ce fut la cause de sa mort, & qu'il fut empoisonné par les parens d'une femme qu'il voyoit trop librement l'an 1438. eſtant âgé de 57. ans. I. Tome. ANDRE DEL CASTAGNO. 146 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Il y avoit encore en ce temps-là ANDRE DEL CASTAGNO, qui travailla beaucoup à Florence, & qui fut le premier des Peintres de Toſcane qui ſceût la maniere de peindre à huile. Car comme Dominique Venitien qui l'avoit apprise d'Antonello da Messina, & duquel je vous ay parlé, vint à Florence: André del Castagno rechercha auſſitoſt ſa connoiſſance, & ne le quitta point qu'il n'eu$t appris $a nouvelle maniere de peindre, que Dominique luy communiqua d'autant plus volontiers, qu'André luy témoignoit une amitié tout-à-fait sincere. Cependant l'estime que les Florentins avoient alors pour les ouvrages de Dominique, fit nai$tre dans l'e$prit d'André une jalousie si horrible, que sans avoir égard aux obligations qu'il avoit à ce Peintre, ni à l'amitié qu'il luy avoit tant de fois jurée, il résolut de l'assassiner. Un ſoir que Dominique ſe promenoit par les ruës avec une guitarre a la main, ce faux ami s'estant déguisé, alla l'attendre dans un endroit écarté ; & comme il vint à passer par là, il mit si secretement à éxécution son détestable dessein que le pauvre Dominique n'ayant point reconnu $on meurtrier, & ne $e doutant en aucune façon de l'horrible perfidie d'André, $e fit porter chez ce cruel ami, où il mourut entre ses bras. L'on n'auroit jamais ſceû l'auteur de cét aſſaſſinat, ſi André, par le remors de sa conſcience, ne l'euſt dé claré luy-meſme lors qu'il ſe vit au lit de la mort. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 147 Ce miserable homme se voyant donc comme Anbre DEL CASen possession de joûïr tout seul de l'honneur & τάνο. des avantages qu'il croyoit luy avoir esté o$tez par Dominique, $e mit a faire plu$ieurs ouvrages dans Florence. Ce fut luy qui travailla à cette funeſte peinture que la Republique fit representer contre le Palais du Podesta, lors qu'en l'année 1478. les ennemis des Medicis éxécuterent contre eux une horrible conjuration. Il y avoit long-temps que les Medicis e$toient con$iderables dans Florence, & qu'ils y paroi$soient comme les protecteurs de la liberte, & les ennemis capitaux de la faction des Gibelins. Co$me avoit aquis par sa prudente conduite une autorité $i grande dans la ville, qu'il dispo$oit à sa volonté du Senat & de tout le peuple. C'e$toit un homme liberal & magnifique, qui par ses bastimens & ses autres dépenses publiques, secouroit les pauvres, & se rendoit le bienfacteur de toutes les personnes de merite. Estant mort en 1464. il lai$$a un fils nommé Pierre, qui hérita de son credit & de son autorité, au$$i-bien que de $es grandes richesses & de ses nobles inclinations. Ce Pierre eût pour successeur dans l'administration de la République, Laurens de Medicis $on fils, qui avec Julien son frere travaillerent beaucoup à la grandeur de l'Estat. Mais comme l'Estat ne pouvoit s'accroistre sans que l'autorité des Medicis s'élevast en mesme temps, leur élevation ne man1 ANDRE DEL CAS TAGNO. II. ENTRETIEN SUR LES VIE 148 qua pas d'augmenter l'envie de leurs ennemis : de $orte qu'un nommé Pazzi qui e$toit le chef de la faction Gibeline, ne pouvant plus souffrir leur pui$$ance, conjura contre ces deux freres Laurens & Julien. Il sçavoit que le Pape Sixte IV. estoit leur ennemi, parce que Laurens s'eſtant toûjours oppo$é aux de$$eins que les Papes avoient $ur l'E$tat de Florence, avoit encore depuis peu pre$té de l'argent sous-main au Seigneur d'Imola, pour empeſcher qu'il ne vendiſt cette ville à Sixte. Ainſi Pazzi, pour mieux autori$er $on de$$ein, le découvrit au Pape, auquel il fit entendre que les Florentins luy $eroient fort obligez, $i par $on moyen ils pouvoient estre delivrez de la tyrannie des Medicis ; & que pourveû que Sa Sainteté voulu$t le favoriser de sa protection, & approuver la conjuration formée contre eux, il promettoit de luy livrer dans peu la ville de Florence. Le Pape écouta volontiers cette proposition : mais ne voulant pas qu'on crust qu'il eust presté l'oreille à un si lasche attentat, il donna secretement la conduite de toute cette affaire à Jero$me de la Roûere ſon parent. Les chefs de la conspiration estoient, Frodesque Salviati Archevesque de Pise, & ancien ennemi des Medicis, Francesque Pazzi, & un Poggio, fils de ce Poggio célebre Orateur; leſquels appuyez du Cardinal Raphaël de la Roûere, qui alla exprés de Pi$e à Florence pour les encourager ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 149 par sa presence & par sa dignité, travaillerent à André DEL CAScette entreprise si importante, dans laquelle il TAGNO. ne trouvoient aucun obſtacle. Le jour fut pris au Dimanche 26. Avril; & comme Laurens & Julien entendoient la Messe que l'Archeveſque de Piſe célébroit dans l'Egliſe de Sainte Réparée, & dans le temps me$me qu'il levoit la Sainte Hostie, les conjurez se jetterent sur eux, tuerent Julien sur la place, & blesserent cruellement Laurens, qui se sauva dans la Sacristie. Auſſitoſt le bruit de cét horrible aſſaſſinat s'épandit dans la ville ; & les amis des Medicis avec tous les citoyens, eſtant accourus pour les ſecourir, ils $e $ai$irent de l'Archeve$que de Pi$e, qu'ils trouverent couvert d'une jaque de maille, de ce Poggio, & de ceux de leur suite, qu'ils pendirent à l'heure me$me aux fene$tres du Palais. Ils prirent ensuite Antoine Volateran, un Prestre qui avoit frappé Laurens, & Pazzi qui avoit tue Julien auſquels ils firent ſouffrir le meſme ſupplice. Montesicco homme d'esprit, & qui estoit un des principaux de la conjuration, ayant esté mis à la torture, découvrit tout le complot; aprés quoy luy & tous ses complices endurerent le mesme genre de mort que les autres. Jamais Florence n'avoit veû dans ses murailles un spectacle plus funeste. Il y eût plus de trois cens conjurez qui furent tuez ſur la place, ou pendus aux fene$tres du Palais. Le Cardinal de la Tiij ANDRE DEL CAS FAGNO. 50 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Roûere s'estant jetté à l'Autel, fut sauvé par les prieres de Laurens, en con$ideration du Pape. Cependant Sixte n'eût pas plûtoſt appris cette nouvelle, qu'il employa les foudres de l'Eglise, les armes de l'Estat Ecclesiastique, & celles de Ferdinand Roy de Naples, pour venger la mort de l'Archevesque & des Prestres tuez en cette rencontre ; & il y eût une guerre contre ceux de Florence, dont pourtant le succés ne fut pas desaantageux à Laurens. Mais comme cela n'e$t pas du $ujet dont j'ay entrepris de parler, je vous diray $eulement qu'Andre del Ca$tagno, par l'ordre du Senat, repre$enta au naturel tous ceux de cette conjuration, qu'il prit d'autant plus de soin de bien peindre, qu'en cette rencontre il rendoit $ervice aux Medicis, dont il estoit créature. Quoyque le tableau qu'il fit, fu$t un tableau a$$ez de$agreable, puis qu'on n'y voyoit qu'une multitude de gens pendus : toutefois les $çavans en l'art de peinture trouverent dans cét ouvrage des choses qui les $atisfirent au-delà me$me de tout ce qu'André avoit fait auparavant. Mais ce travail où il avoit pris tant de peine luy aquit un nouveau nom ; car depuis ce temps-là on ne l'appella plus Andrea del Castagno, mais Andrea de gl Impiccati. Ce Peintre vécut 71. ans, & fut toûjours en estime parmi le monde : mais comme l'on apprit à sa mort le crime horrible qu'il avoit commis en la personne de son meilleur ami, ce fut as en li ge des ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 151 au$$i avec la haine & l'indignation publique qu'on l'enterra dans l'Eglise de Santa Maria la Nuova, où le pauvre Dominique avoit au$$i $a $epulture. Vasari rapporte qu'il y eût un VITTORE PISANELLo. PISANO ou PISANELLO qui travailla sous André del Castagno, & qui finit quelques ouvrages demeurez imparfaits par sa mort ; & qu'ensuite le Pape Martin V. passant à Florence l'emmena à Rome. Mais comme Va$ari n'e$t pas toûjours fort exact en ce qu'il écrit, il n'a pas pris garde qu'André a survécu Martin V. de plus de quarante-cinq ans, puis que ce Pape mourut en 1431. & qu'André travailloit encore à Florence en 1478. Ainsi ce ne fut pas ce Pape qui mena le Pisanello à Rome, ou bien cela arriva longtemps devant la mort d'André. Mais ſans nous arreſter à ces circonſtances qui ſont peu importantes à nostre sujet, on sçait par les écrits de plusieurs sçavans hommes, que Pisanello estoit e$timé tres-bon Peintre & tres-excellent Sculpteur, principalement pour les medailles. Il fit celles de quelques Princes & grands Seigneurs de ſon temps. Dans une lettre que Paul Jove écrit à Cosme de Medicis, il luy mande qu'entre les medailles qu'il a de la façon de Pisano, il conserve tres-cherement celles d'Alphonse Roy de Naples ; du Pape Martin V; de Sultan Mahomet, qui prit la ville de Conſtantinople en ce temps-là ; de Sigiſmond Malateſte; de Nicolo Piccinino fameux Capitaine; de Jean Paleologne, qui fut le penultiéme Em- 152 II. ENTRETIEN SUR LES VIES PISANELpereur Chrestien de Constantinople, & que le Pi10. sano fit lors que cét Empereur se trouva au Concile aſſemblé a Florence ſous le Pape Eugene IV. GENTILE Mais il y eût GENTILE DA FABRIANO DA FABRIANo. que Martin V. fit travailler à Saint Jean de Latran. Il peignit au$$i dans Sainte Marie Major, proche le tombeau du Cardinal Adimari, une Vierge que Michel Ange e$timoit beaucoup ; & en parlant de Gentil, il avoit accoustumé de dire que les ouvrages de $a main convenoient fort bien au nom qu'il portoit. Ce Gentil travailla encore en plusieurs endroits d'Italie : néanmoins estant devenu paralytique $ur la fin de $es jours, $es derniers tableaux n'estoient pas si achevez que ses premiers. Il mourut âgé de 80. ans. Gozzoll. Il y avoit encore en ce temps-là un GOzzOLI LORENZO. qui a travaillé à Rome & à Pise ; un LORENZO Cosra COSTA de Ferrare, qui a peint à Bologne & à Mantouë, & qui eût pour diſciples Hercule de Ferrare, & le Dosse, dont il y a dans le cabinet du Roy un tableau repreſentant la Nativité de Nostre Seigneur. Afin, me dît Pymandre, de mieux remarquer le progrés de la Peinture, dites-moy, je vous prie ce que vous avez trouvé de plus excellent dans les ouvrages de ces Peintres que vous avez nommez les derniers. On peut dire, luy repatis-je, qu'ils travailloient d'une maniere moins $eche & moins barbare que les premiers. Mais à vous dire le vray, il y a eû de ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 153 de si excellens hommes depuis ceux-là, que je ne LORENZ Costa. me $uis jamais gueres appliqué à con$iderer ce qui re$te d'eux. Et vous voyez bien que $i je vous en parle, c'e$t plûto$t pour vous faire $ouvenir de ce qu'ils ont fait, que pour vous faire admirer l'excellence de leurs ouvrages. Mais j'auray biento$t lieu de vous entretenir de per$onnages plus connus & plus sçavans. Car du temps que ce Dominique qui fut a$ sassiné par Andre del Castagno, travailloit à Venise, il avoit pour concurrent JACQUES JACQUES BELLIN. BELLIN originaire de Venise, & disciple de Gentil da Fabriano. Ce Jacques eût deux fils, JEAN & GENTIL, auſquels ayant appris les JEAN & GENTIL principes de la Peinture, ils y réü$$irent $i heu BELLIN. reuſement, qu'en peu de temps ils ſurpaſſerent de beaucoup celuy qui leur avoit mis le pinceau à la main. Mais quoy-que ce bon homme ne fu$t plus capable de les en$eigner par l'exemple de $es ouvrages, il ne laiſſoit pas de les inſtruire par ſes paroles & par ses bons avis. Il les encourageoit autant qu'il pouvoit à s'avancer dans cét art, qui sembloit comme leur tendre les bras, leur mettant $ans ce$$e devant les yeux l'exemple des Peintres de To$cane qui $e perfectionnoient de jour en jour. Au$$i ce furent ces deux freres qui eûrent la gloire de faire paroi$tre dans Veni$e les plus beaux ouvrages qu'on y eust encore veûs. Comme la I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 154 République reconnut leur merite, elle crut ne deJEAN & GENTIL voir pas perdre l'occa$ion de leur donner de l'emBELLIN. ploy. Ayant jugé à propos de repre$enter ce que les Venitiens avoient fait de plus glorieux dans la paix & dans la guerre, on choisit Jean & Gentil pour en faire des tableaux dans la grande ſalle du Conseil, où l'on fit travailler un certain VIVARINO qui estoit alors en réputation, afin qu'à l'envi les uns des autres ils s'efforça$$ent à mieux faire. Le ſujet qu'on leur propoſa, fut ce qui ſe paſsa à Venise lors que le Pape Alexandre III. s'y retira durant la cruelle perſecution que luy fit l'Empereur Frederic Barberouſſe. Aprés la mort ſubite d'Adrian IV. arrivée l'an 1159. Alexandre III. ayant esté éleû par les Cardinaux contre le con$entement de l'Empereur, il se forma aussitost dans l'Eglise un schisme qui Victor. IV dura $eize ans, pendant lequel on vit trois AnPaschal III. & CalisteIII. tipapes se succeder les uns aux autres, & posseder la Chaire de Saint Pierre, qu'Alexandre $eul avoit droit de remplir. Car l'Empereur ayant fait élire Octavian citoyen Romain, & confirmer son élection dans une assemblée de Prélats tenuë à Pavie, cét Antipape prit le nom de Victor IV. & monté $ur un cheval blanc fut conduit en triomphe par toute la ville, & proclamé Souverain Pontife. Certes quand je penſe aux divers troubles qui ont ſucceſlivement agité l'Italie, & de quelle ma- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 155 JEAN & niere les guerres & les desordres ont renversé tout GENTIL ce qu'elle avoit receû autrefois de grand & de BELLIN. magnifique ; je ne puis que je ne déplore ses malheurs & ses disgraces, & que je ne regrette ce qu'elle a perdu dans la de$truction & le bouleversement de tant de Palais & de villes entieres, où nous eu$$ions pû voir encore aujourd'huy des marques de l'ancienne grandeur Romaine. Car ce fut au commencement de ce ſchiſme que Milan fut ra$ée par l'Empereur Frederic, & cette ville $i pui$$ante & $i riche qui commandoit à tous ses voisins, fut détruite de fond en comble. Il eſt vray que la grandeur de ſa fortune & l'excés de ses prosperitez l'avoient renduë si insolente, qu'elle traitait toutes les autres villes avec mépris ; & que l'orgueil de ses habitans avoit déja donné $ujet à l'Empereur de leur faire la guerre & de les cha$tier par de grands tributs qu'il leur imposa, aprés les avoir défaits proche le lac d'Ise, & contrants de souffrir sa domination, l'an 1160. Cependant au lieu de devenir plus ſages par les maux qu'ils avoient endurez, le déplaisir de se voir privez de leur ancienne liberté entretenoit dans leurs cœurs une ſi forte haine contre Frede ric, qu'un jour l'Imperatrice sa femme ayant eû la curio$ité d'aller a Milan pour voir cette ville si fameuse, les reſſentimens du peuple ſe réveillerent de telle $orte dans leur ame, & toute la ville s'émeût d'une $i horrible maniere contre cette Princesse ; que l'ayant prise, ils la mirent sur 1 156 II. ENTRETIEN SUR LES VIES JIAN & une asnesse, le visage tourné du costé de la queuë GENTII qu'ils luy donnerent en main au lieu de bride BELLIN. & en cét e$tat la promenerent par toute la ville. Mais une $i haute in$olence ne demeura pas long-temps impunie : car l'Empereur ju$tement irrité de l'affront fait à sa femme, les ayant a$$iegez, & forcez de se rendre, rasa leur ville jusques aux fondemens, & à peine épargna-t-il les Egli$es. Ain$i ces mi$erables peuples furent contraints de s'enfuir comme des vagabonds, & regardant avec larmes la de$olation de leur ville reconnurent la grandeur de leur faute, par l'excés de leur chaſtiment. Et parce que Frederic ne crut pas pouvoir réparer l'injure faite à l'Imperatrice, qu'en couvrant d'opprobre & d'infamie la memoire de ces peuples, il fit labourer la ville par des bœufs, comme un champ de terre, où par indignation il fit Krantzius lib. semer du sel au lieu de bled. Il y a mesme des 6. hist. Sax. Auteurs qui ont écrit qu'aprés tout cela, ceux qui furent pris ne purent $auver leur vie, qu'à cette condition honteuse, qu'ils tireroient avec les dents une figue du derriere de l'aſneſſe ſur laquelle ils avoient mis l'Imperatrice ; & il y en eût qui aimerent mieux ſouffrir la mort, qu une si grande ignominie. C'est de là qu'est venu cette sorte d'injure qui se pratique encore aujourd'huy parmi les Italiens, lors qu'en $e montrant un doigt entre deux autres, ils $e di$ent par mocquerie, Voilà la figue. Néanmoins de la ma- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 157 niere qu'ils prononcent cette raillerie, il semble Jean et GENTIL qu'ils luy veulent donner un autre $ens encore BELLIN. moins honneſte, Mais pour revenir à ce qui regarde le Pape Alexandre, aprés avoir esté contraint de quitter l'Italie, de pa$$er en Sicile, de venir en France, & de retourner à Rome ; enfin il fut oblige d'en sortir pour se sauver à Venise, où il demeura quelque temps déguiſé dans un Monaſtere en qualité de Cui$inier. Ayant e$té reconnu, le Duc & le Senat furent le prendre, & le conduisirent dans l'Egliſe de Saint Marc avec grande ſolennité. C'eſt cette action qui fait le sujet d'un des tableaux que Jean Bellin peignit dans la sale du Conseil. Or comme l'Empereur eût appris qu'Alexandre estoit à Venise, il dépescha des Ambassadeurs pour demander qu'on le mi$t entre $es mains. Mais les Venitiens s'estant déclarez pour le Pape, il envoya aussitost contre eux une armée navalle, dont il donna le commandement à Othon ſon fils, avec ordre toutefois de ne pas s'engager dans un combat qu'il ne l'eu$t joint. Ce Prince enflammé de cette ardeur de jeune$$e, qui fait $ouvent faire des actions précipitées, n'eût pas assez de patience pour attendre ſon pere : il livra la bataille aux Venitiens sur la mer Adriatique, où ayant esté vaincu, il demeura prisonnier. Cette diſgrace obligea Frederic à faire la paix avec le Pape, & Ziano alors Duc de Venise en fut le mediateur. iij JEAN & GENTIL BELLIN. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 158 L'on voyoit donc d'un costé de la salle le premier tableau que Gentil Bellin y fit, où il repreſenta le Pape qui donnoit au Doge un cierge beni, pour porter dans la solennité des Proces$ions qui $e firent alors. Là il peignit la Place & le Palais de Saint Marc. D'un costé on voyoit quantité de Prélats qui environnoient le Pape, & de l'autre le Doge accompagné des Senateurs & de la Noblesse. Dans un autre tableau il repreſenta d'un coſté comme l'Empereur receût favorablement les Ambassadeurs de Venise ; & de l'autre il fit voir ce me$me Empereur en colere qui $e prépare à faire la guerre. Cét ouvrage e$toit d'autant plus agreable, qu'il estoit rempli de plusieurs figures & de divers ba$timens fort bien mis en per$pectives. Ce Peintre repre$enta dans le tableau $uivant comment le Pape exhorte le Doge & la Noblesse à $e bien défendre, lors que pour ré$i$ter à l'Empereur ils équiperent à frais communs un armement de trente galeres. Alexandre paroi$$oit a$$is dans la Place de Saint Marc, environné de plusieurs Seigneurs, & d'une affluence de peuple. Dans un autre tableau il peignit le Doge couvert de ses armes, qui accompagné de plusieurs Soldats, va recevoir la benediction du Pape. Ce tableau fut estimé un des plus excellens que Gentil eu$t fait, tant pour l'expre$$ion du $ujet, que pour la diſpoſition des figures. Néanmoins celuy qui $uivoit, & où il avoit repre$enté le combat ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 159 naval donné entre l'Empereur & les Venitiens, JEAN & GENTII ne fut pas moins admire de tout le monde. Car BELLIN. il fai$oit voir les galeres de Veni$e qui attaquoient celles de l'Empereur. On remarquoit la forme des vai$$eaux, la multitude des $oldats & des matelots, leurs manieres diférentes de combatre & d'agir, le mouvement de la mer, la fureur des vagues, l'agitation des navires, le débris des mats, des rames & des cordages, la cheute des morts, la fuite des vaincus, la douleur des ble$$ez, le courage des victorieux, & généralement tout ce qu'il y a de remarquable dans une pareille occa$ion, où la diférente fortune des deux partis luy donnoit lieu d'exprimer une infinité de diver$es cho$es. Dans le tableau ſuivant, il peignit de quelle maniere le Pape receût le Doge lors qu'il revint victorieux. On voyoit comme Alexandre luy donna une bague d'or pour épou$er la mer, ce qu'ont fait depuis tous ses successeurs pour marque de la veritable & perpetuelle domination que les Venitiens avoient legitimement meritée sur cét élement. Dans un autre endroit de ce mesme tableau, le jeune Othon paroiſſoit à genoux devant le Pape, que plu$ieurs Cardinaux & Prélats environnoient. Le Doge estoit un peu à costé accompagné de ses Capitaines & de ses Soldats. Quoyque le Peintre n eust representé dans cette histoire que les poupes de quelques galeres, on ne laiſsoit pas neanmoins de reconnoistre celle du Général, où il avoit mis tout au haut une Victoire JEAN & GENTII BrLLIN. 160 II. ENTRETIEN SUR LES VIES qui avoit une couronne $ur la te$te, & qui tenoit un ſceptre dans ſa main. Ces peintures ornoient un des costez de la grande Salle du Conseil, & l'autre co$té e$toit peint de la main de Jean Bellin, hor$mis quelques tableaux que le Vivarino y fit pour continuer l'histoire de Gentil, & qui ſont ceux-cy. Le premier repreſentoit le Pape dans ſa chaiſe environné de plusieurs Senateurs. Le Prince Othon estoit à ses pieds, qui s'offrant d'aller luyme$me trouver l'Empereur $on pere pour le porter à faire la paix, s'engage par $erment de revenir biento$t $e mettre entre les mains du Pape & des Venitiens. La peinture qui $uivoit celle-là, fai$oit voir comme Othon estant arrivé auprés de Frederic se jette à ses genoux, & luy baise la main ; & l'on remarquoit $ur le vi$age de l'Empereur avec combien de joye il recevoit son fils. Cét ouvrage estoit embelli de plu$ieurs ba$timens & de quantité de figures qui repre$entoient au naturel les principaux Seigneurs de Venise qui avoient accompagné le Prince. Le Vivarino ne put finir que ces deux tableaux, parce qu'il demeura malade, & mourut peu de temps aprés. Jean Bellin acheva donc le reste de cette histoire, & dans le tableau qui ſuivoit ceux dont j'ay parlé, il repre$enta le Pape Alexandre dans l'Egliſe de Saint Marc, lors que Frederic fut enfin contrint ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 161 contraint de s'humilier devant le Succeſſeur des JEAN & GENTIL Apostres, & de soumettre à ses pieds cette teste BELLIN. orgueïlleu$e, qui pendant dix-sept ans avoit $i cruellement perſecuté le Chef de l'Egliſe. L'on voyait dans cette peinture le Pape qui pre$entoit a Frederic son pied pour le bai$er ; & l'on dit que ce fut dans ce moment qu'Alexandre voyant l'Empereur à ses pieds, & se souvenant de tant de peines qu'il avoit souffertes, prononça avec quelque $orte de colere & de re$$entiment ce ver$et d'un P$eaume de David : Super aspidem & basiliscum ambulabis, & conculcabis leonem & draconem. A quoy l'Empereur, avec une presence d'e$prit admirable, & un air grave & riant, luy répondit, Non tibi, sed Petro. Alexandre luy repartit avec plus d'émotion, Et mihi, & Petro. Frederic ne repliqua rien pour n'irriter pas davantage le Pape, mais il receût avec humilité la penitence qu'il luy impo$a; & ain$i la paix fut concluë entre eux. Le tableau qui repreſente cette action eſtoit encore plus beau que les autres, parce qu'on dit qu'il avoit esté retouché de la main du Titien disciple de Jean Bellin. Il y avoit encore trois tableaux qui $uivoient ce dernier. Dans le premier, on voyait le Pape diſant la Meſſe dans l'Egliſe de Saint Marc. Dans le $econd, il e$toit repre$enté au milieu de l'Empereur & du Doge, auſquels il donnoit à chacun un ombrelle ou parasol, aprés en avoir réservé I. Tome. JEAN & GENTII BELLIN. 162 II. ENTRETIEN SUR LES VIES deux pour luy. Et dans le dernier, Jean Bellin avoit peint comment le Pape accompagné du mesme Empereur & du Doge, arriva à Rome l'an 1175. & comment le Clergé & le peuple vinrent le recevoir. Jean & Gentil firent plu$ieurs autres ouvrages tres-con$iderables, de$quels néanmoins je ne vous parleray point. Je vous diray ſeulement que Mahomet alors Empereur des Turcs ayant veû des portraits & quelques autres tableaux de la main de Jean Bellin, dont un Ambassadeur de Venise luy avoit fait pre$ent, fut $i $urpris de la beauté de ces peintures, qu'il admira comment un homme mortel estoit capable de faire un ouvrage qu'il regardoit comme une chose toute divine. Desirant d'en voir l'auteur, & de le faire travailler, il écrivit à la République, & la pria de le luy en voyer. Mais parce que Jean eſtoit déja fort âgé & que les Venitiens ne vouloient pas $e priver d'un si excellent homme, ils firent partir Gentil, qui aprés avoir fait plu$ieurs portraits pour le GrandSeigneur, en receût de tres-grandes récompenses, & retourna à Venise avec des lettres de recommandation à la République, qui luy aſſigna une pension considerable pendant sa vie. Pour Jean Bellin, il demeura toûjours à Venise, où il finit ses jours aussi-bien que son frere, Gentil mourut l'an 1501. âgé de 80. ans, & Jean qui le survécut en avoit 90. Je ſçay bien, dit Pymandre, que beaucoup de ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. 165 sçavans hommes ont parlé de Jean avec éloge JIAN & GENTIE entre autres le Cardinal Bembo & l'Arioste : mais je ne croy pas avoir jamais rien veû de la main de ces Peintres, & je pen$e que leurs tableaux $ont rares en ce païs. L'on voit, repartis-je, dans le Cabinet du Roy les portraits de ces deux freres dans un me$me tableau que Gentil a fait, lors qu'ils estoient encore fort jeunes. Quand Loüïs XI. Roy de France alla à Venise, on luy fit present d'un Christ mort, peint par Jean Bellin, & qui e$toit dans l'Egli$e de Saint François. Il y a à Rome dans la Vigne Aldobrandine une Baccanale que ce me$me Peintre avoit commencée pour Alfonſe I. Duc de Ferrare : mais ſa mort l'ayant empesché de la finir, le Titien y fit un paï$age admirable. Il e$t vray que les figures de Bellin paroi$$ent d'une maniere $eche auprés de l'ouvrage du Titien, & on voit que Jean n'avoit pas encore aquis cette tendresse & cette belle façon de peindre, qui depuis a rendu la plu$part des Peintres de Lombardie si recommandables. Cependant ce fut dans ce temps-là qu'il s'établit en Italie deux Ecoles de Peinture qui estoient a$$ez diférentes l'une de l'autre, quoy-qu'elles eu$sent de mesmes principes, & une fin toute semblable, ne cherchant qu'à $e perfectionner davantage. L'une e$toit l'Ecole de Veni$e & de toute X i 164 II. ENTRETIEN SUR LES VIES la Lombardie ; l'autre, l'Ecole de Florence & de Rome. Car bien qu'il y ait encore eû de la diférence entre celle de Rome & celle de Florence ce ne fut néanmoins que du temps de Raphaël que l'Ecole de Rome changea de maniere, & parut comme la plus parfaite & la plus excellente de toutes. COSME Il y avoit donc à Florence COSME ROSROSELLI. SELLI, lequel ayant esté appellé à Rome par le Pape Sixte IV. pour peindre ſa Chappelle avec Alexandre plusieurs autres Peintres, y fit trois tableaux, ou Boticelle, Dominique Ghir-il repreſenta Pharaon englouti par les eaux de la landai, l'Abbé de Saint mer Rouge, JESUS-CHRIST preschant sur le clement, Luc bord de la mer Tyberiade, & le me$me Sauveur de Cortone, & Pietre Peru- fai$ant la Cene avec $es Apo$tres. gin. Et parce que le Pape avoit proposé un prix pour celuy qui feroit le mieux, Ro$$elli qui n'e$toit ni abondant en inventions, ni sçavant dans le de$$ein, pen$a qu'il devoit avoir recours à la beauté des couleurs. Il chercha les plus vives, & employa l'azur le plus excellent, qu'il rehauſſa encore par l'éclat de l'or qu'il y mit, s'imaginant bien que le Pape qui n'e$toit pas a$$ez connoi$$ant dans le de$$ein, ne jugeroit de $es ouvrages que par leur luſtre & la vivacité des couleurs. Ce qui arriva en effet : car Sixte ayant fait découvrir les tableaux de sa Chapelle, ceux que le Roſſelli avoit faits le toucherent $i fort, que non $eulement il les e$tima incomparablement plus que les autres, mais il obligea mesme les autres Peintres à ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 165 retoucher ceux qu'ils avoient faits, voulant qu'ils cɢs κε ROSSELLI. y mi$$ent de l'or & de l'azur, afin de les rendre plus $emblables à ceux de Ro$$elli, dont il ne con$ideroit pas les autres parties qui e$toient beaucoup au de$$ous de ce que les autres Peintres avoient fait. Il mourut âgé de 68. ans, l'an 1484. Voyez-vous, interrompit Pymandre, combien il est important à un Peintre d'employer toûjours des couleurs qui $oient bien vives & bien éclatantes? Remarquez plûtoſt, luy repartis-je, combien il importe à un excellent homme d'avoir pour juges de son travail des personnes connoissantes, qui sçachent en quoy consiste la perfection de l'art, & qui ne s'arrestent pas à la superficie des choses. Il y a peu de gens, reprit Pymandre, capables de cette haute connoi$$ance ; & cependant il faut qu'un Peintre fasse des tableaux qui soient agreables à tout le monde. Je ſçay bien, luy dis-je, que tous ceux qui regardent un ouvrage n'en connoi$$ent pas le merite. Mais ne m'avoûerez-vous pas qu'il vaut mieux faire quelque chose dont les $çavans $oient $atisfaits, que de plaire à une multitude d'ignorans ? Vous sçavez bien que le Poëte Antimachus ayant assemblé un jour quantité de personnes pour lire en leur pre$ence une piece qu'il avoit composée, & voyant que ses Auditeurs l'avoient tous quitté, à la réserve de Platon : Je ne laisseray pas, X iij 166 II. ENTRETIEN SUR LES VIES dît-il, de continuer ma lecture, parce que Platon vaut tout seul des milliers d'Auditeurs. En effet, un poëme & un tableau ſont des production dont tous les hommes ne $çavent pas le prix, qui dépend de l'approbation d'un petit nombre de per$onnes ſçavantes. Je croy, repliqua Pymandre en riant, qu'en cette autre rencontre le Pape e$toit le Platon de ce Peintre, puis que travaillant pour luy, il ne cherchoit qu'à luy plaire, pour recevoir la récompenſe qu'il en eſperoit. Mais je ne veux pas vous interrompre, ni m'engager dans un parti que je ne pourrois ſouſtenir long-temps avec honneur. Aprés cela Pymandre m'ayant convié de continuer mon diſcours, je le repris de la ſorte. DOMINIDOMINIQUEGHIRLANDAI Florentin QUEGHIR LANDAI. fut un de ceux que Sixte IV. employa, & qui dans la me$me Chapelle où le Ro$$elli avoit travaillé, fit deux tableaux. Dans l'un il representa comme Nostre Seigneur appella Saint Pierre & Saint André, & dans l'autre il y peignit la Résurrection du mesme Sauveur. Il eût pour disciple Michel-Ange; & aprés avoir vécu 44. ans, il mourut à Florence l'an 1493. Je ne m'arresteray pas à vous parler ni de D. D. BARTO-BARTOLOMEO Abbé de Saint Clement, ni LOMEO. GERARDO d'un GERARDO, ni d'ALEXANDRE BOTIALEXANCELLE : je vous diray seulement qu'Andre DRE BOTIVEROCHIO fut le premier qui moula les vi$aANDRE VEROCHIO. ges des personnes mortes pour en garder la res- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 167 semblance, & qu'il eût pour disciples Pietre Pe rugin & Leonard de Vinci. Ce dernier fut cau$e que $on mai$tre quitta entierement la palette & les pinceaux pour s'attacher tout-à-fait à la sculpture. Car comme André Verochio travailloit à un tableau auquel il $e fai$oit aider par Leonard celuy-cy, quoy-que fort jeune, fit un Ange si bien de$$eigné & $i bien peint, qu'il effaçoit tout le reste de Pouvrage : de sorte qu André se voyant surpa$$é par son éleve, réſolut de ne plus faire de tableaux. Il alla à Venise, où la République l'avoit appellé pour faire en bronze une statue équestre qu'elle vouloit élever à la gloire de Barthelemi de Bergame vaillant Capitaine. Comme André eût fait le modelle du cheval, & qu'il commençoit à travailler à la statue que l'on devoit poser de$$us ; quelques-uns des principaux Senateurs formerent une cabale dans le conseil, pour faire qu'un autre Sculpteur nommé Vellano de Padoûë travaillast à la figure du Capitaine, & qu'André ne fi$t que celle du cheval. Mais André n'eût pas si-tost appris cette résolution, qu'il rompit la teste & les jambes du modelle du cheval qu'il avoit fait, & sans parler à personne sortit de Venise & s'en alla à Florence. La Seigneurie $e trouvant offensée de son procedé, luy fit témoigner son reſſentiment, & meſme uſant de menaces, luy fit dire qu'il ne fu$t pas $i hardi que de retourner à Venise, parce qu'elle luy feroit couper le col. A ANDRE VEROCHIO. ANDRE VEROCHIO. ANDRE MANTE6 NE. 168 II. ENTRETIEN SUR LES VIES cela André répondit aſſez galamment, qu'il s'en donneroit bien de garde, $çachant qu'il n'e$toit pas en leur pouvoir de ratacher la teste d'un homme quand ils l'auroient une fois $eparée de son corps, & encore une teste telle qu'estoit la sienne. Mais qu'il avait cét avantage sur eux, qu'il pouvoit rejoindre au corps de son cheval la teste qu'il avoit rompuë, & me$me y en mettre une beaucoup plus belle. Cette réponse ne déplût pas aux Venitiens : au contraire elle adoucit leur esprit irrité, & s'estant raccommodez avec André ils luy firent une compo$ition $i avantageu$e, qu'e$tant retourné à Veni$e, il acheva son premier modelle, & le jetta en bronze. Il ne put néanmoins finir l'ouvrage entier ; car s'estant échauffé & refroidi en travaillant, il demeura malade d'une plureſie dont il mourut âgé de 56. ans. Mais de tous ces anciens Peintres, celuy qui a le mieux sceû l'art de la Peinture fut Andre MANTEGNE. Il naquit à Padoûë, & lors qu'il n'e$toit encore qu'un enfant qui gardoit les brebis dans la campagne, il prenoit plaisir à desseigner. Comme on Peût mis sous Jacques Squacione pour apprendre à peindre, il employa son temps $i utilement, que biento$t aprés non-$eulement il ſurpaſſa ſon maiſtre, mais ſe rendit égal aux Peintres les plus sçavans. De sorte qu'à l'âge de 17. ans il fut choiſi par ceux de Padoûë pour faire le tableau du grand Autel de l'Eglise de Sainte Sophie. Entre ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 169 Entre les ouurages qu'il a faits, on estime parMANTEculierement le triomphe de Ce$ar, qu'il peignit GNE. à Mantoûë dans une $alle de Louïs Marquis de Gonzague. Car comme il e$toit plus $çavant dans la perspective que les autres Peintres de ce tempslà, tout ce qu'il peignit estoit desseigné, & réduit au point de veûë d'une maniere qui n'e$toit pas ordinaire alors. Aussi cette peinture plût si fort à ce Seigneur, qu'outre les récompenses qu'il luy donna, il le fit Chevalier de son Ordre. Ce fut aprés qu'il eût fini ce travail que le Pape Innocent VIII. le fit aller à Rome, où il peignit une petite Chapelle qui est à Belvedere, mais avec tant de soin & tant de plaisir, que cét ouvrage paroi$t de miniature. Au$$i s'attachoit-il beaucoup à finir ce qu'il faisoit, & sur tout à mettre exactement tous les corps en perspective. Vous avez pû voir au Palais Mazarin un Christ mort qui paroi$t couché de son long, & que l'on voit racourci depuis le deſſous des pieds juſqu'au haut de la teste. Il y a aussi une Vierge de sa façon dans le Cabinet du Roy ; & vous pourriez remarquer dans ce tableau combien les Peintres de ce temps-là s'attachoient particulierement à finir toutes les parties des corps, & me$me celles qui $ont dans l'ombre au$$i bien que celles qui $ont les plus éclairées. Je ne veux pas les priver de la réputation qu'ils ont aqui$e par leurs veilles : mais pourtant les tableaux des grands Peintres qui $ont venus depuis, effacent extrêmement leurs ouvrages. I. Tome. ANDRE MANTEGNE. PHILIPPI LIPPI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 170 Cependant André Mantegne a merité d'estre mis au nombre de ceux qui ont bien di$po$é les figures, qui ont de$$eigné correctement, & qui ont exprimé leurs $ujets avec beaucoup de $cience. Il mourut à Mantoûë âgé de 66. ans. Ce Philippe Lippi qui avoit e$té Carme, & duquel je vous parlois tantost, laissa un fils nommé PHILIPPE, qui fut Peintre comme son pere, & qui fit beaucoup d'ouvrages en divers endroits d'Italie. Pendant qu'il estoit à Florence, il y eût des Peintres & des Sculpteurs qui allerent en Hongrie travailler pour le Roy Matthias Corvinus. Philippe fut ſollicité d'eſtre de la partie : mais aimant mieux demeurer chez luy que d'aller $i loin, il $e contenta de faire quelques tableaux pour ce Prince, auquel il les envoya avec pluſieurs autres raretez. Ce Roy estoit fils de Jean Huniades, autrefois l'effroy & la terreur des Ottomans, & qui dans les fo$$ez de Belgarde fit mourir un $i grand nombre de ces Infidelles. Matthias eſtant parvenu à la Couronne de Hongrie, remporta tant de victoires $ur $es ennemis, qu'il s'aquit la réputation d'un des plus grands Princes de ſon temps. Il avoit une ame vrayement royale, le cœur grand l'esprit vif, & le jugement solide. Il aimoit les lettres, & les croyoit ſi neceſſaires à former un grand Prince, qu'il estimoit que sans elles il estoit presque impoſſible, quelque experience que l'on euſt, de sçavoir jamais ce que les histoires enseignent ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 171 & font voir en peu de temps. C'est pourquoy PHILIFER il attiroit de toutes parts auprés de luy des personnes sçavantes dans les sciences & dans les arts, & prenoit tant de plai$ir à s'entretenir avec eux qu'il a$$i$toit $ouvent à leurs a$$emblées. Si-to$t qu'il avoit quelque moment de loi$ir, il l'employoit à lire des histoires, s'enfermant pour cela dans cette magnifique Bibliotheque qu'il avoit fait ba$tir à Bude, ou il fit un amas de tous les plus rares & plus excellens livres qu'il put rencontrer. Et me$me dans la grande place de la Ville il avoit fait faire des boutiques pour toutes sortes d'Artisans qui venoient là, non-seulement d'Italie, mais de tous les autres endroits de l'Europe. Il di$oit $ouvent que la grandeur d'un Roy paroissoit en trois choses ; à vaincre l'ennemi commun des Chrestiens, à faire des actions dignes d'estre écrites, & à estre liberal envers les personnes sçavantes. Aussi c'estoit sur ces belles maximes que ce Prince élevoit la gloire de ſon regne ; & par le concours de tant de personnes extraordinaires qui rempli$$oient $a Cour, il rendit $on Royaume $i poli & ſi floriſſant, qu'on diſoit alors que le Roy Matthias avoit fait d'un Royaume de plomb, un Royaume d'or. Mais lors qu'il pensoit à rendre ſa vie encore plus illuſtre en faiſant une guerre tres-ſanglanre contre le Turc, il mourut d'une apoplexie dans la 56. année de son âge, aprés avoir glorieusement regné trente-six ans. Y ij 172 II. ENTRETIEN SUR LES VIES La nouvelle de ſa mort ſit ceſſer pluſieurs ouPHILIPPE LIPPI. vrages que l'on faisoit pour luy à Florence : & ce Gerardo dont je vous ay parlé ayant achevé quelques miniatures qu'il avoit commencées pour ce Prince, Laurens de Medicis les acheta avec d'autres pieces de $culpture & de peinture qu'on avoit faites pour envoyer en Hongrie. Ce Philippe, aprés avoir vécu 45. ans, mourut à Florence le 13. Avril 1505. Mais il faut que je vous parle de BERNARPINTURICCHIO. DIN PINTURICCHIO qui a peint dans la Librairie du Dome de Siene l'histoire du Pape Pie II. appellé auparavant Eneas Sylvius. Le Cardinal François Picolomini ſon neveu qui depuis fut aussi Pape, & porta le nom de Pie III. fit faire cét ouvrage, qui est considerable nonſeulement à cauſe des ſujets qui ſont hiſtoriques & inſtructifs, mais parce que Raphaël en fit la pluſpart des de$$eins. Quoy-qu'il fu$t fort jeune en ce temps-là, & qu'il travaillast encore avec le Pinturicchio ſous Pietre Perugin leur maiſtre, on ne laiſſe pas d'y reconnoi$tre beaucoup de cette facilité & de cette grace qui paroi$t dans toutes les cho$es que Raphaël a faites, & qui rendent celles-cy tresagreables. Et de vray, elles me plurent si fort en les voyant qu'il me semble les avoir encore devant les yeux, tant elles s'imprimerent alors fortement dans ma mémoire. Mais je ne vous en parleray pas, de crainte de vous ennuyer, ayant d'ailleurs assez d'autres ouvrages à vous faire remarquer. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 17 Je vous prie, me dit Pymandre, que cela ne PINTERIC CHIO. vous empesche pas d'en rapporter quelque cho se : car je ne doute pas que le recit de ces peintures ne $oit tres-agreable & tres-diverti$$ant. Je vous diray donc, repris-je, puis que vous le souhaitez ainsi, que dans le premier tableau le Pinturicchio a traité deux sujets ; l'un est la naiſſance d'Eneas en l'an 1405. Lon y voit ſon pere Sylvius Picolomini & sa mere Victoria representez au naturel. Mais pour mieux vous expliquer ces peintures, il faut que je vous marque $uccinctement quelque chose de la vie d'Eneas Sylvius. Comme il avoit un naturel admirable pour toutes les sciences, il estoit encore fort jeune lors qu'il compoſa pluſieurs livres de poësies Latines & Italiennes. Aprés s'estre rendu $çavant dans les belles lettres, il se mit à apprendre le Droit : mais il quitta cette étude pour accompagner Dominique Capranicus lors qu'il passa par Siene pour aller au Concile de Basle se plaindre du Pape Eugene qui luy avoit refusé le chapeau de Cardinal, dont le Pape Martin l'avoit honoré. On voit dans ce tableau comme le Cardinal Capranicus & Eneas ſont en chemin, & comme ils paſſent les Alpes couvertes de neges & de glaçons. Lors qu'Eneas fut arrivé à Baſle, & qu'il eût fait connoistre son merite & sa grande capacité, il ne demeura pas long-temps ſans employ : car s'eſtant attache à l'Evesque de Novarre, & ensuite au Cardinal de Sainte Croix, il alla en Flandre Y iij PINTURICCHIO. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 174 avec ce Cardinal. Estant de retour à Basle, il fut choi$i pour Secretaire du Concile qui $e $ervit de luy dans les negociations les plus importantes. L'on voit dans le second tableau de cette Librairie comme le Concile l'envoye en qualité de Legat à Strasbourg, à Trente, a Constance, a Francfort, & à la Cour du Duc de Savoye. Vous ſçavez-bien qu'Amedée Duc de Savoye, aprés la mort de $a femme quitta le titre de Duc. & lai$$a le gouvernement de ses Estats à Louïs son fils : que s'estant retiré dans un lieu nommé Ripaille situé sur le lac de Lausane, avec douze anciens Chevaliers, il s'y établit comme dans une eſpece d'hermitage. Ils y gardoient toutes les apparences exterieures de solitaires fort devots. Cependant c'eſtoit un ſejour agreable où ils faiſoient bonne chere, & vivoient d'une maniere $i délicieuſe, que de là eſt venu le mot de faire ripaille, pour dire faire une grande chere. Le Concile de Basle ayant donc dépoſé Eugene, éleût en sa place ce Duc de Savoye. Il se nomma Felix; & ayant choisi Eneas pour son Secretaire, il l'envoya en qualité de Nonce Apostolique vers l'Empereur Frederic III. Cette Legation fait le $ujet du troi$iéme tableau que le Pinturicchio a peint dans cette Bibliotheque. L'eſprit & l'humeur d'Eneas furent ſi agreables à Frederic qu'il l'arresta auprés de luy, luy donna la couronne de Poëte, & le fit l'un de ses Secretaires & Conseillers d'Estat. Aussi Eneas faisoit ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 17. paroi$tre tant d'intelligence dans les affaires les PINTURICCHIO. plus difficiles où il e$toit employé, qu'il pa$$oit pour un des plus grands hommes de ce temps-là. C'e$t dans le quatriéme tableau que le Peintre a repre$enté comme l'Empereur l'envoya vers le Pape Eugene. Ses amis firent ce qu'ils purent pour le diſſuader de ce voyage, parce qu'ils craignoient qu'ayant combatu comme il avoit fait dans le Concile l'autorité d'Eugene, ce Pape n'en eust du reſſentiment, & ne le fiſt empriſonner quand il ſeroit à Rome. Mais la crainte de ſes amis n'en $it nai$tre aucune dans $on ame. Il fut trouver le Pape, se presenta devant luy avec un courage intrepide ; & lors qu'il eût ju$tifié ſa conduite par un discours tres-éloquent, il trait du sujet de son Ambassade. Aprés la mort d'Eugene il fut nommé à l'Evesché de Trieste par le Pape Nicolas V. & en suite à celuy de Siene. Dans le cinquiéme tableau on voit comme Frederic voulant aller à Rome ſe faire couronner Empereur, envoya Eneas à Talamone qui e$t un port de mer $ur l'E$tat des Sienois, pour recevoir l'Imperatrice Eleonor qui venoit de Portugal. La $ixiéme hi$toire repre$ente Eneas qui reçoit les ordres de l'Empereur, pour aller vers le Pape Calixte IV. le porter à faire la guerre au Turc. L'on voit dans un endroit de ce tableau le meſme Pape qui l'envoye traiter de la paix entre les 176 II. ENTRETIEN SUR LES VIES PINTURIC. Sienois, le Comte de Petigliano, & d'autres SeiOHIO. gneurs, laquelle ayant e$te concluë, on réſolut de porter les armes du co$té d'Orient ; & ce fut alors qu'Eneas e$tant retourné à Rome, receût du Pape le chapeau de Cardinal. Dans le ſeptiéme tableau on remarque comment aprés la mort de Calixte, Eneas fut éleû Pape, & nommé Pie II. l'an 1458. Lors que la mort de Calixte arriva, Eneas estoit aux bains de Viterbe où il avoit commencé de travailler à l'histoire de Boheme. Mais il quitta les bains & les livres pour $e rendre promptement à Rome, & se trouver à la création d'un nouveau Pape. Sa presence estant desirée universellement de tout le monde, chacun fut au devant de luy ; & bientost aprés il fut élevé à la dignité de Souverain Pontife. Aprés avoir rendu graces à Dieu de $a promot tion, & donné ordre aux cho$es qui regardoient l'Estat Ecclesiastique, il tourna toutes ses pensées à la paix, & a l'avancement des affaires de la Chrestienté. Il convoqua un Concile Oecumenique dans la ville de Mantoûë, pour porter les Princes Chre$tiens à faire la guerre aux Infideles. Cette action fait le sujet du huitiéme tableau, où le Peintre a repre$enté comme Louïs Marquis de Gonzague le reçoit avec une magnificence extraordinaire. La Canonisation qu'il fit de Sainte Catherine de Siene Religieuse de l'Ordre de Saint Dominique ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 177 minique, est peinte dans le neuviéme tableau. Et PINTURICCHIO. dans le dixiéme, qui e$t le dernier, on y voit la mort de ce Pape, laquelle arriva à Ancone le 16. Aoust 1464. lors qu'ayant par ses soins compoſé une puiſſante armée de toutes les forces de la Chrestienté, il en attendoit la jonction pour la faire partir. Le Peintre a repre$enté comment un Hermite de Camaldoli homme de sainte vie, voit dans le meſme moment que le Pape meurt, les Anges qui portent ſon ame dans le Ciel. Outre cela il a peint le convoy qui $e fit du corps de Pie, lors qu'on le transfera d'Ancone à Rome, où il a mis une infinité de Prélats & de Seigneurs qui regrettent la mort d'un ſi grand Pape. Ce qu'il y a dans tout cét ouvrage de plus digne d'estre remarqué, c'est la quantité de personnes que le Pinturicchio a peintes au naturel qui vivoient de ce temps-là. Et pour ce qui est de la peinture elle est considerable par le soin qu'il a eû de finir beaucoup ses figures, de n'employer que des couleurs fines & éclatantes, & encore de les enrichir d'or dont il a relevé les draperies. Comme le Pinturicchio avoit travaille à Rome avec Pietre Perugin du temps du Pape Sixte, il s'estoit fait connoistre à Dominique de la Rovere Cardinal de Saint Clement : ce fut ce qui luy donna occa$ion de faire plu$ieurs ouvrages dans le Palais de ce Cardinal. Il fit quelques tableaux à Belvedere sous le Pontificat d'Innocent VIII. 2 I. Tome. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 178 Entre autres il peignit une loge où il representa CHIO. les villes de Rome, de Milan, de Genes, de FloLes Italiens nomment lorence, & pluſieurs autres, & les accompagna de ges les galeries ou coridors qui païsages faits de la mesme maniere que les Flaservent à commans travailloient alors, car ces sortes d'ouvramuniquer à divers apparges n'estoient pas encore en usage parmi les Itatemens. liens. Néanmoins comme cela parut une chose nouvelle, tout le monde en fut a$$ez $atisfait. Il fit plu$ieurs autres peintures dans le Vatican pendant le Siege d'Innocent ; & lors qu'Alexandre VI. eût succedé à Innocent, il choisit le Pinturicchio pour peindre les appartemens où il demeuroit d'ordinaire, & ceux de la Tour Borgia. Ce Peintre, pour plaire davantage aux per$onnes qui ne connoi$$ent pas l'excellence de cét art, fai$oit de relief tous les ornemens de $es peintures, & outre cela les enrichiſſoit d'or, afin que ces tableaux euſſent & plus de force & plus d'éclat & me$me quand il repre$entoit des ba$timens, il les fai$oit relevez comme s'ils eu$$ent e$té de ba$$e taille. Je vous laiſſe à juger de l'effet que cela pouvoit faire, lors qu'on voyoit des cho$es qui au lieu de paroi$tre fort éloignées, avançoient beaucoup plus que les figures qui e$toient peintes $ur le devant du tableau. Cependant il acheva de la $orte plu$ieurs ouvrages pour Alexandre VI. qui luy fit peindre $on hi$toire dans un appartement bas qui regarde $ur le jardin du Vatican. Ce fut là qu'il representa au naturel quantité de personnes de marque ; entre ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 17 autres Isabelle Reine d'Espagne, le Comte de PeCHIO. tigliano, Jean Jacques Trivulce, & Cesar Borgia: & $ur la porte d'une des chambres il peignit dans un me$me tableau Julie Farnese en Vierge, & le Pape Alexandre qui l'adoroit. Je pourrois vous parler d'une infinité d'autres peintures que le Pinturicchio a faites en divers lieux d'Italie, mais comme cela ne vous seroit qu'ennuyeux, je les pa$$eray $ous $ilence, & vous diray ſeulement la cauſe de ſa mort comme une chose curieuse à sçavoir. Estant à Siene, les Religieux de Saint François qui deſiroient avoir un tableau de ſa façon, luy donnerent une chambre chez eux pour travail ler ; & pour le loger plus commodément ils prirent soin d'en oster tous les meubles, hormis une vieille armoire qui leur ſembla trop difficile à transporter. Le Pinturicchio qui estoit naturellement fantasque, s'en trouvant embarassé, se plaignit $i $ouvent de l'incommodité qu'il en recevoit, qu'enfin les Religieux réſolurent de la met tre ailleurs. Mais en voulant la changer de place, il s'en rompit une piece dans laquelle il y avoit 500. écus d'or cachez. Cela surprit tellement le Pinturicchio, & luy causa un tel déplaisir de n'avoir pas découvert & profité de ce tresor, que ne pouvant pen$er à autre cho$e, ni oublier cette perte qu'il croyoit avoir faite, il en mourut de déplai$ir environ l'an 1513. âgé de 59. ans. Il falloit, dit alors Pymandre, que ce Peintre Z ij 180 II. ENTRETIEN SUR LES VIES PINTERIC euſt beaucoup d'amour pour l'or : & je ne m'éCHIOtonne plus qu'il prit tant de plai$ir à le voir briller dans ses ouvrages, où il y avoit sans doute plus de riche$$e que de $cience ; car il e$t bien rare qu'un homme qui aime $i fort les biens de la terre, ait autant de passion pour les biens de l'esprit. Je n'ignore pas, luy repartis-je, qu'il ne soit difficile d'avoir deux grandes pa$$ions à la fois, & qu'il ne faille que celle qui nous doit porter à devenir $çavans, commande à toutes les autres mais je sçay bien aussi qu'il n'y a gueres de per$onnes exemptes de l'amour des riche$$es, & que bien des hommes les recherchent pour eux-me$ mes, dans le temps qu'ils en$eignent aux autres à les fuir, & à les mépriser. Néanmoins je vais vous faire voir que s'il y a eû des Peintres capables de $e faire mourir par avarice, il y en a eû d'a$$ez jaloux de leur gloire, pour mourir $eulement de la douleur qu'ils ont eûë, lors qu'ils ont cru que leur réputation e$toit diminuée par celle d'un autre. FRANGIA. FRANÇOIS FRANCIA de Bologne fut un de ceux-cy. Quoy-qu'il eu$t une nai$$ance fort mediocre, il avoit néanmoins l'ame belle, & les sentimens généreux. D'abord il apprit à travailler d'orfevrerie, & à peindre d'émail sur les métaux. Ensuite il se mit à graver des coins pour faire des medailles, à quoy il réussit si bien, qu'il se rendit un des plus recommandables en cét art. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 181 Néanmoins comme il avoit l'esprit capable de FRARCIA. plus grandes cho$es, il ne pût s'arre$ter à un travail où il $e voyoit borne, & où il n'avoit pas d'autre occa$ion de faire connoi$tre $on génie qu'en gravant des portraits. Il voulut donc s'adonner à peindre. Desseignant fort bien, & ayant pour amis les meilleurs Peintres de ce temps-là, il $e fit biento$t in$truire de quelle maniere il faut employer les couleurs. Il e$toit âgé pour lors d'environ 40. ans : mais ni son âge, ni les difficultez qu'il y a de $e rendre parfait dans cét art, ne le rebutèrent point ; au contraire, il travailla avec tant de vigilance & d'amour, qu'il $e rendit en peu de temps un des plus excellens Peintres d'Italie. Je ne vous parleray point de tous les tableaux qu'il a faits. Je vous diray $eulement que pendant qu'il travailloit dans son païs, qu'il y gouſtoit un doux repos, & joûïssoit de la gloire qu'il s'estoit aqui$e par $es études, Raphaël d'Urbin po$$edoit dans Rome toute l'e$time & toute la reputation qu'un excellent Peintre peut aquerir ; de $orte que tous ceux qui venoient rendre visite à Francia ne l'entretenoient d'autre chose que du merite & des ouvrages de Raphaël. Et comme chacun est bien-aiſe de loûër ſon païs, ceux de Bologne qui alloient à Rome ne manquoient pas au$$i de dire à Raphaël mille biens de Francia, & de faire valoir l'excellence de ses peintures. Ainsi les amis de ces deux grands hommes leur donnoient moyen Z iij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 182 FRANCIA. de se connoistre par les images qu'ils en faisoient : & me$me ils leur firent concevoir une e$time $i particuliere l'un pour l'autre, qu'ils s'écrivirent, & ſe lierent d'une amitié tres-forte. Francia entendant toûjours parler des tableaux de Raphaël, avoit une extréme passion d'en voir mais estant déja vieux & incommodé, il ne pouvoit se résoudre à sortir de Bologne où il vivoit avec beaucoup de douceur, pour aller jusques à Rome, dont il craignoit les incommoditez du chemin. Or il arriva une rencontre qui le réjoûït extrémement, parce qu'elle luy donnoit moyen de bien voir ce qu'il avoit tant de fois $ouhaité. Raphaël ayant fait un tableau de Sainte Cecile pour mettre dans une Chapelle à Bologne, il l'adressa au Francia comme à son ami, le priant de vouloir $e donner la peine de le placer, & me$me de corriger les defauts qu'il y verroit. Auſſitoſt Francia tira le tableau de ſa caiſſe avec une joye qui ne $e peut exprimer, & le mit dans un jour commode pour le bien voir. Mais il n'eût pas jetté les yeux dessus, que rempli d'admiration, & surpris d'étonnement, il connut combien il estoit inferieur à Raphaël. Il est vray que cét ouvrage est un des plus beaux que Raphaël ait faits. De $orte que le pauvre Francia tout confus & à demi-mort, de voir un tableau dont la beauté ſurpaſſoit ſi fort tous ceux qui ſortoient de sa main, & qu'il voyoit autour de luy comme ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 183 obscurcis par l'éclat de celuy-là, le fit porter dans FRANGIA l'Egliſe de Saint Jean au lieu où il devoit eſtre posé. Et parce qu'il luy ſembla qu'il ne ſçavoit plus rien dans l'art de la Peinture, luy qui avant cela avoit une ſi bonne opinion de ſon ſçavoir, & que de plus son âge trop avancé luy o$toit toute e$perance de rien apprendre davantage : il s'abandonna tellement a la douleur, que s'eſtant mis au lit quelques jours aprés, il ne fit plus que languir ; & mourut en peu de temps de melancolie, Tan 1518. âgé de 68. ans. J'admire, me dit alors Pymandre, les divers mouvemens des hommes & leurs diférentes inclinations, me$me dans ce qui regarde une $emblable profession. Vous voyez qu'en l'un l'avarice l'excitoit à travailler, & qu'en l'autre le desir de ſurpaſſer tous ceux de ſa profeſſion eſtoit ce qui luy donnoit de l'émulation. Il est vray que ce dernier me paroiſt digne de quelque loûange puis que l'ambition ſervoit à la grandeur de ſon art : mais l'autre faisoit servir l'art à la passion qu'il avoit pour les richeſſes. Cependant, pourſuivis-je, n'admirez-vous pas aussi comment les hommes arrivent souvent à un mesme but par des chemins diférens? Il y en a que l'amour de la gloire conduit par des voyes plus belles & plus honnestes : le desir du gain ou la crainte de la pauvreté mene les autres par des ſentiers plus détournez & des routes plus obſcu. PIETRI PERUGIN II. ENTRETIEN SUR LES VIES 184 res, & tous ne laissent pas néanmoins d'arriver au lieu qu'ils $e $ont propo$ez, beaucoup de personnes mesme ayant aquis du merite & du sçavoir, en cherchant $eulement à $e tirer de l'indigence. C'e$t ce qu'on a remarqué dans PIETRE PERUGIN, qui eſtant ſorti de Perouſe ſa patrie dans un e$tat extrémement pauvre & dépourveû de tout secours, s'en alla à Florence, où n'ayant pas $eulement un lit pour $e coucher, il prit une si forte résolution de se perfectionner dans la peinture dont il avoit déja quelques commencemens, qu'il pa$$oit les jours & les nuits à étudier. Aussi aquit-il par ce moyen une si forte habitu de à travailler, qu'il ne pouvoit estre un seul moment ſans s'occuper à deſſeigner ou à peindre. Comme il avoit beaucoup souffert dans la nece$$ité où il s'e$toit trouvé, il avoit $ans ce$$e devant les yeux l'image affreuse de sa misere pa$sée : ainsi, pour n'y pas retomber, il faisoit des cho$es qu'il n'auroit peut-e$tre jamais entrepri$es s'il eu$t eû moyen de s'entretenir d'ailleurs. C'est pourquoy il est arrivé souvent que les biens & les commoditez de la vie ont fermé le chemin de la Vertu à des e$prits capables de grandes choses, au lieu que la pauvreté les y auroit conduits avec honneur. Or ce fut la crainte d'e$tre pauvre, & le de$ir d'aquerir du bien, qui donnerent tant de courage a Pietre Perugin, qu'il $e perfectionna dans son 1 ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 185 son art, & fut un de ceux qui firent les plus beaux Pietre PERUGIN. ouvrages de son temps. Il est vray qu'il passa les bornes d'une legitime prévoyance, & que son trop grand amour pour les richeſſes ſouïlla ſon ame, & ternit beaucoup $a réputation. Car quoyqu'il eu$t a$$ez d'affection pour la peinture, on peut dire néanmoins qu'elle n'e$toit chez luy que la $ervante des riche$$es dont il e$toit luy-me$me l'esclave. C'est pourquoy bien qu'on fist estat de ses tableaux, & qu'ils fussent en grande recommandation, on n'avoit pas pour luy toute l'e$time qu'on auroit eûë, estant tellement attaché au gain & à l'interest, qu'il eust fait toutes choses pour avoir de l'argent qui estoit son idole. Aussi dit-on qu'il ne connoiſſoit gueres d'autre Divinité, & que ne croyant point d'autre vie aprés celle-cy, il ne cherchoit qu'à établir toute sa fortune ſur la terre. Les grands ſoins qu'il y appor toit luy firent aquerir beaucoup de biens en peu de temps. Sa plus grande dépense e$toit pour $a femme. Estant jeune & belle, il l'aimoit avec beaucoup de passion, & se plaisoit si fort à la voir brave, qu'il prenoit ſoin luy-meſme de la parer. Je ne sçay pas si son amour & tous ses soins réussissoient fort bien auprés d'elle : mais je sçay bien qu'il ne fut pas trop aimé de ceux de $a profession, particulierement de Michel-Ange, avec lequel il avoit toûjours quelque diférend. Quant à ses ouvrages, il y en a une infinité en Italie, & mesme vous pouvez en avoir veû à PaAa I. Tome. 186 PIETRE PERUGIN. LE MORE. Luc SiENORELLI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 176 ris. Il fit un Saint Sebastien pour un Bourgeois de Florence, qui le vendit depuis au Roy François I. 400. ducats d'or, & qui estoit estimé un de ſes meilleurs ouvrages. Parmi les tableaux du Roy il y a un Saint Jero$me de $a façon. Sa maniere e$t $eche, mais pourtant meilleure que celle de Verochio qui estoit son maistre. Il a fait de grandes compositions d'histoires, et l'on voit des tapisseries tresbelles & tres-riches qui ſont de ſon deſſein. Ce qui a le plus honoré ſa memoire eſt d'avoir eû pour diſciple Raphaël d'Urbin. Enfin, aprés avoir vécu 78. ans, il mourut l'an 1524. Il y avoit alors dans toutes les villes d'Italie une infinité de $çavans hommes, qui $embloient diſputer les uns aux autres l'avantage de peindre le mieux. Je serois trop long si je m'arrestois à vous parler de tous ceux qui entroient en lice : car comme le nombre en eſtoit fort grand, beaucoup ſont demeurez bien loin derriere les autres, qui n ont eû que l'honneur de s'e$tre voulu $ignaler par leurs courages. On voyoit à Verone FRANÇOIS TURBIDO, dit LE MORE, qui a fait de fort beaux portraits. Il mourut en 1521. âgé de 81, an. Il y avoit aussi à Cortone un LUC SIGNORELLI, qui peignit à Rome dans la Chapelle du Pape Sixte deux tableaux que l'on e$timoit beaucoup plus que ceux des autres Peintres dont je vous ay parlé. ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. 177 Mais de tous ceux qui ont paru en ce tempslà, il n'y en a point qui ait po$$edé une $i parfaite connoissance de la peinture que LEONARD LEONARE DE VINCL DE VINCI; & je ne ſçay pas meſme ſi depuis luy il y en a eû d'aussi sçavans dans la theorie de cét art. Jamais homme ne receût du Ciel tant de graces enſemble. Il eſtoit bien fait de corps & beau de visage, & avec cela il conservoit un air noble & gracieux ; mais $ur tout il avoit l'ame belle & l'esprit rempli de $entimens hauts & relevez. Il estoit si fort & si robuste, qu'il n'y avoit point de mouvement, pour rapide qu'il fu$t, qu'il n'arrestast. On dit que d'une main il tournoit en façon de vis le batant d'une cloche, & ployoit un fer de cheval comme s'il n'eu$t e$té que de plomb. Ayant un amour particulier pour les plus beaux arts, il apprit en peu de temps la Musique, & à joûër de divers instrumens. Il aimoit la Poësie, & faisoit fort bien des vers ; & pour n'ignorer rien de tout ce qu'un jeune homme peut sçavoir, il s'exerça à monter à cheval, & à tirer des armes. Dans toutes ces cho$es où il ne s'adonnoit que comme en pa$$ant, il y réü$$it néanmoins $i bien. qu'il ſurpaſſa de beaucoup ceux-meſmes qui en faiſoient une entiere profeſſion. Il étudia avec grand ſoin l'Anatomie & les Mathematiques, particulierement la Geometrie & l'Optique, comme des parties e$$entielles à la Peinture. Il s'appliqua aussi à l'Architecture, & travailla fort bien de sculpture. Mais à mesure Aa ij 188 II. ENTRETIEN SUR LES VIES qu'il s'instruisoit dans les sciences & dans les arts DE VINCI. pour $e faire grand Peintre, il formoit $es mœurs, & fai$oit provi$ion de vertus pour devenir un fort honneste homme. Aussi avoit-il une maniere de traiter avec le monde ſi douce & ſi agreable, qu'il charmoit tous ceux qui conversoient avec luy. Tant de rares qualitez le firent bientoſt connoistre dans l'Italie ; & Louis Sforce, dit le More, alors Duc de Milan, & amateur des beaux arts, l'appella auprés de luy, où il travailla à plu$ieurs ouvrages. Ce Duc compoſa une Academie de Peintres & d'Architectes, dont Leonard eût la direction ; & parce qu'il e$toit bon ingenieur, & $çavant dans les Mechaniques, ce fut par son moyen & $ous $a conduite que l'on fit ce canal qui amene les eaux de l'Adda juſques à Milan ; ce qui avoit juſques alors paru une entreprise non $eulement tresdifficile, mais comme impossible. Cependant il surmonta toutes les difficultez que d'autres y avoient rencontrées, & trouva le moyen de faire monter & descendre les vaisseaux pardessus les montagnes & dans les vallées. Il estoit grand observateur des choses naturelles, & ne les con$ideroit pas $eulement pour les repreſenter mieux dans ſes ouvrages, mais pour en connoi$tre les cau$es. En philo$ophant ain$i sur toutes sortes de sujets, il s'aquit une connoisſance ſi parfaite de ſon art, qu'il a ſurpaſſé tous ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 189 les Peintres qui avoient esté avant luy, & a laissé DE VINCI. à la poſterité des témoignages de ſon grand eſprit, & des marques de ses continuelles études. Vous avez peut-e$tre veû ce qu'il a écrit $ur la peinture dont je vous parlois tantost, & qu'on a donné depuis quelque temps au public. Il avoit fait outre cela plu$ieurs autres traitez qui ont e$té perdus aprés ſa mort, ou qui ſont entre les mains de perſonnes qui les gardent ſecretement. M. Jabac qui a travaillé ſi heureuſement à faire un amas tres-considerable de Tableaux rares & excellens, dont l'on peut dire qu'il a enrichi la France & orné le cabinet du Roy, a fait aussi un recueïl d'un tres-grand nombre de de$$eins de la main des meilleurs mai$tres. Il y en a entre autres plu$ieurs qui $ont de Leonard, & qu'il conserve cherement. Parmi les Tableaux du Roy l'on en voit trois de ce grand Peintre, sçavoir un Saint Jean au desert, une Vierge & une Sainte Anne, & une autre Vierge à genoux. Il y a encore de luy dans le cabinet de M. le Marquis de Sourdis une Vierge tenant un petit Jesus entre ses bras. Je ne prétends pas vous en rapporter une infinité d'autres qu'il a faits. Celuy qu'on a le plus e$timé, e$t une Cene qu'il peignit a Milan, ou il a representé tant de belles & diférentes expre$$ions $ur les vi$ages des Apo$tres, qu'on regarde ce travail comme son chef-d'œuvre : il y en a une copie dans l'Eglise de Saint Germain de l'Auxerrois qu'on estime beaucoup. Aa iij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 200 A LEONARD Aussi de toutes les parties de la Peinture c'estoit DE VINCI celle de l'expression qu'il possedoit le plus : car comme il avoit l'imagination vive, & qu'il faisoit de profondes meditations sur toutes choses, il entroit si avant dans les passions & dans les sentimens les plus cachez de tous les hommes, & $e les representoit si fort devant les yeux, qu'il ne manquoit jamais de les bien figurer quand il entreprenoit de les peindre. Comme il se formoit toûjours des idées convenables à la dignité de ses sujets, il en avoit une $i belle & $i haute de l'humanité du Fils de Dieu, que voulant la repreſenter dans cette Cene qu'il fit à Milan, il ne l'acheva point, parce que l'Art & les couleurs ne pouvoient a$$ez dignement exprimer ce qu'il s'e$toit figuré de la beauté & de la Majesté du Sauveur du monde. Il eſt vray auſſi que ces grandes idées qu'il avoit de la perfection & de la beauté des choses, a esté cause que voulant terminer ses ouvrages au-delà de ce que peut l'Art, il a fait des figures qui ne sont pas tout-à-fait naturelles. Il en marquoit beaucoup les contours. Il s'arre$toit à finir les plus petites choses, & mettoit trop de noir dans les ombres. En cela il ne lai$$oit pas de faire connoi$tre $a $cience dans le de$$ein & dans l'entente des lumieres, par le moyen de$quelles il donnoit à tous les corps un relief qui trompe la veûë. Mais sa manière de travailler les carnations ne represente point une veritable chair, comme le Titien ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 201 faisoit dans ses tableaux. On voit plûtost qu'à forDE VINCH ce de finir ſon ouvrage, & d'y arreſter le pinceau trop long-temps, il a fait des cho$es $i achevées & ſi polies, qu elles ſemblent de marbre. Bien que l'e$prit de l'homme $oit limité, & qu'il ne pui$$e po$$eder toutes cho$es $ouverainement, on doit avoir une haute estime pour Leonard, puis qu'il a eû une connoi$$ance $i grande de son Art, qu'il n'a fait de fautes que quand il a voulu mettre les cho$es dans une trop grande perfection. E$tant fort inventif & fort ingenieux à compo$er des machines, ceux de Milan le prierent de travailler à quelque cho$e d'extraordinaire & de magnifique, lors que le Roy Louis XII. fit son entrée dans leur ville. Ce qu'il acheva de plus considerable fut la figure d'un lion remplie de reſſorts ſi bien ajuſtez, qu'aprés avoir marché plusieurs pas devant le Roy, lors qu'il entra dans la salle du Palais, cét Automate s'arresta tout court, & ouvrant ſon eſtomac, fit paroiſtre les armes de France. Environ un an aprés arriva la défaite du Duc de Milan, qui fut amené prisonnier en France l'an 1500. ou il mourut à Loches. Cette diſgrace des Sforces, & les troubles qui estoient alors dans la Lombardie, furent cau$e que l'Academie qui s'e$toit établie à Milan pour la perfection des arts, se dissipa peu à peu. Cependant il y avoit des Peintres qui s'estoient rendus excellens sous LIONARD 21 VINCI 192 II. ENTRETIEN SUR LES VIES la conduite de Leonard, entre autres François Melzi, Cesar Sesto, Bernard Loüino, André Salario, Paul Lomazzo, & quelques autres Milanois, qui avoient $i bien pris $a maniere, que $ouvent l'on a fait pa$$er leurs ouvrages pour e$tre de luy-me$me ; & j'en ay veû plu$ieurs de la main des disciples qu'on disoit estre du maistre, afin de les rendre plus con$iderables, & de plus grand prix. Pymandre m'interrompant là-dessus, Il est vray, me dit-il, que j'ay remarqué $ouvent des curieux qui ne considerent les tableaux que quand ils sçavent le nom de ceux qui les ont faits, & ne les estiment que par la réputation de leurs Auteurs, $ans regarder ce qu'il y a de bon ou de mauvais. Ce que vous dites, repris-je alors, eſt le defaut de ceux qui ne $e connoi$$ent point ou que fort peu en peinture. Car les bons Peintres, & les personnes intelligentes dans cét art ne s'informent pas toûjours $i exactement du nom de celuy qui a fait un ouvrage qu'on leur montre : ils l'estiment par son propre merite, & selon les beautez qu'ils y remarquent. Vous avez veû, je m'a$$eure. cét Ecce homo d'André Salario, qui est dans le cabinet de M. le Duc de Liancourt. Quoy-qu'il ne $oit que du di$ciple de Leonard, néanmoins on en fait beaucoup plus de cas que de plu$ieurs autres tableaux qui $ont de la main de Leonard. Mais cét abus qui ſe trouve parmi la pluſpart des curieux ne se reformera pas si tost : il semble mes me ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 193 me qu'il y a quelque sorte de raison de laisser LEONARD DE VINCI. dans l'esprit des moins connoissans l'estime qu'ils ont pour le nom de ces grands hommes, quand ils n'ont pas a$$ez de lumiere pour juger plus particulierement de l'excellence des ouvrages. Les changemens arrivez à Milan obligerent donc Leonard d'en $ortir, & d'aller à Florence. Il y fit plu$ieurs portraits, entre autres celuy de Lise femme de François Gioconde. C'est celuylà me$me qui e$t dans le Cabinet du Roy, & que l'on connoi$t a$$ez par la Gioconde de Leonard. Cét ouvrage e$t un des plus achevez qui $oit $orti de ses mains. On dit qu'il prit tant de plaisir à y travailler, qu'il fut quatre mois à le faire ; & pendant qu'il peignoit cette Dame, il y avoit toûjours quelqu'un auprés d'elle qui chantait, ou qui joûoit de quelque in$trument, afin de la tenir dans la joye, & empescher qu'elle ne prist cét air melancolique où l'on tombe ai$ément, lors qu'on eſt ſans action & ſans mouvement. Veritablement, dît Pymandre, si j'ose en dire mon avis, il employa heureu$ement le temps qu'il y mit, n'ayant rien veû de plus fini ni de mieux exprimé. Il y a tant de grace, & tant de douceur dans les yeux & dans les traits de ce visage, qu'il paroi$t vivant ; & il $emble en voyant ce portrait. que ce $oit en effet une femme qui prend plai$ir qu'on la regarde. Il e$t vray, repartis-je, qu'il paroi$t a$$ez que Leonard eût un ſoin tout particulier de le bien Bb I. Tome. LEONARD DE VINCI II. ENTRETIEN SUR LES VIES 194 finir. Aussi le Roy François I. considerant ce tableau comme une des cho$es les plus achevées de ce Peintre, le voulut avoir, & en paya quatre mille écus. Vers l'an 1501. ceux de Florence ayant fait choix de Leonard pour peindre dans le Palais la grande Salle du Conseil, il fit un de$$ein qui fut trouvé admirable ; & ce fut en ce temps-là que Raphaël vint la premiere fois à Florence. Il n'avoit pas encore vingt ans, & $ortoit de de$$ous Pietre Perugin. Mais comme alors on ne parloit que du deſſein de Leonard, dont la réputation estoit répanduë par toute l'Italie, il avoit un desir tres-grand de voir cét excellent homme, qui estoit déja âgé de plus de 60. ans. Raphaël demeura ſurpris en voyant les ouvra ges de Leonard ; & l'on peut dire qu'ils furent pour luy comme une lumiere qui éclaira ſon eſprit, & qui luy faisant discerner le bien d'avec le mal, le porta tout d'un coup à quitter cette maniere seche & dure, qu'il avoit apprise sous Pietre Perugin, & à imiter ces tendresses & cette douceur qu'il remarqua dans les tableaux de Leonard. Il profita encore beaucoup des diférentes conte$tations qui arriverent entre Leonard & MichelAnge, qui n'avoit alors que 29. ans. Car ceux de Florence ayant donné à Michel-Ange un des co$tez de la Salle où Leonard devoit peindre, afin d'y repre$enter au$$i une hi$toire, Michel-Ange ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 15 en fit le de$$ein ; & comme la jalou$ie $e met ai$ément parmi les per$onnes d'une me$me profe$sion, elle s'accrut de telle sorte entre ces deux $çavans hommes, qu'ils en devinrent ennemis. Raphaël profitoit de leurs jalousies, parce que les amis de l'un & de l'autre prenoient à tasche de faire voir les perfections ou les defauts de leurs ouvrages, chacun ſelon le parti qu'il tenoit. Leonard demeura à Florence jusques en 1513. où il travailla pour plu$ieurs particuliers. Ce fut en ce temps-là qu'il fit pour un Gentilhomme du Duc de Florence nommé Camille de gli Albizzi une teste de Saint Jean Baptiste, qui est à present à l'Hostel de Condé dans le cabinet de M. le Prince. Aprés la mort de Jule II. Leon X. ayant esté créé Pape, Leonard alla à Rome pour rendre ses respects a Sa Sainteté, qui estoit alors le pere & le protecteur des ſçavans. Il accompagnoit le Duc Julien de Medicis ; & pour le divertir pendant le chemin, il faisoit avec une certaine paste de cire diverses sortes de petits animaux qu'il faisoit voler en l'air, & ensuite descendre à terre. Comme il sçavoit une insinité de secrets, & qu'il estoit fort ingenieux, il prenoit $ouvent plai$ir à diver tir ses amis par diverses petites machines qu'il inventoit. Estant arrivé à Rome, on dit que le Pape luy ayant ordonné de travailler, il se mit au$$ito$t a distiller des huiles pour faire du vernis ; ce que Bb ij LEONARD DE VINCI. LEONARD DE VINCI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 196 Leon X. ayant $ceû, il conceût une mauvai$e opinion de son sçavoir, & dit qu'il ne croyoit pas que Leonard fu$t capable de rien faire de bien, puis qu'il songeoit à finir son ouvrage avant que de l'avoir commencé. Cependant l'émulation qui eſtoit toûjours entre Leonard & Michel-Ange, fit que celuy-cy partit au$$i de Florence pour $e rendre à la Cour du Pape. Et comme leur inimitié cau$oit tous les jours quelques nouveaux diférends, & que les éleves de l'un & de l'autre travailloient $ans ce$$e à diminuer leur réputation : cela déplût de telle sorte à Leonard, que se voyant appellé en France par le Roy François I. qui avoit veû de ses ouvrages à Milan, il se résolut de quitter l'Italie; & quoy-qu'il eu$t plus de 70. ans, il ne voulut pas perdre une occa$ion $i favorable & $i glorieu$e, comme e$toit celle de $ervir un $i grand Prince. L'eſtime que le Roy eût pour ce ſçavant homme, parut par les care$$es que ce Prince luy fit à son arrivée, & par les graces qu'il en receût pendant le peu de temps qu'il vécut. Je croy que vous avez oûï dire que le Roy estant allé le visiter dans sa maladie, il voulut se lever à demi $ur $on lit, & que pen$ant témoigner à Sa Maje$té le re$$entiment qu'il avoit de l'honneur qu'elle luy faisoit, il perdit la parole, & expira entre ses bras, âgé de 75. ans. Ne vous semble-t-il pas, me dit alors Pyman dre, qu'il y a des temps, où plus qu'en d'autres, ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 197 il paroi$t des hommes excellens en toutes $ortes LEONARD DE VINCI. de profeſſions ; & meſme que quand les uns ſe sont signalez dans les armes par leur valeur, il y en a d'autres qui $e $ont rendus recommandables dans les sciences & dans les arts, par la beauté de leur e$prit, & par la force de leur genie? Hier vous me fistes remarquer que les plus $çavans Peintres de la Grece vivoient du temps d'Alexandre, & vous m'apprenez aujourd'huy que les plus habiles qui ayent travaillé depuis ces anciens, ont paru dans l'Europe, lors quelle e$toit gouvernée par de tres-grands Princes. Car n'estoit-ce pas encore dans ce meſme temps qu'Albert Dure eſtoit en credit, & que le Primatice travailloit à Fontainebleau? Ce siecle, répondis-je, produisit en effet les plus grands hommes que nous ayions eûs dans la ſculpture & dans la peinture, & meſme dans tous les autres arts : car comme il est constant que le deſſein eſt la ſeule regle qui donne la veritable forme aux beaux ouvrages, on voit que tous ceux de ce temps-là e$toient conduits par cette regle infaillible qui les a rendus ſi recommandables. Les tapi$$eries, les va$es d'or & d'argent, les émaux, les vitres & les graveûres d'alors, montrent bien que tous les ouvriers cherchoient à $e perfectionner dans leur profession. Mais pour voir toutes ces cho$es dans leur plus beau lu$tre, il faut descendre encore un peu plus bas ; & vous reconnoistrez qu'elles ont receû leur perfection des RaBb iij 198 II. ENTRETIEN SUR LES VIES phaëls, des Jules Romains, & des autres Peintres dont nous n'avons rien dit. Je n'oublieray pas le Primatice Abbé de Saint Martin, qui ne vint en France que long-temps aprés la mort de Leonard; & pour vous satisfaire je parleray d'Albert & des autres sçavans Peintres qui ont travaillé avec estime au-deçà des Monts. Demeurons donc encore quelque temps dans l'Italie, pour y remarquer que $i Florence & Rome possedoient de si excellens Peintres, Venise & les villes de la Lombardie en voyoient aussi croistre, dont la réputation se devoit bientost répandre de toutes parts. Je croy vous avoir dit que Jean Bellin avoit comme donné le commencement à une manière de peindre qui s'est beaucoup perfectionnée, & qui a esté toute particuliere aux Peintres de ces GIORGION quartiers-là. Mais en 1478. GIORGE, qui depuis fut nommé GIORGION, prit naissance à Castel-Franco dans le Trevisan. Non seulement il surpassa de beaucoup Jean Bellin, mais il se rendit $i admirable à bien manier les couleurs, qu'il effaça par ses ouvrages celles de tous les autres Peintres qui travailloient alors. Car aprés avoir veû les tableaux de Leonard, il quitta au$$ito$t la maniere $eche de ceux qui l'avoient précedé, & apprit par les peintures de cét excellent homme comment il faut perdre & noyer les teintes les unes avec les autres, pour attendrir les carnations, & donner plus de relief aux figures. Il com- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 199 prit si bien l'art de bien faire paroistre les jours GIORGION. & les ombres, qu'il y joignit encore celuy d'accorder toutes les fortes couleurs ensemble, & de leur conserver cette vivacité & cette fraischeur qui plaist ſi fort à la veûë. Il fit plusieurs tableaux en divers lieux d'Italie, particulierement des portraits. Celuy de Ga$ton de Foix Duc de Nemours, que vous avez veû autrefois dans le cabinet de M. le Duc de Liancourt, & qui e$t aujourd'huy dans celuy du $ieur Jabac, e$t un des plus beaux qu'il ait faits. Vous pouvez voir aussi dans le mesme lieu deux païsages de ſa main. Et dans le cabinet du Roy il y a un tableau de plus de quatre pieds de long, ſur trois pieds & demi de haut, composé de plusieurs figures $i admirablement peintes, qu'on les prend souvent pour estre du Corege ; tant le Giorgion s'est surpassé luy-mesme dans cét ouvrage. Cependant quoy-qu'il fu$t un tres-bon Peintre, il n'estoit pas néanmoins excellent, ni dans l'invention ni dans l'ordonnance. On ne voit pas me$me de luy beaucoup de grands tableaux, si ce n'est quelque chose à fraisque qu'il a fait à Venise : au$$i ne peut-on pas dire qu'il ait e$té a$$ez grand desseignateur pour entreprendre de grands ouvrages. Peut-estre qu'il se fust perfectionné daantage s'il euſt vécu plus long-temps : mais eſtant mort à l'âge de 34. ans, l'an 1511. il a cessé de travailler lors qu'on ne fait quasi que commencer a bien juger des choses. Il laissa deux fa 200 II. ENTRETIEN SUR LES VIES GIORGION. meux éleves, sçavoir Sebastien de Venise, qui fut nommé à Rome Fratel del Piombo; & le célébre Titien, qui n'ayant pas $eulement égalé $on maistre, mais l'ayant surpassé de beaucoup, me donnera lieu de vous entretenir de son excellente façon de peindre, lors que je vous auray encore parlé de quelques autres. Alors Pymandre me dit: Comme j'ay souvent veû admirer les ouvrages de Giorgion & du Titien, & encore ceux du Corege, souffrez que je vous interrompe un moment pour vous demander quelle diférence vous mettez entre ces trois Peintres, & quel avantage les uns ont eû sur les autres ; car je les ay toûjours oûï estimer comme les plus excellens de la Lombardie. Cela n'empeſchera pas que vous ne me diſiez enſuite ce qui regarde l'histoire de leur vie & de leurs ouvrages. Il est vray, repartis-je, que ces trois Peintres ont esté les premiers qui ont mis l'Ecole de Lombardie dans une haute réputation. Le Giorgion, comme je vous ay dit, surpassa par la beauté & par le maniement de ſon pinceau tous ceux qui l'avoient précedé. Il sceût si bien mesler les couleurs les unes avec les autres, & en ménager la force, que ses tableaux parurent plus beaux que tous ceux qu'on avoit veûs auparavant. Il disposa, & vestit ses portraits d'une maniere avantageu$e ; & trouvant l'art de manier les cheveux, il leur donna une moleſſe & un certain tour qui eſt aſſez difficile à bien repreſenter. Pour . ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 201 Pour le Titien, non $eulement il po$$eda toutes ces parties qu'il reconnut en son mai$tre, mais il en eût encore d'autres que le Giorgion n'avoit pas, & qui l'ont mis beaucoup audessus de luy. Quant au COREGE, ſa maniere eſt diférente de celle du Titien, en ce qu'il n'a pas $ceû cette harmonie de couleurs, cette belle conduite de lumieres, & cette fraischeur de teintes si admirable qu'on remarque dans les tableaux du Titien, ou il semble qu'on voye du sang dans ses carnations, tant il les represente naturelles. Mais en récompenſe le Corege a eû l'imagination plus forte, & a desseigné d'un goust beaucoup plus grand & plus exquis; & quoy-qu'il ne fust pas tout-à-fait correct dans son dessein, il y a néanmoins de la force & de la noblesse dans tout ce qu'il a fait. S'il fu$t $orti de son païs, & qu'il eu$t esté à Rome, dont l'Ecole estoit beaucoup plus excellente pour le deſſein que celle de Lombardie, on ne doute pas qu'il ne se fust formé une maniere qui l'auroit rendu égal à tous les plus grands Peintres de ces temps-là, puis que sans avoir veû ces belles Antiques de Rome, ni profité des exemples que les autres Peintres ont eûs il s'est tellement perfectionné dans son art, que personne depuis luy n'a si bien peint, ni donné a ses figures tant de rondeur, tant de force, & tant de cette beauté que les Italiens appellent morbidezza, qu'il y en a dans les peintures qu'il a faites. Ce qu'il a peint à fraiſque au dome de ParCc I. Tome. ANTONIO DA COREG10. ANTONIO DA CORE 610. ANDRE GOBBE. MARIOTTO ALBER TINELLI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 202 me, e$t un de $es plus grands ouvrages. On voit par le $oin qu'il a pris de racourcir toutes $es figures, que c'e$toit la partie qu'il croyoit e$tre la plus difficile. Il y a encore plu$ieurs peintures de luy dans d'autres Egli$es de Parme, parce que c'e$t la ville où il a toûjours travaillé. Il s'en voit au$$i en quelques autres endroits de la Lombardie ; mais il e$t vray que le nombre en e$t petit, & que de tous les grands Peintres, il e$t celuy qui en a laissé le moins, à cause, comme je croy, qu'il estoit long-temps à les faire, & qu'il est mort à l'âge de 40. ans, environ l'an 1513. La piece la plus finie que j'aye veûë de luy, e$t un petit tableau qui e$toit à Rome dans le Palais du Cardinal Antoine Barberin. C'e$t une figure nuë repre$entant un des Di$ciples de No$tre Seigneur, qui lai$$e aller ſon manteau entre les mains des Juifs qui le poursuivent dans le jardin des Olives. Cette peinture m'a paru autrefois $i belle, que je ne me $ouviens pas d'avoir rien veû de pareil. Il y avoit de son temps un Milanois nommé ANDRE GOBBE, qui finiſſoit beaucoup ſes ouvrages, dont le coloris eſtoit fort agreable. Mais le grand nombre de Peintres qui travailloient à Florence, m'oblige de retourner de ce costé-là, pour vous dire que ce Cosme Rosselli, dont je vous parlois tantost, laiſſa trois diſciples qui eurent assez de réputation. Le premier fut MARIOTTO ALBERTINELLI, qui fit plusieurs tableaux à Florence, & qui ne vécut que 45. ans. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 203 L'autre $e nommoit Baccio, autrement Frere Barthelemi de Saint Marc ; & le dernier Pierre de Cosimo. Aprés que BACCIO eût quitté Rosselli, il étuBARTHIdia la maniere de Leonard de Vinci, & en peu LEMY de temps il $e perfectionna de telle $orte, que Raphaël meſme ne negligea pas d'imiter ſon coloris, lors qu'il $ortit de l'école de Pietre Perugin. Néanmoins Baccio n'e$toit pas en réputation de bien de$$eigner le nud. On remarque qu'il n'a peint de figures nuës qu'un Saint Seba$tien encore e$toit-ce pour montrer qu'il n'ignoroit pas entierement comment il faut repreſenter un corps. Peut-e$tre que ce fut par un ſcrupule de conſcience qu'il ne fit pas d'autres nuditez ; car il estoit fort dévot, & mesme intime ami du Pere Savonarole, qui preſchoit alors à Florence contre les mauvaises mœurs de ce temps-là. Et parce qu'il y avoit dans l'Italie un fort grand desordre, mesme parmi les gens d'Eglise, on y faisoit servir jusques aux plus beaux arts pour satisfaire aux passions les plus déreglées. La Musique & la Peinture qui n'ont rien que de relevé & de divin, e$toient comme des esclaves, employées dans des u$ages profanes & $candaleux, les débauchez s'en servant à chatouïller lascivement leurs oreilles, & à expoſer continuellement devant leurs yeux des objets les plus deshonne$tes & les plus infames. Ce fut ce qui obligea ce grand Prédicateur d'employer toute la force de son éloquence à déCc ij FRERI BARTHE. LEMY. 204 II. ENTRETIEN SUR LES VIES clamer contre les peintures la$cives, contre les airs & les chan$ons di$$oluës, & contre les livres de Romans, qui ne traitant que d'amours & d'aventures chimeriques, ne $ervent qu'à corrompre les esprits, & y glisser un poison d'autant plus subtil, qu'il est préparé avec plus d'artifice. Il faisoit voir combien il est dangereux de garder dans les maisons de sales nuditez, & de les laisser exposées à la veûë des jeunes gens. Et comme le temps du Carnaval arriva, & qu'en ces jours-là on avoit accou$tumé d'allumer des feux de joye dans les ruës, à l'entour desquels il se trouvoit des hommes & des femmes qui en dan$ant chantoient des chansons dissoluës ; le Pere Savonarole qui avoit converti beaucoup de per$onnes par la force de ses prédications, fit en sorte qu'il y en eût plu$ieurs qui porterent aux lieux me$me où les feux estoient allumez, des tableaux & des statues lascives, & des chansons & des Romans deshonnestes, dont ils firent des sacrifices à Dieu. Baccio fut un des premiers qui bruſla tous les deſſeins qu'il avoit de cette nature, ce que firent au$$i un nommé Laurens de Credi, & quelques autres Peintres, que l'on appelloit alors par moquerie les Pleureux : de sorte que ce soir-là il y eût un embra$ement fameux de tableaux, de $tatues, de desseins & de livres. Pymandre ſe tournant vers moy, Je m'imagine, me dit-il, que vous re$$entez de la douleur de ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 205 cette perte, & que tous ceux qui aiment la pein-Frere BARTHEture n'en aiment pas mieux Savonarole. LIMY. Pour moy, repartis-je, quelque e$time que j'aye pour les belles choſes, je ne condamne point le zele de ce Religieux. Il avoit moins d'amour pour les statues & pour les tableaux que pour la gloire de Dieu, & croyoit en les mettant dans le feu, détruire autant d'idoles de la vanité & de la concupiscence de ces hommes charnels. J'avoûë que ceux qui ont une forte pa$$ion pour la peinture, ne pourroient sans beaucoup de peine se priver de ces beaux ouvrages où l'art a mis ses derniers efforts. Mais au$$i ceux qui ne l'aiment qu'à cau$e d'ellemesme, en regardent les traits d'une autre maniere que ceux qui n'ont des tableaux que pour voir des images deshonneſtes. Je vous diray me$me en pa$$ant, que les excellens Peintres peuvent faire des figures dont la nudité n'offensera point les yeux les plus chastes ; & que ce ne ſont pas les plus ſçavans dans ce bel art qui s'arrestent a representer des figures & des actions ſcandaleuſes. Cependant Baccio ſe contenta de peindre des portraits, & de repreſenter des histoires où il n'y avoit aucunes nuditez. Bien qu'il $oit a$$ez difficile, interrompit Pymandre, que les sens ne soient pas émeûs lors qu'ils voyent ces peintures lascives : il est certain néanmoins qu'il y a des personnes qui portent dans le fond de leur cœur la cauſe de toutes leurs mauvaises actions. Et ce tableau où le Pape AleCc iij FRERE BARTHE LEMY. 206 II. ENTRETIEN SUR LES VIES xandre VI. avoit fait peindre Julie Farnese en Vierge, comme vous di$iez tantost, luy e$toit un sujet peut-estre beaucoup plus dangereux que toutes les ſtatues & les autres nuditez dont ſon Palais eſtoit rempli. Vous parlez, répondis-je, d'un Pape dont la vie a esté si scandaleuse, qu'on n'oseroit y penser sans un ressentiment de colere & d'horreur. Son exemple avoit tellement corrompu la Cour Romaine, que Dieu ayant $u$cité Savonarole pour preſcher contre les vices qui la deshonoroient, ſes prédications ne servirent qu'à irriter davantage les hommes vicieux, particulierement le Pape qui estoit informé de tout ce qu'il disoit. De sorte qu'ayant écrit à ceux de Florence de s'en $ai$ir. & de luy faire son procés comme à un temeraire & un $editieux : un jour que la République e$toit assemblée, il s'y trouva plusieurs ennemis de Savonarole, entre autres un Cordelier qui $e mit à di$puter contre luy, & à le traiter d'hérétique & de $educteur, offrant me$me de le $ou$tenir ju$qu'à entrer dans le feu. Comme Savonarole ne vouloit pas répondre de son costé à de si grands emportemens, il ne put empescher le zele de son compagnon, qui pour ne pas abandonner la verité, s'engagea de la défendre par la me$me voye que le Cordelier la vouloit combatre. Et alors le compagnon du Cordelier fit la me$me offre pour le parti contraire. On arresta dans l'assemblée le jour & le lieu que ces deux Freres devoient $e pre- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 207 senter, & ils ne manquerent pas de s'y trouver. Frere BARTHEMais le Dominiquain avant apporté avec soy la Sainte Ho$tie, le Cordelier & la République voulurent qu'il la quittast, disant que c'estoit mettre en compromis la foy que l'on a pour cét augu$te Sacrement, laquelle pourroit diminuer dans l'esprit des personnes simples & ignorantes, si l'Hoſtie venoit à bruſler. Ce que le Frere ayant réfusé de faire, chacun retourna dans son Convent. Mais les ennemis de Savonarole trouvant dans ce refus un nouveau prétexte d'émouvoir la populace contre luy, obtinrent une Commi$$ion de la République pour le prendre dans son Monastere. Ce fut alors que Baccio se retira auprés de luy avec cent cinquante de ses amis, pour le défendre, & taſcher de luy ſauver la vie. Quoy-qu'ils fissent toute la résistance qui leur fut possible, & que dans la violence qu'on employa pour s'en $ai$ir il y eût plu$ieurs per$onnes tuées de part & d'autre : toutefois ils ne purent long-temps $ou$tenir l'attaque de ceux qui les a$$iegeoient de toutes parts, ni empeſcher que Savonarole & deux de ses compagnons ne fussent pris, & n'endurassent de tres-cruels tourmens avant que d'estre pendus & bruslez, comme ils furent ensuite, l'an 1498. Le peril où Baccio ſe vit dans cette faſcheuſe rencontre, luy fit promettre à Dieu de prendre l'habit de Saint Dominique, & d'en faire les II. ENTRETIEN SUR LES VIES 208 vœux ; ce qu'il accomplit peu de temps aprés, & FRIRE BARTHE se nomma FRERE BARTHELEMY. Il ne laissa LIMY. pas de s'exercer toûjours dans la peinture ; & ce fut depuis qu'il fut Religieux qu'il fit ce tableau de Saint Seba$tien dont je vous ay parlé. On dit que l'ayant expoſé dans l'Egliſe de Saint Marc, les Religieux reconnurent qu'il y avoit quelques femmes a qui la beauté de cette image avoit donné occa$ion d'offen$er Dieu ; ce qui fut cau$e qu'ils l'oſterent, & le mirent dans leur Chapitre, où il ne fut pas long-temps, parce qu'ils le vendirent à un particulier qui l'envoya en France. Le Roy Louis XII. eût ce tableau avec un autre compoſé de pluſieurs figures que ce Peintre avoit peint dans l'Egliſe de Saint Marc, lors qu'il commençoit à frequenter avec Raphaël. Enfin, aprés avoir fait quelques éleves qui imiterent sa maniere, il mourut le 8. Octobre 1517. âge de 48. ans. Le troisiéme éleve de Rosselli, fut donc ce PIERRE DE PIERRE surnommé de COSIMO à cause de COSIMO. son maistre. Comme toutes les personnes n'ont pas de $emblables inclinations, on voit au$$i que la pluſpart des Peintres ſe propoſent des ſujets fort diférens les uns des autres. Pierre qui avoit un amour pour les choses fantasques, & où l'imagination travaille davantage, repre$entoit ordinairement des Baccanales, afin d'avoir la liberté, en peignant des Faunes & des Satyres, de faire voir des figures & des actions tout extraordinaires. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 209 naires. Il desseignoit des monstres ; & prenoit des PIERRE DE COSIMO. corps, & mesme des jours & des ombres, ce qu'il y remarquoit de plus étrange & de moins commun. On le voyoit $ouvent arre$té à con$iderer dans les animaux, dans les plantes, & dans une infinité d'autres choses, ce qu'il y a de plus particulier, & où il ſemble que la Nature ſe joûë quand elle les produit. D'autres fois il demeuroit des heures entieres à regarder des murailles, principalement celles que le temps a rendu pleines de taches ou d'ordures, y cherchant comme dans des nuages ce que le hazard repreſente de plus bizarre. Son esprit estant toûjours rempli de mille extravagances, il estoit suivi de tous les jeunes hommes de ce temps-là, qui luy fai$oient la cour pour avoir des sujets de balets & de mascarades. En effet, il estoit si abondant en ces sortes de choses, qu'encore que les Chars de Triomphe fu$$ent déja en u$age dans Florence aux jours de carnaval, ce fut luy néanmoins qui les rendit plus communs, & mieux accommodez qu'ils n'avoient encore esté, & qui sceût disposer les habits, la mu$ique & les autres ornemens $elon la nature du $ujet, dont la beauté con$i$te principalement dans l'invention, & dans la bizarrerie des choses qui le compoſent. On parle d'une ſorte de maſcarade qu'il inventa sur la fin de ses jours, & qu'il rendit considerable par la repre$entation d'un ſpectacle tout extraordinaire. Un peu avant le carnaval il s'enferDd I. Tome. 210 II. ENTRETIEN SUR LES VIES PIERREDE ma dans une grande salle, où il disposa si secreCOSIMO. tement toutes les choses necessaires a son de$$ein. que perſonne ne s'en apperceût. Le jour des réjoûïssances estant venu, ou plûto$t la nuit qui $uivit ce jour, devenant fort ob$$cure, le Triomphe qu'il avoit préparé commença de paroi$tre dans les ruës de Florence. C'e$toit un Char peint de noir, & ſemé de croix blanches, & d'os de mort. Il e$toit tiré par quatre buffles & tout au haut il y avoit une figure tenant une faulx à la main. Cette figure representoit la Mort qui avoit $ous $es pieds plu$ieurs $epulcres, d'où sortoient à demi des corps morts, & tout décharnez. Une infinité de gens vestus de noir, & cou verts de maſques, faits comme des teſtes de mort. marchoient devant & derriere ce Char avec des flambeaux à la main. Comme ces lumieres éclairoient cette machine avec une force si juste, & dans une distance si bien ménagée, que toutes choſes paroiſſoient naturelles, vous pouvez penser qu'il n'y avoit rien de plus surprenant ni de plus épouvantable. Je vous avoûë déja, interrompit Pymandre, que l'invention de cette Maſcarade me ſemble fort étrange, & ne tomberoit pas dans l'esprit de tous les gens qui ne cherchent qu'à $e divertir. Ce n'est pas tout, repartis-je. Pendant que ce Triomphe cheminoit dans les ruës, on entendoit de temps en temps certaines trompettes sourdes, dont le son lugubre & enroûé servoit de signal ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. 211 pour faire arre$ter ce Char & tout le cortege qui piere COSIMO. l'environnoit. C'e$toit alors qu'on voyoit ces $e pulcres s'ouvrir, & qu'il en $ortoit, comme par une résurrection, des corps semblables à des squeletes, qui chantoient d'un ton triste & languissant. un air qui commençoit, Dolor, pianto, e penitenza, &c. Ce Char e$toit $uivi de plu$ieurs per$onnes dégui$ées en formes de Morts, & montées $ur des chevaux les plus maigres qu'ils avoient pû rencontrer. Ces chevaux e$toient couverts de hou$ses noires avec des croix blanches ; & chacun des cavaliers avoit autour de luy quatre estafiers aussi déguiſez en façon de Morts, qui portoient d'une main un flambeau, & de l'autre un étendart de taffetas noir rempli de croix blanches, d'os, & de testes de mort. De ce Char ſortoient dix autres grands drapeaux noirs qui trai$noient ju$ques à terre. Aprés que cette troupe avoit fait une po$e, & pendant qu'elle marchoit, tous ceux de la $uite chantoient d'une voix égale & tremblante, le Pseaume Miserere. Vous pouvez bien vous imaginer qu'un triomphe de cette nature mit l'épouvante dans la ville. Car la premiere fois qu'il parut, on ne s'imagina pas qu'un sujet si triste & si lugubre pust estre un divertissement de carnaval. Toutefois la nouveauté de l'invention, & la manière ingenieuse avec laquelle toutes choses estoient conduites. ne lai$$erent pas de plaire à beaucoup de monDd ij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 212 FIRRIDE de, qui admira l'esprit & le caprice de l'InvenCOSIMO. teur. C'est, dit Pymandre, que comme il y a certaines cho$es aigres & ameres où le gou$t prend quelquefois autant de plai$ir qu'à celles qui $ont douces & délicates, de me$me dans les pa$$etemps il $e trouve certains $ujets qui, quoy-que tri$tes donnent du plai$ir, lors qu'ils $ont conduits avec jugement. Ainsi, quoy-que les tragedies representent des actions funestes & fascheuses, elles ne laissent pas de divertir les spectateurs ; & mesme pour demeurer dans des exemples de peinture j'ay souvent veû des tableaux où il n'y avoit rien que d'affreux & de difforme, qui arrestoient agreablement les yeux, parce que ces sortes de cho$es e$toient repre$entees avec beaucoup d'art. Il y en a qui ont dit, repris-je, que ce Triomphe $i lugubre cachoit un sens my$terieux, & n'avoit e$té fait que pour $ignifier le retour des Medicis, qui alors estoient pannis de Florence. Car il y avoit déja quelques années que Pierre de Medicis n'ayant ni l'esprit ni la prudence de son pe re & de ses ayeux, avoit perdu par sa mauvaise conduite cette grande autorité que les Coſmes & les Laurens s'estoient si avantageusement conservée dans la ville de Florence. De sorte mesme qu'au passage que le Roy Louïs XII. fit en Italie l'an 1494. les Florentins obligerent Pierre de Medicis à sortir de leur Estat, & a se sauver avec ses deux freres, Jean Cardinal & Julien. Or leurs ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 213 amis souffrant avec douleur un si long exil, se pierre de COSIMO. servirent, à ce qu'on prétend, de ce triste spectacle, pour signifier que les Medicis estant morts civilement, devoient bientost ressusciter ; & c'estoit dans ce ſens qu'ils vouloient qu'on expliquaſt ces paroles qui e$toient dans la chan$on : Morti siam, come vedete, Così morti vedrem' voi; Fummo già, come voi ſete; Voi ſarete come noi, &c. Comme si par là on eust marqué leur retour dans leur mai$on, & la di$grace de leurs ennemis. Ce qui en effet devoit estre une e$pece de mort pour leurs ennemis, & une résurrection pour eux. Mais à vous dire vray, je croy plûtost que comme naturellement les hommes ſont portez à rechercher dans les choses passées, des pronoſtics de ce qu'ils voyent arriver, aussi, aprés le retour des Medicis, leurs amis furent bien-ai$es de rencontrer dans cette action une eſpece de prophetie, qui eu$t prédit le rétabli$$ement de leur autorité. Car en 1512. Jean Cardinal de Medicis, par la faveur du Pape Jule II. rentra dans Florence, déposa Soderin de sa dictature, regla les affaires de la République à sa volonté, & en donna l'administration à son frere Julien. Je pourrois en vous parlant de Pierre de Cosimo, rapporter plusieurs autres compositions de mascarades dont il fut l'inventeur; & pour vous Dd iij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 214 PIERRE DE faire voir combien il estoit fecond en imaginaCOSIHO. tions, vous décrire des tableaux où il ne peignoit que des monstres & des choses grotesques, qu'il fai$oit mieux qu'aucun autre Peintre : mais quelque ſoin que j apportaſſe à vous en faire un recit bien exact, cela ne vous divertiroit pas. Je m'imagine, dît alors Pymandre, qu'un homme dont l'esprit e$toit rempli de caprices $i étranges, devoit mener une vie bien extraordinaire. Il e$t vray au$$i, repartis-je, qu'il vivoit d'une maniere fort particuliere, & si je vous avois fait une image de ses principales actions, vous connoistriez que c'estoit un homme dont l'humeur n'e$toit pas moins bizarre que les ouvrages. Mais je me contenteray de vous dire qu'aprés avoir L'an 1521. vécu 80. ans, on le trouva mort au pied de son escalier. Le plus considerable de ses éleves fut André del Sarte. Je ne vous diray rien d'un autre Peintre que RAPHALIl'on nommoit RAPHAELINO DEL GARBO NO DEL GARBO. qui vivoit en ce temps-là. Je veux à pre$ent vous Il mourut l'an entretenir du grand RAPHAEL, & vous parler de 1524. âgé de s s. ans. cét homme celébre, qui a ſurpaſſé tous ceux qui RAPHAEI D'URBIN. l'ont précedé, & qui n'a point eû d'égal parmi ceux qui l'ont suivi. De la maniere, dît Pymandre, qu'on parle de luy, je ne doute pas qu'il n'ait eſté le plus grand de tous les Peintres. Cependant j'ay souvent oûï dire à plu$ieurs per$onnes, & à vous-me$me, que Michel-Ange a eſté le plus ſçavant deſſeignateur ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 215 qui ait jamais esté ; qu'il n'y a point de coloris RAPRAEL D'URBIN. pareil à celuy du Titien ; & que per$onne n'a $i bien peint que le Corege. Ainſi Raphaël n'a donc pas po$$edé ces autres parties au$$i excellemment que les Peintres que je viens de nommer. Il me ſemble, répondis-je, que quand je vous ay parlé d'Appelle qui a passé pour le premier Peintre de l'Antiquité, je vous ay fait remarquer qu'il cedoit à A$clepiodore dans les proportions, & qu'Amphion le ſurpaſſoit dans l'ordonnance. Toutefois Appelle estoit encore dans une autre consideration que ces sçavans hommes, par une infinité d'autres parties qu'il po$$edoit, ne $e trouvant personne qui l'égalast dans ce grand sçavoir & cette haute suffisance qui le rendoient in comparable. De meſme l'on ne peut pas dire que Michel-Ange n'ait e$té un excellent de$$eignateur ; que le Titien & le Corege ne fu$$ent admirables dans l'entente des couleurs, & dans la beauté du pinceau : mais Raphaël s'est tellement élevé audessus de tous par la force de son génie, qu'encore que les couleurs ne ſoient pas traitées dans ſes tableaux avec une beauté auſſi exquiſe que dans ceux du Titien, & qu'il n'ait pas eû un pinceau au$$i charmant que celuy du Corege toutefois il y a tant d'autres parties qui rendent ses ouvrages recommandables, que sans avoir égard à tout ce que les autres Peintres ont fait de mieux, il faut confesser qu'il n'y en a point eû de comparable à luy. Car si quelques-uns ont ex- KAPHAEL D'UREIN. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 216 cellé en une partie de la peinture, ils n'ont $ceû les autres que fort mediocrement, & l'on peut dire que Raphaël a esté admirable en toutes. Pour ce qui eſt de Michel-Ange, bien que je ne $ois pas de ceux qui ont une aver$ion $i forte contre luy, qu'ils ne le croyent pas meriter le nom de Peintre, mais qu'au contraire je l'estime un des grands hommes qui ayent esté : il faut avoûër néanmoins que quelque grandeur & quelque $everité qu'il y ait dans son de$$ein, il n'e$t point $i excellent que celuy de Raphaël, qui exprimoit toutes choses avec une douceur & une grace merveilleuſe. Il ne luy échapoit jamais rien de ce qui pouvoit servir à l'embellissement & à la perfection de ses peintures. Il sçavoit si bien mettre les figures en leur place, que dans la compo$ition de ses tableaux on y voit une beaute d'ordonnance qui ne $e rencontre point ailleurs. Il peut bien e$tre qu'il n'ait point de$$eigné un nud plus doctement que Michel-Ange ; mais ſon gouſt de desseigner est bien meilleur, & plus pur. Je sçay bien encore, comme je viens de vous dire, que ſa maniere de peindre n'eſt pas ſi excellente ni $i grande que celle du Corege ; & quoy-qu'il ait fort bien entendu la force des lumieres & la beauté des couleurs, il n'a point eû un contraste de clair & d'ob$cur, ni un choix de teintes au$$i fier & auſſi net que le Titien. Mais ſi Raphaël ne poſſedoit pas ces parties auſſi parfaitement que ces Peintres, ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 21 Peintres, il en avoit tant d'autres rares & admiD'URBIN. rables, que le defaut de celles-là ne paroi$t point parmi un $i grand nombre de beautez qui brillent dans ses ouvrages. Il sçavoit faire choix de ce qu'il y a de plus parfait dans les corps pour en former ses figures ; & quoy- qu'il ne recherchast pas tant à y faire paroistre de la fierté & de la force, que de la grace & de la douceur, il obſer voit néanmoins certaines cho$es qui les rendoient grandes & nobles. En sorte que dans ce qui regarde le choix des sujets, la composition des ordonnances, la disposition des attitude, les airs de teste, les accommodemens des draperies, & tous les ornemens qui peuvent enrichir un ouvrage, il y apportoit tant de foin, & y travailloit avec tant d'art & de jugement, que c'est par là qu'il a ſurpaſſé tous les autres Peintres. Comme il y a des beautez qui ne consistent pas $eulement dans la proportion des parties, mais aussi dans la varieté & dans le contraste de ces parties les unes auprés des autres, c'est de cette varieté agreable & de ce contraste si élegant, que les tableaux de Raphaël reçoivent un éclat merveilleux. Mais outre ces belles qualitez qu'on remarque, on y voit encore une expression qu'on ne peut aſſez admirer. Comme cette partie e$t compo$ée du ge$te & de l'action de tous les membres du corps, & particulierement des pa$$ions qui paroi$$ent $ur le vi$age, on voit dans toutes ses figures les actions du corps & les mouvemens Ee I. Tome. RAPHAEL D'URBIN II. ENTRETIEN SUR LES VIES 218 de l'ame $i bien exprimez, qu'il n'y a per$onne qui ne connoi$$e d'abord tout ce qu'elles veulent repre$enter. Et ce qui e$t tout particulier à cét excellent homme, c'e$t qu'on ne voit rien de luy où l'on ne puisse remarquer une sage conduite, une force de jugement, une beauté & une grace admirable : de $orte que non $eulement tout y paroi$t naturel, mais dans un beau naturel. Je trouve que celuy qui a dit que les hommes se peignent eux-mesmes dans leurs ouvrages, à parfaitement bien rencontré à l'égard de Raphaël. Car on rapporte de luy qu'il sembloit qu'à sa naissance les Graces fussent descenduës du Ciel pour le $uivre par tout, & luy $ervir de fidelles compagnes pendant sa vie ; ayant toûjours paru gracieux dans $es actions & dans $es mœurs au$$ibien que dans ses tableaux : de sorte que la douceur, la politesse & la civilité ne rendoient pas ſa perſonne moins chere à tout le monde, que ses peintures rendoient son nom célébre par toute la terre. Comme je n'ay pas entrepris de faire exactement la vie de tous ces grands Peintres, mais de remarquer ſeulement la ſuite & le progrés de la peinture, je ne m'étendray pas à parler de Raphaël, autant qu'un si beau sujet semble le desirer. Je vous diray sa naissance, quelque chose de ses ouvrages, & enfin sa mort précipitée. Raphaël eſtoit originaire de la ville d'Urbin, où il vint au monde le jour du Vendredi Saint 0 ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 219 de l'année 1483. Il eût pour pere Jean de Santi RANHAEL D'URBIN. Peintre de profession ; mais qui jugeant bien n'estre pas a$$ez capable pour in$truire $on fils, dont la beauté de l'e$prit parut dés $es premieres années, le mit avec Pietre Perugin, qui estoit alors en grande e$time. Ce nouveau di$ciple ne fut pas longtemps avec son maistre, que non seulement il l'égala dans la ſcience de ſon art, mais qu'il le ſurpassa de beaucoup. Il commençoit de donner des marques de la grandeur de ſon génie, lors que le Pinturicchio, qui estoit son ami, le mena a Siene, où il travailloit dans la Librairie dont je vous ay parlé. Néanmoins Raphaël n'y demeura gueres, & ne fit pas les cartons de tous les tableaux, comme le Pinturicchio eust bien desiré, parce qu'il s'en alla à Florence pour voir ce que MichelAnge & Leonard de Vinci y faisoient alors. Comme le sejour de Florence ne luy parut pas moins agreable que les deſſeins de ces deux grands hommes luy semblerent excellens, il résolut d'y demeurer quelque temps, pendant lequel il fit plusieurs tableaux. Ensuite il retourna à Urbin, & de là passa à Perouse où il fit quantité d'ouvrages, & puis revint encore à Florence. Ce fut alors qu'il commença à changer de maniere, en voyant les peintures de Michel-Ange & de Leonard. Je ne doute pas, interrompit Pymandre, que Raphaël ayant l'esprit aussi beau que vous le dites, ne profitast des exemples de tant d'excellens Peintres qui estoient alors à Florence ; & que Ee ij II. ENTRETIEN SUR LES VIES 210 RAPHALI ces deux grands hommes qui travailloient à l'ena' URBIN. vi l'un de l'autre, ne luy $ervi$$ent d'un pui$$ant éguillon pour l'exciter a bien faire. Il e$t vray au$$i, pour$uivis-je, qu'il ne perdit point de temps, & que de jour en jour il s'avança de telle $orte, que quittant tout-à-fait $a premiere maniere, il fit des tableaux d'un gou$t beaucoup meilleur que ses premiers. Aussi à mesure qu'il excelloit dans son art, sa réputation augmentoit par toute l'Italie. Pendant qu'il peignoit tantoſt à Perouſe, tanto$t à Florence, Bramante ſon parent, & l'un des fameux Architectes de ce temps-là, estoit employé à Rome par Jule II. Ce Pape faisant travailler plu$ieurs Peintres, Bramante luy propo$a Raphaël pour peindre au Vatican : ce que le Pape ayant agree, Bramante en écrivit à Raphaël qui partit auſſitoſt pour ſe rendre à la Cour du Pape, où il fut receû avec beaucoup de care$$es. Il trouva quantité d'ouvrages commencez dans Pietro della le Palais, ou plu$ieurs Peintres travailloient alors. Francesca, Luc. Il se mit à peindre comme eux, & le premier tade Cortone. Pietro della bleau qu'il fit fut celuy qu'on appelle l'Ecole d'AGatta, l'Abbe de Saint cle-thenes, qui e$t dans la Chambre de la Signature. ment, & le En$uite il en peignit un autre dans le me$me lieu, Bramantin Milanois. où l'on voit Jesus-Christ, la Vierge, plu$ieurs Saints assis sur des nuages, & au dessous des Docteurs & des Eveſques qui ſont à l'entour d'un Autel $ur lequel le Saint Sacrement e$t expo$é. D'un autre coſté il repreſenta l'Empereur Juſ- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 221 tinien qui donne les Loix à des Docteurs pour les RapHABI D'URBIN. examiner. Et dans un autre tableau, il a peint le Pape Grégoire IX, qui donne les Decretales. C'e$t dans ce tableau qu'il a repre$enté au naturel Jule II, le Cardinal Jean de Medicis qui fut le Pape Leon X, & plu$ieurs autres per$onnes qui vivoient alors. Je ne vous décriray point plus particulierement toutes ces peintures. Je me souviens du plaisir que vous preniez autrefois à les voir, lors que nous passions si agreablement des heures entieres dans ces ſalles du Vatican. Je vous avoûë, dit Pymandre, que la pensée m'en e$t encore tout-à-fait douce ; & à pre$ent que vous m'en parlez, il me semble que je voy devant moy ces beaux ouvrages, où tout ignorant que je suis, je trouvois tant de charmes que bien souvent je vous y arrestois peut-estre plus long-temps que vous n'eu$$iez voulu. Tant s'en faut, repartis-je : je ne les voyois qu'à demi, & il me reste un secret déplaisir de ne les avoir pas encore aſſez bien conſiderez. Cependant, continua Pymandre, quoy-que je les aye encore comme devant les yeux, je n'ay pas assez de lumiere pour y découvrir toutes les choses que vous m'y faisiez remarquer. J'attens donc que vous recommenciez tout de nouveau, & comme ſi nous eſtions encore aſſis ſur les bancs qui entourent ces $alles, que vous en ob$erviez toutes les beautez. Ee iij RAPHAEL D URBIN. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 222 Nostre entretien seroit trop-long, repris-je, s'il falloit m'arreſter, comme nous faiſions en ce temps. là, sur toutes les diverses choses que nous regardions. Quel soin ne preniez-vous point à considerer jusqu'aux lambris & aux fenestres de ces chambres: J'avoûë, dît Pymandre, que j'admirois cette menuiserie, non $eulement parce qu'elle e$t de marqueterie, & faite de pieces de rapport, mais à cause que dans tous les panneaux il y a des perspectives, & une infinité de choses que vous-mesme estimiez assez. Il e$t vray au$$i, pour$uivis-je, que cét ouvrage est fort bien travaillé : car le Pape qui vouloit que la beauté de la menui$erie répondi$t à l'excellence des peintures, fit pour cela venir de Veronne un Religieux nommé frere Jean, qui pour lors n'avoit point de pareil à bien couper le bois. C'eſtoit dans cette meſme chambre dont je viens de parler, que vous regardiez un jour si attentivement les portraits des anciens Poëtes qui sont dans un tableau où le Parnasse est representé ; & qu'en con$iderant particulierement Homere, Virgile, le Dante, Petrarque, & quelques autres, vous nous fistes un $çavant di$cours $ur la diférente maniere d'écrire de ces grands per$onnages. Aprés que Raphaël eût achevé cette chambre, il travailla à d'autres ouvrages pour quelques particuliers. Il fit cette célèbre Galatée pour un ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 223 marchand de Siene nommé Augustin Ghisi, à RAFRAEL D'URBIK. qui appartenait le lieu où elle est encore à present. Il travailla à ce Prophete qui est dans l'Eglise des Augustins ; & ce mesme Ghisi luy fit faire ces belles peintures qui sont à Nostre-Dame de la Paix. Ne sont-ce pas, dit Pymandre, ces Prophetes & ces Sybilles que l'on voit à main droite en en trant dans l'Egliſe, & qu'on dit que Raphaël avoit faites ou imitees d'aprés Michel-Ange ? C'est de ces mesmes figures dont je parle, répondis-je ; & il est vray qu'en ce temps-là les ennemis de Raphaël publierent par tout qu'il ne les avoit peintes qu aprés avoir veû ce que Michel-Ange avoit fait au Vatican. Car on sçavoit bien que MichelAnge s'estant retiré à Florence, pour les raisons que je vous diray en parlant de luy, Bramante qui favoriſoit Raphaël en toutes choſes, luy donna la clef de la Chapelle-Sixte, pour voir ce que Michel-Ange avoit commence d'y peindre : ce qui donna lieu de dire qu'il en avoit tiré beaucoup d'inſtruction, parce qu'en effet il changea tout d'un coup de maniere, & donna à ses figures plus de force & plus de grandeur qu'auparavant. Et Michel-Ange ayant sceû que c'estoit par le moyen de Bramante que Raphaël avoit veû & examiné ses peintures, il en fut fasché contre luy, croyant qu'il l'avoit fait pour luy nuire. Mais quoy qu'il en soit, il est vray que les figures qui $ont à No$tre-Dame de la RAPHAEL D'URBIN. 224 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Paix, sont des plus belles que Raphaël ait peintes. M'estant un peu arresté, Pymandre me dît : Pour moy je trouve Raphaël bien loûable de s'estre $i heureu$ement $ervi des cho$es qu'il avoit veûës ; & quand mesme il auroit dérobe la science de Michel-Ange, c'est une espece de larcin, qui bien-loin d'estre puni, meritoit une récompense. Car quoy-qu'on lai$$e à cette heure toutes les chambres du Vatican ouvertes, je ne croy pas qu'il y ait beaucoup de voleurs a$$ez habiles, pour faire à l'endroit de Raphaël ce dont on l'accusoit à l'égard de Michel-Ange, & qui au sortir de ces lieux aillent faire ailleurs des tableaux qui surpassent en beauté ceux qui ornent ces grandes $alles. Les amis de Michel-Ange diront ce qu'il leur plaira au de$avantage de Raphaël : mais pour moy je le tiens en cela un homme merveilleux, s'il est vray que pour avoir regardé en pa$$ant les ouyrages de son competiteur, il en ait si bien profite, qu'auſſitoſt il en a fait d'autres encore plus excellens. Non, non, on peut dire dans une telle rencontre, que l'imitateur e$t plus à pri$er que celuy qu on imite. Hé quoy, Michel-Ange avoit peut-estre travaillé cinquante ans aprés l'antique & le naturel, & s'e$toit rendu un excellent homme : cela e$t digne d'une grande loûange, je l'avoûë. Mais Raphaël n'a fait que découvrir la toile qui cachoit les ouvrages de Michel-Ange ; & à l'heure mesme, en le voulant imiter, il l'a surpassé ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 225 pa$$é de beaucoup : c'e$t ce qui e$t digne d'admiD'URBIN. ration, & quasi incroyable. Et pour moy je trouve que la plainte de Michel-Ange estoit un éloge pour Raphaël, qui faisoit paroistre par là l'excellence de son jugement, & la force de son esprit. Comme Pymandre eût fini ce discours qu'il poussoit avec chaleur, je me mis à sourire, & luy dis : Je voy bien que vous prenez le parti de celuy dont je parle pre$entement, & que vous donneriez volontiers un arrest décisif contre Michel-Ange, $i l'on vous prenoit pour juge de ces deux Peintres. Mais quand je vous diray une autre fois les excellentes parties de Michel-Ange, ne serez-vous point alors pour luy contre Raphael? Je seray, repliqua-t-il, pour celuy qu'il vous plaira, car j'auray toûjours de l'estime pour tous ceux dont vous direz du bien, & ain$i vous porterez mon esprit de quel costé vous voudrez. Il faut donc, repartis-je, vous lai$$er maintenant bien persuadé du merite de Raphaël, qui en effet estoit alors l'admiration de tout le monde. Car ce fut en ce temps-là que s'élevant encore plus haut qu'il n'avoit fait, il acheva cette chambre, qui eſt la ſeconde aprés la grande salle. Il y fit l'histoire miraculeuse du Saint Sacrement d'Orviette ; le tableau où Saint Pierre e$t repre$enté lors que l'Ange le delivre des pri$ons ; cette autre grande hi$toire d'Eliodore, qui pilla le Temple de Jerusalem par le commandeFf I. Tome. RAPHAEL D'URBIN. Le 21. Février 1513. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 226 ment d'Antiochus ; & les autres tableaux qui $ont dans la voûte de cette chambre. Il sembloit que la mort de Jule II. qui arriva, deu$t interrompre le cours de ces beaux ouvrages. Mais Leon X. qui luy succeda, n'ayant pas moins d'amour pour les Arts que ſon prédeceſſeur, obligea Raphaël de continuer son travail. Ce fut au commencement de son Pontificat qu'il se mit à peindre ce beau tableau qui e$t dans la chambre qui suit celle dont nous avons parlé, où il a representé l'histoire d'Attila. Cét ouvrage passe pour estre tout peint de la main de Raphaël, & un des plus beaux qu'il ait faits dans le Vatican. En effet, non seulement l'ordonnance en est admirable, mais toutes les parties de cette composition sont si convenables au $ujet, & l'expriment $i dignement, qu'il n'y a rien qui ne serve à le perfectionner. La ſituation du lieu, la Cour du Pape, celle qui accompagne Attila, leurs habits, leurs chevaux, & généralement tout ce qui paroi$t dans ce tableau est exécuté avec un soin & une conduite merveilleuse. Je croy que vous vous souvenez bien encore de ces deux figures qui sont en l'air avec l'épée à la main. Ce sont celles, me dit Pymandre, qui repre$entent comme Saint Pierre & Saint Paul s'oppoſent à Attila, & dont le Peintre a enrichi ſon ouvrage par une licence qu'il a cru luy eſtre permiſe. Quand ce ſeroit, pourſuivis-je, une liberté qu'il auroit prise, je ne croy pas que personne y ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 227 pu$t trouver à redire, puis qu'elle e$t tres-confor-RAPHAEZ d'URBIN. me à son sujet, & de celles qui donnent de l'or nement & de la grace à de ſemblables ouvrages. Mais ce n'eſt pas une choſe que Raphaël ait inventée, puis qu'il y a des Hi$toriens qui l'autori$ent. Car ils rapportent qu'Attila ayant traversé les Alpes, descendit en Italie avec une armée si furieuse, que comme un torrent elle ravageoit tous les lieux par où elle pa$$oit. Il n'y avoit que quarante ans qu'Alaric avoit $accagé Rome, lors que ce fleau de Dieu se disposoit à faire la mesme chose, sans que l'Empereur Valentinien qui regnoit alors pu$t ré$i$ter à un $i pui$$ant ennemi. Mais Dieu qui par des moyens $ecrets & invisibles prend plai$ir a renver$er les pui$$ances qui paroi$$ent les plus formidables, se servit alors de ce qui sem ploit le plus foible & le moins propre pour arreſter les progrés d'un Conquerant $i redoutable. Les prieres & les $oumi$$ions de Saint Leon furent les $eules armes qui abbatirent l'orgueïl d'Attila, & qui vainquirent cét ennemi qui $e croyoit invincible. Car Dieu ayant fait connoi$tre en $onge à l'Empereur que le ſalut de Rome eſtoit réservé au Pape Leon, qui seul pouvoit s'opposer à la fureur de ce cruel Tyran, Valentinien alla trouver ce saint Pontife, qui se disposa aussitost d'obéïr aux volontez divines. Il $ort de la ville $ans pen$er au peril où il s'exposoit, & accompagné d'un petit nombre d'Ecclesiastiques & de citoyens Romains, s'achemiFf i RAPHAEI D URBIN. 228 II. ENTRETIEN SUR LES VIES na vers l'armée d'Attila. Ce Pape venerable par sa vieillesse & par la sainteté de sa vie, s'estant presenté devant ce Roy, se jetta à ses pieds ; & les larmes aux yeux & les sanglots à la bouche, le supplia avec tant d'in$tance de ne pa$$er pas plus outre, que ce Prince, qui un peu devant portoit la terreur de toutes parts, demeura luy-mesme tout épouvanté, se sentant touché interieurement par une puissance secrette. Il s'adoucit de telle sorte à la voix de ce grand Saint, qu'il arresta son armée, & content d'un petit tribut qui luy fut accordé, retourna $ur $es pas, comme $i les larmes de Leon eussent formé devant luy une mer capable d'empeſcher ſon paſſage. Un changement ſi prompt ſurprit tous ceux de $a $uite, qui ne pouvoient comprendre comment ce Prince s'arrestoit de la sorte à la priere d'un Prestre, aprés avoir surmonté tant d'obstacles, & dans le temps où ils croyoient tous aller joûïr dans Rome de la gloire, & des tre$ors qu'ils avoient recherchez, & comme aquis par tant de ſanglantes victoires. Et parce qu'ils ne purent s'empescher de luy témoigner leur étonnement, il leur dit : Qu'il avoit veû à costé du Pape deux vaillans Chevaliers, dont la voix & les regards n'avoient rien d'un homme mortel, lesquels tenant chacun une épée nuë à la main, l'avoient menacé de le faire perir, si résistant davantage aux prieres de Leon, il prétendoit passer outre. Ce fut ce qui fit croire aux Chrestiens que ces deux gé- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 229 néreux combatans estoient Saint Pierre & Saint RAPRAEL Paul, qui parurent alors pour la défense de l'Egliſe & de la ville de Rome. Cependant admirez, je vous prie, quel estoit l'endurcissement de ce Prince. Cette vision l'épouvante & l'arreste ; & néanmoins elle ne touche point ſon ame, & ne change point ſa mau vaise vie. Au contraire, lors qu'il s'en retournoit, & que les principaux de ſa Cour luy reprochoient, comme une action honteuse, la paix qu'il avoit accordée au Pape, il leur répondit, se moquant de luy : Qu'ils ne devoient pas s'étonner s'il avoit déferé quelque chose au Roy des bestes, pour qui tous les autres animaux, parlant des Catholiques, avoient de la crainte & de la veneration. Mais cette raillerie pleine d'impieté, & tant de sang qu'il avoit $i cruellement répandu, ne demeure rent pas long-temps impunis : car au$$itoſt qu'il fut de retour en Hongrie, il épouſa une fort belle Dame nommée Hildide ; & dés la premiere nuit de ses nopces, comme il s'estoit rempli de viande & de vin, il luy prit un $eignemenr de nez qui le suffoqua. Or pour revenir à la peinture que Raphaël a faite ſur le ſujet d'Attila, on y voit Saint Pierre & Saint Paul $ou$tenus en l'air ; & l'on remarque sur le vi$age de ces Apo$tres une certaine fierté, & une hardieſſe que le zele de la gloire de Dieu répand d'ordinaire $ur le front de ceux qui $ont émeûs d'une sainte colere. Pour Attila, on le voit Ff iij RAPHAEI D'URBIN En 234. 230 II. ENTRETIEN SUR LES VIES tout surpris & tout épouvanté, ayant devant luy des ennemis si redoutables. Il les regarde avec un vi$age effrayé, & $e détournant le corps en levant en mesme temps les mains en haut, il semble qu'il veuïlle fuir & parer leurs coups. Il ne paroi$t pas moins d'effroy dans l'action que fait $on cheval. Raphaël a pris plaiſir de bien peindre ce cheval, & quelques autres qui $ont dans ce tableau. Il y en a un isabel & blanc qui semble s'emporter. On voit comme le cavalier qui est de$ sus s'efforce de le retenir. Ce cavalier est vestu de ces $ortes d'habits faits en forme d'écailles, & tels qu'il y en a dans la Colomne Trajane : car ce $çavant Peintre ne manquoit jamais de faire servir les choses que l'Antiquité luy fournissoit, quand il trouvoit occa$ion de les placer à propos, & qu'elles convenoient bien a son sujet. La plus grande liberté que Raphaël a prise. e$t de n'avoir pas peint dans ce tableau l'humilité avec laquelle Saint Leon alla trouver Attila : car il e$t bien vray qu'il n'avoit pas un appareil au$$i pompeux qu'il le repre$ente. Il e$toit ve$tu de ses habits Pontificaux; il avoit sa Mitre sur sa teste, & faisoit porter devant luy une Croix d'argent : mais ces grands manteaux, cette pourpre, & cette suite d'e$tafiers n'e$toit point alors en usage. Bien que dés le temps du Pape Pontien, il y eu$t trente-six Pre$tres dans Rome que l'on nommoit Cardinaux, toutefois le titre de Cardinal A ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 231 n'estoit pas une qualité éminente comme elle est RapHABL D'URBINaujourd'huy. Ce ne fut que sous Sergius IV. que les Cardinaux commencerent à recevoir de plus grands honneurs : encore n'ont-ils e$té di$tinguez dans l'Egli$e par ces titres & ces marques extraordinaires, que du temps d'Innocent IV. qui ordonna que dans les ceremonies ils iroient à cheval, & porteroient des chapeaux rouges pour signifier qu'ils estoient pre$ts de répandre leur $ang Créé Pape en pour la défense de l'Eglise. Mais Paul II. qui a 1464 surpassé tous ses prédecesseurs en magnificence dans son train, dans ses habits & dans sa thiare enrichie de perles, de diamans, & d'autres pierreries d'un prix ine$timable, voulant au$$i augmenter la pompe des Cardinaux, leur fit porter la robe rouge avec cette sorte de cape qu'ils mettent pardessous leurs chapeaux dans les cavalcades. Comme Raphaël, pour representer Saint Leon, a peint Leon X. & plu$ieurs Cardinaux qui vivoient alors il a voulu les faire paroi$tre avec leur éclat & leur magnificence ordinaire, & non pas dans cette premiere $implicité chre$tienne ou e$toit le Pape Saint Leon & les Prestres qui l'accompagnoient. C'eſtoit en ce temps-là que Raphaël fit cette Vierge que vous avez veûë dans le Palais Farnese ce beau portrait de Leon X. accompagné du Cardinal Jule de Medicis & du Cardinal de Rossi, & une infinité d'autres tableaux que l'on transportoit en plu$ieurs lieux d'Italie ; & comme $es RAPHAEE D'URBIN. 232 II. ENTRETIEN SUR LES VIES biens augmentoient de me$me que $a réputation, il fit bastir sa maison qu'on voit in Borgo. Mais le merite de cét excellent homme n'e$toit pas renfermé $eulement dans l'Italie : le bruit de son nom avoit passé les Alpes, & s'estoit répandu en France, en Flandre, & en Allemagne. Ce fut ce qui porta Albert Dure, tres-excellent Peintre Allemand, à rechercher ſon amitié, & pour gage de la $ienne, luy envoya son portrait avec toutes les pieces qu'il avoit gravées. Raphaël ayant veû les estampes d'Albert, résolut de faire aussi graver quelques-uns de ses de$$eins, connoi$$ant bien qu'il n'y a rien de plus avantageux, pour montrer à tout le monde ce qu'un $çavant homme peut produire, & me$me pour multiplier ses ouvrages presque à l'infini. Il fit donc apprendre a graver a Marc-Antoine de Boulogne, qui $ous $a conduite mit au jour le martyre des Innocens, un Neptune, une Cene. & plu$ieurs autres pieces. On vit en$uite un autre Marc de Ravenne, & Auguſtin Venitien, qui gra verent aussi d'aprés Raphaël. Et Ugo da Carpi homme ingenieux, & plein de belles inventions, s'estant mis à graver sur le bois, trouva le secret de faire paroi$tre dans les e$tampes, les demi-teintes, les ombres & la lumiere, comme dans les de$seins qui sont lavez de clair & d'obscur. Nous sommes redevables à ces premiers Inventeurs de la graveûre de tant de choses que l'on a mises au jour depuis ce temps-là, & que nous n'aurions jamais ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 233 jamais eûës, puis que dans ce beau recueil d'e$D'URBIN. tampes que M. de Marolles Abbé de Villeloin a pris $oin de faire avec une dépen$e con$iderable, il en compte jusqu'à 740. qui ont esté gravées $eulement aprés les tableaux ou les de$$eins de Raphaël. Il peignit encore alors un Chri$t portant $a croix, qui fut envoyé en Sicile ; & quoy-qu'il s'occupa$t à divers tableaux particuliers, cela ne l'empeschoit pas de continuer les ouvrages du Vatican, où il travailloit à la chambre qu'on nomme de Torre Borgia. Comme dans l'autre chambre dont je vous ay parlé, il avoit representé le grand Saint Leon, dans celle-cy il peignit Leon IV. qui fut un Pape tres-illu$tre en $ainteté, & que $es vertus éleverent à cette dignité souveraine aprés la mort en de Sergius II. Son Pontificat fut recommandable par ses belles actions & par les miracles que Dieu luy fit operer. Il y en eût deux entre autres tres-considerables, & par lesquels il ne sauva pas la vie à une seule personne, mais à une infinité de peuples. Il y avoit dans la voûte de l'Egliſe de Sainte Luce une espece de Basilic, dont l'haleine répandoit un venin si subtil qu'elle infectoit tous les lieux circonvoisins, & portoit la mort dans le cœur de tout le monde. Comme l'on ne trouvoit point de remede à un mal si funeste, Saint Leon implora le $ecours du Ciel, & s'e$tant mis en prieG I. Tome. RAPHAEL D'URBIN. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 234 res cha$$a ce $erpent, & delivra le peuple de Rome des maux qu'il $ouffroit tous les jours de ce dangereux animal. L on connut encore quelle eſtoit la vertu de ce grand Saint, lors qu'un furieux embra$ement arriva dans un quartier de Rome appellé Borgo vecchio. Le feu avoit déja réduit en cendres plusieurs mai$ons, & menaçoit l'Egli$e de Saint Pierre, $ans qu'on pu$t s'oppo$er à un incendie $i horrible. C'e$t ce dernier miracle que Raphaël a representé dans l'un des co$tez de cette chambre ou Saint Leon eſt aux loges de ſon Palais, qui éteint le feu en donnant ſa benediction. Avec combien de plaiſir conſiderions-nous autrefois les belles expressions qui sont dans ce tableau? On y voit un jeune homme qui porte un vieillard $ur $es épaules, qui paroi$t tel que Virgile décrit Anchi$e, lors qu'Enée le $auva de la fureur des Grecs. Le corps de ce vieillard e$t une des parties les plus con$iderables de ce tableau, car tous les nerfs & les mu$cles y $ont exprimez avec une ſcience & une force de deſſein si admirable, que cette seule figure peut faire connoi$tre combien Raphaël e$toit $çavant dans l'Anatomie. Va$ari & ceux de l'Ecole de Florence ne veulent pas avoûër qu'elle soit de$$eignée avec autant de force que celles de Michel-Ange : mais je ne feray pas difficulté de dire qu'il y a bien un autre art dans les figures de Raphaël, que dans celles qu'ils vantent si fort ; & cét art ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 235 e$t d'autant plus merveilleux, qu'il est plus caché RapHAEE D'URBIN. que celuy de tous les autres Peintres. On voit dans la me$me chambre le port d'O$tie assiegé par les Sarazins. Leon IV. s'occupoit dans Rome aux soins dignes d'un veritable Chef de l'Egli$e, quand il apprit que ces Infidelles e$toient en mer avec une puissante armée, à dessein de descendre en Italie, & de venir saccager Rome. Il partit auſſitoſt pour ſe rendre à Oſtie, où il les attendit en résolution de les combatre. Ce qu'il fit en effet, avec le peu de gens qu'il avoit conduits, & le secours des Napolitains & des peuples voisins, qui n'estoit pas fort considerable. Mais il est vray que la seule presence de ce grand Saint valoit beaucoup mieux que des legions de soldats, puis qu'il avoit de son costé l'assistance du Dieu des batailles, dont le bras est invincible. Lors qu'on vit paroi$tre les voiles de ces peuples barbares, le Pape $e mit à la te$te de toutes $es troupes ; & par un discours plein d'éloquence & de pieté, anima leurs courages, & remplit leurs cœurs d'une vaillance toute chre$tienne. En$uite il leur di$tribua le pain des forts, en leur fai$ant recevoir le Corps de Jesus-Christ. Aprés avoir fait $a priere à Dieu, il donna la benediction à toute l'armée ; & le signe qu'il fit de la sainte Croix fut le signal du combat, & l'heureux présage de la victoire qu'il remporta. On vit donc aussitost les Chrestiens se joinG RAPHAEL D'URBIN. 236 II. ENTRETIEN SUR LES VIES dre & s'attacher aux Infidelles ; & c'est cette sanglante bataille que Raphaël a repre$entée dans ce tableau, où l'on peut remarquer les vai$$eaux des deux armées qui $e font une cruelle guerre. Je ne m'arresteray pas à vous faire une description exacte de cette peinture : mais je vous diray qu'en pensant à cet ouvrage, je ne puis assez admirer combien Raphaël e$toit habile à repreſenter toutes ſortes de ſujets. Dans ceux où il ne faut que de la grace & de la douceur, il ſurpaſſe tous les autres Peintres ; & quand il traite des compositions d'histoires, qui demandent des actions plus fortes & plus fieres, personne ne l'égale. Car ſi d'un coſté l'on conſidere dans le tableau dont je parle, avec quelle valeur les Chrestiens attaquent les Infidelles; si l'on observe les diverses postures des soldats qui traisnent des prisonniers, leurs mines, & leurs habits diférens de ceux des matelots ; & que de l'autre on regarde comme il a bien representé la crainte, la douleur, & la mort mesme sur le visage des vaincus : on avoûera que l'art ne peut aller plus loin qu'il l'a porté. Raphaël s'eſt ſervi du portrait de Leon X. pour representer Leon IV. comme il avoit fait dans le tableau d'Attila pour peindre Leon I. Il y a encore dans ce mesme lieu deux tableaux. Dans l'un on voit comme Leon X. $acre le Roy François I. & dans l'autre comme il le FOL ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 237 couronne. Le Pape, le Roy, les Cardinaux, les RapHAEL D'URBIN. Ambassadeurs, & plusieurs Seigneurs & Officiers y sont peints au naturel, & vestus à la mode de ce temps-là. Je ne voy pas, interrompit Pymandre, pourquoy Raphaël a traité ces deux sujets : car je n'ay pas remarqué que ces ceremonies ayent e$té observées à Boulogne, lors que Leon X. & François I. s'y rencontrerent en 1515. Bien que Vasari, poursuivis-je, parle de ces tableaux comme s'ils avoient esté faits pour repreſenter en effet le Sacre & le Couronnement de François I. je ne doute pas néanmoins qu'il ne se soit trompé en cela, ainsi qu'il a fait en beaucoup d'autres choses. L'on peut plûtost présumer que comme Raphaël a repreſenté le Pape Leon X. dans les autres histoires que je vous ay rapportées, il le peignit encore icy, & fit le portrait de François I. qui vivoit alors, pour faire voir non pas le Sacre de ce Roy, mais ce qui $e pa$$a autrefois dans l'Abbaye de Saint Denis, lors que le Pape Estienne II. ayant esté contraint de venir en France implorer le $ecours de Pepin contre A$tulphe Roy des Lombards qui le per$ecutoit, il le $acra de nouveau Roy de France, et En dispenſa les François du ſerment de fidelité qu'ils devoient à Childeric, auquel il fit en mesme temps faire les vœux pour eſtre moine. Dans la peinture qui e$t de l'autre co$té, il a peut-estre voulu peindre la ceremonie faite à Gg iij KAPHAEL D'URBIN. En Sol. François I. 238 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Rome le jour de Noël, quand le Pape Leon III. couronna Charlemagne, & le déclara Empereur des Romains. Car comme l'Eglise de Rome, & les Papes en particulier ont receû des Rois de France, non $eulement la plus grande partie des biens qu'ils po$$edent, mais encore toute leur autorité temporelle, & leurs plus beaux privileges : Leon X. fut bien-ai$e de faire peindre ces deux actions $i célébres & si glorieuses à ses prédecesseurs, dans un temps où un grand Roy de France venoit encore de donner a l'Egli$e des marques de $a piété & de son obéïssance, & où le Peintre trouvoit occasion de le representer aussi luy-mesme en la personne d'un saint Pape dont il portoit le nom. La voûte de cette chambre e$t de la main de Pietre Perugin. Raphaël ne voulut jamais y toucher, croyant estre obligé de la conserver par l'amour & la reconnoissance qu'il devoit à son maistre. Mais quoy-qu'il fu$t alors dans une haute fortune, & dans une réputation qui surpassoit celle de tous les Peintres qui avoient esté avant luy : toutefois il ne bornoit pas ses pensées à l'estat preſent des biens & de l'eſtime qu'il poſſedoit. & $e contentoit encore moins des connoi$$ances qu'il avoit aqui$es dans son art. Au contraire, comme il $çavoit que dans le chemin de la vertu celuy-là recule qui n'avance pas, il s'efforçoit d'y faire tous les jours de nouveaux progrés. Il em- ET SUR LES OVURAGES DES PEINTRES. 239 ployoit pour cela les biens qu'il avoit gagnez RAFHAEE D'URBIN. par son travail, & les lumieres qu'il avoit aquises par ses études. Ne pouvant luy seul recueïllir comme il eust bien voulu, tout ce qu'il y a de plus admirable dans les production de la Nature & dans les ouvrages de l'Art, dont la ſpeculation e$t la principale nourriture de l'e$prit, & dont l'étude est si necessaire à un Peintre : il occupoit diverses personnes à desseigner ce qu'il avoit de plus beau en Italie, soit dans les diférentes veûës des païsages & des lieux les plus agreables, soit dans les Temples & dans les Palais, soit dans les Peintures anciennes, soit dans les bas-reliefs & les statues antiques. Car alors on voyoit encore, non $eulement dans Rome, mais dans les ruines de la ville Adriane proche de Tivoli. à Pouzzole au Royaume de Naples, & en plu$ieurs autres endroits, quantité de choses antiques, tant de peinture que de ſculpture, qui ne ſe trouvent plus, & qui estoient d'une beauté excellente. L'on a mesme accusé Raphaël & d'autres Peintres de ce temps-là, d'avoir brisé beaucoup de bas-reliefs qui e$toient dans les loges du Coli$ée & dans les anciens Palais, aprés en avoir fait des copies, afin d'estre les seuls possesseurs de ces richesses qui estoient comme enterrées sous les ruines de ces anciens monumens. On dit meſme que Raphaël envoyoit juſques en Grece deſſeigner ce qui reſtoit encore de beau & de considerable, ne voulant pas perdre la moin- RAPHAEL D'URBIN. Jule Romain Jean Frances. que Penni, Perin del Vague, Peligrin. de Modene Vincent de San Geminia no, Polydore de Caravage &c. 240 II. ENTRETIEN SUR LES VIES dre des choſes qu'il croyoit pouvoir contribuer à le rendre plus ſçavant. Il avoit auprés de luy Jean da Udine, qui pour bien repre$enter des animaux e$toit le plus excellent de tous ses éleves : il l'employoit à peindre des oiseaux fort rares, & d'autres bestes sauvages que le Pape faiſoit nourrir. Aussi quand Raphaël eût fait le dessein des loges du Vatican, & qu'il eût fait achever ce que Bramante avoit commencé, & qui e$toit demeuré imparfait par sa mort : ce fut Jean da Udine qui entreprit tous les ornemens & les groteſques qui embelli$$ent ces loges, dont la diver$ite ne fait pas une des moindres beautez de tout ce grand ouvrage. Les tableaux, comme vous ſçavez, sont du dessein de Raphaël, & si dignement éxécutez par ses * Eleves, qu'il n'y a rien qui ne concoure a une meſme perfection. Aussi faut-il avoûër qu'encore que tant d'excellens ouvriers ayent contribué à l'accompli$$ement de tant de grands travaux que l'on faisoit dans le Palais du Pape, l'on en doit pourtant attribuer la gloire à Raphaël, qui ayant l'intendance générale de toutes choses, les disposoit chacune en leur place, & en donnoit l'éxécution aux personnes qu'il croyoit les plus capables. Car non ſeulement il avoit la conduite des peintures, mais il ordonnoit encore de tous les ornemens de stuc : il fournissoit les desseins pour la menuiserie : enfin il n'y avoit point d'Ouvriers sur ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 241 sur lesquels il n'eust une entiere direction. Aussi RAPHAZE D'URBIK. comme il estoit le chef de ces divers membres il les faisoit agir de telle maniere, que n'ayant tous qu'une me$me intention de bien faire, il sembloit qu'il n'y eust qu'un seul homme qui travailla$t, parce qu'en effet c'e$toit de l'e$prit de ce $çavant mai$tre que tous les autres tiroient leurs lumieres. Comme ils avoient une déference & une e$time particuliere pour luy, il n'y en avoit point qui ne fist gloire de se conformer à ses sentimens, & d'exécuter ses ordres avec plaisir. Pendant que Raphaël conduiſoit tous ces grands ouvrages, il ne laissoit pas de faire d'autres tableaux de moindre grandeur, dont il en envoya quelques-uns en France, parmi lesquels on peut remarquer comme un ouvrage admirable le Saint Michel qu'il acheva pour le Roy François I. lequel a huit pieds de haut. Il fit au$$i des portraits de femmes, entre autres celuy d'une Dame qu'il aimoit. Car le $eul defaut qu'on a remarqué en luy, e$t d'avoir e$té trop adonné aux femmes : de $orte me$me que plu$ieurs per$onnes con noissant son inclination, recherchoient les occasions de le servir dans ses débauches, employant de $i la$ches moyens pour luy plaire, & pour devenir ses amis. Auguſtin Ghiſi l'ayant engagé à peindre cette loge que vous avez veûë dans la me$me vigne ou est la Galatée, & voyant qu'il ne finissoit point ſon ouvrage, parce qu'il eſtoit continuelleHh I. Tome. RAPHAEL D'URBIN. 242 II. ENTRETIEN SUR LES VIES ment attaché auprés d'une maistresse qu'il avoit alors, fit tant par $es prieres, qu'il l'obligea de loger avec elle dans le me$me lieu où il travailloit, ce qui fut cau$e qu'il finit tous les de$$eins de cette loge, où il peignit au$$i luy-me$me quelques figures. Dans le milieu du plafond il a feint deux pieces de tapi$$eries. En l'une il a repre$enté l'a$$emblée des Dieux ; & c'e$t là qu'on peut remarquer dans les vi$ages & dans les ve$temens de toutes ces Divinitez, comment il sçavoit bien s'aider des figures antiques, & exprimer toutes choses selon la diférence des sujets. Dans l'autre, il a peint les Nopces de Psiché, où Jupiter est servi par Ganimede, par les Graces, & par les Heures qui répandent des fleurs & des parfums sur la table. Il n'e$t pas be$oin que je m'arre$te à vous parler des autres peintures qui embelli$$ent cette loge : nous les avons veûës tant de fois ensemble, que je ne croy pas qu'elles se soient effacées de vostre $ouvenir. Les fe$tons de fleurs & de fruits, & les autres ornemens qui accompagnent les figures, sont de la main de Jean da Udine. Cependant Leon X. qui avoit une amitié & une estime toute particuliere pour Raphaël & pour ſes ouvrages, l'obligea de travailler dans la grande ſalle du Vatican a l'histoire de Conſtantin. Il commença quelques-uns des tableaux ; & le re$te a e$té fait $ur $es de$$eins par Jule Romain. Il ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 243 peignit encore de grands cartons que le Pape RAPHAEI D'URBIN. envoya en Flandres pour faire des tapi$$eries qui furent richement executées. Il seroit à souhaiter, dît alors Pymandre, que les grands Peintres fissent beaucoup de ces des$eins, puis qu'il n'y a rien qui $e con$erve mieux que les tapi$$eries, & qu'on voit dans celles que le Roy fait faire une beauté & une fraischeur que la peinture me$me a peine à $urpa$$er. Il n'y a, luy répondis-je, que des Rois ou de grands Princes qui pui$$ent faire travailler à des ouvrages d'une si grande dépense : encore fautil que ce soient des Princes & des Rois qui aiment les Arts ; & il faut pour cela rencontrer des Peintres $çavans & des Ouvriers capables de bien exécuter les de$$eins qu'on leur donne. Il y avoit alors en Flandre des Tapi$$iers, non $eulement tres-habiles à bien employer les laines, mais qui desseignoient parfaitement ; & ils estoient si capables, qu'il $e voit beaucoup de tapi$$eries dont les couleurs $ont de leur invention, & qu'ils ont fabriquées $ur des de$$eins qui n'e$toient pas me$me bien arrestez. Je vous avoûë que c'e$t le moyen le plus a$$euré pour conſerver long-temps, & meſme pour multiplier les tableaux des plus $çavans hommes : c'e$t l'ornement le plus riche & le plus commode dont on pui$$e parer les dedans d'un Palais ; & c'e$t par là que nous po$$edons en France plu$ieurs ouvrages magnifiques, & d'une composition excellente. Hh ij RAPHAEI D'URBIN. Faisant 40. aunes de cours. 43. aunes. 106. aunes. En 10. piece: de 53. aunes. En 7. pieces faisant 42. aunes. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 244 Il y a dans la grande Eglise de Chartres dix pieces de tapi$$eries, qui autrefois ont e$té faites en Flandre $ur les de$$eins que Raphaël fit pour les loges du Vatican, où l'histoire de l'Ancien Testament est representée. Ces tapisseries sont admirablement exécutées, les bordures en sont riches, les laines tres-fines, & toutes relevées de soye. Ce fut M. de Thou Eveſque de Chartres qui les donna à cette Egli$e ; & l'on peut dire que hors celles du Roy, il n'y en a point de plus belles. Vous avez veû ces ouvrages merveilleux qui sont dans le Garde-meuble de Sa Majesté, & que l'on expose souvent aux grandes Festes. Je ne parle à preſent que des tapiſſeries du deſſein de Raphaël, & je vous demande s'il y a rien de plus beau que les huit pieces de l'histoire de Josué. Quels tableaux ſont comparables à la tapiſſerie de P$iché contenant vingt-six pieces ? Les Actes des Apoſtres ne vous ſurprennent-ils pas quand vous les voyez? Et combien de fois vous ay-je oûï parler de l'histoire de Saint Paul, comme d'un travail que vous ne pouviez a$$ez admirer? Pymandre m'interrompant en cét endroit, J'ay remarqué, dit-il, dans les Memoires de M. de Brantoſme, que François I. acheta cette tapiſſerie pour parer sa Chapelle, aprés avoir eû celle du Triomphe de Scipion qu'on estime de Jule Romain. Il dit, parlant de cette tapisserie, que c'e$toit le chef-d'œuvre des Ouvriers Flamans, qui ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 245 aimerent mieux la presenter au Roy de France RapHAL D'URBIN. qu'à l'Empereur Charles-Quint, connoissant la magnificence & la liberalité de ce grand Prince. qui en paya vingt-deux mille écus, qui e$toit alors une ſomme tres-conſiderable. Ces ouvrages, repris-je, sont des ouvrages sans prix ; & quoy-qu'ils soient tout étoffez de soye & d'or, néanmoins la grandeur du dessein & la beauté du travail ſurpaſſe infiniment la richeſſe de la matiere. Mais M. de Brantosme s'est trompé, s'il a dit que ce fut le Triomphe de Scipion que François I. acheta : car cette tapisserie a este faite pour Henri II. dont mesme le portrait se reconnoist dans toutes les figures qui repre$entent Scipion. Ce fut des batailles de ce fameux Romain dont François I. fit l'aquisition. Vous pouvez voir dans Elles font ensemble 120. le cabinet de M. Jabac les deſſeins de ces deux aunes de cours en 2 2. tentures qui ſont de la main de Jule. pieces. Pour ce qui e$t des tableaux de Raphaël, continuay-je, on $çait bien que pendant qu'il vivoit. les Cardinaux & les Princes d'Italie retenoient presque tout ce qui sortoit de ses mains. Et quoyque le Cardinal Jule de Medicis eust fait faire ce beau tableau qui e$t à Saint Pierre in Montorio, à de$$ein de l'envoyer en France, nous n'avons pas pourtant esté assez heureux pour le posseder; parce que Raphaël mourut aussitost qu'il l'eût achevé ; & comme c'est asseurément le chefd'œuvre de ce grand Peintre, on ne voulut pas Hh iij RAPHAEI DURBIN. 246 II. ENTRETIEN SUR LES VIES priver Rome du plus bel ouvrage qu'il eu$t jamais fait. Ne vous souvient-il pas de cette riche composition où l'on voit un Possedé au pied d'une montagne avec les Di$ciples de No$tre Seigneur? On ne peut ſans quelque ſentiment de douleur regarder ce jeune enfant que le Démon tourmente, mais qu'il tourmente de telle sorte que tous ses membres pati$$ent. On l'entend, s'il faut ain$i dire, crier de toute sa force ; on luy voit les yeux renversez & presque hors de la teste. Ses veines enflées, & sa peau tenduë d'une maniere & d'une couleur toute extraordinaire, sont des marques des grands efforts qu'il fait, & des peines qu'il endure. Ce vieillard qui le $ou$tient e$t d'une expre$$ion admirable : car $i l'on apperçoit $ur $on vi$age qu'il n'e$t pas exempt de crainte auprés de ce po$$edé, l'on remarque au$$i qu'il employe toutes ses forces à le bien tenir. Il regarde fixement les Apoſtres qui ſont prés de luy, comme s'il recevoit toute sa vigueur de leur presence. Cette femme qui e$t $ur le devant du tableau, & l'une des principales figures, ne semble-t-elle pas, en se tournant vers eux, & en étendant les bras du costé de cét enfant, leur en montrer le misera ble estat? Et ne diroit-on pas qu'ils en ont compassion? Il y a dans cette peinture des figures si belles, & des airs de testes si diférens & si extraordinaires, que ce n'est pas sans raison qu'elle a esté estimée de tous les sçavans pour la ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 247 plus parfaite qui soit sortie de la main de Ra-RAPHAEL D'URBIN. phaël. Peut-on s'imaginer l'humanité du Fils de Dieu dans $a gloire, d'une maniere plus divine qu'elle est representée dans cét ouvrage ? On y voit Jesus-Christ $i rempli de lumiere, que Moï$e & Elie qui sont à ses costez, paroissent comme penetrez de cette grande clarté. Les trois Di$ciples bien-aimez $ont pro$ternez contre terre, ébloûïs des rayons de certe lumiere éclatante qui environne leur Maistre. Et ce divin Maistre, vestu d'une robe plus blanche que la neige, les bras ouverts & les yeux élevez en haut, semble dans cette action merveilleuse faire voir l'essence & la divinité de toutes les trois Per$onnes unies en luy, mais $i bien exprimées par le pinceau de ce Peintre incomparable, qu'il a employé tout son sçavoir dans la representation de cette image du divin Sauveur, ou il a fait un dernier effort pour montrer la pui$$ance de son art dans les cho$es me$me qui ne $e peuvent exprimer ; & comme s'il se fust épuisé pour achever cét ouvrage, il ne travailla plus depuis qu'il l'eût fini. La mort o$tant de ce monde un $i excellent homme, fit voir que quand une fois on e$t arrivé au plus haut degre de perfection, l'on ne peut plus demeurer icy-bas. On attribue la cauſe de ſa mort à une dé bauche de femme ; & l'on dit que n'ayant pas découvert son mal aux Medecins, ils le traite- RAPHAEL D'URBIN. En 1520. 248 II. ENTRETIEN SUR LES VIES rent comme d'une plure$ie, & le firent trop $aigner. Quelque temps auparavant il s'estoit engagé d'épouser une piece du Cardinal de Bibienne, Toutefois esperant que le Pape le feroit Cardinal, & d'ailleurs n'ayant pas beaucoup d'inclination pour le mariage, il en retardoit tous les jours l'accomplissement. Comme il vit que ſa maladie augmentoit, & que $es forces diminuoient, il fit son te$tament ; & aprés avoir obligé la femme qu'il entretenoit de sortir de sa maison, il luy donna de quoy vivre honnestement le reste de ses jours. Il partagea son bien entre ses élèves, dont Jule Romain estoit celuy qu'il aimoit le plus. Enfin, aprés s'estre réconcilié avec Dieu, & avoir donné des marques d'une veritable contrition, il $ortit du monde à pareil jour qu'il y e$toit entré, qui fut un Vendredi Saint. Il n'estoit âgé que de 37. ans, & ſa mort précipitée cauſa une affliction ſi générale dans Rome, qu'il n'y eût personne qui n'en ressentist une extréme douleur. Son corps ayant esté expoſé dans la ſalle où il travailloit pendant ſa vie, l'on mit tout proche ce beau tableau de la Transfiguration qu il avoit achevé nouvellement ; & comme l'on vit cét illu$tre mort auprés de $es figures, qui toutes paroissoient vivantes, il n'y eût personne qui n'eust le cœur rempli de tri$te$$e à la veûë de ce $pectacle, où l'on connoiſſoit encore plus par l'excellence N ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 249 cellence de ces peintures, quelle perte l'on faisoit Rapraer D'URBIN. dans la mort de ce ſçavant homme. Outre qu'il eſtoit, comme je vous ay dit, beau & bien fait de corps : il avoit une grace, une bonté, & une douceur qui gagnoit le cœur de tous ceux qui le voyoient, particulierement des Peintres qui avoient pour luy un respect & une amitié toute extraordinaire. C'estoit à qui luy feroit le mieux sa cour ; & jamais on ne le voyoit sortir qu'il n'en eust plusieurs avec luy, qui tenoient à grand honneur de l'accompagner. Il est vray aussi que cette deférence qu'ils avoient pour sa personne ne le portoit point à s'élever audessus d'eux : il les traitoit comme s'ils eussent esté ses égaux, & cette belle maniere d'agir faisoit que ses éleves mesme vivoient tous ensemble avec beaucoup d'union & d'amitié. Il prenoit un singulier plai$ir à obliger tous ceux de $a profe$$ion, & s'ils desiroient quelque chose de sa main, il quittoit aussitost ses autres ouvrages pour leur rendre service. Comme il donnoit liberalement ſes deſſeins à ses éleves, & à plusieurs Peintres, qui estant fort habiles s'efforçoient de l'imiter autant qu'ils pouvoient : il s'est répandu parmi le monde, & dans les Cabinets des curieux beaucoup d'ouvrages qu'on a fait pa$$er pour e$tre de $a main. Ce qui e$t digne de remarque dans cét excellent homme, e$t le progrés inconcevable qu'il a fait dans son art pendant le peu de temps qu'il Ii I. Tome. RAPHAEI D'URBIN. 250 II. ENTRETIEN SUR LES VIES a vécu : car aussitost qu'il eût commencé de travailler sous Pietre Perugin, il se rendit capable de le bien imiter. Mais comme il avoit trop de lumiere pour ne pas di$cerner les divers degrez de perfection qui se trouvent dans la peinture, il n'eût pas sitost veû les tableaux de Leonard, qu'il reconnut les defauts de sa premiere maniere, & en prit une autre beaucoup meilleure. Enfin, $e $entant a$$ez fort pour ne plus s'arre$ter à $uivre les pas des autres Mai$tres, on le vit, non $eulement comme une Abeille prendre l'e$$or, pour ama$$er de tous co$tez ce qu'il rencontroit de meilleur dans les ouvrages des Anciens, & dans ce que la veûë peut découvrir de plus beau pour s'en faire une nourriture particuliere : mais il parut comme une Aigle genéreuse s'élever audessus de toutes les choſes viſibles, pour contempler des idées plus parfaites dont il formoit ses ouvrages. Au$$i I on y voit des traits semblables à ceux des anciens Grecs, parce qu'ils ont tous pui$é dans une mesme source, & se sont servis d'exemples pareils, lors qu'ils ont voulu travailler à ces rares chef-d'œuvres de l'Art, où la Nature e$t representée dans une beauté & une perfection qu'elle semble n'avoir jamais fait voir qu'à ces grands hommes. Raphaël connoiſſoit pourtant bien que l'eſprit de l'homme a $es bornes ; qu'il e$t comme renfermé dans certains sujets ; & que quelque peine qu'on prenne pour aquerir toutes les parties de ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 251 la peinture, il est difficile qu'il n'y en ait quel-RAPHAEL D'URBIN. qu'une qui échape, & de laquelle un autre ne se rende possesseur. C'est pourquoy il travailla autant qu'il put à les aquerir toutes, afin au moins que si quelqu'un excelloit en une chose, il eust cét avantage de n'estre surmonté qu'en une partie, & de $urpa$$er les autres en tout le re$te. En effet, on voit qu'il desseignoit parfaitement ; qu'il estoit fecond en belles inventions, & sçavant a bien ordonner ; qu'il a peint avec beaucoup d'amour; mais sur tout qu'il n'a point eû d'égal pour donner de l'expression & de la grace à ses figures. Il a toûjours conservé de la force & de la douceur dans tout ce qu'il a repre$enté : il a sceû traiter ses sujets avec toute la convenance nece$$aire, $oït en repre$entant les cou$tumes diférentes des nations, soit dans les habits, dans les armes, dans les ornemens, dans le choix des lieux, & enfin dans tout ce qui regarde cette partie de bienseance, que Castelvetro nomme dans sa Poëtique il costume, & qui doit estre commune aux grands Poëtes & aux sçavans Peintres. Vous sçavez à quel prix l'on met ses ouvrages, & vous pouvez considerer ceux qui sont au Louvre. Il y a deux petits tableaux $ur bois qui sont de sa premiere maniere : l'un represente un Saint Michel qu'il fit pour François I. & l'autre un Saint Georges qu'il peignit pour Henri VIII. Roy d'Angleterre. Vous y verrez encore une Vierge Ii ij RAPHAEL D'URBIN. 252 II. ENTRETIEN SUR LES VIES a$$i$e dans un paï$age avec le petit Je$us devant elle, & S. Jean a costé. Ce tableau est de sa seconde maniere. Celuy où il a repre$enté la Vierge, Nostre Seigneur, Saint Jean, & Sainte Elisabeth. que le Roy a eû depuis peu de M. l'Abbé de Brienne, e$t d'une maniere plus forte. N'e$t-ce pas, me dît Pymandre, ce tableau que j'ay veû autrefois chez M. le Duc de Roûanez, & qu'on di$oit n'e$tre que la copie d'un autre que M. le Marquis de Fontenay Mareuïl apporta de Rome lors de ſa premiere Ambaſſade, & dont il fit present à M. le Cardinal Mazarin? Il est vray que cette copie ne lai$$e pas d'e$tre con$iderable. puis qu'on la croit de Jule Romain : il y a mesme quelque petite diférence dans le paï$age & dans les figures. Pymandre ayant ce$$é de parler, Il n'y a point de tableaux, repris-je, dont l'on ne fasse quelque histoire ; & lors qu'il s'en rencontre deux à peu prés ſemblables, auſſitoſt chacun prend parti pour faire que l'un $oit l'original, & l'autre la copie. Mais il faut que je vous dise ce que j'ay appris d'un $çavant homme en cét art touchant ces tableaux, aprés toutefois que je vous auray rapporté ce que je ſçay de leur origine. Celuy dont je vous parle, & qui eſt preſentement dans le cabinet du Roy, a esté long-temps dans la maison de Boisi, où il avoit esté laissé par Adrien Gouffier Cardinal de Boi$i, à qui Leon X. donna le chapeau l'an 1515. & qu'il envoya 7 II ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 253 Legat en France en 1519. On dit que ce fut un Raßhaël D'URBIN. present que Raphaël luy fit en reconnoissance des bons offices qu'il luy avoit rendus auprés du Roy François I. Quoy qu'il en soit, ce Cardinal le gardoit cherement ; & Raphaël luy-mesme avoit pris soin qu'il fust bien conservé, car il est couvert d'un petit volet de bois peint, & orné d'une maniere au$$i agreable que $çavante. Quant à celuy qui e$t aujourd'huy dans le cabinet de M. le Duc de Mazarin, le Chevalier del Pozzo que vous avez connu à Rome, le fit acheter par M. le Marquis de Fontenay pendant qu'il estoit Ambassadeur auprés du Pape Urbain VIII. prétendant que c'estoit l'original que Raphaël avoit commencé, & $ur lequel celuy dont j'ay parlé avoit esté copié par Jule Romain. Mais ce que j'ay ſceû depuis, c'eſt que Raphaël ſur les derniers temps eſtant accablé d'ouvrages faiſoit quelquefois ce que beaucoup d'autres Peintres pratiquent souvent, qui est d'arrester un dessein fort correct, de le donner à leurs éleves pour le peindre, & lors qu'ils l'ont fini autant qu'ils ont pû, de le le retoucher eux-mesmes, & en faire un ouvrage qui passe pour estre de leur main. Il en a esté ainsi dans cette rencontre. Raphaël a desseigné ces deux tableaux, & les a fait peindre par deux de ses éleves. Mais ayant eû plus d'inclination à finir celuy qui e$t dans le cabinet du Roy, il l'acheva entierement, & lai$$a l'autre imparfait. Cét ouvrage n'eſt pas le ſeul où il ſe ſoit conIi iij RAPHAEL D'URBIN 254 II. ENTRETIEN SUR LES VIES duit de la $orte. Celuy qui me l'a fait remarquer garde chez luy un de$$ein à la plume de la main de Raphaël : ce deſſein eſt admirablement bien touche, & repreſente Venus, Vulcain & pluſieurs petits Amours. Ce me$me $ujet $e trouve entre les mains de M. Jabac, peint $ur bois par Jule Romain, de la me$me grandeur que celuy de Ra phaël, qui s'en servit aussi pour peindre de bland & noir la façade d'une maison qu'il avoit fait bastir pour ses éleves. Mais ce qu'il faut obſerver, eſt que Raphaël avoit des hommes $i $çavans qui travailloient $ous luy, que bien-loin de ga$ter $es de$$eins, ils y ajoustoient souvent de nouvelles beautez. Car Jule Romain ayant beaucoup plus de feu que Raphaël, inspiroit a toutes ses peintures certaine vie & certaine action qui manquoit aux de$$eins de son maistre ; estant tres-vray que Raphaël luy-mesme a beaucoup appris de Jule, & que ses figures estoient moins animées, qu'elles n'ont e$té depuis que cét éleve travailla $ous luy. Je vous diray encore en pa$$ant une cho$e con$iderable touchant les tableaux qu'on croit e$tre de Raphaël, & où l'on voit bien en effet qu'il y a de sa composition & de sa maniere. C'est que ceux qui sont bien peints, mais moins corrects dans le dessein, peuvent-estre de Timothée d'Urbin ou de Pellegrin de Modene, qui ont fort bien imité son coloris, mais qui n'ont pas desseigné correctement. Ceux dont le des- ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 259 sein est plus arresté, & qui sont moins agreables RapHAEL D'URBIN. dans la couleur, peuvent-e$tre de Franceſque Penni, aussi l'un de ses éleves. Pour les tableaux où Jule Romain a touché, on y voit plus de vie dans les actions, & plus de noir dans tout ce qui represente la chair. Perin del Vague est un de ceux qui a encore bien imité Raphaël ; mais dans ce qu'il a fait, il y a plus de douceur & plus de tendreſſe, que de force & de grandeur. J'auray une autre fois lieu de vous parler de luy plus amplement. Ce que vous devez donc con$iderer, ou plûto$t admirer au Louvre, comme estant de la seule main de Raphaël, de ſa plus grande maniere, & des plus belles choses qu'il ait faites, c'est le grand tableau de Saint Michel dont je viens de vous parler, où ce que l'art a jamais pû produire de plus parfait, est exposé aux yeux de tout le monde. C'est encore cet autre tableau si merveilleux où la Vierge & le petit Jesus sont environnez de Saint Joseph, de Saint Jean, de Sainte Eliſabeth, & de deux Anges qui repandent des fleurs. Cette ordonnance est si noble & d'une maniere si forte & si admirable, que je diminuerois de son excellence si je prétendois vous la décrire. Je vous diray $eulement qu'entre tant d'excellentes parties qu'on y peut remarquer, on voit sur le visage de la Vierge cette pudeur & cette sagesse qu il a toûjours si bien exprimée dans tous RHAPAEL D'URBIN. M. de Champagne. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 256 les tableaux qu'il en a faits. Aussi personne n'a peint comme luy cette modeſtie & cette retenuë si bienseante aux femmes, les ayant toûjours repre$entées dans des attitude, & avec des airs de teste & des mouvemens qui n'inspirent que du respect & de la veneration à ceux qui les regardent. Outre ces tableaux il y a encore dans le cabinet du Roy quelques portraits de la main de ce grand Peintre, & à Fontainebleau une Sainte Marguerite qui e$t au$$i de $a bonne maniere. Pour les autres ouvrages de Raphaël qui sont en divers cabinet de cette ville, vous aurez veû sans doute celuy de M. le Marquis de Sourdis c'e$t un Saint Georges de la me$me grandeur & maniere que celuy du Roy. Le nom de Raphaël est écrit en lettres d'or au poitrail du cheval. Il vient du Roy d'Angleterre. Celuy de M. le Président Tambonneau que vous avez veû autrefois chez M. de la Nouë, e$t de la $econde maniere de Raphaël. Vous $çavezbien qu'il appartenait autrefois au Comte de Chiverni, & que ce fut Madame la Marquise d'Aumont qui le vendit à M. de la Nouë moyennant 5000. livres, & une copie qu'il en fit faire par un excellent Peintre, pour mettre dans l'Egliſe de Port-Royal. M. le Duc de Saint Simon a aussi une Vierge de la main de Raphaël qu'il con$erve avec $oin. Je vous ay fait voir un tableau de sa premiere maniere, ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 257 maniere, & du temps qu'il travailloit à Perou$e. RAPHAEI D'URBIN. Il peut y en avoir encore d'autres en quelques endroits de Paris, $ans compter ceux qu'on fait paſſer pour eſtre de luy. Avant Raphaël on ne parloit que de l'Ecole de Florence ; mais il mit celle de Rome à un si haut degré de perfection, que depuis ce temps-là elle a toûjours esté considerée comme la première de toutes. Il laissa plusieurs éleves, entre lesquels, comme je vous ay dit, il y en eût de tres-sçavans, & dont je vous parleray dans la suite. M'estant arresté, Pymandre me dît : Aprés ce que vous avez rapporté de Raphaël, je ne croy pas que vous pui$$iez nommer aucun Peintre qui en approche : car vous avez remarqué en luy tant de belles qualitez, qu'il est comme impo$sible qu'il y en ait qui puisse luy estre comparé. Je ne prétends pas aussi, continuay-je, vous entretenir doreſnavant d'aucun autre qui l'égale, puis qu'il a paru comme le mai$tre de tous. Mais cela n'empeschera pas que je ne vous nomme beaucoup d'excellens hommes qui l'ont survécu, & qui ont fait de tres-beaux ouvrages. Car si Raphaël a esté le maistre de l'Art, & qu'il en ait découvert les tre$ors, on peut dire aussi qu'il a donné moyen à ses disciples & à ceux qui l'ont $uivi, de s'enrichir de $a découverte. Ce fut de ſon temps que tous les Arts qui dé1. Tome. Kk II. ENTRETIEN SUR LES VIES 258 pendent du de$$ein $e perfectionnerent. Celuy RAPHAEL de peindre $ur le verre, & qui e$toit fort en u$aD'URBIN. ge en France, fit un progres con$iderable. Comme il n'y avoit personne en Italie qui sceu$t employer les couleurs dont on $e $ert dans cette sorte de travail, & les faire recuire & calciner $ur le verre au$$i-bien qu'on fai$oit icy : Bramante eût ordre du Pape Jule II. de faire venir de Marseille un nommé CLAUDE fort haCLAUDE. bile en cét art, & qui mena avec luy un Religieux de l'Ordre de Saint Dominique nommé FRERE GUILLAUME, encore plus excellent FRERE GuILLAUouvrier que luy. Ils travaillerent d'abord aux viME. tres du Vatican; & Claude e$tant mort incontinent aprés qu'il fut arrivé à Rome, Frere Guillaume travailla seul, & fit divers ouvrages en pluſieurs égliſes. Ensuite il alla à Cortone, puis à Arezzo, où vivant doucement d'un Prieuré que le Pape luy avoit donné, & s'appliquant davantage qu'il n'avoit fait à bien desseigner, il acheva des choses encore plus belles que ce qu'il avoit fait à Rome. Il mourut âgé de 62. ans, l'an 1537. Aprés ce que je viens de rapporter du plus grand de tous les Peintres, je ne vous $atisferois Il mourut l'an pas beaucoup si je m'arrestois à un DOMINI1525. QUE PULIGO Florentin, & disciple de Guirlandaï. Je ne vous diray rien de Timothee TIMOTHE´I DA URBIDA URBINO qui travailla ſous Raphaël aux NO. Sybilles qui $ont a No$tre-Dame de la Paix. Il ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 259 le quitta biento$t pour retourner dans son païs, Il mourut âgé où s'estant établi, il tascha autant qu'il put d'ide 54. ans, miter ſa maniere : mais il ne deſſeignoit pas au$$i l'an 1524. bien qu'il peignoit. Je ne vous parleray pas non plus de VINCENT VINCENT DA SAN DA SAN GEMINIANO, quoy-qu'il fust dis GEMINIANo. ciple de Raphaël, qu'il ait travaillé dans les salles du Vatican, & qu'il ait fait pluſieurs ouvrages à fraisque dans les ruës de Rome. Il finit sa vie l'an 1527. Peu de temps aprés mourut LORENZO DIEN 1530. CREDI de Florence, âgé de 78. ans. Il estoit LORENZO DI CREDI. disciple d'André Verrochio, & avoit travaillé sous luy avec Pietre Perugin & Leonard de Vinci : mais ayant connu la beauté des ouvrages de Leonard, il quitta la maniere de son premier mai$tre pour les imiter, & il $e mit à les copier avec une exactitude si grande, qu'on prenoit souvent les copies pour les originaux ; ce qui est cause, comme je vous ay déja remarqué, qu'il y a bien des tableaux qu'on croit de la main de ces grands mai$tres, qui ne $ont que des copies. Comme le temps en efface les traits & en oste les couleurs, & que d'ailleurs ils sont faits par d'habiles gens, il est assez malaisé de ne s'y pas tromper, & c'est où les demi-sçavans se laissent surprendre ; car ceux qui ne regardent qu'à la toile & au bois, n'y trouvent point de diférence. Quoy-que Lorenzo ait beaucoup vécu, il n'a pourtant lai$$é que peu d'ouvrages, parce qu'il Kk ij BALLTHAZAR PERUzzi. *Bernardo Divitio. 260 II. ENTRETIEN SUR LES VIES e$toit long-temps $ur un tableau prenant plai$ir à le bien finir. Il eût quelques di$ciples qui n'ont pas e$té a$$ez fameux pour m'obliger à vous en parler. Encore que BALTHAZAR PERUzzi Sienois n'ait pas fait des tableaux qui meritent d'e$tre remarquez, toutefois comme il a passé pour un grand de$$eignateur, principalement dans les cho$es qui regardent l'architecture, il me $emble que je ne dois pas le retrancher du nombre des grands hommes dont vous voulez que je vous entretienne. Je ne vous diray rien de tout ce qu'il a peint dans des ruës de Rome, dans plusieurs eglises, & dans la maison d'Augustin Gnisi. où il a fait des ouvrages de blanc & noir qui ont e$té tres-e$timez. Vous $çaurez $eulement qu il $ceût fort bien les Mathematiques, & qu'il entendit parfaitement l'Architecture civile & militaire. Leon X. se servit de luy en plusieurs choses, & lors qu'il voulut faire achever l'Egliſe de Saint Pierre, que Jule II. avoit fait commencer $ur les deſſeins de Bramante, il le choiſit pour en faire un nouveau modelle, parce que le premier luy sembloit trop grand & trop vaste. Balthazar en fit un tres-magnifique, dont ceux qui ont achevé l'égliſe de Saint Pierre ſe ſont aidez. Ce fut luy qui rétablit les anciennes décorations de theatre, dont l'usage estoit comme perdu il y avoit long-temps. Lors que le Cardinal de Bibienne * fit representer devant Leon X. sa ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 261 comedie intitulée la Calandra, qui est une des prePERuzzi. mieres comedies Italiennes qu'on ait recitées $ur le theatre ; Balthazar en composa les Scenes, & les orna de tant de diverses sortes de bastimens, de ruës, de places publiques, & d'une infinité d'autres objets fort bien mis en perspectives, que cette repreſentation fut admirée de tout le monde. Il prit luy-mesme le soin de la conduite, & de tous les changemens de machines ; il ordonna des diférentes lumieres ; & toutes choses réussirent ſi heureuſement, que ce ſpectacle ſurpaſſa encore de beaucoup ceux où il avoit travaillé au paravant. Ainsi l'on peut dire que c'est luy qui a ouvert le chemin à tous les Ingenieurs & Machini$tes, qui depuis ce temps-là $e $ont me$lez de faire de pareilles décorations. Aprés la mort de Leon X. & d'Adrien VI. qui ne tint le Siege que vingt mois, Jule de Medicis cousin de Leon, & fils naturel de ce Julien qui fut tué à Florence dans cette horrible con$piration dont je vous ay parlé, fut éleû Pape, & nommé Clement VII. Balthazar Peruzzi estant reconnu pour un des excellens Architectes, fut choi$i pour ordonner du magnifique appareil que l'on fit pour $olenni$er le couronnement du nou veau Pontife; & ensuite il travailla à divers ouvrages dans l'Eglise de Saint Pierre, & ailleurs. En l'année 1527. les troupes de l'Empereur Charles-Quint ayant assiegé Rome, & mis cette grande ville au pillage, Balthazar fut pris par des Kk iij 262 II. ENTRETIEN SUR LES VIES βαιτηάζΑΚ ſoldats Eſpagnols, qui aprés luy avoir oſté tout PERUzzi ce qu'il po$$edoit, le tourmenterent encore pour tirer de luy une gro$$e rançon, parce qu'à $a bonne mine ils le prenoient pour quelque riche Prélat qui s'estoit travesti. Mais enfin ayant sceû qu'il estoit Peintre, ils l'obligerent de faire le portrait de Charles de Bourbon qui avoit e$té tué à l'a$$aut de la ville ; & $oit qu'il le peignit sur leur relation ou d'aprés ce Prince mort, ce fut par ce moyen qu'il $e tira de leurs mains. Auſſitoſt il alla s'embarquer à Porto-Hercole pour passer à Siene, où il arriva dans un estat fort fascheux : car ayant rencontré des voleurs sur le chemin, ils le dépouïllerent tout nud, ne luy laiſsant que sa chemise. Cependant ses amis le receûrent avec joye ; & ce fut sur luy que ceux de Siene se repoſerent pour la conduite des fortifications de leur ville, dont ils le prierent de prendre le soin. Il y demeura donc quelque temps : & lors que Clement VII. eût fait $a paix avec l'Empereur, & que leurs troupes allerent assieger Florence, le Pape voulut l'employer en qualité d'Ingenieur ; Es 1530. mais il refusa de servir contre son païs, ce qui luy attira l'indignation de Clement. Toutefois aprés que ceux de Florence eurent e$té containts de se rendre, & de recevoir les Medicis qu'ils avoient chassez, & mesme de reconnoistre pour Prince *Les cardi, ſouverain Alexandre de Medicis que l'Empereur naux Salviainstala; Balthazar voyant toutes choses en paix, ti, Trivulce, retourna à Rome, où par l'entremise de ses* amis & Cesarini. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 263 il trouva moyen d'appai$er le Pape, & de rentrer BALTHAZAR PERUzzi. en ſes bonnes graces. Alors il fit le deſſein de la maiſon des Maſſimi qui e$t dans Rome, & de deux Palais que les Ur$ins firent ba$tir proche de Viterbe. Il commença au$$i $on livre des Antiquitez de Rome & un Commentaire $ur Vitruve dont il fai$oit les figures à me$ure qu'il travailloit $ur cét Auteur. Mais il n'acheva pas ce qu'il avoit entrepris : car il tomba malade, & l'on dit que quelquesuns de ses ennemis, jaloux de sa fortune, employerent le poi$on pour avancer la fin de $a vie qui arriva l'an 1536. aprés avoir vécu 36. ans. Il fut enterré dans la Rotonde auprés de Raphaël. Quoy-qu'il eu$t beaucoup travaillé, il avoit néanmoins ama$$é fort peu de bien, & me$me il ne joûït pas durant ſa vie de toute la réputation qu'il a eûë aprés sa mort, estant assez ordinaire qu'on n'e$time les per$onnes de merite que quand on ne les possede plus. Aussi quand Paul III. voulut faire achever l'Egli$e de Saint Pierre, on s'apperceût bien de la perte qu'on avoit faite de Balthazar, par le beſoin qu'on avoit de ſon conseil. Car encore qu'Antonio da San Gallo y travaillast alors, & fust en réputation d'excellent Architecte, on ne doutoit pas néanmoins que les avis de Balthazar ne luy eussent esté d'un grand secours. Sebastien Serlio hérita de ses écrits & de ses desseins, dont il s'est beaucoup servi dans les livres d'Architecture qu'il a donnez au public. 264 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Mais de crainte d'oublier quelqu'un de ceux qui ont contribué à ces belles peintures du Vatican, & de les priver de l'honneur qui leur e$t deû je vous diray pendant qu'il m'en souvient que JEAN IRAN JEAN FRANCESQUE PENNI surnommé IL CESQUE PENNI. FATTORE, est un de ceux qui avec Jule Romain travailla toûjours ſous Raphaël chez qui ils demeuroient, & qui les aimoit aussi tendrement que s'ils eussent esté ses enfans. Jean Franceſque eſtoit fort jeune lors qu'il entra avec Raphaël ; & comme il eût cét avantage d'apprendre d'abord les principes de son art sous un si sçavant maistre, il se fit, en l'imitant, une excellente maniere de desseigner. Il est vray aussi qu'il y prit plus de soin & de plaisir qu'a bien peindre. Il n'avoit point encore manié le pinceau ni employé de couleurs, quand il travailla aux * DuVatican. Ioges avec Jean da Udine & Perin del Vague. Cependant il estoit universel en toutes choses : car il sçavoit fort bien faire les ornemens. Il peignoit les païsages avec beaucoup d'entente, les embelli$$ant de ba$timens & d'autres cho$es qui les rendoient agreables. Il travailloit à frai$que, à huile & à détrempe, & en toutes ces manieres il y réussissoit également bien. Il avoit une connoissance si parfaite de son art, & une facilité si prompte & si expeditive, que ce fut pour cela qu'on le nomma il Fattore. Et de cette gran de pratique qu'il avoit à faire toutes cho$es, Raphaël tira un secours considerable, soit pour des desseins πει ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 260 desseins de tapisseries, soit pour les autres ouJEAN FRANvrages auſquels il l'employoit. CESQUE PENNI. Il peignit de clair-obſcur la façade d'une maison qui est à Monte Jordano. Il travailla aussi à C'est un quarGhise, où il fit le plafond des loges sur les carme ainsi nomtons de Raphaël. Aprés la mort de ce grand mé. homme, Jule Romain & luy estant demeurez toûjours ensemble, ils acheverent l'histoire de Conſtantin dans la grande ſalle du Vatican, dont veritablement une partie des desseins avoit esté faite par Raphaël. Pendant ce temps-là Perin del Vague qui avoit aussi peint sous Raphaël, épousa une sœur de Jean Francesque. Cette alliance leur donna occasion de travailler ensemble tous les trois ; & me$me ils eurent ordre du Pape Clement VII. de copier ce beau tableau de Raphaël qui eſt à Saint Pierre in Montorio, pour en envoyer la copie en France. Mais ils ne la firent que commencer, car s'estant separez les uns des autres aprés avoir partagé ce que Raphaël leur avoit lai$$é, Jule Romain s'en alla à Mantouë où il fit pluſieurs choses considerables dont je vous entretiendray. Jean Francesque le suivit peu de temps aprés, soit que l'amitié qu'il avoit pour luy l'obligea$t à cela, $oit qu'il y fust attiré par l'esperance d'y trouver aussi de l'employ. Toutefois Jule ne l'ayant pas si bien receû qu'il avoit esperé, il le quitta aussitost ; & aprés avoir passé par la Lombardie, il s'en retourna à Rome, où ayant fini la copie du tableau I. Tome. L 1 LUCA PENNI. PELLEGRIN DE MODENE. GAUDENC E. ANDRE DEL SARTI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 266 de Saint Pierre in Montorio, il la porta à Naples au Marquis del Va$te, pour lequel il fit d'autres ouvrages pendant le peu de temps qu'il vécut. Car incontinent aprés il demeura malade, & mourut âgé seulement de 40. ans, environ l'an 1528. Il eût un frere nommé LUCA, qui aprés avoir travaillé à Genes, à Luques, & en d'autres lieux d'Italie avec Perin del Vague son beaufrere, s'en alla en Angleterre où le Roy Henri VIII. l'employa, & ou il fit quantité de de$$eins qui furent gravez en Flandre, & dont les estampes $e $ont répanduës de tous costez. Il y avoit encore alors PELLEGRIN DE MODENE qui fut grand ami de Jean Francesque, & qui ayant demeuré avec Raphaël s'en retourna aprés $a mort à Modene, où il fit plu$ieurs tableaux. GAUDENCE Milanois vivoit auſſi en ce temps là. Il avoit une grande facilité à peindre ; & vous pouvez voir dans le Palais Mazarin un tableau de sa façon, où il a representé la descente du Saint Esprit sur les Apostres. Je ne m'arresteray pas maintenant à vous rien dire de ses autres ouvrages, afin de vous entretenir d'un autre Peintre Florentin, dont le nom ne vous est pas inconnu. C'est D'ANDRE DEL SARTE, ainsi nommé à cauſe que ſon pere eſtoit Tailleur. Il y a long-temps, dît Pymandre, que je l'attendois. Comme j'ay ſceû qu'il eſtoit venu icy ſous le Roy HESI ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 267 François I. j'estois sur le point de vous interromDEL SARTE. pré pour vous en demander des nouvelles. Je n'avois garde, repartis-je, de le laisser separé de ces grands hommes dont je vous parle, puis qu'il a tenu parmi eux un rang assez considerable. En effet, il a $ceû la peinture, & l'a mi$e en pratique autant qu'un homme de son temperament estoit capable de faire. Vous vous étonnez peut-e$tre de ce que j'attribuë à $a complexion ce qu'il y a de beau dans ses ouvrages, ou ce qui manque à leur perfection. Cependant il e$t vray en quelque $orte, que s'il n'a pas fait voir dans ses tableaux encore plus de beauté, l'on en peut attribuër la cause à son humeur lente & tardive. Car si son dessein est correct & dans la maniere de Michel-Ange, s'il a inventé agreablement, & ordonné les choses avec bien de l'esprit; il n'a pas eû assez de cette chaleur & de ce beau feu si necessaire aux Peintres pour animer leurs figures, & pour leur donner cette ſierté cette force & cette noble$$e qui fait admirer les tableaux. Aussi l'on peut dire en quelque sorte que c'est ce qui manque dans les siens, & qu'on n'y voit pas une diver$ité d'accommodement, une varieté d'expressions, & une grandeur de pensées qui les auroient rendus infiniment plus recommandables. Mais au re$te $i on les examine $ans préoccupation, on verra que dans les femmes & les enfans il y a des airs de teste naturels & gracieux ; Ll ij ANDRI DIL SARTE * Où sont les Freres de l'Observance de l'Ordre de S Augustin. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 268 que les jeunes hommes & les vieillards y $ont peints avec des expressions tres-vives & tres-belles, quoy-qu'il n'y ait pas, comme je viens de dire, aſſez de variete ; que les draperies ſont diſposées avec une façon agreable ; que le nud y est bien entendu & bien de$$eigné ; & qu'encore que sa façon de desseigner soit simple, & ne tienne rien de ce grand gou$t, & de cette forte maniere que l'on admire en d'autres Peintres, néanmoins tout ce qu'il a fait eſt aſſez étudié. Andre naquit à Florence l'an 1478. Auſſitoſt qu'il $ceût lire & écrire, son pere le mit en apprenti$$age chez un Orfévre qu'il quitta pour apprendre a peindre. Son premier mai$tre fut un Jean Barile Peintre assez mediocre: mais ensuite il demeura avec Pierre de Coſimo; & aprés il s'aſ ſocia pour travailler en la compagnie de Francia Bigio au$$i Peintre Florentin, & di$ciple de Mariotto Albertinelli. Pendant qu'ils demeurerent ensemble ils entreprirent pluſieurs ouvrages ; & ce fut dans ce temps-là qu'André peignit à fraisque & de clairobscur douze tableaux de la vie de Saint Jean Bapti$te qui $ont à Florence dans un Cloi$tre, & qui servirent à le mettre en credit. Car aprés les avoir achevez, il en fit un entre autres pour mettre dans une Chapelle de l'Egliſe de * San Gallo, où l'on vit une beauté & une union de couleurs $i grande, au prix de ce que les autres Florentins peignoient alors, que tous ceux qui le virent en furent $urpris. ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 269 Ensuite de cela il fit dans le Convent des Fre-Anderi DEL SARTE. res Servites de l'Annonciade l'histoire du Bienheureux Philippe de Neri ; & comme il se perfectionnoit toûjours de plus en plus, chacun ta$ choit d'avoir de ses ouvrages. Il travailla à un tableau d'une Vierge pour en voyer en France : mais lors qu'il l'eût fini il parut si beau à tous ceux qui le virent, que le marchand qui l'avoit fait faire le garda pour luy. Néanmoins comme du costé de France ses correspondans le pressoient de leur envoyer quelques peintures des meilleurs maistres, il pria André de luy en faire encore un ; ce qu'il éxécuta aussitost. Dans celuy-cy il representa un Christ mort environné de quelques Anges qui le $ou$tiennent, & qui $ont dans une action pleine de douleur. Plusieurs de ses amis l'ayant prié de le faire graver, il se servit pour cela d'Augustin Venitien qui estoit à Rome auquel il l'envoya ; mais il fut ſi mal ſatisfait de ſon travail, qu'il réſolut de ne plus rien faire graver. Ce tableau estant arrivé en France, ne fut pas moins agreable à tous ceux qui le virent, qu'il l'avait esté aux yeux des Florentins : de sorte que le Roy souhaitant plus qu'auparavant d'avoir des ouvrages de ce Peintre, commanda aux marchands d'en faire venir encore d'autres ; ce qui fut cause qu'André par l'avis de ses amis résolut de faire un voyage en France. Ll iij ANDRE DEL SARTE. 270 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Comme il eſtoit dans ce deſſein, ceux de Florence apprirent que le Pape Leon X. vouloit les honorer de sa preſence, & revoir ſon païs. Pour cela ils $e di$po$erent à luy faire une magnifique entrée. Il y avoit alors parmi eux des hommes excellens en architecture, en peinture, & en sculpture plus qu'il n'y en avoit jamais eû. Ils furent tous invitez à construire des arcs de triomphe, à élever des statues, à bastir des temples, à décorer les places publiques, & à orner tous les lieux par où le Pape devoit passer, d'une infinité de basreliefs, de tableaux, & de tout ce qui pouvoit contribuer à l'embelliſſement de la ville. Les Italiens ſont fort habiles & fort ingenieux comme vous sçavez, dans ces sortes de décorations, auſquelles naturellement ils prennent grand plai$ir. Mais comme d'ailleurs ceux qui furent employez à ces travaux e$toient d'excellens hommes, ils rendirent cette feste la plus éclatante & la plus $omptueu$e qui eu$t paru ju$ques alors. Il y avoit à la porte appellée di San Pietro Gattolini, un arc où Giacomo di Sandro & Baccio di Montelupo avoient representé diverses histoires. Julien Tasse en fit aussi un à San Felice, qui e$t dans la place & proche la Trinité. Il dre$$a des $tatues dans le Marché-neuf, & dans un autre endroit il éleva une colomne semblable à la Colomne Trajane. Antoine frere de Julien de San Gallo, l'un des ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 271 Architectes qui a travaillé à l'Eglise Saint Pierre AppR DEL SARTE. de Rome, ba$tit un temple à huit faces dans la place qu'on appelle de' Signori. Baccio Bandinelle Sculpteur renommé parmi les Florentins, & dont Il est dans vous regardiez dernierement le portrait * qu'il a le cabinet du fait luy-mesme, representa la figure d'un Geant. Roy. Le Granaccio & Aristote de San Gallo éleverent un Palais entre l'Abbaye & la maison du Podesta. Maistre Roux qui a travaillé à Fontainebleau, en fit au$$i un qu'il enrichit de plu$ieurs figures. Mais de tous ces ouvrages il n'y en eût point qui fu$t tant e$timé que la façade de l'Egli$e de Santa Maria di Fiore. Jacques Sansovin en condui$it toute l'architecture ; & comme elle e$toit ornée de plu$ieurs $tatues & de quantité de basreliefs qu André del Sarte peignit de clair-obſcur, ce travail parut si beau & si bien entendu, que Leon X. qui avoit beaucoup de connoi$$ance en ces $ortes de cho$es, l'e$tima bien davantage que s'il eust esté de marbre. Ce meſme Sanſovin avoit encore repreſenté dans la place de Santa Maria Novella un cheval semblable à celuy de Marc Aurelle qui est dans Rome. Enfin toutes les ruës, les places, & la salle mesme du Palais, estoient remplies de tant de beaux ouvrages, qu'on ne peut rien imaginer de plus magnifique que ce qui parut le jour que le Le 3 Septembre 1515. Pape entra dans Florence. Mais pour retourner à André del Sarte, com- ANDRE DIL SARTE 272 II. ENTRETIEN SUR LES VIES me il eût ordre de faire encore quelques tableaux pour le Roy, il en acheva un où il repre$enta une Vierge qu'on envoya en France. Le Roy en fut fort $atisfait ; ce qui donna occa$ion à quelqu'un qui sçavoit bien la disposition où estoit André de faire entendre à ce Prince que s'il vouloit on pourroit le faire venir en France : ce que Sa Maje$té agréa volontiers, & commanda qu'on luy fi$t donner les cho$es nece$$aires pour $on voyage. André apprit cette nouvelle avec d'autant plus de joye, qu encore qu'il travailla$t beaucoup chez luy, il n'estoit pas bien payé de ses tableaux. Ainsi il crut qu'estant appellé par un Roy liberal & magnifique, & dans un païs où l'on traite les étrangers avec estime & civilité, il y seroit receû avec honneur, & trouveroit moyen de mettre ſa famille à ſon aiſe. Ayant donné ordre à ses affaires domestiques il partit de Florence, & se rendit à la Cour. Il n'y fut pas sitost arrivé, qu'il receût de François I. des marques de sa liberalité. On luy meubla un logement, on pourveût à sa dépense & à ses autres besoins : les Tresoriers luy compterent de l'argent : le Roy luy-me$me donna ordre qu'il ne luy manqua$t rien ; & ain$i il n'avoit d'autre $oin que celuy de travailler. Il commença donc de peindre ; & se voyant favoriſé du Roy, & careſſé de tous les Grands de la Cour, qui ne manquent jamais d'applaudir à ceux qui $ont bien auprés du Prince, il connut bien παι ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 273 bien qu'il e$toit $orti d'une condition fort pau ANDRE DEL SARTE. vre & fort miserable, pour entrer dans un estat commode & plein de bonheur. Un des premiers tableaux qu'il fit fut le portrait du Dauphin qui estoit né depuis peu de mois, & qui estoit encore dans les langes : il le presenta au Roy, qui pour marque de l'e$time qu'il en fai$oit, luy fit un preſent conſiderable. Aprés cela, il acheva une * Charité qui plut beau-* Ce tableau est dans le coup à ce Monarque, qui ne $e la$$oit point de cabinet de Sa Majesté. luy faire du bien, ta$chant de l'obliger $ans ce$$e par de nouvelles graces, à travailler toûjours avec plus de plaiſir. Aussi estoit-il fort content des bienfaits du Roy, & des care$$es de tous les principaux Seigneurs qui prenoient plai$ir à le voir peindre & a l'entretenir, parce qu'il e$toit fort agreable & fort civil, ne manquant jamais de témoigner sa reconnoissance des faveurs qu'il recevoit. Et certes, s'il eust toûjours eû devant les yeux l'e$tat pre$ent de $a fortune, & qu'il n'eu$t point oublié les mauvaiſes années qu'il avoit pa$$ées en Italie, il seroit demeuré le reste de ses jours en France, où il auroit aquis beaucoup de bien & d'honneur. Mais comme dans la pro$perité on perd aiſément le ſouvenir des miſeres paſſées ; auſſi parmi les douceurs que la fortune luy fai$oit gou$ter, il ne songea pas à conserver sa faveur, & à prévoir ſes diſgraces. Car un jour comme il travailloit à faire un I. Tome. Mm ANDRE PEL SARTE. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 274 Saint Jero$me pour la Reine mere du Roy, il receût des lettres de $a femme qui luy donnerent au$$ito$t envie de retourner à Florence. Il demanda permission au Roy d'aller faire un voyage en $on païs pour quelques affaires dome$tiques qui l'y appelloient, luy promettant avec ſerment d'estre bientost de retour, & mesme de faire venir $a femme avec luy, afin de n'avoir plus d'at tache qu'en France, où il travailleroit en repos le reste de ses jours. Et voyant que ce Prince avoit beaucoup d'amour pour toutes les belles choses il luy fit entendre que dans son voyage il prendroit occasion de chercher des ſtatues & des tableaux des meilleurs Mai$tres pour les apporter à son retour. Le Roy ſe confiant à la parole d'André, luy accorda ce qu'il demandoit, & mesme luy fit donner de l'argent pour l'achat des cho$es qu'il proposoit. Ainsi estant parti de France, il arriva heureusement chez luy, où il commença à se réjouïr avec sa famille & ses amis, & à passer agrea blement le temps ; en sorte que le terme qu'il avoit pris pour demeurer à Florence s'estant écoulé à se divertir & à ne rien faire, il se trouva avoir dépen$é, non $eulement l'argent qu'il avoit receû des liberalitez du Roy, mais encore celuy qu'on luy avoit confié pour acheter des tableaux. Nonobstant cela il voulut se mettre en estat de revenir : mais $a femme & $es amis s'y opposerent ; & les larmes de l'une & les prieres des au ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 27. ANDRE tres, ayant plus de force $ur $on e$prit que l'inDIL SARTE. terest de sa fortune, & la parole qu'il avoit donnée à un grand Roy, il demeura à Florence. François I. en fut ſi touché, qu'il témoigna ſa colere aux Peintres Florentins qui estoient alors en France, & meſme fut long-temps ſans vouloir les voir, protestant que si jamais André luy tomboit entre les mains, il le feroit ressentir de son ingratitude, & de son manque de foy. Mais il n'eſtoit pas beſoin que le Roy employaſt ni sa justice ni son autorité pour punir ce parjure. Le changement de fortune où il se trouva ré duit biento$t aprés, luy fut un $upplice d'autant plus douloureux, qu'il le reſſentit le reſte de ſes jours, pendant le$quels il $ouffrit les remords de sa mauvaise conduite, & les incommoditez d'une vie miserable. Car quoy-qu'il fist une infinité de tableaux à Florence, néanmoins n'en estant pas payé comme de ceux qu'il avoit faits en France, il regreta plusieurs fois les douceurs & les avantages qu'il y avoit receûs, & tascha par toutes sortes de moyens de rentrer dans les bonnes graces du Roy. Mais comme il vit que les passages luy en e$toient fermez, il ré$olut d'aller tra C'est celuy qui est dans le vailler en divers lieux de l'Italie, où il perfection Palais Farnese, où le Carna encore beaucoup ſa maniere. dinal de Rossi Lors que le Duc de Mantoûë alla à Rome & le Cardinal sous le Pontificat de Clement VII. il passa par de Medicis, qui fut depui. Clement VII. Florence, où ayant veu le * portrait de Leon X. sont represenfait par Raphaël, il en fut si charmé, qu'estant à M m ij ANDRE DEL SARTE 276 II. ENTRETIEN SUR LES VIES Rome il pria le Pape de luy en faire preſent. Ce que Clement luy accorda, & fit écrire en me$me temps à Octavien de Medicis de le mettre dans une caisse, & de l'envoyer à Mantoûë. Mais comme Octavien regardoit ce tableau avec beaucoup d'amour & d'estime, il luy sembla que Florence feroit une trop grande perte si on enlevoit un si rare ouvrage. Pour l'empescher, il prit prétexte d'y faire mettre une bordure plus riche ; & pendant qu'on y travailloit il fit copier $ecretement ce tableau par André del Sarte, qui prit tant de ſoin à le bien imiter, & y réüſſit ſi heureuſement, qu'il n'y avoit personne qui pust remarquer de diférence entre l'original & la copie. Cette copie fut portée à Mantoûë ; & lors que Jule Romain la vit, il y fut trompé luy-mesme, quoyqu'il eu$t veû faire l'original ; & il n'eu$t jamais esté desabusé, si Vasari qui l'avoit veû peindre par André, ne l'eust asseuré que ce n'estoit qu'une copie, & ne luy en eust montré des marques qu'on y avoit mises exprés. Jugez aprés cela si les meilleurs connoisseurs peuvent $e méprendre principalement lors que les copies sont faites dans le me$me temps des originaux, & par des gens fort habiles. Je ne m'arresteray pas davantage à vous parler des ouvrages d'André, dont le nombre est trop grand. Il en a fait une infinité en plusieurs lieux de la Toſcane, principalement lors qu'il ſortit de Florence avec sa famille pendant le temps de HERI ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 27 la peste, dont il ne put $e $auver. Car quoy-qu'il anpri DEL SARTE. s'en fu$t garanti la premiere fois que ce mal af fligea cette ville : neanmoins, ne s'eſtant pas toûjours si bien précautionné, il en mourut un peu de temps aprés que le siege qui estoit devant la ville eût este levé en 1530. & lors qu'il pensoit encore à retourner en France. Il n'estoit âgé que de 42. ans ; & comme il se perfectionnoit tous les jours, chacun esperoit beaucoup de son travail & de ses études. En effet, ceux qui s'avancent ainsi peu à peu, & qui raisonnent sur ce qu'ils font, n'exécutent pas les choſes avec ce beau feu qui ſurprend les yeux d'abord, mais aussi ils marchent avec bien plus de $eureté dans le chemin de l'art ; & comme ils en ont surmonté par leur patience toutes les difficultez, ils y $ont plus affermis que ceux qui ont prétendu forcer la nature, & vaincre tout d'un coup par la vivacité de leur esprit les obstacles qui $e rencontrent dans le travail. Car ces derniers n'ayant pas aquis une connoissance asſez grande de tout ce qui regarde la ſcience de la peinture, il se trouve que cette lumiere qui les éclairait au commencement de leur entreprise vient à s'éteindre, & que leur esprit demeurant comme au milieu des tenebres, ils ne voyent plus à se conduire, & ainsi ne produisent rien de raisonnable. Si André del Sarte eust demeuré à Rome, & qu'il $e fu$t donné la patience d'y étudier quelMm iij ANDRE DIL SARTI. II. ENTRETIEN SUR LES VIES 278 que temps, on ne doute pas qu'il ne s'y fu$t beaucoup perfectionné. Car bien que naturellement il n eust pas l'imagination prompte & vive, toutefois on croit qu'il auroit aquis cette belle di$position, cette expression, cette force, & cette élegance qui ne $e trouvent pas dans ses figures puis que d'ailleurs il e$t, comme je vous ay dit. assez correct dans le dessein. Mais comme il estoit d'un naturel plus timide que hardi, il y a quelque apparence qu'il manqua de courage dans le commencement de sa course ; & que les ouvrages qu'il vit à Rome, & les excellens hommes qui y travailloient alors l'étonnerent, & le firent résoudre à retourner à Florence, pour suivre son inclination & son seul génie. Il lai$$a plu$ieurs éleves, entre le$quels fut Giacomo da Punturmo; Andrea squazzella, qui l'imita beaucoup, & qui a travaillé en France ; Giacomo Sandro, Francesco Salviati, Giorge Vasari, & plusieurs autres. Alors ayant ce$$é de parler, & Pymandre s'appercevant que le jour fini$$oit : Je ne me la$$erois jamais avec vous, me dît-il ; mais de peur de vous lasser vous-mesme, je croy qu'il vaut mieux remettre à une autre fois ce qui reste à dire de ces grands Peintres. Nous aurons tout loisir, luy répondis-je, de continuer nos entretiens, puis que vous voulez bien que nous employions les beaux jours de cette saison à faire quelques promenades ensem- IT SCR ET SUR LES OUVRAGES DES PEINTRES. 279 ble. Aprés cela, Pymandre s'estant levé, sortit de Andre DEL SARTE. ma chambre, & en s'en allant me témoigna que nous ne serions pas long-temps sans nous revoir. WILL TABLE um CADINII A Ahm Danze ~ S . gag ### ################ A ⵣⴱ ⸸ —.— . 0 0 . TABLE. André Salario, 192 André del Sarte, 266. Il envoye CADEMIE de Peinture des tableaux en France: Tra& Sculpture, établie par le vaille à Florence aux décoraRoy, tions qui s'y firent pour l'enAdmirables effets de la Peinture, trée de Leon X. Vient en France sous François I. Son retour Aglaophon, à Florence, où il copie le porAgnolo Gaddi, 130 trait du Pape Leon X. fait par Albert Dure recherche l'amitié Raphaël. Sa mort. de Raphaël, 269 André del Castagno Florentin Alexandre aime la Peinture. Sa apprend à peindre à huile de réponse à Dinocrate qui luy Dominique Venitien qu'il aspropoſoit de faire ſa ſtatuë du sassina par-aprés. Il peignit à mont Athos, 28. 29. Il fait Florence la conjuration de dreſſer des ſtatuës aux ſoldats, Pazzi contre les Medicis. Il qui perirent au paſſage du Grafut surnommé Andrea de nique, gl'impicati, 146 Alexandre III. éleû Pape, 154. André Gobbe Milanois, 202 Il est chassé par l'Empereur André Verochio, qui eût pour Frederic Barberousse. éleves Pietre Perugin & LeoAlexandre Boticello, 164 nard de Vinci, 193. Il quitta Alexandre VI. peint par Pintula peinture, & fut à Venise ricchio, pour jetter en bronze une fiAmbrogio Lorenzetti, 105 gure équestre, 167 L'Amour Inventeur de la PeinAnthoride, rure, Antonio Vinitiano, 130 Amedée Duc de Savoye, éleû Antonello da Messina apprend Pape, & nommé Felix, 174 l'art de peindre à huile de Jean André Mantegne de Padoûë, de Bruge Flamand, & ensuite 168 l'enseigne en Italie, 142 André Orgagna. Ses ouvrages, Antonio da Corregio, 201 Antonio de San Gallo ArchiteAndré Taffi Florentin apprend cte, 263 à peindre de Mosaïque, 98 Appelle. Sa naissance, 62. ExcelTome I. Nn TABLE. lence de ses Ouvrage, 63 Baccanale peinte par Jean Bellin, 163 Appollodore Athenien, Baccio, autrement Frere BartheAppollonius Peintre Grec, enseilemy de Saint Marc. Il fut disgne la Mosaïque à André Taffi ciple de Rossi, imita la maniere Florentin, de Leonard, & fut grand ami Ardée, ville prés de Rome, 53 de Savonarole, aprés la mort Ardices Corinthien, duquel il se fit Religieux, Arts, en quel temps ils floris201 soient le plus chez les Grecs & Bartholomeo Abbé de Saint Clechez les Romains, 166 ment, Art de Peindre, & son origine, Balthazar Peruzzi de Sienne, 49. Combien il embrasse de grand deſſeignateur, excellen choses, 39. Quand on a comArchitecte, & ſçavant dans les mencé de peindre à huile, 143 décorations de theatre, 260. Art de peindre sur le verre, 258 Il peignit Charles de BourArt de bien bastir, comment 262 bon, s acquiert, Bataille de Conſtantin, du deſL'Architecte doit avoir deux fins sein de Raphaël, & peinte par 1 dans ce qu'il fait, 242 Jule Romain, L'Architecture ne consiste pas en Bataille de Marathon, peinte par vains caprices, 25. La belle arPanceus, chitecture n'a esté connuë en Bataille d'Alexandre peinte par France qu'un peu avant FranPhiloxene, çois I. Beauté. En quoy elle consiste, 30 60.68 Aristide, Belus pere de Nynus, Aristide fils de Nicomaque, 70 Berna de Sienne, ibid. Aristocle, Bernard Louïno, ibid. Aristodenus, Bernardin Pinturicchio, Aristippe, 210 Bramante Architecte, Asclepiodore, 108 Bruno, Athenion, Buffalmacco, Attila peint par Raphaël dans les Bularchus, 226 salles du Vatican, Avantages de la Peinture, C CALANDRINO, Cardinaux, en quel temps PABYLONE, 50. Rebaſtie par ils ont commencé à porter Semyramis: les murailles en des chapeaux & des manteaux estoient peintes. rouges Les Babyloniens firent de grands Catherine de Medicis fait bastir ibid. ouvrages, TABLE. les Thuilleries, Candaule, ANTE Poëte fameux ban109 Cavallini, Cene de Leonard à Milan, 192 ni de Florence, 105 ibid. Defauts des Architectes ignoCesar Cesto, rans, Cephissodorus, Demetrius aima mieux lever le Chapelle de Fresne, 21.37 siege devant la ville de RhoCharmas, des, que de perdre un tableau Charles d'Anjou Roy de Jerude Protogene, salem va voir les ouvrages de Du Dessein, Cimabué, Desseins de Leonard de Vinci, Cimabué, 76. Sa naissance & ses 189 ouvrages, Diférence entre la Beaufé & la Cimon Cleonien, Grace, Le sieur de Clagni a conduit le Dinias, bastiment du Louvre, Dinocrate Architecte propoſa à Claude, excellent Peintre sur verAlexandre de faire sa statuë 258 re, d'une montagne, Cleante de Corinthe, Dominique Ghirlandai Florentin, Clelie representée à cheval, 8 166 Cleophante, Dominique Puligo, 158 Clesides peint la Reine StratoDonatelle Sculpteur, nice d'une maniere offenſante Duccio Sienois, 130 pour se venger d'elle, Clement V. creé Pape, couronné à Lion, & ce qui s'y passa, CCE Homo d'André Sala103 192 Drio, Commode, Ecole de Rome la plus excelDe la Composition d'un tableau, lente. Egliſe de S. Louis de la ruë Saint Du Coloris, 22.25 Antoine. Conjuration contre les Medicis, Eglise du Noviciat des Jesuites au Fauxbourg Saint Germain, 201. 215. 216 Corege, ibid. Cosme Rosselli peignit dans la Chagyptiens ont esté des premiers pelle de Sixte IV. 164 à posseder les Sciences & les Le corps de l'homme peut ſervir Arts 51. Pourquoy sçavans de modelle aux Architectes, dans les Arts, 62 Echion, Crucifix qui parla à Sainte Ca240 Eleves de Raphaël, therine de Sienne, fait par CaEmblême d'un Architecte, 26 109 vallini, Nn ij TABLE. L'Empereur Frederic peint aux Frederic Barberousse, pieds d'Alexandre III. 161 Frere Guillaume de Marseille Enos fils de Seth fut le premier peint sur le verre, 258 qui forma des images, Entrée de Leon X. dans FlorenVADDO Gaddi, ce l'an 1515. Galathée de Raphaël, 241 Eſope. Les Atheniens luy dreſſeGaston de Foix, rent une statuë, Estampes de M. de Maroles AbGaudence, 266 Gautier de Bréne Duc d'Athebé de Villeloin, nes, chassé de Florence, 117. Evenor, Gerardo Starnina, Eumarus, Gibellin, & l'origine de ce nom, 60 Eupompe, Euphranor donna des regles pour les proportions, Gioconde de Leonard, Giotto disciple de Cimabué, 99 Euxenidas, Giovami da Ponte, Giottino peignir à Florence contre le Palais du Podesta, 116 VACTION des Guelfes & des Giorgion, Gibelins, Gozzoli, François Francia mourut de déLe sieur Goujon, plaisir, aprés avoir veû un ta La Grace, en quoy elle consiste, bleau de Raphaël qui est à 18. Boulogne, 192 François Melzi, Gentile da Fabriano, ibid. François I. achete la Gioconde Gentil Bellin, Grande gallerie du Louvre. Par de Leouard, François Turbido, dit le More, qui bastie, Les Grecs s'attribuent l'inven186 tion de la Peinture, Frere Jean Angelic da Fiesole, Gregoire XI. transporte le sieDominiquain, 137. Il peignit 136 pour le Pape Nicolas V. refusa ge à Rome, l'Evesché de Florence, & véGuelfes. Que signifie, cut saintement. Guelfon Duc de Baviere, ibid. Guerre entre le Pape Gregoire Frere Antonin nommé à l'Evesché de Florence à la recomIX. & l'Empereur Frederic, 92 mandation de Frere Jean Angelic, Frere Philippes Carme. Est pris ENRI II. fait bastir le sur mer par les Mores. Son H Louvre, L'Hercule de Farnese, Maistre luy rend la liberté, 14 Hostel de Carnavalet. Par qui Frere Martel-Ange Jesulte, 2 Aten TABLE. basti & raccommodé, Leonard de Vinci, 87 186 Histoire d'Alexandre III. peinLippo, 113. 131 te à Venise, Loges du Vatican. Par qui pein154 Histoire d'un Roy de Chipre, 81 tes, 240 Histoire de l'O de Giotto, 100 Les loges de Ghisi peintes par Histoire d'Eneas Sylvius, qui fut Raphael, Pie II. peinte à Sienne, 172 Lorentino d'Angelo Aretin, 136 Hygienontes, Lorenzo di Bicci, Lorenzo Religieux de Camaldoli, ibid. ACOBO Cassentiono, Lorenzo Costa, 131 152 Jacques Bellin, Lorenzo di Credi, 259 A parfaifacques Squaccione, 168 tement imité la maniere de Idoles abbatues par les ChresLeonard de Vinci. tiens, Loüïs Sforce Duc de Milan, Jean da Udine éleve de Raphaël, amateur des Sciences & des 240 Arts, 188 Jean de Bruge, Le Louvre. Comment a esté 142 Jean Francesque Penni, 255. 264 basti, Jean Bellin, 153. Fait plusieurs ouLuc Signorelli, 176 vrages dans la salle du Conseil Luca Penni travaille en Anglede Venise, avec son frere Genterre, 266 til. Ludius fut en vogue du temps Injure faite par ceux de Milan à d'Auguste, l'Imperatrice femme de FreLysippe excellent Sculpteur, deric, mort de pauvreté, 80 Innocent IV. ordonna que les M Cardinaux iroient à cheval, & porteroient des chapeaux rouE Maistre des Cerémonies ges, 231 du Pape. Comment peint Jule Romain travaille à l'histoire par Michel-Ange, de Constantin, Manufactures de Tapiſſeries éta242 Julie Farnese peinte en Vierge, blies en France, 179 Le sieur Mansart Architecte, 12 Marc Antoine de Boulogne grave pour Raphael, 232 AOCOON, Marc de Ravenne graveur, ibid. Saint Leon peint dans les Margaritone Aretin peignit pour salles du Vatican par Raphael, Urbain IV. 127 Mariotto Albertinelli, 202 Leon X. Masaccio. Son Epitaphe par An126 Leon IV. défait les Sarasins, 137 nibal Caro, 132 Nn iij TABLE. ric, pris prisonnier par les VeMascarade extraordinaire & surnitiens, prenante faite à Florence, 209 132 Massolino, Mathias Corvinus Roy de HonDAMPHILE Maistre d'Apgrie, amateur des Arts, 170 I pelle, Melanthius Diſciple de PamphiPanoeus frere de Phidias, le, Pharrhasius observa le premier Michel-Ange, 73. 215. 247 la Symmetrie, Milan rasée par l'Empereur FreParties necessaires pour bien deric, composer un Tableau, 40 Mosaïques apportées en Italie, Paolo Uccello fut des premiers à observer la perspective, Murs de Babylone peints, 41 Paul Lamazzo 192 Mycon, Paul II. magnifique en habits. Myron sçavant en sculpture, ibid. Ordonna que les Cardinaux porteroient la robe rouge, 231 Pausias fut le premier qui peignit les lambris & les voutes EACLES. Comment il redes Palais, presenta l'écume d'un chePeinture, & son commencement, val, 49. Le premier qui desseigna Niceros, fut contre une muraille, 52. Nicomaque, Admirables effets de la PeinNicophane, ture, 81. Comment elle a esNicias, té relevée par Raphael & MiNicolas V. éleû Pape, fit faire chel-Ange, 85. En quel temps pluſieurs beaux Ouvrages, 134. elle a commencé à paroiſtre de nouveau, 92. Peinture à Nynus a le premier mis les stahuile trouvée en Flandre, 141. tuës en vogue, & portée en Italie par Anto142 . nello da Messina, Peinture antique representant un BSERVATION sur la mariage, O Beauté & ſur la Grace, 31. Les Peintres & les Sculpteurs Pourquoy il n'y a pas une anciens se rendoient sçavans à parfaite ressemblance dans les bien representer le nud, visages de cire quoy-que mouPeintres Grecs apportent pour lez sur le naturel, la ſeconde fois la peinture en Origine de la Peinture, 4 Italie, 96. Enseignent aux ItaOrigine de la guerre des Guelliens à travailler de Mosaïfes & des Gibelins, ibid. que, Otton fils de l'Empereur FredeN TABLE. 266 marques de la grandeur des Pellegrin de Modene, Rois qui les ont fait faire, 255. 265 Perin del Vague, Pythius Architecte, Persée Disciple d'Appelle, Petrarque, ce qu'il ecrit de Giot107 to, Philbert de l'Orme a basti les ) APHAELINO del Garbo, N 214 Thuilleries, Raphael d'Urbin. Ses excellentes F. Philippe Carme. Voyez Frequalitez, ibid. Sa naissance, re Philippe. 218. Il travaille sous Pietre PePhilippe fils de Frere Philippe, rugin, 219. Il va voir les ta170 bleanx de Leonard de Vinci & Philocles d'Egypte, de Michel-Ange, qui peiPhiloxene peignit la défaite de gnoient à Florence. Il change Darius, 70 sa premiere maniere, ibid. Est Phrilus, appellé par Bramante pour Pietre Perugin. 164. Comme il travailler au Vatican pour Juse mit à etudier. Son extrême le II. 220. Il peint les Propheavarice. Ses Ouvrages, 184 tes & les Sibylles qui ſont dans Pietro della Francesca, 13 109 l'Egliſe de Noſtre Dame de la Pietro Cavalini, Pierre de Cosimo, bizarre en InPaix, 223. Aprés la mort de 208 ventions, Jule, Leon X. luy fait contiS. Pierre & S. Paul repreſentez nuer les Ouvrages du Vatican, au Vatican par Raphael, 225. 226. Il fait le portrait de Leon qui est dans le Palais Farnese. 229 Pinturicchio a peint à Siene l'his231. Albert Dure recherche toire d'Eneas Sylvius, 142 son amitié, 232. Il fait graver Pirrichus surnommé Rhyparograde ses desseins, ibid. Il peint dans la chambre de Torre Borphos, Polygnotus & ses Ouvrages, 54 gia deux histoires de Leon IV. Portraits de Jean & de Gentil 233. Et dans deux autres taBellin dans le cabinet du Roy, bleaux il represente Fran162 çois I. 236. Il conserve par Promethée fils de Japhet invenrespect les Ouvrages de son ta les images de terre, 41 Maistre, 238. Il envoye desseiProportion necessaire à garder gner jusques en Grece ce qui dans les bastimens, restoit de plus considerable Protogenes, 65. Ses Ouvrages esdes Ouvrages anciens, 240 Il travaille pour Augustin Ghisi, timez par Appelle, 66 247. Il commence l'histoire Sa réponse au Roy Demetrius, de Constantin dans la grande salle du Vatican, 242. Il fait le Pyramides d'Egypte sont les TABLE. tableau de la Transfiguration torio, fait pour envoyer en pour envoyer en France, qui France, 246 est son dernier ouvrage & son Tableau de Gaudence au Palais chef-d'œuvre, 246. Sa mort, Mazarin, 266 248 Taddeo Bartolo, Retour des Medicis à Florence Taddeo di Gaddo Caddi, 113 en 1512. Tapisseries faites en Flandre sur Les Rois & les Ministres doivent les desseins de Raphael, 243 faire choix de ce qui peut daTapisseries faites sur les desseins antage éterniſer leur memoides loges de Raphael, donre, 26. 28 nées à l'Eglise de Nostre Dame de Chartres par M. de Thou, 244 CALARIO, 192 Tapisseries du Roy faites sur les Savonarolle presche à Flodeſſeins de Raphael & de Jule rence contre les deſordres de Romain, ibid. la Cour Romaine, 20: Telephanes, Les Sculpteurs anciens n'ont pas Theomnestus, 70 esté également sçavans, Therimachus, Sebastien Serlio, 263 Thimomachus peignit pour Jule Semiramis fait rebastir BabyloCesar, ne, Thimante, Simon Memmi, 110 Les Thuilleries. Par qui elles Spinello s imagina voir le Diable ont esté basties, tel qu'il l'avoit peint, Timothée d'Urbin a peint sous Statue de Commode, Raphael, Statues dressées à Esope, aux Titien, 200. 201. 215. 216. 217. soldats d'Alexandre, à Clelie, Traité de Peinture divisé en trois parties, Statues renversées par les premiers Chrestiens, Stratonice femme du Roy AnVAL de Grace basti par la tiochus peinte par Clesides, 73 Reine mere du Roy, 12 Venus de Medicis, 87. 88 Ugo da Carpi graveur en bois, ABLEAUX de Georgeon 232 dans le cabinet du Roy, 19 Vigne Aldobrandine, 74 Tableaux de Corege, 201 Ville Adriane, Tableaux de Raphael qui sont Vincent da san Geminiano a peint dans le cabinet du Roy, 252. 25 au Vatican, 259 Tableaux d'André del Sarte, 266 Vitruve se plaint des mauvais Tableau de Saint Pierre in MonOuvriers de son temps, 24 Vittore konk Z Phle TABLE. Vittore Pisano, 151 Ziano Doge de Venise, MediaVivarino peignit à Venise dans teur entre le Pape Alexanla salle du Conseil, 160 dre III. & l'Empereur Frederic, 157. Comment il épouse la mer, Euxis, FIN. Extrait du Privilege du Roy. PAR Lettres Patentes du Roy données à Paris le 9. Octobre 1663. signées HERVE, & scellées du grand Sceau de cire jaune, il est permis à André FELIBIEN, sieur des Avaux, de faire imprimer par tel Imprimeur qu'il voudra, un Traité de l'origine de la Peinture, & des plus excellens Peintres Anciens & Modernes, &c. & ce durant l'espace de vingt années. Avec défenses, &c. Mis i kupfern eri vipfennifialen. Sl. EXCE SECC