Bibliothek Königlichen Kunst=Akademie zu Düsseldorf. Nr. des Catalogs. 1 . a Mr le president Dhermauille נפם — — ILTIEN S I 1. 11 VIES UR LES S ET OUVRAGES UR LES S DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. Verf. : Andr. Férit. TROISIÈME PARTIE. Ex libris Petri Krahe. N A PARIS, Chez SEBASTIEN MABRE-CRAMOISY, Imprimeur du Roy, ruë Saint Jacques, aux Cicognes. M. DC. LXXXIV. AVEC APPROBATION ET PRIVILEGE. . R. 1 1 LANDESLAD SIMIT ### . . A ITAT MOLEN R N E S 1 ⛪ GELANDE A N T ENTRETIENS SUR LES VIES E 7 SUR LES OUVRAGES DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. TROISIEME PARTIE. CINQUIÈME ENTRETIEN. L s'estoit passé quelques jours depuis la derniere conversation que nous avions euë dans les Tuilleries Pymandre & moy, lorsque nous sortismes de Paris pour aller nous promener à Saint Cloud. Quand nous fusmes A 2 ENTRETIENS SUR LES VIES arrivez dans ce magnifique Palais, où Monsieur Frere unique du Roy a joint les richesses de l'Art aux beautez de la Nature, nous descendiſmes dans le Jardin, dont les parterres émaillez d'une agreable varieté de toutes sortes de fleurs, estoient encore embellis & parfumez de Myrthes, de Jaſmins & d'Orangers, qui ſurpaſſoient par la beauté de leurs feuïlles, de leurs fleurs, & de leurs fruits, tout ce que les Emcraudes, l'or & l'argent peuvent compoſer de plus riche. Nous choi$i$mes pour nous a$ſeoir un endroit commode, & d'où nous pouvions voir en meſme temps la riviere de Seine qui $erpente entre les prairies & les colines qui la bordent. Il y avoit dans l'air quelques legers nuages, dont l'ombre se répandant inégalement ſur les montagnes & dans la plaine, faiſoit que la veuë trouvoit de temps en temps comme. des endroits plus ſombres pour ſe repoſer aprés parecu avoir traverse les parties illuminées de la grande clarté du Soleil. Enfin ce lieu estoit pour lors un veritable ſejour de delices, où le ſilence regnoit avec tant de douceur qu'il n'eſtoit interrompu que par le bruit des fontaines, dont l'on voyoit briller les eaux au travers de l'obſcurité des arbres. Comme j'admirois la ſituation de cette charmante demeure : Nem avoüe- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. rez-vous pas, dit Pymandre, qu'en voyant la Nature dans ſa beauté comme elle eſt aujourd'huy, il seroit difficile de ne la pas preferer à tout ce que la Peinture peut faire de plus beau ; & que des Tableaux, quelques excellents qu'ils fu$$ent, ne paroi$troient rien auprés d'un Païsage aussi agreable que celuy que nous voyons devant nous. Il est vray aussi qu'il y a quelques jours que m'eſtant rencontré dans un endroit avec des Curieux & des Maiſtres meſme de l'Art ; comme nous regardions les Ouvrages d'un Peintre fameux, il vint une Dame richement vestuë, mais beaucoup plus parée par sa beauté, & par les graces qui brilloient en elle, qui attirerent si puissamment nos yeux, & nous attacherent si fort à la considerer, qu'il nous fut impossible de les détourner tant qu'elle demeura dans ce lieu, ny regarder les Tableaux qui estoient devant nous. C'estoit sans doute, luy dis-je en soûriant, une beauté semblable à cette Inconnuë dont parle Lucien, qui seule possedoit non seulement tout ce qu'il y a de plus excellent dans les Statuës & les Peintures des Anciens, mais encore ce que les Poëtes ont jamais attribué de plus charmant à leurs Divinitez. A ij ENTRETIENS SUR LES VIES Je ne sçay point, repartit Pymandre, si cette Dame reſſembloit à celle dont parle cet Auteur, mais il y avoit dans la compagnie des gens fort amoureux des ouvrages du Titien, qui avoüerent que ses Tableaux ne paroiſtroient rien en la preſence d'une ſi belle personne, & qui n'admirerent l'excellence de ceux que nous regardions, que quand elle fut sortie. Outre, repliquay-je, qu'on n'estime pas toujours les Tableaux pour la beauté des sujets qu'ils representent, mais aussi pour l'excellence du travail, je vous diray que quand il est question de la ressemblance, une belle Peinture peut bien faire honte à un objet qui de soy n'est pas agreable, mais quand un beau naturel ſe rencontre auprés de quelque Tableau, il faut que la Peinture quelque excellente qu'elle soit cede à la Nature, comme le diſciple à ſon maiſtre, & la copie à l'original. Cependant, dit Pymandre, les Peintres choisissent les plus belles proportions pour donner à leurs figures ; & par le moyen des couleurs, ils peuvent encore non seulement égaler celle des plus beaux corps, mais en ſurpasser la vivacité & la fraischeur. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. Il eſt vray, repris-je qu'un ſçavant homme peut donner à ses figures par le beau choix de la forme, & l'intelligence des couleurs, plus de beauté & de grace que l'on n'en voit d'ordinaire dans les belles perſonnes, parce que quelques belles qu'elles soient, elles ne seront jamais ſi accomplies que le peut eſtre une figure d'un excellent Peintre. Neanmoins quelque effort que puiſſe faire ce ſçavant homme, il n'y aura point dans ſes Tableaux tant de relief qu'on en voit dans le naturel, à cauſe que la force des couleurs est limitée, & ne peut faire paroi$tre à la veuë une rondeur pareille à celle que l'on voit dans la Nature. Je voudrois bien, interrompit Pymandre, que vous vouluſſiez m'en dire la raiſon. C'est premierement, luy répondis-je, que les Peintres n'ont qu'un blanc & un noir pour la lumiere & les ombres ; & ce blanc & ce noir ne peuvent point imiter parfaitement la Nature, parceque le blanc quelque blanc qu'il soit n'a point assez d'éclat pour representer les corps lumineux & le brillant des corps luiſans ; & le noir, quelque noir qu'il $oit, ne peut imiter qu'imparfaitement les ombres, qui dans la Nature sont des privations de lumiere. Car les noirs d'un Tableau A iii Ch. 141. 6 ENTRETIENS SUR LES VIES sont des matieres qui ne peuvent estre privées de la lumiere qui les éclaire aussi bien que les autres couleurs qui sont étenduës sur la ſuperficie de la toile. Secondement c'est que nous voyons le naturel d'une autre façon que les Tablaux, parce que les rayons qui partent de nos yeux vont embraſſer les tournants des corps qui ſont de relief, ce qui ne ſe fait pas de meſme à l'égard des ſuperficies plates, ſur leſquelles les rayons viſuels demeurent arreſtez. C'eſt ce que Leonard de Vinci remarque dans ſon traité de la Peinture, où il fait voir que ſi nous regardons les choses peintes avec un seul œil, elles nous sembleront plus vrayes, & paroistront avoir plus de rondeur, quoyqu'il y ait toujours bien de la difference entre une choſe peinte & le naturel, a cause, comme je viens de dire, qu'il y a dans les corps naturels une lumiere & des ombres que la Peinture n'a pas la force de bien representer. N'est-ce point aussi, dit Pymandre, que nous n'avons plus aujourd'huy toutes les couleurs dont les Anciens ſe ſervoient : car vous sçavez que l'on a parlé avec tant d'estime de leurs Tableaux, que meſme quelques-uns en ont écrit des choses prodigieuses & sur- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. prenantes ; ce qui fait penſer qu'ils devoient avoir quelque ſecret particulier pour faire de tels miracles ; comme quand Appelle peignit une Cavalle qui paroissoit si vraye que les chevaux hannissoient aprés. Hé bien, luy dis-je, Pline qui rapporte cette merveille de la Peinture, remarque qu'Apelle ne $e $ervoit que de quatre couleurs. Non, non, ce n'e$t pas qu'ils eu$$ent ny des couleurs plus vives, ny en plus grand nombre que nous en avons aujourd'huy : Si les Anciens ont fait quelque chose de grand & de beau, c'est qu'ils avoient du ſçavoir & de l'intelligence. Cependant, repartit Pymandre, les bonnes couleurs ſont tres-neceſſaires à la perfection des Tableaux, & je vous ay ouy dire, que de tout temps il y a eu des Peintres qui ont sceu les employer les uns bien mieux que les autres. Que Zeuxis parmy les Anciens avoit un coloris plus beau qu'Apelle ; de me$me que parmy les Modernes le Titien possedoit cette partie au deſſus de Raphaël. Mais puiſque nous en sommes sur cette partie du coloris, & que le Titien y eſtoit ſi ſçavant, ne voudriezvous pas bien que nous fiſſions aujourd'huy le sujet de nostre conversation de ce qui regarde ce grand personnage, & parler en mesme S ENTRETIENS SUR LES VIES temps de la beauté des couleurs, comme vous m'avez déja parlé de l'excellence du deſſein. Cette matiere, luy répondis-je, est bien ample & bien étenduë ; car pour connoistre le grand ſçavoir d'un Peintre qui a excellé dans le coloris comme a fait le Titien, il faudroit parler des lumieres, des ombres, & de plusieurs autres choses, & commencer par les couleurs. Comme il y en a, dit Pymandre qui croyent qu'elles ne ſont point des ſubſtances corporelles, mais des lumieres, ne ſeroit-il pas à propos de parler d'abord de la lumiere en general. Il n'est pas icy question, luy repartis-je, de discourir des couleurs à la maniere des Philoſophes, ny de nous arreſter à leurs diverſes opinions. Nous devons considerer les couleurs de la sorte que les Peintres les considerent. C'eſt-à-dire qu'il faut parler en premier lieu des couleurs qui s'employent, ſoit à huile, ſoit à destrempe, qui sont des matieres réelles, & terreſtres : En ſecond lieu de celles qui paroiſſent dans les objets de la Nature ; Et en ſuitte aprés avoir dit quelque chose des lumieres & des ombres, nous y ferons si vous voulez des obſervations, lorſque nous parlerons des ouvrages du Titien & d'autres Peintres les plus fameux. Je ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 9 Je dis donc que ſi dans les choſes naturelles, c'eſt la forme qui maintient l'eſtre, & qui eſt le principe de leur durée, il en eſt tout autrement dans les ouvrages de l'art, où la matiere conſerve leur forme, & les fait reſiſter plus ou moins à l'effort des années. C'est pourquoy les Peintres qui veulent que leurs ouvrages $e con$ervent long-temps, ne doivent pas negliger de travailler sur des fonds durables, & avec des couleurs qui ne passent point. Il est vray qu'ils n'ont pas toujours la liberté de choisir le fond de leurs Tableaux, eſtant obligez de travailler, tantost sur des murailles, tantost sur du bois, & souvent sur de la toile ; mais il est toujours dans leur pouvoir d'apporter beaucoup de soin à preparer ces divers fonds, & a chercher les couleurs qui ſont les meilleures. Ainſi quand on peint à fraiſque, c'eſt au Peintre à prendre garde que l'enduit $oit de bonne chaux & de bon sable, & a faire provision des couleurs propres pour ces $ortes d'ouvrages, parceque celles qui servent à peindre à huile n'y $ont pas toutes également bonnes. Les plus terrestres & les moins composées sont les vrayes couleurs dont on se doit servir à fraisque. Pour travailler à huile il faut encore u$er des mesmes précautions. Les Anciens qui 10 ENTRETIENS SUR LES VIES peignoient ſur des ais faiſoient un choix tout particulier du bois qui eſtoit le moins ſujet à ſe corrompre. Nous voyons que les Tableaux de Raphaël & des Peintres de son temps, qui eſtoient ſur des fonds de bois, ſe ſont parfaitement bien conſervez. Neanmoins comme la toile eſt plus commode, & ſe roule aiſément quand on veut la transporter, l'on s'en est beaucoup ſervy, principalement depuis que l'on a peint à huile, & que la fraiſque & la destrempe ne sont plus si fort en usage qu'elles estoient anciennement. Je ſçay bien, dit Pymandre, que les Peintres ont receu un grand ſecours de la maniere de peindre à huile, mais ne trouvez-vous pas que ce qui eſt peint à fraiſque a plus d'éclat & de vivacité. Dans les grands Ouvrages, luy repartis-je, & principalement dans les voutes, où il est malaisé de trouver des jours propres pour bien voir la Peinture à huile, il est certain que la fraisque est plus commode, & plus expeditive, outre qu'elle ne ſe pert preſque jamais que par la ruine des baſtimens meſmes contre lesquels on a travaillé, comme vous avez peu voir à Rome dans ces grandes ſalles du Vatican, dans pluſieurs autres Palais, & dans les ruës mesmes de la ville. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. II Il e$t vray encore que la vivacité des couleurs ſe conſerve mieux dans la peinture à fraiſque que dans la peinture à huile qui e$t $ujette à jaunir & à noircir, & qui se détache quand elle e$t contre de gros murs à cau$e de l'humidité, comme il $e voit dans le Tableau de la Cene que Leonard de Vinci a peinte à Milan. Cependant pour ce qui regarde les Tableaux de moyenne grandeur, l'huile est plus commode & fait un meilleur effet ; parce qu'on peut retoucher davantage ſon ouvrage; & que les couleurs employées avec l'huile imitent bien mieux le naturel. Si elles ne $ont pas si vives ny si fraisches que celles de la peinture à fraisque ou à destrempe, les ombres en recompense en sont bien plus fortes : ce qui fait qu'on peut par ce moyen donner beaucoup plus de relief aux figures, que non pas dans les autres manieres de peindre. Nous voyons meſme de grands ouvrages à huile qui font des effets admirables, quoy que ce soit dans des voutes d'Egliſe & des galeries où les jours pouroient n'estre pas si advantageux qu'à la fraisque, comme ce que l'on a peint au Louvre, aux Thuilleries & en divers autres lieux de Paris, sans parler de ces grands Tableaux du Titien & de Paul Veronese qui B ij 12 ENTRETIENS SUR LES VIES sont à Venise, & qui sont si merveilleux pour la beauté & la fraiſcheur du coloris. Car il eſt certain que l'on manie plus facilement les couleurs à huile ; & que dans la detrempe on ne peut bien finir une chose qu'avec la pointe du pinceau & avec une patience tres-grande ; Mais à huile un Peintre peut empaſter de couleurs & retoucher ſon ouvrage autant de fois qu'il luy plaist: Et quand il entend bien la diminution des teintes, il a beaucoup plus de plaisir & d'avantage dans son travail. Mais il faut auparavant qu'il dispose, comme je croy vous l'avoir desia dit, les matieres propres pour ce qu'il veut faire, afin de ne pas perdre son temps sur un ouvrage qui ne dureroit que peu d'années. Si j'estois, dit Pymandre, bien entendu dans tout ce qui regarde l'Art de peindre, je ne vous interromprois pas pour vous dire que sans craindre de vous arreſter à des choſes qui vous semblent trop communes, vous pouvez m'apprendre quelles ſont ces preparations neceſſaires à des ouvrages de longue durée : Car pour ceux qui in$trui$ent, & pour ceux qui veulent estre instruits, il n'y a rien de trop bas, ny qui soit indigne d'estre appris, principalement quand cela $ert à la parfaite intelligence d'un ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 13 Art dont on e$t bien ai$e de $çavoir toutes les circonstances. Voulez-vous, luy repliquay-je, que je vous di$e que pour faire un Tableau vous devriez preparer un bon fonds de bois, ou de la toile bien imprimée de couleurs qui ne viennent pas à tuer celles que l'on y mettra en suite comme feroit la mine ou la terre d'ombre ; Et que je vous entretienne des incommoditez qu'un Peintre $ouffre quand $a toile n'e$t pas bien preparée, & que ses couleurs ne valent rien. Je ne croy pas qu'il $oit nece$$aire de vous in$truire de cela, pui$que vous ne $erez jamais en estat de vous en servir, & que la pratique ne met guere à l'apprendre à ceux qui travaillent. C'e$t a$$ez que vous $çachiez que les mechantes couleurs sont cause qu'un ouvrage s'efface & perd toute sa force & sa beauté au bout de peu d'années. Je pourois vous dire sur cela beaucoup de choses, mais quand vous les $çauriez, & que je vous aurois nommé toutes les couleurs dont les Peintres se servent, vous n'en seriez gueres plus sçavant : car ce n'est pas seulement la bonté des couleurs qui en fait la beauté dans un Tableau, c'est le travail & la maniere de les employer ; ce qui fait qu un bon & un mauvais Peintre B iij 4 ENTRETIENS SUR LES VIES font des ouvrages bien differents quoy qu'ils se servent des mesmes couleurs. Outre cela il y a le meſlange qui ſe fait des couleurs principales les unes avec les autres ; qui ne s'apprend bien que par la pratique, & encore ce ne seroit pas aſſez de l'avoir veu faire une ou deux fois, il faut comprendre en travaillant soymeſme la force & la nature de chaque couleur en particulier, & ſçavoir meſme avant que de les employer l'effet qu'elles doivent faire. Car comme les Sciences & les Arts ont quelque reſſemblance les uns avec les autres ; les Peintres ont cela de commun avec les Orateurs, que de meſme qu'il n'eſt pas poſſible, ſelon le teſmoignage d'Hermogenes, de bien faire une oraison, & de sçavoir comment elle doit estre compoſée, ſi l'on ne ſçait auparavant quelles ſont les choſes qui doivent y entrer, auſſi eſtil difficile à un Peintre de bien colorier les corps qu'il veut representer, s'il ne sçait la force des couleurs qu'il veut employer, & l'effet qu'elles produiront quand elles seront meslées ensemble : comme quand le noir de charbon eſt meſlé avec le blanc, le Peintre doit sçavoir qu'il en naistra une couleur d'un gris bluastre ; & que le jaune & le bleu feront du vert. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 15 Ce qui fait, dit Pymandre, que les Tableaux ſont ſi differents les uns des autres dans le coloris, n'eſt-ce point que les ouvriers n'ont pas une égale connoissance de ce meslange ; car Denis d'Halicarnaſſe ſemble s'eſtonner de ce qu'encore que ceux qui peignent des animaux ſe ſervent tous de meſmes couleurs ; il y a cependant toujours beaucoup de difference dans leurs coloris. Or non ſeulement je remarque cette diver$ité dans ceux qui font des animaux & qui imitent les cho$es les plus simples de la Nature, mais auſſi dans tous les grands Peintres qui ont repre$enté le corps humain. Car chacun le peint differemment & d'une manière particuliere, comme ont fait le Guide, le Dominiquin, Lanfranc & tant d'autres, quoy qu'ils fuſſent tous diſciples des Caraches, qu'ils eu$$ent e$tudié en me$me école, & qu'ils eu$$ent, $i vous voulez, un me$me $ujet à imiter. Ce n'est pas, luy respondis-je, le meslange seul des couleurs qui fait cette difference, mais ç'a esté un goust particulier, & une volonté propre à chacun de ces grands hommes qui les a portez à $uivre une maniere particuliere selon qu'elle leur a semblé plus vraye & plus forte ; Et ce choix que cha- 16 ENTRETIENS SUR LES VIES cun d'eux en a fait eſt d'autant plus eſtimable qu'on voit qu'ils approchent du vray & du beau. De sorte que si dans les Tableaux de ces differents Peintres que vous avez nommez, il y a des carnations qui ſont plus griſes, d'autres plus rouges, & d'autres plus noires que le naturel, c'e$t un effet de l'inclination & du differend gouſt de ces maiſtres. C'eſt pourquoy le Titien s'est rendu considerable, & s est eslevé au deſſus de tous les autres pour avoir ſi bien sçeu connoistre la couleur de toutes les choses qu'il a voulu peindre, n'ayant point eu de maniere particuliere ; mais ayant tellement imité la belle Nature, qu'il a toujours representé la chair comme une veritable chair ; le bois comme du bois ; la terre comme de la terre, & ainſi tout ce qu'il a voulu peindre Dans l'art de traiter les couleurs, & dans le meſlange que l'on fait des unes avec les autres, il ſe rencontre beaucoup de choſes à conſiderer. Car il y a le meſlange des couleurs qui se fait sur la palette avec le couteau lors que l'on compoſe les principales teintes dont on croit avoir besoin : Et le meslange qui se fait avec le pinceau ſur la palette ou ſur le Tableau meſme pour joindre enſemble toutes les couleurs & pour les noyer les unes avec les autres ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. autres. De tous ces differents meſlanges de couleurs s'engendre cette multitude de differentes teintes qui se rencontrent dans les tableaux, ſans leſquelles le Peintre ne peut bien imiter, ny les carnations, ny les draperies, ny generalement toutes les autres choses qu'il veut representer. Et comme il doit faire le meslange de ses teintes sur sa palette ou sur son tableau selon les couleurs qui luy paroiſsent dans le naturel, il faut qu'il soit extraordinairement $oigneux d'ob$erver dans la Nature de quelle maniere elles y paroissent ; c'est à dire qu'il doit, en considerant les corps des hommes, regarder de quelle façon ils sont colorez ; quelles parties sont plus vives, & quelles parties ſont plus claires ; celles qui ſont plus rouges & celles qui ont une apparence un peu bluastre, comme sont d'ordinaire les chairs les plus delicates ; & prendre bien garde comment toutes ces differentes couleurs s'uni$$ent & $e me$lent $i bien en$emble, qu'il semble qu une infinité de diverses teintes ne faſſent qu'une ſeule couleur. Quand un Peintre ſçait meſler ſes couleurs, les lier & les noyer tendrement, on appelle cela bien peindre ; C'est la partie qu'avoit le Corege, comme je vous ay dit assez de fois, C 18 ENTRETIENS SUR LES VIES & ce beau meſlange de couleurs non ſeulement ſe doit faire dans les ſuperficies égales en clarté, mais encore dans la jonction ou nouëment des parties claires avec les brunes. Ce nouëment, interrompit Pymandre, & ce meſlange de couleurs qui ſe fait avec tendresse, est-ce point ce que Pline appelle commissura & transitus colorum? Et ce qu'Ovide entend lors qu'il parle des couleurs de l'arc-enCiel, quand il dit: Ovid. 6. In quo diversi niteant cum mille colores, Meth. v.65 Transitus ipse tamen spectantia lumina fallit. Isque adeo quod tangit idem & tamen ultima distant. Je ne croy pas qu'on puiſſe mieux exprimer le paſſage preſqu'inſenſible qui ſe fait d'une couL. 2. leur à une autre. Il me souvient que Philostrate traitant de l'éducation d'Achilles, observe que ce qui paroiſſoit de plus merveilleux dans la repreſentation de Chiron peint en Centaure, estoit l'assemblage de la Nature humaine avec celle du cheval, que le Peintre avoit si adroitement jointes ensemble, qu'on ne pouvoit connoistre la separation de l'une d'avec l'autre, ny s'appercevoir où elle com- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 19 mençoit, & où elle finissoit. Les plus beaux exemples qu'on en voye dans la peinture, repartis-je, ſont dans la Gallerie de Farneſe, où les Caraches ont repreſenté Persée qui change des hommes en pierres : Et dans le Cabinet du Roy, où le Guide a peint le Centaure Nesse qui enleve Dejanire. Mais il y a de la difference de cette maniere de pa$ser d'une couleur à une autre, à cette autre union & à ce passage de couleurs dont nous venons de parler. Quoy que ce $oit une cho$e tres-estimable de bien unir ensemble les couleurs pour joindre des corps de differentes eſpeces, ce n'est rien neanmoins en comparaison de sçavoir peindre les contours & les extremitez de tous les corps en general, & faire qu'ils $e perdent par une fuite & un détour insensible, qui trompe la veuë de telle sorte qu'on ne laiſſe pas d'y comprendre ce qui ne se voit point. Parrha$ius fut celuy des Peintres anciens qui po$$eda parfaitement cette $cience. Pline, qui en a fait la remarque, considere cette partie comme la plus difficile & la plus importante de la Peinture, parce, dit-il, qu'encore qu'il soit toujours avantageux de bien peindre le milieu des corps, c'eſt pourtant une choſe ou pluſieurs ont acquis de la gloire ; C ij Lib. 35. c. 20 ENTRETIENS SUR LES VIES mais d'en bien tracer les contours ; les faire fuir, & par le moyen de ces affoiblissemens, faire en $orte qu'il ſemble qu'on aille voir d'une figure ce qui e$t caché ; c'e$t en quoy consiste la perfection de l'art, & ce qui ne s'apprend pas ſans beaucoup de peine. C'eſt auſſi ce qui donne du relief aux corps, & qui dépend non ſeulement de l'affoibliſſe ment des couleurs, mais encore de celuy des lumieres & des ombres. Les Anciens avoient raison de pri$er cette partie, parce qu'il faut beaucoup de connoissance pour la posseder. Si vous me demandez quels moyens les Peintres peuvent avoir pour l'acquerir, je vous diray que je n'en voy point de plus propre que les continuelles obſervations des differens effets de la lumiere & de l'ombre, qu'ils peuvent faire ſur le naturel ; & en ſuitte d'imiter ces effets dans leurs tableaux par le moyen des couleurs & des teintes qu'il faut fortifier ou affoiblir ſelon qu'ils le jugeront neceſſaire. N'eſt-ce pas, dit Pymandre ce que vous appellez la Perspective aërienne. Il ne faut pas douter, repartis-je, que cela n'en dépende : Cependant je vous diray, que c'est improprement que l'on appelle Perspective aërienne ce qui regarde la diminution ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 21 des couleurs, & ce n'eſt que par analogie qu on la nomme ainsi ; parce que la vraye Perspective pratique n'e$t que des figures dont la grandeur diminuë ſelon l'éloignement, & ſe represente par des lignes que l'on tire : au lieu que la diminution des couleurs ne va que dans le plus ou le moins de la lumiere, dont l'on ne peut donner de regles. Il faut seulement comprendre que cette Perſpective conſiderée en particulier, n'est autre chose que la diminution des couleurs qui se fait par l'interpo$ition de l'air qui eſt entre l'objet & noſtre œil. Pour la bien pratiquer on doit prendre garde qu'encore que l'air $oit un corps diaphane, au travers duquel la lumiere du Soleil pa$$e avant que de se répandie sur les autres corps, on ne peut con$iderer les effets de la lumiere du Soleil, ſans concevoir l'impreſſion qu'elle reçoit en passant au travers de l'air, qui est susceptible de plusieurs changemens, estant plus épais dans des temps & dans des lieux qu'en d'autres. C'est pourquoy si vous trouvez à propos que nous en diſions quelque choſe, nous obſerverons d'abord ce que fait l'air ſur les corps, ſelon qu'ils ſont plus ou moins éloignez de nous ; & en suite nous pourrons parler des ombre & des lumieres, & de ce qu'elC iij DE LA PERSPECTIVE AERIENNE. 22 ENTRETIENS SUR LES VIES les produiſent dans les tableaux, quand elles y sont bien observées. Pour ce qui eſt de la Perſpective aërienne il faut concevoir que l'air eſt comme je viens de dire un corps diaphane, non pas toutefois abſolument diaphane, parce qu'il eſt coloré, au travers duquel on voit les objets, qui prenant davantage de la couleur de ce corps à meſure qu'ils s'éloignent, viennent peu à peu à $e perdre & à se confondre. Je ne puis me servir d'un exemple plus propre à ce ſujet que ce qui nous paroiſt tous les jours dans l'eau. Si nous jettons les yeux $ur quelque lac ou $ur quelque riviere pour regarder au fond ; & qu'il y ait des poi$$ons qui nagent, alors nous voyons diſtinctement dans ceux qui approchent le plus prés de la surface de l'eau, leur forme & la couleur de leurs écailles. Ceux qui seront plus bas nous ſembleront moins colorez ; & à meſure qu'ils s'enfonceront plus avant & qu'ils s'éloigneront de nous, ils prendront davantage de la couleur de l'eau, juſques-là qu'on en verra quelques-uns qui ne paroiſtront que des ombres, d'autres qui ſeront comme l'eau meſme ; enfin quoy qu'il y en ait, nous ne verrons plus rien, si ce n'est qu'il nous semblera qu'il doit y en avoir encore. Tout de me$- elles ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 23 me quand les images des objets paſſent au travers de l'air, ils diminuent & s'affoiblissent à proportion de la quantité d'air qui eſt entre eux & l'œil qui les voit. Mais parce que l'air n'eſt pas toujours également pur par tout : qu'il peut recevoir des lumieres particulieres, comme quand on voit une tour qui paroi$t le matin au lever du Soleil environnée d'une legere vapeur dans la partie la plus proche de la terre, & dont le haut au contraire eſt éclairé du Soleil, ce que le Poussin & Claude le Lorrain ont parfaitement bien repreſenté dans des païſages. Et parce encore que les objets peuvent aussi estre plus ou moins susceptibles de la couleur de l'air, & d'eux-mesmes plus sensibles à la veuë les uns que les autres, il y a diverses choses qu'il faut obſerver dans la Nature, & dont l'on ne peut faire des regles aſſurées. Par exemple le vert & le rouge mis dans une me$me di$tance feront une $en$ation differente à nostre veuë, non seulement par les qualitez propres de ces deux couleurs ; mais parce que le vert eſtant plus capable de prendre la couleur de l'air, qui eſt bleuë, que non pas le rouge, il paroiſtra plus éloigné, puiſqu'il pert davantage de sa veritable couleur, 24 ENTRETIENS SUR LES VIES qui ſe confond plus aiſément que le rouge avec celles de l'air. Voila quant a la qualité des couleurs dans un meſme air & dans une meſme distance. Voyons ce que fait une mesme couleur dans une meſme diſtance, mais dans deux ſituations differentes où l'air ſoit plus eſpais en l'une qu'en l'autre. Si une personne vestuë de blanc ou une figure de marbre ou de plaſtre, si vous voulez, est posée dans un lieu où l'air soit purifié, il est certain qu'elle paroistra plus blanche & plus proche qu'une autre qui ſera dans un air plus épais, quoy qu'elles soient dans une égale distance, & de pareille grandeur & blancheur, parce que la grande epaiſseur de l'air où elle se trouve esteindra son blanc, & la fera paroiſtre plus bluaſtre. C'eſt pourquoy il est fort difficile de donner des moyens aſſeurez pour affoiblir les couleurs ſelon la perspective, puisque cela dépend de la dispoſition de l'air, de la lumiere qui les éclaire, & encore de la force meſme des couleurs. Cependant comme tous les objets se monstrent à nous par des lignes qui forment une Pyramide dont la pointe eſt dans noſtre œil & la base ſur la ſurface des corps, il faut que le Peintre s'imagine qu'il ſort un nombre infini de lignes de tous les corps, lesquelles luy en IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. en apportent la figure & la couleur. Que plus ces lignes sont longues, c'est à dire plus l'objet e$t éloigné de l'œil, & plus elles $ont teintes & chargées de la couleur de l'air, qui diminuë la couleur naturelle de l'objet ; Outre cela ces meſmes lignes ſe communiquent les unes aux autres les couleurs qui ſont particulieres à chacunes d'elles, ce qui se fait si insensiblement qu'on ne s'apperçoit d'aucun changement, ainsi que vous le disiez tout à l'heure en parlant de la nuance des couleurs de l'Arc-en-Ciel. Et c'est ce qui est cauſe que plus les corps ſont éloignez, & moins nous en découvrons les veritables couleurs, & la vraye forme des contours, parceque les uns & les autres s'uniſſent ou à d'autres corps qui en $ont plus proches, ou me$me à l'air qui pa$$e à co$té qui en diminuë & altere quelque partie : ce qui doit obliger le Peintre à faire en sorte que ses figures tiennent toujours de la couleur du champ où elles sont, principalement dans leurs extremitez. Mais ſi les corps ſe changent par la nature de leur propre couleur selon les airs & les distances differentes, ils reçoivent encore du changement ſelon leurs diverſes figures. Car ceux qui $ont ſpheriques ou concaves, prennent D DE LA NATURE ET TEL'IITU 13 ConLLARS. 26 ENTRETIENS SUR LES VIES d'autres apparences que ceux qui ſont plats & uniformes, selon la position de la lumiere, ou de l'œil qui les regarde. Et parce qu'il eſt certain que les couleurs changent principalement par le moyen des lumieres ; & que dans l'ombre elles ne paroi$$ent point à l'œil comme quand elles sont exposées dans un grand jour, il faut considerer de quelle maniere l'ombre cache & offuſque la couleur, & de quelle ſorte le jour la découvre & luy rend son lustre. Nous pouvons donc parler premierement de la nature & de l'effet des couleurs, & en $uite nous dirons comment elles changent par le moyen de la lumiere. Il n'eſt pas beſoin de rechercher icy de quelle sorte les couleurs s'engendrent : si c'est du mélange des parties rares ou compactes, qui font de differentes reflexions ; ou si c'est du mélange de la reflexion & de la refraction de la lumiere jointes enſemble, qui eſt l'opinion la plus probable : Car il n'eſt pas neceſſaire au au Peintre de sçavoir la nature & les causes des couleurs, mais ſeulement d'obſerver leurs effets. Ily a des Philosophes, dit Pymandre, qui ne veulent admettre que deux couleurs principales du mélange desquelles toutes les au- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 27 tres derivent, sçavoir le blanc & le noir. Il est vray, repartis-je, mais il s'est trouLeon Bapt. vé aussi des Sçavans en Peinture qui ont creu Albert l.1. de la Peint. qu'il y a quatre principales couleurs, qui ont rapport aux quatre elements ; le rouge au feu, l'azur a l'air, le vert à l'eau, & le cendré à la terre ; & que du mélange qui se fait de ces quatre couleurs avec le blanc & le noir, qui sont pour la lumiere & les ombres, il s'engendre une infinité d'autres eſpeces de couleurs. Il y en a d'autres qui ont mis pour couleurs zomazzo l. 3. ch. 3. principales le blanc & le noir, qui sont les deux extrémes ; & pour moyennes le jaune, le rouge, le pourpre & le vert. Je vous avouë que je ne comprends pas quel a esté leur raisonnement. Il me semble que quand les premiers auroient bien reussi dans l'application qu'ils en font avec les quatre élemens, ils ne se sont pas pour cela moins abusez, s'ils en ont voulu parler comme Peintres. Car si les uns & les autres euſſent conſideré que prenant le noir & le blanc, pour l'ombre & pour la lumiere, le vert, le pourpre ny le cendré ne peuvent pas estre des couleurs principales, puisqu'elles sont elles-mesmes des couleurs composées. Ils eussent mieux parlé à mon sens, si, laissant le blanc & le noir pour les extremes, ils euſD ij 28 ENTRETIENS SUR LES VIES sent dit qu'il y a trois couleurs premieres qui ne peuvent eſtre parfaitement compoſées d'aucune autre, mais dont toutes les autres sont composées ; sçavoir le jaune, le rouge & le bleu. Car le jaune & le rouge me$lez enſemble font l'orengé ; du jaune & du bleu il en naist le vert ; & le pourpre eſt engendré par le mélange du rouge & du bleu. De sorte que si de toutes ces couleurs l'on en forme une nuance, les uniſſant doucement les unes avec les autres, il s'en forme une harmonie comme dans la Musique; Ce que M. de la Chambre a décrit avec beaucoup de science & de curiosité dans un de ses ouvrages : Estant vray qu'il y a une ſi grande reſſemblance entre les tons de Musique & les degrez des couleurs, que du bel arrangement qu'on peut faire de celles-cy, il s'en forme un concert auſſi doux à la veuë, qu'un accord de voix peut eſtre agreable aux oreilles, & c'eſt cette ſcience qui fait naiſtre la douceur, la grace, & la force dans les couleurs d'un tableau. Car de meſme qu'il n'y a qu'un certain nombre de conſonances dans la Muſique dont on peut en les aſſemblant, faire une diverſité de modulations & d'harmonies; auſſi par le mélange d'un petit nom b re de couleurs, il s'en peut faire des eſpeces ſans nombre. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 29 Et comme dans la Musique le grave & l'aigu ne font point d'eux meſmes de tons, parce qu'ils sont dans tous les tons ; ainsi le blanc & le noir ne $ont point des couleurs, parce qu'ils $e rencontrent dans toutes les couleurs. Or supposé qu'il n'y ait que trois couleurs principales dont toutes les autres sont engendrées ; Car le nombre des couleurs importe fort peu à un Peintre, pourveu qu'il ait celles qui luy $ont nece$$aires quand il travaille. Cela supposé, dis-je, il doit prendre garde lors qu'il les employe de quelle sorte il les met les unes auprés des autres pour produire cette harmonie dont nous venons de parler ; parce qu'entre toutes les couleurs, $oit qu'elles $oient simples, soit qu'elles soient mélangées, il y a une amitié & une convenance qui donne aux ouvrages de Peinture une beauté & une grace toute extraordinaire, lors qu'elles sont bien placées les unes auprés des autres. Vous concevez bien qu'il e$t tres-difficile de prescrire des regles asseurées pour entrer dans cette pratique, & qu'il faut que le jugement de celuy qui travaille ordonne toutes ses couleurs selon son sujet, selon la disposition de ses figures, & selon les lumieres qui les éclairent ; mais on peut en diverses renconD iij 30 ENTRETIENS SUR LES VIES tres faire des observations sur la Nature, & considerer comment les plus excellens Peintres se sont conduits. Nous avons autrefois admiré enſemble de quelle maniere le Guide a ſi bien veſtu les Heures qui ſuivent le char du Soleil dans le plat-fond qu'il a peint à Rome au Palais du Cardinal Mazarin ; Il ne s'est servy que de couleurs douces & amies les unes des autres. Avec combien de plaisir avons-nous conſideré dans le Salon du Cardinal Antoine, peint par le Cortone, cette Vagueze, pour me servir du mot Italien, & cette belle harmonie de couleurs qui rend tout cet ouvrage ſi agreable. Mais il eſt encore impoſſible de bien ſçavoir l'effet des couleurs, si l'on n'a égard à la lumiere dont elles ſont éclairées, & à l'ombre, qui les obſcurcit. Car bien que les couleurs des corps ſolides demeurent ſtables, & dans leur nature ſur les ſujets où elles ſont adherentes ; comme le blanc d'une statuë, le rouge d'un manteau, le vert d'un arbre, & ainsi du reſte ; ces meſmes couleurs neanmoins paroistront tantost plus claires & tantost plus obſcures, ſelon qu'elles recevront plus ou moins d'ombre & de lumiere. Et parce que les lumieres & les ombres ap- embre ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 31 portent du changement dans les couleurs, il faut donc que le Peintre fa$$e le plus d'ob$ervations qu'il pourra pour remarquer ces sortes d'alterations ; & qu'en premier lieu il se souvienne que la Peinture ne luy fournit que le noir & le blanc pour repreſenter l'ombre & la lumiere, & que c'est avec ces deux couleurs qu'il peut rendre toutes les autres plus ou moins ſenſibles. Mais il doit eſtre fort judicieux & retenu quand il employe le blanc & le noir dans ses ouvrages, parce que comme les jours & les ombres donnent le relief & les enfoncemens aux corps, & aident à en faire paroiſtre les parties ou plus proches ou plus éloignées, il ne reuſſira jamais bien dans ce qu'il entreprendra, s'il ne ſçait temperer ſes bruns & ses clairs, en sorte qu'ils fassent le mesme effet qui paroist dans les choses de relief. Pour cela il faut qu'en peignant la superficie d'un corps, ſa couleur ſoit plus claire & plus lumineuse dans l'endroit où les rayons de lumiere doivent frapper davantage. Et comme la lumiere viendra peu à peu a s'éteindre & à manquer, il faut au$$i qu'il affoibli$$e peu à peu la force de $es teintes. Mais parce qu'il n'y a jamais dans un corps aucune superficie éclairée de lumiere, qu'il ne s'en 32 ENTRETIENS SUR LES VIES trouve une autre oppoſée à la lumineuſe qui eſt dans l'ombre & dans l'obſcurité, l'on doit prendre garde sur le naturel de quelle sorte les ombres répondent entr'elles dans les parties opposées a la lumiere selon les divers degrez d'éloignement. Par exemple, encore que le bleu d'un manteau soit égal dans toutes les parties de ce vestement, il fait neanmoins un autre effet dans les endroits où la lumiere frappe plus fort ; & il paroiſt d'une autre ſorte dans les lieux où la lumiere gli$$e, & dans ceux qui sont ombrez. Nous avons déja parlé de quantité de ſçavans hommes qui ont imité avec tant d'art & de ju$te$$e ce que la Nature fait en ces rencontres, que pluſieurs de leurs figures paroiſſent vrayes & de relief. Quand on les regarde avec soin on connoist qu'ils y ont observé des choſes dont veritablement tout le monde n'eſt pas capable de juger, mais que ces grands Perſonnages ont faites avec beaucoup de ſcience & de raison, ayant remarqué tous les differents effets de la lumiere, lors qu'elle ſe répand ſui les corps. Entre ces excellents Peintres le Titien a esté le plus grand observateur de ces effets de lumieres & de couleurs. Et mesme tout ainsi que Michel Ange pour montrer la connoissance IEI ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 33 connoissance qu'il avoit de l'anatomie, cherchoit les occasions de peindre des hommes nuds, au$$i le Titien affectoit de peindre des sujets où il peust representer ces effets de lumieres. Si un Peintre, dit Pymandre, veut parfaitement imiter l'ombre & la lumiere, ne doit-il pas faire une estude particuliere de toutes les ombres & de toutes les lumieres differentes. Car la lumiere d'un flambeau n'eſt point ſemblable à celle du Soleil ; & les corps qui sont dans la campagne, éclairez d'un jour universel, paroissent autrement que ceux qui sont dans une chambre & qui ne reçoivent la lumiere que par une fenestre. Et comme l'usage de la Perspective lineale sert à trouver la diminution des corps selon leurs divers éloignemens, ne peut-elle pas encore faire juger quelle doit estre la diminution des teintes & des couleurs, & faire auſſi trouver dans les Tableaux les veritables places des jours & des ombres. Le Peintre, répondis-je, doit avoir une intelligence generale des divers effets de toutes $ortes d'ombres & de lumieres que la per$pective luy aidera à bien representer, pourveu qu'auparavant on les ait bien compri$es $ur le geometral. Tant de personnes en ont écrit, 34 ENTRETIENS SUR LES VIES que je ne m'arresteray pas à vous dire comment cela se pratique. Je vous marqueray seulement en general quelques observations qu'il faut faire à l'égard des lumieres & des ombres. De L'OMPremierement on doit considerer qu'il y a BRE ET P 1 Oascude la difference entre l'ombre & l'obscurité. RITE'. Obscuritas Vous sçavez bien que l'Obscurité est une encomprekenditur à visi tiere privation de lumiere qui fait qu'on ne da privi voit rien du tout, comme dans une nuit fort tione lucis. Vitehopt l. sombre, ou dans le fond d'un cachot où il 4. th. 146 n'entre aucun jour. Vmbra comtret en Quant à l'Ombre c'e$t une privation de ludunc à visu exfrica. miere, mais non pas de toute lumiere, parcein lucis, laque les parties éclairées qui $ont autour y reflece altera prisé se chissent, comme quand la lumiere du Soleil Vitehopt. l. 4.th.1.5. paſſe dans une chambre par une feneſtre, les objets qui ne ſont point touchez de ſes rayons ſe trouvent dans l'ombre, & le lieu où ſont ces objets eſt d'autant plus ombré qu'il eſt moins expoſé aux endroits où frappe la lumiere. Il en eſt ainſi de tous les corps qui ne ſont pas directement éclairez, leſquels, ou ſont tout-à-fait dans l'ombre, ou n'eſtant éclairez qu'en partie, portent ombre à d'autres, & les empeſchent de recevoir un grand jour. Les Peintres doivent obſerver ces differentes ſortes d'ombres, IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 35 car comme les corps ombrez ne ſont pas entierement privez de lumiere comme ceux qui $ont dans l'obscurité, l'on ne lai$$e pas $ouvent d'en voir toutes les parties & toutes les couleurs ; veritablement plus ou moins distinctes, selon Lux per se & color ilque l'ombre est forte : Et mesme il arrive quel luminatus feriunt ocuquefois que l'on voit bien mieux & plus facilos. Alhazen opt.l.1. lement un objet quand il n'est point éclairé c.1. d'une trop forte lumiere, parce que la lumiere d'elle-mesme & les couleurs qui en sont fortement touchées incommodent la veuë. Ce qui fait qu'une trop grande clarté empeſche qu'on ne découvre des choses que l'on apperçoit facilement dans un jour mediocre : Luxvehe ainsi que les Estoiles que nous ne voyons que mens obscurat quadam la nuit, & lors que la lumiere du Soleil ne nous visibilia, les cache plus. Il est vray aussi qu'il y a des quaux debilis illustrat & corps qui ne $e voyent que dans une grande lucontra. Alhaz opt.l.1. miere, & auſquels il faut un grand jour pour c. 2. les découvrir. Il faut encore prendre garde que l'effuſion de la lumiere n'est jamais également forte sur tous les corps où elle paroist, mais qu'elle diminuë à meſure que les parties du corps éclairé s'éloignent de celuy qui l'éclaire dans une mesme disposition. DELALU Ceux qui ont creu bien connoi$tre la force E ij 36 ENTRETIENS SUR LES VIES de la Lumiere, & ſçavoir parfaitement marquer dans les Tableaux, ce que chaque objet en peut recevoir, ont diviſé les endroits où frappe la lumiere en parties égales, les affoibliſſant ensuite par des regles d'optique. Mais pour vous dire de quelle maniere ils y procedent, il faut que je vous fasse quelque figure. Alors prenant du papier & un crayon, je tracé des lignes, & aprés avoir marqué des lettres, je continué de dire. Supposé que le corps lumineux soit A. dont la lumiere répanduë à terre finit & se termine en B. ils divisent cette ligne B. F. en parties égales B. C. D. E. F. & tirent de ces points autant de lignes comme autant de rayons juſques en A. qui est le corps lumineux ; puis prenant un compas & du centre A. & de l'intervalle F. tracent l'arc F. G. qui se trouve coupé des rayons susdits en portions inégales en G. H. I. K. F. Et alors chacune des parties marquées sur le plan B. F. possede une portion de lumiere égale à celle qui eſt marquée dans l'arc ou ligne de circonference: De sorte que B. C. ſera éclairé avec une telle diſcretion, que dans toute ſon eſpace il ne poſſedera que la quantité de lumiere qui est contenuë entre H. G. & ainsi des autres. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 37 19.37 Omne cerpus luminosum minu. spatium, à qui non e greditur sertius illu. minat quâ spatium maius illo. Vit. opt. l.1 th.24. Omnis umtra mu'ti. plicata plus umbrescit. Vird. I. th. 32 38 ENTRETIENS SUR LES VIES Vous pourez, luy dis-je, lire ceux qui en ont écrit ; mais comme la demonstration parfaite de ces choses-là est tres-difficile, il faut que les Peintres en faſſent eux-meſmes des observations. Qu'ils considerent que plus la lumiere eſt grande & plus ſes rayons s eſtendent, qu'une lumiere renfermée dans un petit lieu l'éclaire davantage qu'elle ne feroit un plus grand eſpace. C'eſt a dire qu'une chandelle eclairera davantage une petite chambre bien close, qu'une grande salle. Il faut qu'ils observent encore l'effet que produiſent deux lumieres lors qu'elles ſe rencontrent. De quelle maniere la plus grande diminuë la moindre, ou pour mieux dire comment toutes les deux ſe confondent enſemble, & augmentent la ſplendeur qui en vient : car ſi l'ombre qui eſt augmentée par une autre en est d'autant plus obscure, vous jugez bien qu'il faut aussi que deux lumieres fassent plus de clarté qu'une ſeule. Je vous diray de plus que le Peintre doit prendre garde que ſi le corps lumineux eſt d'une grandeur égale au corps opaque, la moitié du corps opaque ſera éclairée de la moitié du corps lumineux, & l'ombre ſera égale au corps opaque. Et si le luminaire eſt ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 39 plus grand que le corps opaque, l'ombre en ſera bien moindre, parceque les rayons qui pa$$ent à coſté du corps opaque formeront un cone, à la difference de ce qui arrive lors que la lumière & le corps sont égaux ; car alors les rayons lumineux forment un cylindre. Il faut encore obſerver qu'un corps opaque produit autant d'ombres qu'il y a de corps lumineux qui l'éclairent diversement ; mais que l'ombre la moins obscure est toujours celle qui vient par la privation de la lumiere la plus éloignée du corps opaque. Je pourois bien vous dire, de quelle sorte il faut terminer & esfumer, ou noyer les ombres selon qu'elles s'éloignent des corps qui les causent. Je pourois aussi vous parler sur la difference qu'il y a de la lumiere du Soleil à celle du jour universel ou des lumieres particulieres; des diverses incidences des lumieres, & des ombres, & de leurs passages : Mais je ne croy pas qu'il ſoit preſentement à propos de nous arrester à cela. Il faudroit beaucoup de temps, il faudroit tracer des lignes, & je ne ferois que redire ce que vous sçavez peut-estre déja, ou que vous pourez toujours bien apprendre une autre fois ; C'est pourquoy aprés avoir consideré ce que sont Coler va. riatur pro lucis quali tate Alhaz. opt. l.1.c.3. 40 ENTRETIENS SUR LES VIES en elles-mesmes les ombres & les lumieres, nous pourons dire en peu de mots quelque chose de particulier touchant leurs effets, & enſuite en tirer quelques maximes. Comme la lumiere semble estre une blancheur pure & brillante qui ſe répand ſur toutes les couleurs fixes & apparentes des corps qui sont dans la Nature pour nous les rendre viſibles, elle laiſſe toujours quelque choſe de ſa couleur propre ſur les corps naturels, mais elle s'y attache differemment ; car sur les uns elle s'y répand doucement comme une liqueur, taſchant d'entrer par tout, & de remplir les lieux par où elle peut trouver paſſage, & ſur les autres elle paroiſt plus forte, & s'y montre avec éclat. Or cette difference d'effets vient de la diverſité des ſujets ſur leſquels elle se rencontre. Car quand elle trouve un corps qui est mol, doux, & inégal, elle y demeure attachée sans effort, & sy répand sans resistance ; mais quand elle en rencontre un extremement poli, ou duquel la denſité reſiſte à ses rayons, alors comme ils sont repoussez par le poliment de ce corps ſur lequel ils frappent, ils reflechissent avec promptitude, & c'eſt ce qui engendre cet éclat & ce brillant qui paroiſt ſur les eaux, ſur le marbre & ſur les ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 41 les metaux. Si je ne craignois d'estre trop long je pourrois vous dire icy la cause de ces differens effets, & les raisons que l'on a de representer diversement les ombres, & les lumieres des corps mattes & des corps polis ; je pourrois me$me vous en faire voir la demonstration telle qu'une personne tres-sçavante se donna la peine de la tracer un jour que nous nous entretenions $ur cette matiere, & que je prenois grand plaisir de l'entendre parler sur ce sujet. Ne craignez rien, interrompit Pymandre, & faites-moy part, je vous prie, de cet entretien. Les jours & les ombres, repris-je, se doivent repreſenter autrement dans les corps dont la surface est polie, que dans ceux où elle est matte, comme j'ay déja dit. Car les corps qui sont fort polis ne paroissent éclairez qu'en certains endroits, sçavoir en ceux qui refléchi$$ent toute la lumiere vers l'œil, le reste paroissant brun & obscur ; au lieu que les corps mattes paroi$$ent éclairez d'une lumiere répanduë par un grand eſpace ; mais cette lumiere n'eſt pas ſi éclatante à cause que les particules dont la surface de ces sortes de corps est composée, ne sont capa- 42 ENTRETIENS SUR LES VIES bles de refleſchir vers l'œil, qu'une partie de la lumiere qu'ils reçoivent. Or les particules capables de refleschir vers nostre œil sont celles qui dans les eminences, ou dans les enfoncemens, ſont ſcituées comme il faut pour renvoyer la lumiere à noſtre œil. Afin donc de mieux comprendre cette theorie, figurez-vous le globe A. fort poli, sur lequel tombent les rayons de la lumiere 1. 2. 3. 4. 5. & voyez qu'il n'y a que les rayons qui tombent sur la partie B. qui puiſſent refléchir vers C. qui eſt l'œil ; parce que les rayons qui tombent ſur D. se refleschissent trop à gauche vers I. & que ceux qui tombent sur F. se refleschissent trop vers G. de ſorte que tous ces rayons ne ſe refleſchiſſant point vers l'œil, il s'enſuit que les endroits ſur leſquels ils tombent paroiſſent bruns & obscurs. Au contraire vous voyez que les meſmes rayons qui tombent ſur le globe H. qui est mat, y sont receus de telle maniere, que les uns tombant ſur des eminences, les autres ſur des cavitez, il y en a beaucoup plus qui ſe peuvent reſleſchir vers l'œil E, par la raiſon que ce qui fait qu'un corps eſt mat, n'eſt autre choſe que l'inégalité de ſa ſurface qui eſt composée d'un grand nombre de cavitez & d'eminences, leſquelles preſentent tou- IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 43 2.43 â‘ BI H 44 ENTRETIENS SUR LES VIES jours quelque petite portion de leur surface capable de faire reflexion. Mais parceque chacune de ces parties est fort petite, elle renvoye peu de lumiere, & cette lumiere se trouve répanduë ſur un grand eſpace du globe, à cause que ces parties sont en grand nombre. Ce que je viens de vous faire observer à l'égard de ces deux globes en particulier, e$t suffiſant pour vous faire comprendre l'effet des lumieres & des ombres ſur toutes ſortes d'autres corps. Et c'eſt pourquoi l'on doit avertir les eſtudians en Peinture lors qu'ils deſſeignent d'aprés une ſtatuë de marbre ou de bronze de ne pas peindre des figures naturelles avec la meſme force d'ombres & de clartez que celle qui leur paroiſt ſur leur modelle. Car la lumiere se répand avec bien plus de douceur sur de la chair, qu'elle ne fait ſur les choſes dures & polies. De meſme dans la campagne nous voyons que les terres labourées, les colines herbues, sont touchées d'ombres & de clartez beaucoup moins fortes que les rochers & les lieux pierreux. La lumiere meſme eſt moins brillante sur le revers des feuilles des arbres, & des herbes que ſur la partie liſſe, à cauſe qu'il y a moins de poli ſur les revers, & qu'il s'y trouve un petit coton qui arreste doucement l'effort IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 45 des rayons lumineux. La mesme raison fait que les étoffes de laines éclattent moins que les étoffes de soye. Or vous remarquerez que la lumiere du Soleil estant tres-pure & tres-blanche, parcequ'elle est la blancheur mesme, elle rend les autres couleurs tres vives, & adjou$te, s'il faut ainsi dire, de sa clarté à leur clarté naturelle. Mais la lumiere des flambeaux, ou celle qui $ort d'un grand feu e$tant materielle & gro$$iere, elle a une couleur épai$$e & teinte de jaune ou de rouge, dont les autres corps qu'elle illumine ſe trouvent colorez. Et auſſi comme toutes les differentes lumieres ont leurs reflais en premier & $econd degré, il e$t certain que ces refleſchiſſemens ſont plus ou moins forts selon la densité & le poliment des corps d'où ils refleſchiſſent. Ainſi les reflais qui viennent d'un metail bien poli sont plus sensibles & plus éclatans que ceux qui viennent d'une muraille : & les reflais de certaines e$toffes de ſoye ſont plus forts que ceux des eſtoffes de laines comme je viens de dire. Mais comme ce reflechissement est une seconde lumiere, il faut con$iderer qu'il éclaire les parties ombrées des corps qui se rencontrent à la portée du rayon refleſchi. Et parce que F iij 46 ENTRETIENS SUR LES VIES nous avons marqué que les lumieres portent & communiquent leurs couleurs aux corps qu'elles illuminent, il faut auſſi entendre que les rayons de reflexion portent de la mesme maniere, mais plus foiblement, la couleur des corps dont ils se refleſchiſſent ſur ceux où ils ſont refleſchis; comme quand la lumiere frappe ſur une étoffe rouge, les objets ſur leſquels cette lumiere refleſchit participent de cette couleur. On en voit des exemples lors qu'on regarde les personnes qui cheminent dans les prez éclairez de la lumiere du Soleil, car leurs viſages paroiſſent d'une couleur verte. Il arrive encore que la couleur naturelle du corps illuminé paroiſt plus ou moins changée selon qu'elle se trouve differente de celle qui luy e$t apportée par reflexion ; je veux dire que si c'est une couleur bleuë qui refleschisse ſur une couleur jaune, alors ce jaune paroiſtra verdaſtre. Si c'eſt un rouge ſur un bleu, il en naiſtra une couleur de pourpre ; & comme le blanc eſt diſposé à recevoir toutes ſortes de couleurs, il se teindra aisement de celles que la lumiere refleschie luy portera. De sorte que vous pouvez juger par là combien le Peintre doit avoir d'égard à ces reflexions, parce que quand il aura disposé ses figures; ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 47 qu'il aura ordonné la place des lumieres & des ombres, & bien concerté ce qui regarde l'arrangement des couleurs, s'il ne prend garde à l'effet que doivent faire les reflais, il arrivera quand ſon Tableau ſera fini, que les reflais ne seront pas observez, ou bien qu'ils feront un mauvais effet. Mais s'il eſt bien intelligent dans la ſcience des lumieres & des ombres, il trouvera par leur moyen de grands secours pour donner de la force & de la beauté à toute son ordonnance; pouvant par des reflexions de lumieres, porter du jour sur des parties ombrées qui feront un plus bel effet eſtant ainsi éclairées, que si elles estoient demeurées dans l'obscurité, ce qu'il faut toujours faire avec beaucoup de di$cretion & de jugement, pour ne pas tomber dans une maniere foible & tranſparente. On peut là deſſus conſulter les meilleurs maistres, & regarder de quelle sorte ils se sont conduits dans ces rencontres. Vous comprenez bien par ce que j'ay dit que le Peintre a deux $ortes de couleurs à imiter, ſçavoir les couleurs fixes & permanentes des corps, comme le blanc d'un linge, le vert d'un arbre ; Et les couleurs apparentes & paſſageres, qui ne ſont point attachées aux objets, mais qui ſemblent y eſtre par le refleſchiſſe- 48 ENTRETIENS SUR LES VIES ment des rayons lumineux qui les y portent. De ſorte que ceux qui travaillent avec ſcience, & qui cherchent une reputation ſolide, ne se contentent pas quand ils font des Tableaux de mettre les couleurs naturelles à chaque chose representée, mais ils ont un soin particulier de bien ob$erver les couleurs e$trangeres qui peuvent paroiſtre parmy les veritables & naturelles, & qui les peuvent changer ; s'ils peignent un bras ou une main, ils regardent ſi le reflais de la draperie y peut communiquer de ſa lumiere, & de ſa couleur, & de meſme des draperies à l'égard les unes des autres, & de toute sorte d'autres choses. C'est pourquoyl'on ne peut trop eſtimer un ouvrage où l'on voit que le Peintre a eu la diſcretion de ne se servir dans toutes ses étoffes d'aucunes couleurs qui tuent ſes chairs; & qu'il y a ſi bien répandu les lumieres, que les reflais, bien loin de nuire aux carnations adjouſtent de nouvelles veritez, & de plus grandes beautez à tout ſon ouvrage. Cela dépend du beau choix qu'il fait des jours qui doivent éclairer ses figures, & encore de la diſpoſition des figures meſmes: car comme il peut tirer de grands avantages des lumieres refleſchies, il peut arriver auſſi qu'en observant trop exactement ce qu'il verra ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 49 verra ſur le naturel il fera paroiſtre un reflais de couleurs trop fortes, ou un reflais de lumieres trop vives dans quelque partie d'un corps; ce qui oſteroit & diminuëroit beaucoup de ſa force & de ſa grace. Outre les apparences des couleurs qui $e meſlent les unes avec les autres, il y a auſſi les apparences des corps meſmes qui ſe voyent ſur d'autres corps par le reflechiſſement des rayons des objets vers l'œil, comme l'on voit sur l'or, $ur l'argent, $ur le fer, $ur le marbre, & sur les autres choses polies, mais principalement dans l'eau. Dites-moy, je vous prie, interrompit Pymandre, par quel $ecret les Peintres expriment ſi bien ces ſortes de ſujets. Nous serions trop long-temps, repartis-je, s'il faloit parler à fond sur cette matiere, je vous diray seulement en peu de mots comment on peut trouver $ur la surface de l'eau l'endroit où chaque objet $e refle$chit & renvoye son image a l'oeil. Alors me ſervant comme j'avois déja fait du crayon que je tenois à la main, je tiré des lignes ſur un autre morceau de papier, & y marquant auſſi quelques figures je taſché de satisfaire à la curiosité de Pymandre. G 50 ENTRETIENS SUR LES VIES Imaginez-vous, luy dis-je, que la ligne A est le plan de la terre que nous voyons de profil, ſur lequel ſe trouve celuy qui regarde marqué B; & que la ligne CD est la surface de l'eau. Que EF est une colonne élevée au bord de l'eau M. Je dis que si vous prolongez la ligne E F, jusqu'en D ; puis faisant la ligne DG égale à la ligne DE, & que de G vous tiriez une ligne en B, qui est l'œil du regardant, la reflexion du point E se fera dans l'endroit où la ligne GB coupe la ligne CD, & l'œil verra E repreſenté en H; parce que la ligne d'incidence E H, e$tant tirée, il arrive que l'angle EHD estant égal à celuy de D HG, celuy de CHB est encore égal à CHK; par cette meſme raiſon le point I paroi$tra $ur l'eau en L. Que ſi au point I il y avoit quelque avance, comme icy le chapiteau de la colonne, le deſſous de ce chapiteau paroiſtra ſur la ſurface de l'eau : ce qu'il faut prendre garde à bien representer. Quoy que M qui eſt une levée de terre ſoit plus proche de l'œil que le haut de la colonne, elle paroistra neanmoins plus éloignée en N. Et comme cette mesme levée est posée devant la colonne EF, elle en cache une partie, & l'on ne peut voir sur la superficie de l'eau ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 51 Pag. 51. D HỆ N 1 52 ENTRETIENS SUR LES VIES que ce qui eſt depuis E juſques à O, qui paroiſt depuis H juſqu'en N. Il me ſemble que cela ſuffit pour vous faire entendre la raison des reflais dans l'eau ; & pour vous faire juger que c'eſt un defaut dans un Tableau, lors que par ignorance ou peu de soin, on s'est contenté de representer dans quelque riviere ou sur un lac les apparences des corps qui y refleſchiſſent, comme ſi c'eſtoit ces meſmes corps ſimplement renverſez. Il est vray, dit Pymandre, que les Peintres qui ont tous les jours mille occasions de representer une infinité de ces sortes d'objets, ne sont pas excusables lors qu'ils negligent d'apprendre comment ils s'en peuvent bien acquitter. Dautant plus, luy repartis-je, qu'ils n'ont qu'à sçavoir la raison de ces apparences ; Et c'est pourquoy ils ne doivent pas ignorer l'optique, qui leur fait voir par des regles certaines pourquoy & de quelle sorte les objets changent à la veuë, ou paroiſſent en differentes façons. C'est ce que M. Poussin n'a pas ignoré ; vous pouvez voir plu$ieurs de $es ouvrages, où il a eſté tres-exact à faire ces ſortes d'observations. Il y a un Tableau chez M. Stella, où dans un paysage, il a peint Moyse ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 53 exposé sur les eaux. C'est là que vous pouvez connoistre de quelle maniere il a sçavamment traité les reflais. Il est vray, interrompit Pymandre, qu'il n'y a rien de plus agreable que ces Tableaux, où l'on voit des eaux qui representent comme dans un miroir les objets qui les environnent, parceque ce ſont des images charmantes de ce que la Nature fait elle-mesme, lors qu'elle peint $ur une eau claire & tranquille le ciel & la terre. Je n'ay rien trouvé qui m'ait attiré les yeux avec plus de plai$ir $ur les chemins d'Italie que le lac de Bolſene ; il me paroiſſoit comme une glace de cristal d'une grandeur merveilleuſe, au travers de laquelle je croyois voir un autre ciel, des montagnes & des collines opposées à celles qui estoient autour de ce lac. Il y a encore une autre obſervation à faire, c'est que tous les corps obliques ont pareillement leurs images refleſchies obliquement ſur l'eau, mais dans la partie opposée. En disant cela je tracé encore quelques figures $ur le mesme papier, puis je continué. G iij Omniere st v.o d'bitutat l'res & wuversaluer emnes formas. Vitel. 1.5 theor. 3 54 ENTRETIENS SUR LES VIES Si AB eſt la ſuperficie de l'eau ſur laquelle soit élevé obliquement le corps CD, je dis que telle obliquité paroiſtra à l'œil par reflexion de la mesme sorte que paroist la ligne DE; Mais ſi celuy qui regarde ſe place en ſorte que la ligne DC, ne luy ſemble point panchee d'un coſté plus que d'un autre ; mais ſeulement avancée en devant par le bas, comme il arrivera si l'œil est posé en F perpendiculairement à A, alors la ligne D C paroiſtra sur la superficie de l'eau AB, comme D H, & non pas comme DE; & CDH sembleront une seule ligne droite, & continuë ; La mesme chose se rencontrera si nous mettons le point de l'œil en I. Car le point CD refleschira en DG; & CDG representeront à l'œil l'apparence d'une ſeule ligne. Il faut encore obſerver que les choſes qu'on voit dans l'eau par reflexion ne paroi$$ent jamais ſi marquées qu'elles le ſont dans le naturel, à cauſe que les couleurs & les lumieres s'affoibliſſent par le refleſchiſſement, & moins encore les parties les plus éloignées des veritables que celles qui en sont proches, comme dans la figure precedente le bas de la colonne devroit e$tre plus ſenſible ſur la ſurſace de l'eau que le vaſe. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. Pag. 55. I H G 55 . 56 ENTRETIENS SUR LES VIES Outre les objets veus par reflexion, l'on peut con$iderer ceux qui $e voyent par refraction. Lorsque nous regardons un baston, une pierre, ou quelque autre chose qui est Imago re effectivement dans l'eau, tous ces corps pafracia reoccurrit ciroissent à la veuë autrement qu'ils ne sont sui, in loco en effet, à cause que les rayons venans à se somper ex tra saum lerompre ſur la ſurface de l'eau, vont chercher cum. Vitel. l'objet dans l'eau pour le découvrir à l'œil qui croit le voir où il n'est pas, & le voit tout autre qu'il n'eſt. C'eſt ainſi que nous voyons au fond d'un vaſe, remply d'eau, une piece de monnoye que nous ne pouvions voir auparavant. Que O. me to la jambe d'un homme qui n'est qu'à moi0 in a.r. tié dans l'eau nous paroist rompuë & plus compre en ditur main. grosse qu'elle n'est, & que ce qui est au quam sit seeux lum vefond de l'eau paroiſt plus proche. Mais ſi ces ritatem. V.t.th.42 corps paroiſſent plus gros dans l'eau, il n'en 15. re- est pas de mesme des couleurs, au contraire, fradio hacis elles s'affoiblissent & diminuent à la veuë. Gations qui fure Cependant il faut avoir égard à la nature des . . eaux & à leur quantité ou profondeur : car si . . l'eau eſt fort claire comme celle des fontaines, 1.10 & qu'elle ne ſoit pas profonde, alors il eſt certain que la groſſeur dans les apparences des corps qui ſont dans l'eau ne ſera preſque pas plus ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 57 plus forte que si on voyoit ces mesmes corps hors de l'eau, parceque la densité ou épaisseur d'une eau tres-claire quand il n'y a pas de profondeur, ne fait guere plus de changement aux corps qui en sont environnez, que la densité de l'air ; au moins cette difference eſt peu ſenſible à la veuë. Nous pouvons considerer une partie de ces differens effets dans cette fontaine qui est devant nous, où nous verrons la representation de tous les objets qui ſont alentour. Alors nous approchant des bords du bassin où le jet avoit cessé, nous nous arrestasmes à regarder dans l'eau les apparences de plu$ieurs objets ; & y tenant un ba$ton tout de bout, nous vi$mes ces effets de refraction, dont j'avois tracé la figure. Nous estions occupez à ces observations, lors que nous entendismes du costé du Chasteau un grand bruit comme de quelque chose qui auroit roulé du haut de la montagne en bas. Car on ne se seroit pas imaginé que ce bruit fust dans l'air, puisque le ciel estoit tres-serain, & qu'il n'y avoit aucune apparence de mauvais temps. Cependant comme un peu aprés, ce meſme bruit recommença avec plus de force, nous jugeasmes qu'il veH 58 ENTRETIENS SUR LES VIES noit d'ailleurs que de la ruë ; & alors nous regardaſmes de toutes parts pour en découvrir la cauſe. Nous eſtant approchez de cette grande terrasse qui est presque sur le bord de la riviere, nous apperceusmes du costé de Meudon une nuée fort épaisse, qui se déployant comme un voile noir, s'approchoit de nous; & par ſa forme & ſon obſcurité, nous menaçoit d'un orage qui n'estoit pas bien loin. En effet nous estant encore avancez pour mieux voir de quel costé elle se portoit, nous vismes que de cette grosse nuée il en sortoir déja des éclairs ; & que la pluye commençant à tomber en quelques endroits éloignez, l'air estoit obscurcy de telle maniere, qu'on n'y découvroit plus rien. Pendant que d'un costé nous regardions crever cette nuée, & que nous admirions dans cette partie de la terre qui eſtoit couverte d'obſcurité, les divers effets que la lumiere des eſclairs y faiſoit paroistre, & de quelle maniere dans ces momens les corps sont illuminez, nous vismes que tout d'un coup le ciel ſe changea; & que les nuages s'aſſemblant de toutes parts, il en fut couvert en un instant. Un vent furieux ſouffla en meſme temps, qui, élevant des tourbillons de pouſſiere, troubla l'air de telle ſorte ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. qu'on ne voyoit presque ny le Ciel ny la terre. L'on appercevoit $eulement dans cette l'obscurité, la riviere toute blanche d'escume comme se défendre contre les vents qui l'agitoient. Les plus hauts arbres cedant à la violence de la bourasque panchoient leurs testes jusqu'à terre ; & l'on entendoit ceux qui resistoient le plus, se fendre & esclater avec bruit. Un si subit changement dans l'air nous fit retirer promptement au Chasteau. Lorsque nous y fusmes arrivez nous allasmes aux fenestres, pour considerer plus commodement la pluye qui tomba auſſi-toſt avec une violence extraordinaire & pour remarquer en meſme temps le de$ordre que cauſoit dans les arbres & dans la campagne une si furieuse tempeste. Le tonnerre grondoit continuellement autour de nous, & de temps en temps faisoit retentir l'air de bruits épouventables. Pymandre s'eſtant approché du lieu où j'estois. Ce seroit, me dit-il une belle occasion à un Peintre de pouvoir obſerver ce que nous voyons presentement. Ne croyez-vous pas aussi que ce fut dans une pareille rencontre que M. Pouſſin fit le deſſein de ce Tableau que vous me monstraſtes il y a quelque temps, où H ij 60 ENTRETIENS SUR LES VIES il a repreſenté un orage preſque ſemblable à celuy-cy, & donné lieu à ne le pas moins admirer qu'on faiſoit autrefois Appelle ; puiſque l'un & l'autre pour avoir si bien peint ces sortes de ſujets, on peut dire qu'ils ont parfaitement imité des choses qui ne sont pas imitables. Bien que la cauſe de ces horribles tonnerres, luy repartis-je, & de ces prodigieux efforts de la Nature soit tres-cachée, elle est toutefois bien moins difficile à comprendre que les effets que nous en voyons ne ſont aiſez à imiter. Toutes les actions promptes & paſſageres ne sont pas favorables aux Peintres : & lors que quelqu'un y reussit, les choses qu'il fait ſont autant de miracles dans ſon art. Auſſi les plus habiles ne ſe hazardent pas ſouvent dans de telles entrepri$es. Ceux qui $e $ont particulierement attachez à bien copier la Nature ont cherché quelques accidens favorables, par le moyen deſquels en repreſentant ſeulement une partie de ce qui paroiſt de plus beau & de plus extraordinaire, ils peuſſent faire en ſorte qu'on jugeast avantageusement du reste, & qu'on devina$t ce qui ne s'y voit point. Il e$t vray que M. Poussin a fait des Tableaux où l'on trouve de ces sortes d'accidents qui sont ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 61 merveilleux tant par le choix qu'il en a sceu faire que par leur belle expression. Longtemps avant luy le Titien en avoit fait une e$tude particuliere dont il a lai$$é des exemples que peu de Peintres ont $uivis. Car non $eulement il a imité dans la Nature ce qu'il y a de plus parfait, & qu'on peut representer avec beaucoup de grace & de beauté ; mais ayant tres-bien connu l'effet des couleurs, des ombres & des lumieres dont nous avons parlé, il s'en eſt heureuſement ſervi ; & par un diſcernement judicieux il a donné plus ou moins d'éclat à ses ouvrages, selon la qualité des sujets qu'il a traitez. Pendant que le mauvais temps nous oblige à demeurer icy, dit Pymandre, je vous prie voyons un peu quel a esté ce grand homme ; car je pense que vous avez oublié de le nommer en son rang & que vous avez fait mention de plusieurs autres Peintres qui estoient au monde depuis luy. Alors nous estans retirez de la fenestre, & assis à un coin de la chambre pour nous entretenir plus commodement, je repris ainſi le diſcours. Quoyque TITIEN fust né en l'an 1477. neanmoins n'estant mort qu'en 1576. je ne croy pas vous avoir parlé d'aucun Peintre qui ait H iij LITITISN 62 ENTRETIENS SUR LES VIES travaillé depuis ce temps-là ; cependant puiſque vous le voulez nous pouvons dire quelque choſe de cet homme celebre & de l'excellence de ſes ouvrages, ſans nous arreſter à faire une longue hiſtoire de tout ce qu'il a fait pendant qu'il a vescu. Nous avons mesme déja parlé $i $ouvent de son merite, & des avantages qu'il a eus ſur les autres Peintres pour ce qui regarde la couleur, qu'il n'est pas besoin d'en rien dire de plus. Je remarqueray ſeulement qu'eſtant né à Cador ſur les confins du Frioul d'une famille assez ancienne appellée des VECELLI, il fut dés sa jeunesse instruit dans les belles lettres, & qu'ayant fait connoistre l'inclination qu'il avoit à la Peinture, ses parens l'envoyerent à Venise, où ils le mirent sous Jean Bellin qui estoit alors en grande reputation. Dans les commencemens le Titien fit pluſieurs ouvrages qui tenoient beaucoup de la maniere de ſon Maiſtre : mais aprés qu'il eut compris celle du Giorgeon qui estoit à peu prés de son âge, & avec lequel il avoit travaillé ſous Jean Bellin, comme l'écrit le Cavalier Ridolphi, & non pas son second Maistre, comme a dit le Vaſari, il changea de maniere, s'attachant à celle de Giorgeon beaucoup plus belle & plus ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 63 sçavante. Il l'imita si parfaitement qu'il fit pluſieurs Tableaux que l'on ne croyoit point de luy; & meſme le Giorgeon ayant receu quelques complimens $ur des ouvrages que l'on prenoit pour estre de sa main & qui estoient du Titien, il en devint tellement jaloux, qu'il ne voulut plus le recevoir en ſa maiſon. Lorsque le Titien commença à estre connu; Il fit quelques Tableaux pour la Republique de Venise. Ensuite il alla à Padouë, où il peignit autour d'une chambre le triomphe de Jesus-Christ, lequel a depuis esté gravé en bois. Il fit auſſi trois Tableaux pour la Confrairie de Saint Antoine, en concurrence du Campagnola & de quelques autres Peintres de Padouë. Ces Tableaux repre$entoient trois differens miracles de S. Antoine de Padouë. Ils estoient tous également admirables pour le coloris, mais il y en avoit un, où l'on voyoit un payſage d'une beauté ſinguliere. En l'an ιηι. le Giorgeon eſtant mort de la peste qui affligea la ville de Venise, & ayant laiſſé imparfaits quelques Tableaux qu'il avoit commencez pour la Republique, le Titien les finit & en fit encore plu$ieurs autres pour des particuliers. Quelques années aprés il fit le portrait du LE TITIEN LTITUS 64 ENTRETIENS SUR LES VIES Roy François I. avant qu'il partist d'Italie pour retourner en France. Ensuite estant allé à la Cour d'Alphonce I. Duc de Ferrare, il acheva la Baccanale commencée par Jean Bellin, que vous avez veuë dans la vigne Aldobrandine, & dont le payſage eſt ſi beau qu'eſtant à Rome & deſirant d'en avoir la copie, vous ſçavez le ſoin que prit le ſieur du Freſnoy à peindre celle que je garde. Ce Tableau donna ſujet au Titien d'en faire trois autres pour l'accompagner. Dans le premier il repreſenta Bacchus qui rencontre Ariadne ſur le bord de la mer. Dans le second plusieurs petits Amours. Et dans le troiſiéme cette belle Baccanale, où sur le devant il y a une femme qui dort. Il en fit encore d'autres pour le meſme Duc ; & ce fut pendant ce temps-là qu'il fit amitié avec l'Arioste, & que se visitant souvent l'un l'autre, ils s'entretenoient de leurs ouvrages, par lesquels ils travailloient reciproquement à s'immortaliſer l'un & l'autre. L'Arioſte a fait mention du Titien dans son Poëme de Roland, & le Titien fit le portrait de ce Poëte fameux. Cependant quoy que cet excellent Peintre ne perdist pas un moment de temps, ſa fortune neanmoins n'en eſtoit pas meilleure. Il entreprit en 1523. pour le Senat de Veni$e quantité ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 65 quantité d'ouvrages pour orner la grande $alle du Conseil. Entre les sujets qu'il executa, celuy de la bataille donnée à Cador entre les Venitiens & les Imperiaux, fut un des plus considerables pour le travail. Cette Peinture a esté bruslée, mais l'on en voit une estampe gravée par Fontana. Il fit ensuite le fameux Tableau de S. Pierre le Martyr, & pluſieurs autres qui luy donnoient de la reputation, mais qui n'augmentoient pas sa fortune. De sorte que se plaignant souvent avec Pietro Aretino dont les écrits sont si renommez, & qui paroiſſoient alors ſous le nom de Partenio Etiro; ce fidele amy, taschant de le servir, employoit ſouvent ſa plume à publier ſon ſçavoir, & à le faire connoiſtre dans les Cours des plus grands Princes. Comme en l'an 1530. Charles-Quint alla à Bologne pour eſtre couronné par les mains du Pape Clement VII. l'Aretin ſceut ſi bien faire valoir le merite du Titien par ses livres & par ses discours, que l'Empereur le fit venir à la Cour. Il n'y fut pas plu$to$t arrivé qu'il commença à faire le portrait de l'Empereur, qui en fut tellement ſatisfait, qu'il combla le Titien de biens & d'honneurs. Il fit au$$i le Portrait d'Antoine de Leve, & celuy de Dom Alphonse d'Avalos Mar- LETITIIN En 1648. 66 ENTRETIENS SUR LES VIES quis du Guast, qui le recompenſa en ſon particulier d'une pension annuelle assignée sur tous ses biens. Aprés le depart de Charles-Quiint le Titien retourna à Venise où il continua à travailler pour des Egliſes, pour l'Empereur, pour le Cardinal Hyppolite de Medicis, pour le Marquis du Guast & pour le Duc Frederic Gonzague qui le mena a Mantouë, où il fit les douze Ceſars à demy corps. Ces Tableaux perirent dans les desordres des dernieres guerres d'Angleterre. Lors que le Pape Paul III. alla à Ferrare en l'an 1543. le Titien fit ſon portrait ; & dés ce temps là il auroit eſté à Rome comme le Pape le ſouhaitoit, mais estant engagé avec François de la Rovere Duc d'Urbin, il differa ce voyage pour aller à Urbin. Enfin ayant esté appellé à Rome en 1548. il fit pour la seconde fois le portrait de Paul III. & le representa assis & s'entretenant avec le Duc Octave & le Cardinal Farneſe. Ce fut pour lors qu'il peignit cette belle Danaé que Michel Ange admira ſi fort, avoüant que pour la beauté des couleurs, la Peinture ne pouvoit aller plus loin. Il fit aussi le Tableau de Venus & d'Adonis que vous avez veu au Palais Farnese. Le Pape ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 67 l'honora de plusieurs presens, & donna à son LIITIES. fils Pomponio un benefice considerable; & mesme luy offrit l'Evesché de Ceneda que le Titien empeſcha ſon fils d'accepter, ne trouvant pas qu'il eust les talens necessaires pour remplir une ſi grande charge. Le Pape voulut aussi donner au Titien l'Office de Fratel del Piombo vaccante par la mort de Fra Sebastien, pour l'engager à demeurer à Rome, mais il remercia le Pape, desirant retourner en son pays pour y finir ſes jours dans le repos & dans la compagnie de ses amis, dont le Sansouin Sculpteur eſtoit des premiers. Sur la fin de la mesme année il ne put se dispenſer d'aller à la Cour de l'Empereur, auquel il porta quelques-uns de ses ouvrages, & le peignit pour la troisiéme fois. Ce fut pour lors qu'en travaillant on dit qu'il luy tomba un pinceau de la main, & que l'Empereur l'ayant ramassé le Titien se prosterna auſſi-toſt pour le recevoir en diſant ces meſmes paroles, Sire, non merita cotanto honore un servo suo, à quoy l'Empereur repartit, e degno Titiano eſſere ſervito da Ceſare. L'Empereur luy ayant ordonné de faire plusieurs portraits des hommes illustres de la Mai$on d'Au$triche, pour en compo$er une e$pece 1 ij LETITIEN 68 ENTRETIENS SUR LES VIES de friſe autour d'une chambre, il voulut que le Titien y fuſt auſſi repreſenté : Pour obeïr à ce Prince il $e peignit luy-me$me, & par modestie plaça son portrait dans un endroit le moins en veuë. Charles V. pour recompenſer avec plus d'honneur le merite du Titien, & laisser à la posterité des marques de l'estime particuliere qu'il en faiſoit, l'annoblit avec toute sa famille & ses descendans ; Il luy donna le titre de Comte Palatin, & n'oublia rien de toutes les graces & faveurs qu'il pouvoit luy faire Il donna à son fils Pomponio un Canonicat dans l'Eglise de Milan, & à Horace ſon autre fils une penſion conſiderable. Dans ce meſme temps le Titien fit le portrait du Prince Philippe d'Espagne, & estant passé à Inſpruch il peignit ſur une meſme toile Ferdinand Roy des Romains, la Reyne ſa femme, & ſept de leurs filles. Il fit auſſi le portrait de Maximilien qui fut Empereur aprés Ferdinand $on pere, & ceux de plu$ieurs autres Princes. Je ſerois trop long ſi j'entreprenois de vous parler de tous les tableaux que l'on voit de luy, car comme il a veſcu long-temps, il n'y a guere eu de Peintres qui en ayent tant fait. Il y en a beaucoup en Espagne. Nous en avons veu pluſieurs à Rome ; quantité ont eſté portez en ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 63 Angleterre, en Flandre & en Allemagne. Mais c'est à Venise que l'on voit ses plus grands ouvrages: Cependant il y en a en France d'assez considerables, & par lesquels on peut juger du merite de ce grand Peintre. Ceux qui sont dans le Cabinet du Roy sont d'une beauté achevée ; vous avez veu celuy où le Marquis du Guast est representé avec une femme & un petit Amour. Je ne crois pas que l'on pui$$e rien voir de mieux peint. Celuy ou Je$usChrist est à table au milieu des Pelerins d'Emaüs; un autre où l'on porte le corps de ce divin Sauveur dans le ſepulchre ; celuy qui eſtoit autrefois en Angleterre où l'on voit une femme qui dort & des Satyres qui la regardent. Tous ces tableaux $ont autant de chefs-d'œuvre. Il est vray que le dernier a esté gasté par le feu, mais on ne laisse pas d'y bien voir la grandeur du genie de celuy qui l'a fait ; & au travers de ce que la fumée y a lai$$é d'ob$cur, l'on apperçoit la beauté de ses idées dans la compoſition d'un payſage admirable. Il y a encore dans le Cabinet du Roy une Magdelaine de la main du Titien ; un tableau où la Vierge e$t repre$entée avec le petit Je$us & ſainte Catherine ; on l'appelle le tableau au lapin blanc, à cauſe d'un petit lapin qui paI iij LE TITIEN. LE TITIEN 70 ENTRETIENS SUR LES VIES roist sur le devant. On peut voir un tableau de Venus & d'Adonis dans le Cabinet de Monsieur le Grand ; dans celuy de M. le Chevalier de Lorraine une femme à demy-corps qui porte une caſſette, & ainſi pluſieurs autres que des personnes de qualité & des curieux conſervent cherement. Outre les tableaux que l'on voit de ce ſçavant homme, il a laissé quantité de desseins à la plume, particulierement des paysages, en quoy il excelloit. Il peignit auſſi des cartons pour ceux qui travailloient alors de moſaïque. Il deſſeigna pluſieurs des ouvrages qu'il avoit peints que l'on grava en bois, & que l'on voit encore aujourd'huy. Lors que Corneille Cort Flamand alla à Venise en l'an 1570. le Titien le receut chez luy, & l'occupa quelque temps à graver d'aprés ſes tableaux & ſes desseins, les estampes que nous avons de luy. Quoy qu'il fust déja fort âgé, il ne laissoit pas de travailler, & jusqu'à sa mort il ne passa aucun jour ſans donner quelque coup de pinceau ; ce qu'il ne faiſoit point alors par intere$t ; Car depuis qu'il $e vit en e$tat de ne plus craindre les beſoins de la vie, il fit toutes choses avec beaucoup de generosité, principale- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 71 ment pour $es amis qu'il prenoit plai$ir à obliger. Quand Henry III. paſſa par Veniſe à ſon retour de Pologne, il voulut connoistre le Titien, qui estoit alors celuy de tous les Peintres qui avoit le plus de reputation, & alla juſques dans son logis pour le voir. Le Titien receut cet honneur avec tout le respect & toute la joye qu'on peut s'imaginer. Il traita me$me pluſieurs perſonnes de la Cour d'une maniere honorable. Car il avoit une grandeur d'ame qui le mettoit au de$$us du commun ; & dans sa maison, & dans son equipage il paroissoit beaucoup de magnificence. Il entretint agreablement le Roy ; & en luy faisant voir ses ouvrages, ne manqua pas de luy dire les graces particulieres qu'il avoit receuës de Charles V. Comme il vit que le Roy consideroit beaucoup quelques-uns de ses tableaux, il en fit present à sa Majesté, qui sceut bien l'en recompenſer. Et certes ſi l'eſtime & l'amitié des Grands $ervent encore à augmenter l'honneur que les per$onnes de merite acquierent par leur vertu, on peut dire qu'il n'a rien manqué au Titien de tout ce qui luy pouvoit eſtre glorieux, & qui pouvoit davantage relever ſa reputation. LETITIEN En 1576. FaAnçon Victrut. 72 ENTRETIENS SUR LES VIES Car pendant qu'il a veſcu, il n'y a pas eu de Papes, de Rois & de Princes, dont il n'ait esté conneu, & dont il n'ait receu des marques d'e$time toutes particulieres. Mais outre la faveur des grands Seigneurs, il avoit encore pour amis les plus honnestes gens & les plus sçavans hommes de son temps. Enfin aprés avoir mené une vie heureuse, il mourut comblé d'honneurs & de gloire âgé de quatrevingt-dix-neuf ans. Bien qu'il fu$t mort de la pe$te on ne lai$$a pas de l'enterrer publiquement ; & l'on n'uſa point en son endroit des precautions dont on se servoit alors à l'égard de tout le monde, tant estoit grande l'estime & l'amour qu'on avoit pour luy. Il avoit un frere nommé FRANCOIS VECELLI, qui fut aussi Peintre, & qui fit plu$ieurs ouvrages d'une excellente maniere. On dit que la reputation dans laquelle il commençoit d'estre, fit que le Titien pour ne pas avoir en son propre frere un obſtacle à ſa gloire, luy perſuada de ſe mettre dans le negoce; & qu ayant fait un grand achapt de bois, le Titien obtint de Ferdinand Roy des Romains une exemption des droits qu'ils pouvoient devoir. Ainsi François abandonna la palette & les ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 73 les pinceaux, ne fit plus que quelques portraits pour ſes amis. Quant à HORACE Vecelli duquel j'ay parlé, il fit des portraits qui diſputoient de beauté avec ceux du Titien son pere. Il entreprit aussi d'autres grands ouvrages, & representa dans la salle du Conseil de Venise, le combat donné à Rome entre la Noblesse Romaine & les troupes de l'Empereur Frederic Barberousse. Il y avoit dans ce Tableau des figures que l'on croioit avoir e$té retouchées du Titien, tant elles estoient belles. Il fit cet ouvrage en concurrence du Tintoret & de Paul Veronese. Lors qu'il accompagna son pere à Rome du temps de Paul III. il peignit les principaux Officiers de la Maison du Pape : & quand il alla en Allemagne, il fit au$$i les portraits de quantité de personnes qui estoient à la Cour de l'Empereur. Cependant comme il avoit l'eſprit porté à vivre noblement, & avec peu de ſoin pour ce qui regardoit ſa fortune, parce qu'il joüissoit de beaucoup de biens, il negligea la Peinture pour s'appliquer à la Chimie, où, en cherchant à faire de l'or, il en consomma beaucoup de celuy que ſon pere luy avoit amassé. Il ne le survescut de gueres, car il K HORACE VICILLI. HORACE VICILLI. 74 ENTRETIENS SUR LES VIES mourut auſſi de la peſte peu de temps aprés luy. Alors ayant ceſſé de parler, Pymandre me dit: A ce que j'entens il y a eu pluſieurs Titiens? & des tableaux qui portent ce nom, il peut donc s'en rencontrer quantité qui ne soient pas du veritable Titien. Il ne faut pas que vous doutiez, luy repartis-je, que tous ceux qui diſent avoir des Ouvrages de ce fameux Peintre, ne soient trompez, ou n'en vueillent tromper d'autres : car non ſeulement l'on a fait paſſer les tableaux de François & d'Horace pour eſtre du Titien ; mais de plus c'eſt qu'il y a eu d'autres Peintres qui ont travaillé sous luy, lesquels ont beaucoup imité sa maniere, & qui ayant copié pluſieurs de ſes ouvrages, les ont vendus pour des originaux. L'on dit meſme que lorſque le Titien sortoit de son logis, il laissoit souvent son cabinet ouvert, feignant d'avoir oublié à le fermer ; & qu'alors ses Esleves prenoient ce temps-là pour copier ſes plus beaux tableaux, pendant qu'un d'entre eux faisoit la ſentinelle pour obſerver quand il reviendroit : Mais qu'à quelque temps de là le Titien revoyant tous les tableaux qui estoient chez luy ramaſſoit les copies de ſes diſciples, & IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 75 aprés les avoir retouchées on les regardoit ensuite comme estans de sa main. Et c'est ainsi que quantité de tableaux, qui effectivement ne sont que de ses Esleves, ou des copies, ont passé pour estre de luy, & pour originaux. Il est vray, interrompit Pymandre, que nous en voyons plu$ieurs qui repre$entent un mesme sujet, qu'on dit neanmoins estre tous de la main du Titien. Ce n'eſt pas en cela, luy repartis-je, qu'on peut eſtre trompé, car il a ſouvent repeté une mesme chose : comme l'histoire des Pelerins d'Emaüs, le tableau de la Magdeleine, celuy de Venus & d'Adonis, & plusieurs autres. Cela n empeſche pas qu entre ceux qu on eſtime du Titien, il n'y en ait beaucoup qui n'en sont point. Comme il n'a pas esté si sçavant dans la partie du deſſein que dans celle du coloris, on luy fait cette injustice de luy attribuer quelquefois des Tableaux tres-mediocres, à cause seulement qu'il y a quelque chose de bien colorié. Cependant il est certain que les veritables ouvrages du Titien ne sont pas mal desseignez, si ce n'est quelques-uns qu'il peut avoir faits $ur la fin de ses jours ; mais pour ceux qu'il a peints K ij 76 ENTRETIENS SUR LES VIES dans la force de ſon âge, on y voit de belles ordonnances & des sujets bien exprimez. Aussi le Tintoret disoit que le Titien faisoit souvent des choses où l'on ne pouvoit rien trouver à redire ; & qu'il en ſortoit de ſa main, qui eussent peu estre plus correctes : mais ce n'eſt pas qu'il tombaſt dans des deffauts auſsi grands qu'il y en a dans quelques tableaux qu'on dit estre de luy. Et quand Michel Ange admiroit ſa Danaë, & qu'il y ſouhaitoit autant de grandeur de dessein, qu'il y avoit de beauté de couleurs, c'eſtoit pour voir un ouvrage achevé, & un chef-d'œuvre de l'art, qui n'a peut-eſtre jamais eſté fait. Quand on veut donc juger de la ſcience de ce ſçavant homme, il faut conſiderer les grands ouvrages que l'on sçait aſſeurément eſtre de ſa main, comme ſon tableau de S. Pierre le Martyr, ſon S. Laurens. ces beaux tableaux que nous avons veus à Rome dans la vigne Aldobrandine dans le Palais Farnese, & dans celuy de Borghese; & ceux encore qui sont dans le Cabinet du Roy. Mais lors qu'on en voit que l'on dit eſtre de luy & qui n'ont point le caractere de ceuxlà, je vous aſſeure qu'on ne peut gueres ſe tromper quand on les croira, ou des copies, ou des ouvrages de ses disciples. Il est vray qu'il ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 77 y a eu de ses E$leves qui en ont fait de tresbeaux, & que du temps du Titien, comme plusieurs Peintres faisoient gloire de l'imiter, on estoit bien aise d'avoir leurs ouvrages, dont ensuite on a encore voulu relever le prix en les attribuant au Titien meſme. Il y avoit un Gentilhomme Venitien de VERDIzzoses amis nommé GIO. MARIO VERDIZZOTO, qui se plaisoit beaucoup à peindre. Il a composé un livre de fables, & a fait les figures en taille de bois, où l'on voit des paysages d'un goust excellent. Entre les Esleves du Titien il y eut un NADALINADALINO DE MURANO qui peignit assez NO. bien, & dont plusieurs tableaux ont passé en Angleterre & en Flandres. DAMIANO MAIZA de Padouë fut fort MAΩΣΑ bon coloriste, il imita tellement la maniere de son Maistre qu'ayant fait à Padouë un platfond où e$toit repre$enté Ganimede emporté par un aigle, l'on prenoit cet ouvrage pour eſtre de la main du Titien. Il mourut dans la vigueur de son âge, & lors qu'il promettoit beaucoup. GIROLAMO GIROLAMO DI TITIANO fut encore un DI TITIAde ceux qui imiterent beaucoup le Titien ; s'estant entierement attaché à son service, il K iij 78 ENTRETIENS SUR LES VIES GIROLANO le soulageoit en beaucoup de choses ; car le 11 TITIA. NO. Titien n'auroit pu luy seul venir à bout de tant d'ouvrages qu'on voit de luy, s'il n'avoit esté aidé par ses Esleves. Ce Girolamo a fait quelques tableaux qui paſſent pour eſtre du Titien ; comme il n'a pas este conneu, sa reputation auſſi-bien que ſa fortune a eſté fort medioere. Il y eut aussi un Flamant nommé JEAN JEAN CAL CALKER qui imita la meſme maniere de peinKIR. dre ; c'est de luy les figures d'Anatomie qui sont dans Vesale. Il mourut à Naples encore fort jeune. Mais celuy de tous les E$leves du Titien qui PARIS a eu le plus de reputation a esté PARIS BORBORDON. DON. Son pere estoit un Gentilhomme Trevi$an, & $a mere Venitienne. Dés $a jeune$$e il fut instruit aux lettres humaines, & apprit la Musique & les autres exercices convenables aux personnes d'une naissance noble. Comme il témoigna de l'inclination pour la Peinture, on le mit ſous le Titien, où il ſe perfectionna de telle sorte, qu'il fut bien-tost employé à pluſieurs ouvrages conſiderables, tant à Veniſe qu'en quelques autres lieux d'Italie. Il fit pour les Confreres de l'E$cole de S. Marc de Veniſe un tableau où il repreſenta ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 79 ce qu'ils appellent l'Aventure du Peſcheur. Cette aventure eſt de celles où il faut beaucoup de foy pour les croire ; mais je ne vous la diray qu'à cause du tableau où elle est peinte. Ceux qui ont écrit l'histoire de Veniſe rap portent que pendant le Gouvernement du Doge Barthelemy Gradenic, la mer s'enfla de telle sorte qu'il sembloit que la ville deust estre ſubmergée. Dans çe temps un vieux Peſcheur qui, tri$te & abbatu de $a mauvai$e fortune, s'estoit retiré dans sa barque au bord de la place de S. Marc, vit venir à luy trois hommes qui le prierent de les conduire à S. Nicolas del Lido, pour une affaire tres-importante. Comme il craignoit de faire naufrage il les refusa : mais estant entrez dans sa barque, ils l'obligerent de prendre la rame & de voguer. Contraint par ces hommes, & tout étonné de voir que de ses rames il surmontoit facilement la violence des vagues & l'impetuosité des flots, il les conduisit où ils voulurent aller. Estant arrivez à la fosse du port, ils luy montrerent un vaiſſeau remply de demons qui agitoient la mer, lequel aussi-tost qu'ils eurent parlé fut englouti, & la mer demeura calme & tranquille. Aprés cela un de ces trois hom- PARIS BORDON. M. Ant. Sabel. hist. Ven. Deca. 2. l. 2. L'an 1339 le 25. Fevr. PARIS BORPON So ENTRETIENS SUR LES VIES mes ſe fit deſcendre proche l'Egliſe de S. Nicolas, un autre à celle de S. George, & le Pescheur ayant remené le troisiéme où ils s'estoient tous embarquez, luy demanda son payement, quoy que tres-épouvanté des choſes qu'il avoit veuës ; Mais cet homme luy dit, qu'il n'avoit qu'à aller trouver le Doge, & les Senateurs, qui le recompenſeroient au delà de ce qu'il luy demandoit, en leur apprenant que par ſon moyen, & par celuy des deux qui eſtoient avec luy, la ville avoit eſté delivrée cette nuit-là du danger où elle avoit eſté. Comme le Peſcheur luy repliqua qu'on ne le croiroit pas, & qu'il paſſeroit pour un imposteur; celuy qui luy parloit ayant tiré une bague de son doigt la luy donna, & adjouſta; Montre cet anneau pour marque de la verité de ce que tu diras ; & sçache qu'un de ceux qui estoient avec moy, est S. Nicolas, pour lequel vous autres matelots avez de la veneration ; l'autre est S. George, & moy je suis Marc l'Evangeli$te protecteur de cette Republique & en mesme temps disparut. Le jour estant venu, le Pescheur ayant esté introduit au Conseil raconta tout ce qu'il avoit veu, & comme l'anneau qu'il montra ſervit à authoriſer ce qu'il diſoit, le Senat luy assigna ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 81 assigna une pension considerable pour vivre le reſte de ſes jours : & l'anneau eſt gardé dans l'Egliſe de ſaint Marc parmy les reliques. C'eſt de cette hiſtoire dont Paris Bordon fit un tableau, dans lequel il representa le Peſcheur en preſence du Doge & du Senat, auquel il montre l'anneau. Outre la belle disposition du principal sujet, on y voit plusieurs Senateurs repreſentez au naturel; & cet ouvrage est consideré comme un des meilleurs qu'il ait faits. Cependant ce Peintre connoissant qu'en quelqu'estime qu'il fust à Venise, il falloit faire ſa cour, & mandier la faveur de la Nobleſ se pour avoir de l'employ & faire quelque fortune, reſolut, pour ſe deliver d'une ſervitude ſi rude, de ſortir de la ville, & d'aller travailler en quelqu'autre pays. Ayant heureu$ement rencontré l'occaſion de venir en France au ſervice de François I, il y arriva en 1538. & se mit aussi-tost à faire pour Sa Majesté les portraits de pluſieurs Dames de la Cour, & quantité d'autres ouvrages. Il travailla auſſi en meſme temps pour le Duc de Guiſe, & pour le Cardinal de Lorraine. A quelque temps de là, eſtant retourné à Venise, fort accommodé des biens de la For- PARIS BORDON. Doglioni hist. Ven 1.4 PARIS BORCON. 82 ENTRETIENS SUR LES VIES tune, & dans l'eſtime de tout le monde, il y finit ses jours, & mourut âgé de soixante & quinze ans. Il a fait un grand nombre de tableaux. Il s'en rencontre encore aujourd'huy pluſieurs dans les cabinet des curieux. Comme j'eus ceſſé de parler, Pymandre me dit : Je juge par ce que vous m'avez dit du Titien & de ceux de son E$cole, qu'il ne faut les conſiderer que comme de grands coloriſtes, & non pas comme des Peintres achevez, & tels qu'ont esté les Raphaëls, les Jules Romains & les autres Peintres de Rome dont vous avez parlé, qui ſurpaſſoient beaucoup l'Eſcole de Lombardic. La Peinture, luy repartis-je, embrasse, comme je vous ay dit plusieurs fois, tant de parties, dont la moindre demanderoit la vie d'un homme pour la bien étudier, qu'il ne faut pas estre surpris si les plus grands Peintres ne les ont jamais possedées toutes dans une égale perfection. Cependant comme la fin principale du Peintre eſt de repreſenter la Nature ſur une ſuperficie plate; & que cela ne ſe fait bien que par le moyen des couleurs, des ombres & des jours conduits judicieuſement avec l'aide du deſſein, qui doit eſtre toujours le guide & comme le mai$tre dans les ateliers des Peintres. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 83 Il eſt certain que ceux qui ſe ſont rendus bons coloriſtes ont fait un grand progrez, & ſont entrez bien avant, s'il faut ainsi dire, dans ce qu'il y a de plus ſecret & de plus beau dans cet art. C'est ce qui est arrivé au Titien & à ceux de ſon Eſcole, & ce qui leur a fait meriter une gloire toute particuliere. Neanmoins, repliqua Pymandre, vous m'avez dit plusieurs fois, que non seulement ils ont fait des fautes dans le dessein, mais qu'ils ont mesme ignoré la perspective, & n'ont pas ſceu tout ce qui regarde les draperies & les accompagnemens qui appartiennent à l'histoire. Il est vray, répondis-je, qu'ils ont manqué souvent dans ces choses, soit par négligence, soit qu'ils les ayent ignorées. Mais il y a dans leurs tableaux d'autres parties ſi conſiderables qui meritent d'estre admirées, qu'il ne faut pas songer, en les voyant, à celles qui ne s'y rencontrent pas, si l'on veut joüir du plaisir de ce qu'ils ont fait : Et mesme souvent il y a des choſes qu'on y trouve à redire, qui ne ſont pas les plus difficiles, ny qui meritent le plus de loüange. S'il n'estoit besoin que de sçavoir la perspective pour estre un grand Peintre, il y a une infinité de gens qui égaleroient Raphaël L ij PARIS BORDON. 84 ENTRETIENS SUR LES VIES & Michel Ange. Car la perspective ne consistant qu'à bien tirer des lignes, comme je vous ay dit une fois en parlant de Michel Ange, ils en sçavent autant que ces grands hommes. Et pour ce qui eſt des draperies & des accommodemens, si le Titien a manqué dans la convenance necessaire aux sujets, il a pourtant bien ſceu les diſpoſer, & veſtir ſes figures d'une maniere riche & avantageuse. Comme la connoiſſance des divers habillemens & leurs differens u$ages e$t une ſcience de theorie, & que bien des gens ſçavans dans l'hiſtoire peuvent poſſeder, cela ne regarde pas l'art de peindre. Il n eſt pas plus difficile à un Peintre de bien faire un vestement à l'antique, qu'un à la moderne ; un laticlave, qu'un habit de païſan. Et de meſme que l'on n'eſtimeroit guere celuy qui ne ſçauroit que bien marquer ces differences dans ses ouvrages, aussi l'on ne doit point blasmer ſi fort ceux qui les ont ignorées, quand ils sont recommandables par d'autres qualitez. Il eſt vray que comme il eſt aiſé aux Peintres de s'en instruire, ils sont moins excuſables, lors qu'ils manquent dans cette partie de convenance, qui devroit toujours estre obſervée dans tous leurs tableaux. J'en dis de mesme de la perspective qu'ils ne doivent ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 83 jamais ignorer. Mais je suis bien ai$e de vous faire remarquer que le plus difficile de cet art ne dépend point si absolument de sçavoir les regles de la perspective, qu'il y en a qui se l'imaginent, & me$me qui veulent faire croire que c'est le seul secret de faire de grands Peintres : car il y a bien d'autres parties plus difficiles & plus nece$$aires pour rendre un ouvrage accomply. Je voudrois bien sçavoir, si ces grands Maistres en perspective pretendent par la pratique qu'ils en ont, estre capables d'inſtruire les autres Peintres en ce qui regarde l'ordonnance des tableaux, le choix & l'élection des attitude, le bon gou$t dans le deſſein & dans la proportion des corps, l'agencement des draperies, & une infinité d'autres choses. J'ay ouy dire à quelques-uns, interrompit Pymandre, que pour ce qui regarde la portraiture, vous ſçavez mieux que moy ce qu'ils entendent par ce mot, je m'imagine que c'eſt la representation lineale de toutes sortes de corps: je leur ay, dis-je, entendu soustenir que la perspective enseigne à faire cette representation dans l'estat le plus parfait, où elle puisse parvenir ; que les Peintres ne manquent dans la ressemblance que faute de bien sçavoir la L iij 86 ENTRETIENS SUR LES VIES perspective; que c'est elle qui leur fournit des moyens aſſeurez & faciles pour que leurs tableaux faſſent toujours l'effet qu'ils deſirent dans quelqu'endroit qu'ils ſoient placez ; ſans estre obligez a tastonner, effacer & defaire des choſes qui ne reüſſiſſent jamais quand elles ont esté faites au hazard, comme dans des voutes & des platfonds, ou faute d'avoir bien sçeu la raison de ce qu'ils font, il se trouve qu'aprés avoir pris beaucoup de peine, il y a souvent bien des choses à redire. Ces gens-là, repartis-je, qui vantent ſi fort ce qu'ils ſçavent n'ont pas aſſeurement produit des ouvrages qui répondent à ce qu'ils promettent. Car pour moy j'ay appris des plus grands Peintres qui ſçavent bien la perſpective & qui n'ignorent pas tous les avantages qu'on en peut recevoir, qu'il y a bien des choſes où il eſt impoſſible de tirer aucun ſecours des regles & des lignes dont l'on $e $ert d'ordinaire, qu'il faut que ce soit l'œil qui juge & qui $oit le principal inſtrument. Qu'il ſe trouve dans la pratique des difficultez que la theorie ne peut prevoir, & où les regles ne servent de guere, à cauſe que ceux qui regardent ne peuvent pas toujours eſtre placez dans un meſme lieu, & ne voir les tableaux qu'au travers ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 87 d'une pinulle, principalement dans les grands ouvrages qu'on ne peut voir d'un ſeul endroit. J'ay veu travailler Lanfranc à une de ces grandes coupes qu'il a peintes à Rome ; & j'ay veu de quelle ſorte il regardoit ſouvent d'en bas l'effet que faisoient ses figures. Ce n'est pas que je veuille diminuer en rien les avantages que la Peinture tire de la Perſpective ; je vous ay dit tantost comme l'optique apprend la raiſon des differentes appartenances que nous remarquons dans les objets : & qu'elle donne des moyens pour que les cho$es fa$$ent à l'œil l'effet que l'on de$ire, comme Phidias le $ceut bien faire connoistre au desavantage d'Alcamenes. Mais il faut prendre garde dans tous les arts, & particulierement dans celuy dont nous parlons, de ne pas nous preoccuper ſi fort pour une partie, que nous en faſſions dépendre toutes les autres. S'il y en a quelques-unes qu'un Peintre n'ait pas, il faut le considerer dans celles où il excelle ; Et cependant l'estime qu'on a pour celuy qui en po$$ede parfaitement quelqu'autre ne doit pas empescher qu'on n'examine le reste de ses ouvrages, de crainte qu'en voulant imiter ce qu'il a fait de bon, on ne l'imite au$$i dans ses deffauts : parce qu'on se persuade aisément qu'ayant bien SS ENTRETIENS SUR LES VIES fait une chose il a de mesme reussi dans toutes les autres. Ne ſeroit-ce pas une erreur eſtrange de croire que Michel Ange estant un grand desseignateur estoit aussi un grand coloriste, ou bien s'imaginer que le Titien n'e$t pas e$timable, & qu'on ne doit conter pour rien la connoissance parfaite qu'il a euë du coloris, à cauſe qu'il n'a pas deſſeigné comme Raphaël. Il faut donc au contraire regarder Michel Ange & le Titien dans les choſes où ils ont excellé. Ainſi on pourra dire que pour ce qui eſt de conduire un tableau de couleurs, & d'ententes de lumieres, il n'y a jamais eu de Peintre qui l'ait fait auſſi ſçavamment que ce dernier ; Il n'eſtoit pas meſme ſi pauvre d'invention & de deſſein que quelques-uns ſe l'imaginent. Les grands ouvrages qu'on voit de luy le font aſſez connoiſtre, mais par ce qu'il a eſté extraordinairement ſçavant dans le coloris, & que c'e$t de cette partie-là que vous avez desiré que nous fissions aujourd'huy le sujet de noſtre Entretien, remettez, je vous prie, dans voſtre eſprit les tableaux que vous avez veus de luy, & considerez de quelle sorte, il s'est conduit pour leur donner cette beauté de couleurs, cette vivacité, cette force, & ce je ne ſçay quoy de precieux que l'on y admire. Un ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 89 Un Peintre, ſans doute travaille ſur de bons principes, lorſqu'il taſche de conduire ſes ouvrages par les regles de la perspective, & qu'il imite dans ses figures la beauté de l'antique, ſoit dans leurs proportions, ſoit dans leurs habits, lors que cela convient a son sujet. Mais dites-moy, je vous prie, si ceux qui ne se sont attachez qu'à ces parties, dont je pourrois bien vous en nommer quelques-uns en particulier, ont fait quelque choſe qui approche de la beauté qu'on voit dans les ouvrages du Titien, & si par les seules regles de la perspective, ils auroient peu repreſenter des figures qui fiſsent un effet semblable à celles de ce Peintre. Cependant, dit Pymandre, il me ſemble que vous venez de dire que ce qui fait le fort & le foible, & ce que vous appellez l'affoibliſsement des teintes, se doit comprendre par les diverſes coupes qu on ſe peut imaginer à meſure que les corps s'éloignent. Il eſt vray, luy repliquay-je, & c eſt dont nous avons tantost parlé sur le sujet de la perſpective de l'air, Leon Baptiste Albert appelle cette coupe Il taglio. J'avouë que dans la speculation l'on peut comprendre de quelle ſorte les objets doivent diminuer de couleur par ces differentes coupes. Mais quand on vient à la M 90 ENTRETIENS SUR LES VIES pratique, cette speculation, ou le raisonnement qui fait juger combien un corps doit perdre de ſa couleur lors qu'on le veut faire paroi$tre enfoncé dans le tableau dix ou douze pieds plus qu'un autre, ne peut apprendre preciſément comment il faut diminuer la teinte de cette couleur, & la proportionner à son éloignement. Avez-vous jamais remarqué un maistre de Musique qui accorde un luth ou une harpe, il vous fera bien connoi$tre quel ton la premiere corde doit avoir avec la ſeconde, & ainsi des autres : mais il ne peut vous enſeigner à les accorder, en vous diſant qu'il faut tourner les chevilles un certain nombre de tours. Il faut que ce ſoit l'oreille qui juge de l'harmonie lors qu'on les touche. De meſme dans les couleurs on peut dire qu'il en faut diminuer ou augmenter la teinte à meſure qu'elles s'éloignent ou s'approchent ; ou qu'elles reçoivent divers accidens d'ombres & de lumieres : mais c'est à l'œil à juger du plus ou du moins de force qu'on leur donne en les meſlant. Et outre cela c'est que, comme nous avons remarqué qu'il y a des couleurs plus fortes & plus ſenſibles à la veuë les unes que les autres, il faut apprendre à les diſpoſer de telle sorte que les plus éloignées n'affoibli- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 91 ſent pas les plus proches. Il me ſouvient de m'estre un jour trouvé à Rome avec des Peintres tres-sçavans, & qui sans doute avoient beaucoup étudié toutes les regles de l'art, & fait diver$es ob$ervations $ur les plus beaux tableaux. Il y en avoit un, qui parlant de la maniere dont on doit répandre la lumiere dans un tableau, vouloit que pour donner plus de grandeur à tout le ſujet, on le peigniſt en ſorte qu'il paru$t dans l'ouvrage entier une rondeur comme si ce n eust esté qu une teste : & disoit sur cela, que le ſentiment du Titien eſtoit qu'on devoit conſiderer un tableau comme une gappe de raiſin compoſée de pluſieurs grains qui tous ont leur jour & leur ombre en particulier ; & que neanmoins il y a dans cette grappe la principale partie qui reçoit le jour plus fortement que les autres & qui les fait fuir. Qu ainsi dans un tableau tous les corps doivent estre disposez de telle sorte qu'il y ait un endroit qui reçoive toute la force du jour, & que le reste s'éloigne & se perde insensiblement par l'affoibliſſement des jours & des ombres, auſſibien que des couleurs. Il y en avoit qui répondoient que cette comparaiſon d'une grappe pouvoit avoir lieu lors que l'on peignoit un grouppe de figures : Mais M ij 92 ENTRETIENS SUR LES VIES non pas un tableau entier, parce que dans une grande ordonnance quoy que l'on y marqué un jour principal, la lumiere neanmoins ne frappe pas ſur des figures ou ſur des groupes ſéparees de meſme qu'elle fait ſur une grâpe de raisin. Ainſi ils faiſoient voir que dans une grande composition de figures, l'on ne peut pas observer la maxime que le premier sembloit vouloir établir comme une regle generale, & ſans laquelle il ne croyoit pas qu'on peuſt conduire un tableau dans ſa perfection. Mais l'autre repartit à cela que les plus grands ſujets ne ſont pas les plus propres à faire paroiſtre la force de la Peinture. Qu'un ſeul groupe de peu de figures fait bien un autre effet qu'une grande ordonnance, rapportant ce que Leon Baptiste Albert a dit, qu'il eſt auſſi difficile qu'un tableau remply de quantité de figures reu$$i$$e bien, & faſſe tout l'effet qu'on peut deſirer, qu'il e$t mal-ai$é qu'une comedie où il y aura un trop grand nombre d'acteurs ſoit entierement accomplie, à cauſe que l'excés des choſes apporte toujours de la confuſion. Cependant, interrompit Pymandre, ſi un grand ouvrage est traité avec le mesme art qu'un plus petit, le plus grand doit-il pas eſtre plus estimé? ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 93 Il est vray, répondis-je ; mais c'est en quoy ils trouvoient de la difficulté, demeurant quaſi tous d'accord qu'on ne peut faire paroiſtre tant de force dans une grande diſpoſition d'ouvrage que dans un tableau qui est composé de peu de figures ; & la raiſon qu'ils en apportoient, est que la Peinture a ses bornes & ses limites. Un Peintre ſçavant, diſoient-ils, peut par le ſecret de ſon art, & par l'intelligence des couleurs, tromper entierement la veuë dans un eſpace mediocre, & en repreſentant peu de figures ; mais non pas dans une grande estenduë, ny en toutes sortes de rencontres. Au bout d'une allée, une perspective bien peinte, peu de figures bien disposées, feront un effet surprenant, au lieu que dans une grande façade le mesme sujet ne trompera point de la mesme sorte. Ils rapportoient pour un exemple de cela la bataille de Constantin, & les autres grands tableaux de Raphaël, qui sont dans les Salles du Vatican, lesquels n'ont point cette force que l'on voit dans quelques tableaux de ce Peintre, & particulierement dans celuy qui e$t au cabinet du Roy où la Vierge eſt peinte tenant l'enfant Jeſus, avec S. Jean, S. Joseph, & trois autres figures qui font un ſi beau groupe. M iij 94 ENTRETIENS SUR LES VIES Cependant, dit Pymandre, il me semble qu'il faut bien plus de science pour traitter un grand ouvrage, pour le bien disposer, pour le remplir d'une infinité de differentes figures, d'habits, d'accommodemens, & pour y faire paroiſtre toutes ces parties dont vous m'avez parlé, que pour peindre seulement trois ou quatre figures enſemble. Je vous avouë, repartis-je, que pour bien repreſenter un grand ſujet, il faut beaucoup plus de ſcience, plus de travail, & que c eſt-là qu'un Peintre a toute l'eſtendue neceſſaire pour donner des marques de son sçavoir. Mais il y en a qui vous diront que ce n est pas dans ces rencontres que l'art peut faire paroiſtre davantage ſa puiſſance & la force de ſes charmes. De ſorte, diſt Pymandre, que je puis ſur cela vous faire une question, & vous demander ce que l'on doit le plus eſtimer dans un tableau ou le genie du Peintre, ou la force de l'Art. Comme l'esprit du Peintre paroist dans toutce qu'il fait, repartis-je, vous pourriez plustost demander lequel est le plus digne d'eſtime, ou celuy qui ſçait tromper par la force de son Art, ou celuy qui montre beaucoup d'invention & de feu dans de grands ouvrages, mais qui ne trompent point ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 93 comme les autres. Pour moy, respondit Pymandre, je ne vou drois pas donner mon jugement là deſſus ; mais jay leu que Zuxis ayant peint une Centaure, se fascha voyant que l'on en estimoit plustost la nouvelle invention, que l'art qu'il avoit employé à la bien repreſenter, eſtimant davanrage cette derniere partie que la premiere. Et j'ay encore remarqué que les Anciens ont fait beaucoup de cas de pluſieurs tableaux qui n'eſtoient que de peu de figures. C'estpourquoy, repris-je, ceux qui ont une inclination particuliere pour les Ouvrages du Titien, & des autres Peintres de Lombardie, di$ent que $i les Anciens ont receu beaucoup de loüanges pour des ſujets de peu de figures, l'on ne doit pas trouver à redire ſi le Titien pour les imiter a pluſtoſt taſché d'acquerir la partie de bien peindre, que celle qui regarde les grandes diſpoſitions, & la connoiſſance particuliere de l'Histoire & des Coustumes. Car c'eſt ainſi qu'ils jugent en deux manieres de l'obligation du Peintre ; l'une qui est de sçavoir comment les choses doivent estre hiſtoriées ; & l'autre de les ſçavoir bien peindre. Or comme la derniere est sans doute tres-difficile, puis qu'en cet art, comme dans plu- 96 ENTRETIENS SUR LES VIES sieurs autres, l'execution est au dessus de la theorie, il est toujours plus avantageux de pouvoir faire que de ſçavoir ſimplement ce qu'il faut faire, ils trouvent qu'il est plus glorieux au Titien d'avoir executé ses ouvrages dans la perfection des couleurs où elles se voyent, que s'il n'eust sceu, comme quantité d'autres Peintres, qu'inventer de grands ſujets qui n eussent pas esté peints avec cette beauté que l'on admire dans ſes ouvrages. Mais, dit Pymandre, si avec la beauté de ses couleurs il eust encore possedé les autres talens qu'avoit Raphaël, ses tableaux n'eussent-ils pas esté plus accomplis. Et si Raphaël, repliquay-je, eust aussi possedé le coloris du Titien, il eust encore esté plus parfait dans son art. Mais pourquoy, de grace, trouve-ton à redire que le Titien n'ait pas excellé dans toutes les parties d'un art si difficile : il en a eu sa part, Raphaël la sienne, & ainsi tous les autres Peintres. Le Titien n a pas eu une des moindres, puiſque c'eſt la plus agreable, & qu'elle eſt ſi difficile à acquerir, qu on ne voit point d'autres Peintres, qui ayent peu comme luy faire paroi$tre dans la Peinture ce charme que l'on admire dans ses ouvrages. Car comme je vous ay dit assez ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 97 assez de fois, bien que tous les autres Peintres ayent eu au$$i-bien que luy la Nature devant les yeux pour la copier, il semble neanmoins avoir eſté le ſeul qui ait eu l'eſprit d'en prendre ce qu'il y a de plus agreable, mais de telle sorte, que dans le choix qu'il en a fait, on peut dire qu'il est comme le Maistre qui montre le chemin aux autres. Je ſçay bien que ce ſçavant homme n'est pas accomply dans toutes les parties, & que ceux qui l'ont imité en Lombardie & ailleurs n'ont pas poſſedé tout ce qui fait un grand Peintre. Toutefois ils n'ont pas lai$$é de faire des ouvrages tres-agreables & fort estimez, parce qu'on y trouve une beauté de couleurs qui plaist à la veuë. Aussi eſt-ce une étude tres-conſiderable ; Et lorſque l'on comprend bien le secret dont le Titien s'est servy, l'on peut en ordonnant & en desseignant le sujet de son Tableau, suivre sa methode dans la conduite des couleurs & des lumieres. Dites-moy donc, je vous prie, interrompit Pymandre, ce que vous avez observé de particulier dans ſa maniere de peindre. Il gardoit parfaitement, luy repondis-je, cette maxime, dont je croy avoir déja parlé sur le sujet de l'ordonnance, qui est de ne pas N 98 ENTRETIENS SUR LES VIES remplir ses tableaux de quantité de petites choses, mais d'éviter le deffaut où tombent pluſieurs Peintres, qui par la quantité exceſsive des parties dont ils composent leurs ouvrages les rendent, petits & plains de ce que les Italiens appellent Triterie. Ainsi il faisoit paroi$tre les ſiens admirables par une nobleſſe, & une grandeur qui s'y remarque. Par exemple lors que dans la repreſentation de quelque histoire, il y a un paysage dans le fond de son tableau, ce paysage est grand, l'on n'y remarque point une infinité de petites choses ; les couleurs en ſont eſteintes quand elles doivent soustenir & servir de fond à ses figures, qui paroiſtroient beaucoup moins ſi les couleurs du paysage estoient trop vives. Les Ciels, les nuces, les arbres, toute l'eſtenduë de la campagne, & generalement tout ce qu'il repreſente, eſt grand ; les draperies des figures ſont amples, évitant les vestemens pauvres, les plis trop petits, & mille autres choses que quelques Peintres affectent, qui cependant ne font que rendre leurs tableaux plus confus. Cette belle entente ne vient point, comme vous pouvez juger, de la perspective, mais du jugement de ce Peintre, de meſme que l'ordre qu'il a toujours gardé dans VIES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 99 la di$tribution de $es couleurs. Car encore que la perspective de l'air, & l'affoiblissement des couleurs, par cette coupe dont je viens de parler, $oit en effet dans les tableaux, ce qui fait fuir ou avancer les corps ; le Peintre neanmoins qui doit toujours chercher à $e prevaloir de toutes $ortes des moyens & des $ecrets de son art quand il veut imiter la force de la Nature, e$t d'autant plus digne d'e$time qu'il sçait découvrir des chemins comme inconnus, pour arriver à son but. C'est pourquoy le Titien sçavoit qu'outre l'affoiblissement que les couleurs reçoivent par les coupes de l'air, & par les differens éloignemens, il y a encore dans les meſmes couleurs, ou une force ou une foiblesse essentielle à leur nature laquelle rend à la veuë les unes plus ſensibles que les autres, comme nous avons déja remarqué ; il sçavoit, dis-je, tout cela, & c'est pourquoy il a toujours observé autant qu'il a pu de les ranger les unes auprés des autres, en sorte que les plus fortes fussent sur les plus foibles ; ce qui eſt aiſé de remarquer dans les vestemens de ses figures. Et lors que la necessité de son sujet l'obligeoit de mettre des couleurs plus foibles sur le devant, il les accompagnoit de quelque chose N ij 100 ENTRETIENS SUR LES VIES dont la couleur plus forte servoit à soustenir & à faire avancer les autres. J'ay veu remarquer à des Peintres, que dans le tableau où il a repreſente Bacchus & Ariadne, afin de faire approcher davantage une draperie qui est sur le devant, & qui de soy est d'une couleur foible & legere, il a trouvé l'invention de mettre un vase dessus, lequel eſtant d'une couleur brune & forte, tire le tout en avant. Est-ce, dit alors Pymandre, que les choses les plus claires s'éloignent & que les plus brunes avancent davantage. C'eſt ainſi, répondis-je, que les plus ſçavans Peintres l'entendent. Ils vous feront remarquer que ce qui eſt noir a plus de force & s approche bien plus que ce qui eſt blanc. C'eſt, repliqua Pymandre, ce que je n'aurois pas cru, car il me semble que ce qui est noir perce & fait un trou, & que le blanc vient en avant. Ainsi, les couleurs qui sont plus claires avancent-elles pas davantage que celles qui le ſont moins, & dans un tableau, une draperie d'un bleu clair, ou d'un vert paſle, ne s'approchera-t'elle pas plus qu'un autre vestement qui sera rouge brun, ou d'un jaune orangé. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 101 Le Titien, repris-je, s'en ſervoit tout autrement, il mettoit preſque toujours les couleurs les plus brunes ſur le devant & les claires derriere. Et lors, comme j'ay déja dit, qu'il estoit obligé d'en mettre de claires sur le devant, il les faisoit soustenir par quelque corps plus solide & plus fort. De mesme encore pour empeſcher qu'elles ne vinſſent à s'attacher ſur un fond approchant de leur couleur, il les retenoit par quelque chose de couleur differente comme dans le tableau dont je viens de parler, où Ariadne e$tant ve$tuë de bleu, il a trouvé moyen, pour empeſcher que cet habit ne s'attache au Ciel & à la mer qui luy $ervent de fond, de l'environner d'une écharpe rouge qui détache la figure & la fait demeurer $ur le devant. Ces exemples, repartit Pymandre, ne me convainquent pas, estant persuadé que dans les tableaux mesme du Titien, il s'y trouvera des choses qui seront contre ce que vous venez de dire, ne pouvant comprendre que ce qui eſt plus clair dans un tableau ne paroiſſe davantage que le reſte. Ne vous ay-je pas déja dit, repartis-je, que dans la Peinture le blanc n'a point tant de force que le noir, qui dans un tableau repreſente N iij 102 ENTRETIENS SUR LES VIES bien mieux l'obscurité que le blanc ne peut faire la lumiere, à cauſe que la ſenſation du blanc s'affoiblit dans l'oeil par la diſgregation, si vous me permettez d'user de ce mot, que les rayons de la veuë reçoivent d'une trop grande blancheur ; au lieu que le noir se rassemble. Cela se voit dans la Nature, car si vous regardez une muraille fort éclairée du Soleil, vous verrez qu'au lieu d'y découvrir toutes les choses qui peuvent y estre marquées, la grande clarté empeſchera que vous ne puiſſiez parfaitement les discerner ; la trop grande lumiere dissipant, comme je vous ay dit, les rayons viſuels, qui n'ont pas alors aſſez de force pour faire le diſcernement de tous les objets en particulier, ce qui n'arrivera pas quand cette mesme muraille ne sera pas éclairée d'un si grand jour. Mais au$$i ne faut-il pas s'imaginer qu'un Peintre ne doive ſe ſervir que de couleurs fort brunes ſur le devant d'un tableau pour en faire avancer tous les corps ; ny qu'il tienne tous les derrieres fort clairs pour les faire fuir. La Nature a des clartez proches & des ombres éloignées. On voit des maiſons éclairées du Soleil à deux cent pas ; & des parties ombrées dans la mesme distance. Vous concevrez facilement comment ces cho ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 103 ses se doivent imiter, si vous vous souvenez bien de ce que nous venons de dire en parlant de la lumiere & des ombres, de la perspective de l'air, & du fort & du foible qui arrive à meſure que les objets ſont plus proches ou plus éloignez. Ainsi vous jugerez que dans un tableau on fait paroiſtre le blanc & le noir plus proches ou plus éloignez en fortifiant ou affoibliſſant la blancheur de l'un ou la noirceur de l'autre. Je croy comprendre à present, dit Pymandre, ce que le Peintre peut ob$erver dans la Nature à l'égard de la lumiere & des ombres. Mais dites-moy, je vous prie de quelle sorte il doit proceder dans son travail, pour rendre ſes tableaux accomplis dans cette partie. Pour bien imiter les lumieres & les ombres, repartis-je, il faut donc que je vous repete encore une fois qu'on doit d'abord considerer les superficies des corps, parce qu'on verra qu'elles changent de couleurs & de lumieres selon qu'elles sont plates, inégales, convexes ou concaves. Or ces changemens de couleurs $elon les $uperficies cau$ent beaucoup de difficultez aux Peintres pareſſeux, qui ne veulent pas prendre toute la pente necessaire pour les 104 ENTRETIENS SUR LES VIES bien repreſenter. Mais ceux qui ſont plus laborieux, aprés s'estre donné le soin de marquer les places des lumieres & des ombres, trouvent bien-toſt de la facilité à donner la couleur qui leur convient, alterant peu à peu les teintes & les couleurs, selon qu'ils le jugent à propos. Et parce que le Peintre n'a point d'autre couleur que le blanc, avec lequel il puisse exprimer les derniers éclats de lumiere, il faut se souvenir d'éviter dans un tableau, de representer le corps du Soleil, la nege, & les brillants des corps lui$ans ; & lors qu'on ne peut les éviter, il faut e$teindre autant qu'il ſe peut tous les blancs, & reſerver le blanc pur pour imiter les éclats de lumieres que l'on voit ſur le naturel. Et de meſme il doit penſer auſſi qu'il n'a que le noir pour repreſenter ce qu'il y a de plus obſcur. C'eſt pourquoy les Peintres manquent beaucoup lors qu'ils employent inconsiderement trop de blanc & trop de noir. Et c'est dequoy Zeuxis, qui eſtoit le Titien des anciens Peintres, reprenoit quelques uns de ſon temps, leſquels ignoroient combien cet excés estoit préjudiciable à leurs tableaux. Je croy, interrompit Pymandre, que les connois n ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 105 connoisseurs pardonneroient plustost à ceux qui tombent dans l'excés du noir, qu'à ceux qui employent du blanc avec profu$ion. Je ne ſçay, repartis-je, lequel eſt le plus ſupportable ; car si d'un costé le noir est desagreable, d'un autre costé le blanc n'a pas de force. Cependant parce que naturellement on aime plus la lumiere que l'obscurité, il ne faut pas s'étonner s'il y a autant de Peintres qui pechent en faiſant des choſes trop claires, que d'autres en pratiquant le contraire. Mais ce qu'on peut dire c'est que les plus habiles ont évité ces deux extremitez. Le Titien a fait des corps qui n'ont point d'ombre ; Sa Danaé toute éclairée qu'elle est ne laisse pas d'avoir de la force & de la rondeur ; Il en a fait d'une autre maniere, & les uns & les autres ſont parfaitement beaux. Quand un Peintre a fait une étude exacte de toutes les choses que je viens de remarquer, c'eſt alors que la perſpective luy ſera tres-utile pour les mettre en pratique : Et pour ce qui eſt des couleurs & de la maniere de peindre, s'il po$$ede parfaitement le de$$ein, & qu'il travaille avec jugement, il luy est plus aisé de couvrir les superficies des corps de quelque couleur que ce $oit, d'en augmenter ou dimi 106 ENTRETIENS SUR LES VIES nuer les teintes avec plus ou moins de clair & d'obſcur, ſelon qu'il le juge neceſſaire, pour donner plus ou moins de jour ou d'ombre, de relief ou d'enfoncement à la chose qu'il voudra repreſenter ; & c'eſt ainſi qu'un tableau reçoit plus ou moins de force & de beauté, ſelon que le Peintre est sçavant dans toutes les parties de son art. Et parce qu'il est aisé de se tromper soymesme en regardant toujours d'une mesme maniere ce que l'on veut imiter, & qu'en demeurant long-temps sur son ouvrage, l'on n en reconnoiſt plus les deffauts, il eſt bon de consulter quelquefois le miroir comme Leonard de Vinci l'en$eigne. Car en examinant toutes les figures en particulier, on en découvre plus aisément les deffauts, le miroir eſtant un amy fidele qui ne flatte point, & qui a l'induſtrie de retourner l'ouvrage d'une autre maniere comme pour en supposer un autre dont l'on peut juger ſans prevention. Or, comme nous avons déja dit, qu'il est impossible de reduire en regles tout ce qui est ne ceſſaire pour bien ordonner les figures qui compoſent un tableau, parceque l'ordonnance e$t une partie qui dépend du genie & du jugement du Peintre. De meſme il eſt difficile ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 107 d'en$eigner preci$ement de quelle $orte il faut dispoſer les couleurs, mais on peut dire qu'il ſe rencontrera une grande union & une agreable varieté dans leur arrangement, ſi celuy qui travaille eſt aſſez éclaire pour les ſçavoir mettre chacune dans leur veritable place, & donner les jours bien à propos. Ce qui a fait que le Titien a eu l'avantage ſur tous les autres Peintres pour ce qui regarde cette belle entente de couleurs, c'est que dans ses tableaux il a toujours observé d'y répandre de grands clairs & de grandes ombres, comme j ay déja dit : & l'on peut remarquer qu'encore que les parties ombrées ne paroissent pas faites avec un grand travail, elles ne lai$$ent pas neanmoins d'estre bien peintes : car comme nous avons remarqué, il y a de la difference entre l'ombre & l'obſcurité. Dans l'obſcurité on ne voit rien du tout, mais l'ombre n'e$t que comme un nuage qui couvre les corps : & leur o$te $eulement une lumiere particuliere, n'empeschant pas que par le secours d'une autre lumiere moins forte on n'appercrive la forme & les couleurs. De sorte que si l'on voit que la lumiere est doucement & largement répanduë sur les parties éclairées de ses tableaux, on voit aussi que celles qui Oi 108 ENTRETIENS SUR LES VIES sont ombrées paroissent seulement couvertes, comme j'ay dit, d'une eſpece de nuage. Il faudroit que nous eussions devant les yeux quelques ouvrages de ce Peintre pour bien obſerver ce que je dis. Je pourray vous faire voir dans le paysage que j'ay, comment les choses y sont par grands morceaux, & non par petites pieces ; que chaque corps tient de la couleur de celuy qui luy ſert de fond, & s'y unit tendrement. Il y a parmy les arbres des chevres qui broutent & des moutons qui paiſsent qu'on a peine à connoistre, parce que ces animaux ſont chargez de la couleur verte des fueilles qui les environnent ; Mais ce que je pourray vous faire voir encore, c'est le beau choix des arbres : de quelle ſorte il a peint par grandes ma$$es les jours & les ombres, & touché le feüilles par dessus, mais legerement & avec eſprit. Vous verrez que les troncs des arbres ne prennent leur teinte naturelle qu'inſenſiblement à meſure qu'ils s'élevent, ne paſſant jamais tout d'un coup d'une couleur à une autre. Je veux dire que proche la racine ils tiennent encore de la couleur de la terre d'où ils sortent, & ne s'en détachent jamais par des couleurs qui tranchent. Vous y verrez de quelle maniere ce Peintre conserye les couleurs IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 109 les plus fortes pour les choſes les plus proches, & le blanc pour les jours, & pour la plus grande lumiere. Il ne se sert pas inconsiderement du blanc & du maſſicot, parce qu'il ne luy resteroit aucune couleur dont il peust faire les rehauts qui brillent en divers endroits de ce paysage. Les beaux effets de lumiere, & un éclat de jour que l'on voit au haut d'une montagne qui semble veritablement éclairée du Soleil ne paroistroient ny si vrais ny si agreables, s'il n eust ménagé les couleurs les plus claires, ou s'il les eust répanduës également dans tout son tableau. Auſſi ce ſont ces coups de maistre qui font dans un ouvrage ce qu'on nomme le precieux ; il ne doit y avoir guere de ces richesses, & mesme comme bien souvent ce n'est pas une petite perfection à un Orateur de ſçavoir ſupprimer beaucoup de choses. Ce n'est pas aussi un témoignage de peu de doctrine à un Peintre quand il retranche plusieurs parties quoy que belles, de crainte que cette beauté ne fasse tort à son principal sujet ; comme lors qu'il affecte d'oster les couleurs vives dans les draperies, & toutes $ortes de broderies dans les vestemens, de peur que ces petits avantages ne nuisent à ceux d'une O iij Plin. lib 7. epist. 6. Pretio periit gratia artis. Plin. l. 34. c. 8. Clem. Alex. 110 ENTRETIENS SUR LES VIES belle carnation ; Ou bien encore lors qu'il ne veut pas donner de la gayeté à un paysage, afin que la veuë ne s'y arreste pas; mais qu'elle se porte aux figures qui ſont faites pour eſtre le principal objet du tableau. Car il est vray qu'il Ya des ouvrages, qui pour eſtre trop riches en sont moins beaux, comme il arriva a la statuë que Neron fit dorer, qui ne put augmenter de prix ſans perdre beaucoup de ſa grace. Ce Peintre pensoit avoir bien reussi, qui montrant à Appelle un tableau où il avoit peint Helene richement vestuë, luy en demandoit son avis ou pluſtoſt ſon approbation. Mais Appelle luy répondit avec ſa ſincerité ordinaire qu'il avoit fait une figure fort riche, mais non pas belle. La beauté ne conſiſte point dans les parures, & dans les ornemens. Un Peintre ne doit pas s'arrester aux petits ajustemens, sur tout dans les ſujets d'hiſtoires, où il pretend repreſenter quelque chose de grand & d'heroïque. Il y doit faire paroiſtre de la grandeur, de la force, & de la nobleſſe, mais rien de petit & de delicat, ny de trop recherché. Il en est des ouvrages de Peinture, comme de ceux de Poësie. Il ne faut pas qu'il paroiſſe que l'ouvrier ait pris plus de plaiſir à ſe ſatisfaire luy-meſme, & a faire connoi$tre le jeu de $on e$prit & la deli- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. III cateſſe de ſon pinceau, qu'à conſiderer le merite de son sujet. Quintilien blame Ovide de cette trop grande delicateſſe. Si vous voulez, dit Pymandre, que les Peintres imitent les Poëtes, il faut pourtant, selon le sentiment des doctes qu'il y ait dans leurs tableaux quelque choſe d'agreable & de touchant au$$i-bien que de grand & de fort. Il est vray, répondis-je, mais cet agreable doit naistre toujours du sujet que l'on traitte, non pas des choſes étrangeres : Car l'on ne pretend pas retrancher les choses belles, quand elles sont propres aux lieux où on les met, mais l'on condamne ceux qui gastent un sujet qui de soy est noble & grand, parce qu'ils s'arrestent trop à la recherche des ornemens de certaines petites parties inutiles. Si je voulois nommer des Peintres que vous connoissez, je vous produirois des exemples de ces deffauts dans quelques-uns de leurs ouvrages, qui me viennent preſentement dans l'eſprit, mais j'aime mieux vous les faire voir quelque jour dans des tableaux anciens. Alors nous estant levez pour nous approcher de la fenestre. Tout ce que vous venez de remarquer, dit Pymandre, fait connoistre la difficulté qu'il y a d'estre un grand Peintre. Car 112 ENTRETIENS SUR LES VIES je voy qu'encore qu'un homme nai$$e avec les qualitez propres à la Peinture il y a une infinité de choſes qu'il faut apprendre, & que la Nature ne donne point; Et jamais on n'a assez de temps pour acquerir les connoiſſances neceſſaires à la perfection de cet art. Pendant nostre entretien l'orange qui avoit continué avec beaucoup de violence, se dissipa bien-toſt ; le Ciel eſtoit découvert en plusieurs endroits, & le tonnerre ne faisoit plus que gronder en s'éloignant de nous. Comme nous viſmes que le temps devenoit ſerain & que le Soleil estoit encore assez haut sur l'horiſon, nous ſortiſmes du chaſteau, & rentraſmes dans le jardin pour y passer le reste du jour. Les arbres que la pluye avoit lavez en paroiſſoient d'un plus beau vert : la campagne mesme avoit quelque chose de guay, & sembloit plus riante qu'auparavant. Certains nuages tendrement répandus dans l'air, & differemment colorez des rayons du Soleil, faiſoient mille beaux effets ; de ſorte que le Ciel, & la Terre paroiſſoient alors avec des charmes tous nouveaux. Aprés avoir fait quelques tours d'allée du costé de la riviere, nous recommençaſmes à parler des Peintres qui avoient vescu du temps du Titien, & qui avoient a ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 113 avoient suivy sa maniere. Comme il y en a eu plu$ieurs qui ont e$té bien moins con$iderez que les autres, nous ne diſmes que fort peu de choſes ſur leurs ouvrages : Mais Pymandre m'ayant fait souvenir d'un beau paysage qui eſt preſentement dans le Cabinet du Roy, dans lequel eſt repreſenté S. Jean qui baptiſe Nostre Seigneur, je luy appris qu'il estoit de LAMBERT ZUSTRUS Flamant, & l'un des Esleves du Titien. Cependant, dis je à Pymandre, entre ceux qui ont $uivy le Titien dans $a maniere de peindre ANDRE SCHIAVON eſt aſſeurément un des plus con$iderables. Il e$toit né de parens fort pauvres, qui avoient quitté l'E$clavonie pour s'établir à Venise. Dés sa jeunesse il s'appliqua à deſſeigner d'aprés les eſtampes du Parmesan ; mais ensuite il étudia beaucoup les ouvrages du Georgeon & du Titien. S'estant formé une maniere particuliere, il commença à travailler avec tant de soin, & fit paroi$tre dans ses peintures une beauté de pinceau, & un gouſt de couleurs ſi exquis, qu'il ſe fit admirer de tout le monde. Il est vray que n'ayant pas esté secondé dans ses études pour pouvoir estre bien instruit dans le dessein, qui est la partie principale de la Peinture, il s'abandonLAMBERT ZUSTRUS. ANDRE SCHIAVON. 114 ENTRETIENS SUR LES VIES SciHAYON. na trop tost à l'inclination qu'il avoit de peindre. Aussi n'ayant pas fait un assez grand fond de ſcience ſes ouvrages ne ſont pas corrects, mais ce deffaut ſe trouve caché par la beauté des couleurs, qui impoſent facilement à ceux qui n'ont qu'une connoissance mediocre. Cependant André rendoit ses tableaux si agreables aux yeux de tout le monde, que le Tintoret diſoit ſouvent qu'il n'y avoit point de Peintre qui ne deuſt avoir au moins un tableau de Schiayon à cauſe de ſa belle maniere de peindre ; mais qui en mesme temps ne meritast d'estre chaſtié, s'il ne s'efforçoit de mieux deſseigner. Pour André il estoit digne d'excuse & de compassion, eſtant reduit dans une ſi grande neceſſité, que pour ſubſiſter, & pour faire vivre ſes parens il eſtoit obligé de travailler avec promptitude, & d'entreprendre toutes sortes d'ouvrages, n'estant le plus souvent employé que par des maçons, qui le payoient comme un ſimple manœuvre. Il ſeroit demeuré longtemps dans cette miſere, ſi le Titien ne l'en euſt tiré pour le faire travailler avec d'autres Peintres dans la Bibliotheque de S. Marc, où il fit trois tableaux. Dans le premier il representa sous des figures emblematiques la ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 115 Vertu militaire ; Dans le second la Souveraineté ; Et dans le troisiéme le Sacerdoce. Ensuite il fit plusieurs autres ouvrages à Veni$e. Il travailla me$me en concurrence du Tintoret pour les Peres que l'on nomme Crociferi, ausquels il fit un tableau où la Vierge est representée comme elle visite sainte Elizabeth Mais cet ouvrage ne luy reüssit pas comme plusieurs autres qu'il avoit faits ; & le Tintoret qui repreſenta la Purification de la Vierge, le surmonta non $eulement dans le de$sein, mais encore dans la vivacité du coloris : bien que cette derniere partie fust celle où André estoit le plus fort. Quoy qu'il fist depuis ce temps-là une tres-grande quantité de tableaux, sa fortune n'en devint pas meilleure. Il vescut toujours dans la pauvreté, & y mourut âgé de soixante ans. Sa reputation, & le prix de ses peintures augmenterent lors qu'il ne fut plus au monde ; Ce qui est arrivé souvent à plusieurs grands Peintres. Nous ne voyons pas icy beaucoup de tableaux de sa façon. M. Jabac en a un ou est representé la Vierge & l'Enfant Jesus dans un grand paysage. Pendant que tous les Peintres dont je viens de parler embelliſſoient par leurs ouvrages la ville P SCHIAVON. MORETTO. ROMANINO. CALISTO Fr. L.O.I. GIROLAM SAVOLTI. GIROLAMO MUTIANO. 116 ENTRETIENS SUR LES VIES de Venise, il y en avoit plusieurs autres originaires de la ville de Breſſe en Lombardie, qui travailloient aussi avec un favorable succés. Parmy ceux-là je puis vous nommer Alexandre BONVINCINO surnommé IL MORETTO, qui dés sa jeunesse estudia sous le Titien, & taſcha auſſi d'imiter la maniere de Raphaël. GIROLAMO ROMANINO, capricieux dans ſes inventions, & qui peignit d'une maniere fiere & bizarre. CALISTO DE LODI, qui travailla beaucoup à fraiſque & à detrempe. GiROLAMO SAVOLDI de noble famille. On voit à Fontainebleau un tableau de sa main, où il a peint Gaston de Foix comme à demy couché, & derriere luy des miroirs qui repreſentent les parties du corps que l'on ne pouroit voir. Il demeura long-temps à Venise où il mourut. Madame la Presidente Ardier a deux tableaux de luy, dans l'un eſt repreſenté la Magdeleine, & dans l'autre saint Jeroſme au defert. LE MUTIAN dont l'on voit des païſages ſi bien gravez par Corneille Cort estoit aussi de Bresse. Il étudia d'abord sous le Romanino, mais il s'attacha en$uite à la maniere du Titien Estant allé à Rome il fit amitié avec Tadée Zuccaro, & travaillerent de com- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 117 pagnie à de$$eigner d'aprés les $tatuës antiques MUTIANO & les tableaux des meilleurs mai$tres. Le Mutian employoit neanmoins une bonne partie du temps à faire des portraits & des paï$ages, pour le$quels il avoit un genie tout particulier. Il a peint en plu$ieurs endroits de Rome, & fit par l'ordre du Pape Gregoire XIII. un tableau dans l'Eglise de S. Pierre où il repreſenta ſaint Paul premier Hermite, & ſaint Antoine. Jule Romain ayant commencé à desseigner les bas reliefs de la colonne Trajane, & estant mort sans les achever, le Mutian continua ce grand ouvrage, & c'eſt par ſon moyen que nous en avons les estampes dont Ciaconius a fait l'explication. Sur la fin de ses jours ayant fait son testament il laiſſa à l'Academie de saint Luc de Rome deux mai$ons : & ordonna que $i ses heritiers mouroient sans hoirs, tous ses biens retournassent à l'Academie, pour faire bastir un hoſpice où pourroient ſe retirer les jeunes gens qui viendroient à Rome apprendre à peindre, & qui n'auroient pas moyen de subsister. Ce fut aussi à sa consideration que le Pape Gregoire XIII. fonda la mesme Academie par un Bref que le Pape Sixte V. confirma depus. Ce Peintre mourut âgé de soiP iij L'an 1590. Boniraci VENITIEN VIONOLLE. PYRROLIGORIO. 118 ENTRETIENS SUR LES VIES xante & deux ans, & fut enterré dans l'Eglise de Sainte Marie Majeur, où il avoit choisi le lieu de ſa ſepulture. Je ne vous dis rien de toutes les peintures que l'on voit à Venise & en plusieurs autres lieux d'un certain BONIFACE VENITIEN qui fut diſciple du vieux Salme, & qui étudia ſi bien, que les plus habiles avoient quelquefois de la peine à reconnoiſtre les ouvrages du Diſciple d'avec ceux du Maistre. Il etudia au$$i d'aprés les tableaux du Titien, ce qui ne servit pas peu à perfectionner ſa maniere. Il mourut âgé de ſoixante-deux ans. Mais avant que de vous parler des autres Peintres de Lombardie, qui ont excellé depuis ceux que je viens de nommer, je suis d'avis que nous retournions du costé de Rome & de Florence. Jacopo Barozi, dit VIGNOLE travailloit à Rome, mais beaucoup moins à la Peinture qu'à la Sculpture & à l'Architecture. Il mourut en 1573. âgé de soixante & six ans. PIRRO LIGORIO Napolitain mourut aussi dans le me$me temps. Il s'appliqua particulierement à l'Architecture, & quoy qu'il ait fait beaucoup de tableaux, & des desseins pour des tapi$$eries, comme ceux que vous pouvez avoir veus entre les mains de M. de ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 119 Chanteloup Maistre d'Hostel du Roy, qu'il PìRRO LICORIO. avoit faits pour le Cardinal d'Este, & où il a representé l'histoire d'Hyppolite fils de Thesée, l'on peut dire, que la plus grande connoissance qu'il avoit acquise estoit celle des monumens antiques ; ayant fait une étude & une recherche toute ſinguliere des ſtatuës, des bas reliefs, des medailles, des peintures, des baſtimens, & generalement de tout ce qui peut donner quelque in$truction de l'antiquité. Il y a plusieurs volumes desseignez de sa main dans la Bibliotheque du Duc de Savoye, où les curieux pourroient apprendre beaucoup de choses que nous ne voyons plus aujourd'huy. Entre celles qu'il a recherchées avec soin on voit toutes les sortes de vais$eaux qui e$toient anciennement en u$age, a$ſez differents de ceux d'aujourd'huy. Cette étude que Pyrro Ligorio a faite est non ſeulement curieuſe, mais tres-neceſſaire aux Peintres qui veulent observer la convenance dans les sujets d'histoires, comme ont fait Raphaël, Jule Romain & quelques autres. Car on peut remarquer parmy tous ces differens vaiſſeaux la forme de ces navires si grands & si magnifiques dont les anciens Autheurs nous ont laiſſé des deſcriptions. Plin. Athen. Plut. CLOVIO. LE Bron219. ALEXAN D.L. ALIO 120 ENTRETIENS SUR LES VIES Je ne sçay si vous vous souvenez d'un JULIO CLOVIO qui travailloit excellemment de miniature. N'est-ce pas de luy, dit Pymandre, les figures de miniature qui ſont dans un Office de la Vierge écrit à la main, qu'on nous monstra au Palais Farnese, un jour que nous estions allez voir la gallerie des Caraches, & le Cabinet des tableaux. C'eſt ce Peintre-là meſme, repartis-je, qui fit cet ouvrage dans le temps qu'il demeuroit avec le Cardinal Farnese. Il estoit originaire de l'Eſclavonie, & avoit appris à deſſeigner ſous Jule Romain, c'eſt ce qui rendoit ſon travail ſi beau & d'une ſi grande maniere. Comme il a veſcu quatre-vingt ans il a beaucoup peint pour divers Princes & Seigneurs. Il mourut à Rome l'an 1578. & fut enterré dans l'Eglise de S. Pierre aux Liens. Dans ce temps-là le BRONZIN diſciple du Pontorme travailloit à Florence. Il a fait plusieurs portraits, & quantité d'autres tableaux où l'on peut voir, qu'il a eſté un des meilleurs Peintres de l'Eſcole de Florence; il mourut âgé de soixante & neuf ans, & eut pour Esleve ALEXANDRE ALLORI ſon neveu; c'eſt de ce dernier un tableau qui est à l'Hostel de Condé IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 121 Condé où l'on voit une Venus couchée & un petit Amour. Il en avoit fait encore deux autres de la meſme grandeur pour Louis Diacetto, qui ont esté long-temps dans son Hostel à Paris. Ce fut environ dans le mesme temps que mourut George VAZARI. Quoy qu'il ait beaucoup peint en plu$ieurs lieux d'Italie, $on nom neanmoins n'auroit jamais esté si connu qu'il est aujourd'huy, s'il n'avoit fait que des tableaux, & qu'il n'eu$t point entrepris d'écrire les vies des Architectes, des Sculpteurs & des Peintres qui avoient excellé en ces $ortes d'arts. Car on peut dire que ç'a eſté en voulant eterni$er leur memoire qu'il a con$ervé la $ienne, & ce qu'il a écrit luy sert, aussi-bien qu'à la la plus grande partie de ceux dont il a parlé, d'un monument beaucoup plus durable & plus glorieux que les tableaux, les statuës, & les edifices qu'ils ont laissez, & ausquels ils ont travaillé. Je ne vous diray rien de ses peintures dont il a eu soin luy-mesme de parler assez souvent dans ses écrits ; Je vous feray seulement remarquer qu'il eſtoit d'Arezzo, & qu'il avoit appris les commencemens de la Peinture de ce Guillaume de Marseille, qui travailloit à Rome du temps du Pape Jule II. VAZARI. 122 ENTRETIENS SUR LES VIES Qu'enſuite il alla à Florence, où il deſſeigna sous Michel-Ange, & sous André del Sarte. Qu'estant retourné en son pays le Cardinal Hyppolite de Medicis le mena à Rome. Qu'il peignoit avec beaucoup de promptitude; qu'il estoit abondant en inventions, & entendu dans l'Architecture : mais ſur tout qu'il aimoit beaucoup les belles lettres, & prenoit plaiſir à écrire. Cela se voit par ses livres, où il paroist grand Ecrivain, & plus sçavant dans sa langue, que profond dans l'art de la Peinture, dont il n'établit aucunes regles. Il aimoit principalement à loüer les Peintres de sa nation ; Et s'eſtant appliqué à faire une ſoigneuſe recherche de tous leurs ouvrages, il en a fait des deſcriptions exactes ; donnant à son diſcours les ornemens & les graces qu'il eſtoit capable de recevoir. Il est vray qu'estant amy d'Annibal Caro & de l'Adriani, on dit qu'ils ont eu part à ce travail, & qu'ils ont beaucoup contribué à le mettre en l'eſtat où nous le voyons ; mais particulierement Vincenzo Borghini qui estoit un de ses plus intimes amis, & frere de ce Raphaël Borghini, qui a auſſi écrit des Peintres & des Sculpteurs Vaſari n'avoit que soixante & trois ans lorsqu'il mourut à Florence l'an 1574. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 123 Je ne m'arresteray pas beaucoup à plusieurs autres Peintres qui travailloient encore à FloSEMENTA rence & à Rome, comme un JACOBO SEMENTA, qui a fait quelques tableaux dans le Cloistre de la Trinité du Mont, où il a representé MARCILLO la vie de ſaint François de Paule. MARCELLO VENUSTO. VENUSTO de Mantouë, diſciple de Perin del Vague, qui peignit a$$ez agreablement, & duquel je pense vous avoir déja parlé. C'est luy qui avoit fait les cartons des tapisseries de l'Hostel de Guise, où sont representez les differens âges, dont j'ay veu les desseins entre les mains de M. Jabac. Je ne vous diray rien encore de particulier MARCO DA d'un MARCO DA FAENZA, dont il y a aussi FAINZA. quelques tableaux dans le Cloistre de la Trini SER MONE. té du Mont: d'un GIROLAMO DA SERMONETA, qui a peint au Vatican dans la Chapelle de Sixte, où il a representé comme Pepin Roy de France donne Ravenne à l'Eglise de Rome. Je ne vous parleray point de ce qu'a Passerot. fait BARTHOLOME'E PASSEROTTI de Boulogne, qui apprit de Vignole le commencement FONTANI. du deſſein ; ny PROSPERO FONTANI, auſſi de Boulogne, qui a beaucoup peint à Gennes avec Perin del Vague, & qui eut une fille nommée LAVINIA, qui peignit aussi fort LAVISIA. Necrins. TOMARAN 111. Decret. R. 124 ENTRETIENS SUR LES VIES bien ; ny BAPTISTE NALDINO, di$ciple du Bronzin, lequel a peint à Rome dans l'Eglise de Saint Louis des François, & dans l'Eglise de la Trinité du mont ; ny mesme NICOLAO DALLE POMARANCIE, qui eut un fils nommé ANTONIO. Quoy que ces Peintres ayent fait quantité d'ouvrages, le merite de la pluſpart n'est pas assez grand pour parler d'eux comme nous avons fait de plusieurs autres ; il est plus juste que nous disions quelque chose de ceux qui travailloient en ce temps-là au deça des monts. En pouvez-vous remarquer, interrompit Pymandre, qui puiſſent tenir rang parmy ceux que vous estimez le plus. Je ne voudrois pas m'arreſter, repartis-je, à un grand nombre que l'on ne connoiſt pas aſsez, quoique parmy ce nombre il y en ait qui ne meritent pas moins d'estre considerez, que pluſieurs dont le Vazari a fait mention : Car lorſque François I. commença à faire peindre à Fontainebleau, il y avoit un grand nombre de Peintres qui travailloient $ous la conduite de Mai$tre Roux & du Primatice. Outre ceux que je vous ay autrefois nommez qui vinrent d'Italie, il y eut encore Barthelemy DEMINIATO & Laurens RENAUDIN, qui estoient ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 125 PELLECRIN. de Florence, Francisque PELLEGRIN, VIRGILVIRGILLI. BURON. LE & Jean BURON, Claude BALDOUIN, qui a CL. BAL DOUIN. fait les de$$eins de quelques vitres de la $ainte Chapelle de Vincennes, & qui travailla beaucoup aux cartons des tapi$$eries de FontaineCACHETEbleau. Francisque CACHETEMIER, & Jean MIER. BAGNACA Baptiſte BAGNACAVALLO: Ce dernier a peint VALLO. à Fontainebleau ſur les volets des armoires du Cabinet du Roy ; $ur l'un il a repre$enté Uli$se, & dans l'autre la Prudence sous la figure NIC. BELIN d'une femme. Nicolas BELIN dit Modene, TIT MOLE. Lucas ROMAIN, & quelques autres Italiens. LUCAS Ro. Mais outre tous ceux-là il y avoit un grand M nombre de François qui travailloient avec eux tant aux ouvrages de Peinture qu'aux ornemens de stuc, entre lesquels je vous nomme ray ſeulement comme les plus conſiderables, LE Roy. Simon LE ROY, Charles & Thomas DORI. CH ET T. DORIGNI. GNI, Loüis, François, & Jean LERAMBERT, L. FR. ET LAMBERT. Charles CARMOY, qui a peint la voute de la CARMOY. sainte Chapelle de Vincennes, & qui a fait aussi les cartons des tapisseries de Fontainebleau avec Claude Baldoüin. Jean & Guillau J. ET G. me RONDELET. Celuy-cy a orné la cheminée RONDELET. de la grande Salle du bal par les ordres de Phil bert de Lorme, qui alors estoit Architecte & Surintendant des bastimens du Roy, car le ① iij Q Gra.Mus. NIER Pu Basuit ps Hoiv. ru Bors. TANTOSE. Roche. TER. SANDON. Micur. 126 ENTRETIENS SUR LES VIES Primatice ne luy ſucceda en cette charge qu'en 1559. GERMAIN MUSNIER travailla conjointetement avec Barthelemy Deminiato à quatre tableaux pour l'ornement des armoires du Cabinet du Roy ; LOUIS DU BREUIL, & quantité d'autres peignoient dans les Galleries & & dans les chambres de Fontainebleau. Quand l'Empereur Charles V. paſſa en France le Roy ſit faire quelques ornemens de peinture à Fontainebleau pour sa reception. On choiſit pour cela Guillaume de HOEY, Euſtache DU BOIS, & quelques autres. Antoine FANTOSE travailla beaucoup à des deſſeins de Groteſques pour la grande gallerie. Michel ROCHETET representa en douze tableaux les douze Apoſtres, chaque tableau avoit deux pieds & demy de haut avec une bordure d'ornemens auſſi de peinture pour ſervir de modelles à un Eſmailleur de Limoges, qui travailloit pour Sa Majesté. Il fit aussi deux tableaux pour les volets des armoires qui ſont au Cabinet du Roy, où il repreſenta dans l'un la figure de la Justice, & dans l'autre un Roy qui ſe fait arracher un œil. Jean SANSON, Girard MICHEL travaillerent aussi dans les chambres des eſtuves, & dans la grande gal- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 127 lerie, dans le temps que Vignole & Francisque Libon fondeur, prenoient le ſoin de faire faire les moules de terre & de plaſtre pour jetter en bronze les ſtatuës que le Roy avoit fait venir de Rome. Il y avoit encore alors JANET, qui faisoit fort bien des portraits ; on voit à Fontainebleau ceux qu'il a faits de François I. & de François II. Et dans la biblioteque de M. le President de Thou, il y en avoit plusieurs des principaux Seigneurs qui vivoient en ce temps-là. Il travailloit également bien en huile & en miniature; Ronſard a parlé avantageuſement de luy dans ſes poëſies. CORNEILLE natif de Lion a fait auſſi quantité de portraits sous les regnes de François I. Henry II. François II. & Charles IX. Brantome dans ſes memoires eſtime beaucoup un tableau où il avoit peint Catherine de Medicis avec ses deux filles ; & dit que cette Reine prit grand plaiſir à regarder cette peinture un jour qu'estant à Lyon elle alla voir chez Corneille les portraits de tous les grands Seigneurs & Dames de la Cour dont il avoit une chambre remplie. Il y avoit Dumoutier qui en faisoit en crayon ; il estoit pere de celuy que nous avons JANET. CORNEIL. It is Cou. 128 ENTRETIENS SUR LES VIES veu à Rome en 1648. & oncle de Daniel Dumoutier Peintre du Roy. Dumoutier le fils avant que d'aller à Rome avoit fait un voyage en Flandres, & avoit porté avec luy plusieurs portraits de la main de son pere, representans des Seigneurs & des Dames de la Cour de France, leſquels l'Archiducheſſe Iſabelle achepta. Mais un des plus considerables de tous les Peintres François qui travailloient alors & dont ſans doute la reputation n'eſt point encore si grande qu'elle le merite, a esté J'AN COUSIN. Il estoit de Soucy proche de Sens, s'eſtant appliqué dés ſa jeuneſſe à l'eſtude des beaux arts, il devint excellent geomettre & grand deſſeignateur. Comme en ce temps-là on peignoit beaucoup ſur le verre, il s'adonna particulierement a cette sorte de travail, & vint s'establir à Paris. Aprés y avoir fait pluſieurs ouvrages, & s'eſtre mis en reputation, il fit un voyage à Sens où il épouſa la fille du sieur Rousseau qui en estoit Lieutenant General. L'ayant amenée à Paris, il continua les ouvrages qu'il avoit commencez & en fit quantité d'autres. Un des plus beaux que l'on voye de luy e$t un tableau du jugement universel qui est dans la sacristie des Minimes ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 129 nimes du bois de Vincennes, & qui a esté gravé par Pierre de Jode Flamand excellent de$ſeignateur. Par ce ſeul tableau on voit combien il estoit sçavant dans le dessein, & abondant en belles pensées & en nobles expressions ; aussi est-il mal-aisé de s'imaginer la grande quantité d'ouvrages qu'il a faits, principalement pour des vitres, comme l'on en voit à Paris dans pluſieurs Egliſes, leſquels ſont de luy ou d'aprés ses desseins. Dans celle de S. Gervais il a peint sur les vitres du Chœur le Martyre de S. Laurens, la Samaritaine, & l'histoire du Paralitique. Son bien eſtant ſcitué aux environs de Sens, il passoit dans cette ville-là une grande partie de l'année, & c'est pourquoy l'on y voit plusieurs peintures de sa façon. Il y a une vitre dans l'Eglise de saint Romain où il a representé le Jugement universel ; & dans l'Eglise des Cordeliers il a peint au$$i $ur une vitre JeſusChrist en Croix, & l'histoire du Serpent d'airain : Et sur une autre un miracle arrivé par l'intercession de la Vierge, Dans la Chapelle du Chasteau de Fleurigny qui n'e$t qu'à trois lieuës de Sens, il a repre$enté la Sibylle qui montre à Auguste la Vierge qui tient entre ses bras son fils environné de R JEAN CouSIN. 130 ENTRETIENS SUR LES VIES JEAS COU- lumiere, & cet Empereur prosterné qui l'adoS13. re. On voit encore dans la ville de Sens plusieurs tableaux de sa main, & quantité de portraits, entre autres celuy de Marie Cousin fille de cet excellent Peintre, & celuy d'un Chanoine nommé Jean Bouvier. M.k.Fé. Il y a chez un * Conseiller du Presidial de vre. Sens un tableau de ce Peintre, où est representé une femme nuë & couchée de son long. Elle a un bras appuyé sur une te$te de mort, & l'autre allongé $ur un va$e entouré d'un serpent. Cette figure est dans une grotte percée en deux endroits differens. Par l'une des ouvertures on voit une mer, & par l'autre une forest; au dessus du tableau est écrit Eva prima Pandora. Tous ces differens ouvrages sont assez considerables pour faire juger que Jean Cousin estoit un des sçavans Peintres qui ayent esté. La Nature & l'étude avoient également contribué à le rendre habile : car on voit dans ce qu'il a fait une facilité, & une abondance que l'on ne peut acquerir par la ſeule étude, & on y remarque un correct dans le deſſein, une exacte obſervation de perspective & d'autres parties que la Nature ne donne point. Aussi a-t-il laissé des marques de ſon ſçavoir dans les livres que nous IES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 131 avons de luy, où il donne des regles pour la Jean CouSIN. Geometrie, pour la perspective, & pour ce qui regarde les racourciſſemens des figures. Ce dernier a esté jugé si utile pour apprendre les principes de la Peinture, qu'il est dans les mains de tous ceux qui profeſſent cet art ; & la grande quantité d'impre$$ions qu'on en voit, est un témoignage de sa bonté, & de l'estime qu'on en fait. Outre tous ces talens necessaires dans sa profession, il avoit encore celuy de plaire à la Cour où il estoit fort aimé, & où il passa une partie de ses jours auprés des Rois Henry II. François II. Charles IX. & Henry III. Comme il travailloit fort bien de Sculpture il fit le tombeau de l'Admiral Chabot, qui est aux Celestins de Paris dans la Chapelle d'Orleans. Il y en a qui ont voulu faire croire qu'il e$toit de la Religion Pretenduë Reformée, à cause que dans la vitre où il a representé le jugement univerſel, dont j'ay parlé, il a peint la figure d'un Pape, qui paroiſt dans l'Enfer au milieu des demons ; mais c'e$t un fondement bien foible pour avoir donné lieu à mal juger de la foy de ce Peintre, qui n'a pas esté le seul, comme nous l'avons remarqué ailleurs, qui ait peint de semblables cho$es, R ij As con132 ENTRETIENS SUR LES VIES pour apprendre à tout le monde qu'il n'y a point de condition qui puisse estre exempte des peines de l'autre vie, joint que tous ses autres ouvrages, où il a pris plaiſir de repreſenter des sujets de pieté ; & particulierement la vie qu'il a toujours menée le justifient assez de ces soupçons si legers & si mal fondez. L'estime qu'on doit avoir pour un ſi grand homme m a souvent fait informer de sa vie & de ses mœurs, mais je n'ay rien oüy dire de luy que de tres-avantageux : Il m'a esté impossible de sçavoir en quelle année il est mort, seulement qu'il vivoit en 1589. veritablement fort âgé. Alors ayant ceſſé de parler, vous me venez d'apprendre, dist Pymandre, des choses que je ne sçavois pas, & qui pourtant meritent d'estre remarquées. J'avois assez souvent ouy parler de pluſieurs vitres qui ſont à Paris dont l'on fait beaucoup d'estat, mais n'en ayant rien conceu d'avantageux que pour ce qui regarde la beauté du verre & des couleurs, je ne m'estois pas fait une idée de la grandeur du dessein & de la science du Peintre telle que vous me la repreſentez dans celles qui ſont de Jean Cousin. Ne vous ſouvenez-vous pas, luy repartis-je, de ce que nous avons dit autrefois en parlant ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 133 de Lucas, d'Albert, & de quantité d'autres Jean couSIN. qui travailloient $ur le verre, & que dans ce temps-là beaucoup de Peintres estoient icy Maistres Peintres & Vitriers. Ce que vous m'en avez appris, répondit Pymandre, ne m'empeſchoit pas que je conſidera$$e ces travaux comme des ouvrages ordinaires, & semblables à ceux de ces premiers Peintres Flamands ; Mais de la sorte que vous parlez de ceux de Jean Cousin, je voy bien que vous les avez dans une autre consideration. Il e$t vray au$$i, repliquay-je, que la maniere de travailler avoit déja bien changé en France, où depuis que le Primatice eut peint à Fontainebleau l'on $uivoit le gou$t d'Italie, & l'on se perfectionnoit de jour en jour. Les vitres de la Chapelle de Gaillon peintes sous la fin du regne de Loüis XII. & plusieurs autres vitres que j'ay veuës à Roüen sont admirables par l'appreſt des couleurs. Vous pouvez avoir veu en plusieurs Eglises de Chartres des vitres peintes depuis l'an 1520. qui e$toient d'un bon gou$t de de$$ein & d'un bel apprest. Plusieurs estoient peintes par un nommé Pinaigrier Vitrier, qui e$toit excellent en cet art, & dont les enfans ont depuis ce R iij Teuss UNI Tu Batuit. Re in Röd. kr. 134 ENTRETIENS SUR LES VIES temps-là travaillé à Tours avec estime. Aprés la mort du Primatice, qui fut environ l'an 1570. le Roy commit en sa place pour Architecte de Fontainebleau Jean Bullant ; alors TOUSSAINT DU BREUIL Peintre du Roy travailloit à Fontainebleau, & avoit la conduite avec ROGER DE ROGERY, des autres Peintres qui peignoient dans le mesme lieu. Il y a quatorze tableaux à fraisque du dessein de du Breüil dans une des chambres que l'on appelle des poësles, dans lesquels il a repreſenté l'hiſtoire d'Hercules : Le tableau où ce heros eſt peint encore jeune, & s'exerçant à tirer de l'arc, eſt tout de ſa main. Ce fut luy aussi qui rétablit dans la grande gallerie & dans la $alle du bal plu$ieurs peintures à frai$que qui estoient gastées. Il travailla conjointement avec Bunel à peindre la voute de la petite gallerie du Louvre, qui fut bruslée en 1660. Il avoit estudié les principes de la peinture sous le pere de Fremius, & mourut sous le regne de Henry IV. Quant à Roger de Rogery il peignit à Fontainebleau proche la chambre où du Breüil avoit representé l'histoire d'Hercule, & fit treize tableaux dans leſquels eſtoit la ſuite de la mesme histoire. Il mourut environ l'an 1597. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 135 Estienne DU PERAC Parisien travailloit Du PERAC. aussi en ce temps-là. Estant à Rome en 1569. il deſſeigna l'Egliſe de ſaint Pierre & pluſieurs antiquitez que l'on voit gravées de luy. Il a peint à Fontainebleau la $alle des bains, où $ont representez dans cinq tableaux les Dieux des eaux, & les amours de Jupiter & de Cali$to. En 1597. il conduisit plusieurs ouvrages aux Tuilleries, & à saint Germain en Laye, estant alors Architecte du Roy. Il mourut vers l'an 1601. & lai$$a une fille nommée Arthemise du Perac, qui épouſa le ſieur Bourdin. JACOB BUNEL Peintre du Roy peignit avec JACOI BUNEL. du Breüil, comme je viens de dire dans la petite gallerie du Louvre ; il naquit à Blois l'an 1558. & fut bapti$é dans l'Eglise de S. Honoré. Son pere se nommoit François Bunel Peintre. C'est de Jacob un grand tableau de la descente du saint Esprit qui est à Paris dans l'Eglise des grands Augustins, & un autre tableau qui eſt aux Feuïllans dans la ruë de ſaint Honoré, representant l'Assomption de la Vierge. Pendant qu'il peignoit à la petite gallerie D. ETN. PONTHEdu Louvre, David & Nicolas PONTHE RON. N. BouRON, Nicolas BOUVIER, Claude & Abraham VIER. CLET. AB. HALLE travailloient aux ornemens, & aux Halle. Danttrar. H 1sas . T. D. M. 1 Du lois D.M-1. 136 ENTRETIENS SUR LES VIES doreures des trumeaux de la mesme gallerie. Jerosme BAULLERY, estoit aussi un de ceux qui peignoient au Louvre. Henry LERAMBERT, Pasquier TESTELIN, Jean DE BRIE, Gabriel HONNET, Ambroise DU BOIS, Guillaume DUMÉE travailloient, tantost au Louvre, tantost aux Thuilleries, tantost à S. Germain, & tantost à Fontainebleau. Honnet fit trois tableaux pour estre posez au Louvre dans le grand cabinet de la Reyne, où eſtoient representez trois sujets tirez de la Jerusalem du Tasse. Dans le premier il peignit le Magicien lſmene, qui perſuade le Roy Aladin de prendre l'image de la Vierge qui eſtoit dans une Chapelle des Chre$tiens, a$in de s'en $ervir dans ſes enchantemens. Dans le ſecond on voit Aladin qui enleve cette image ; Et dans le troisiéme Sophronie, qui pour sauver les Chrestiens que ce Roy vouloit faire mourir, s'accuse d'ayoir osté l'image du lieu où Aladin l'avoit tranſportée. Bunel, du Bois, & Dumée firent la suite du me$me $ujet. Bunel repre$enta dans un tableau le Magicien faiſant ſes enchantemens en preſence d'Aladin, & dans un autre le Roy qui commande que l'on mette les Chrestiens ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 137 à mort. Du Bois fit auſſi deux tableaux ; Dans l'un il peignit Olinde qui $e pre$ente devant Aladin pour mourir au lieu de Sophronie ; & dans le second, Sophronie qui soustient au Roy que c'eſt elle qui a dérobé l'image. Dumée en fit trois ; dans le premier paroiſsoit Clorinde à cheval & en habit de cavalier qui arrive dans Jerusalem, où elle apperçoit Olinde & Sophronie attachez ſur un buſcher. Dans le ſecond Clorinde paroiſt, qui demande au Roy Aladin la grace d'Olinde & de Sophronie ; Et dans le troisiéme on voit ces deux amans qu on delivre du supplice. Dumée peignit encore ſur les lambris & ſur les guichets du me$me Cabinet, plu$ieurs petites figures representans des divinitez. Pendant que tous ces Peintres que j'ay nommez, & qui travaillerent depuis le regne de François I. perfectionnoient en France l'art de la peinture, il y en avoit aussi d'autres en Flandre, qui quittant la maniere des anciens Mai$tres de ce pays-là, en $uivoient une beaucoup meilleure, parce que plusieurs d'entre eux ayant étudié long-temps à Rome, en revenoient l'esprit remply des belles choses qu'on y faisoit alors. Michel COXIS de Malines fut un des pre MICHEC CoXIS. Coxis A Anvert Pan 1592 JEAN BOL 135 ENTRETIENS SUR LES VIES miers qui travailla d'un meilleur goust, il avoit esté disciplé de Bernard-van-Orlay de Bruxelles, dont je vous ay parlé. Estant à Rome il peignit sous Raphaël dans l'Eglise de l'Anima. Il est vray que ce n'estoit pas un esprit fertile en inventions, mais ayant apporté en Flandre plusieurs desseins qu'il avoit faits d'aprés les ouvrages des meilleurs Peintres d'Italie, il en mettoit toujours quelque choſe dans la compoſition de ſes tableaux: ce qui les rendoit tres-agreables, & luy acqueroit beaucoup de reputation. Car d'abord l'on ne connoiſſoit pas que c'eſtoit des deſſeins de Raphaël & d'autres excellens Maistres dont il se servoit assez heureusement. Mais Jerosme COCK estant de retour de Rome, d'où il apporta l'Ecole d'Athenes & plusieurs autres ouvrages qu'il donna au public, découvrit par là les larcins de Coxis. Ce Peintre vécut juſques à l'âge de 95. ans, & ne mourut * que d'une chute qu'il fit de dessus un échaffaut sur lequel il estoit à travailler. Il laissa un fils, qui n'a pas esté si bon Peintre que luy, mais qui a auſſi veſcu fort long-temps. JEAN BOL estoit de la mesme ville de Malines, & mourut un an aprés Coxis âgé de ſoixante ans. Il faiſoit fort bien le payſage parti- 15. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 139 culierement à détrempe & en miniature. Les Jean Bol. Tapissiers de Bruxelles l'employoient ordinairement à faire des de$$eins de tapi$$eries. L'on voit plusieurs estampes gravées d'aprés ses ouvrages. PIERRE PORBUS de Bruges mourut en 1583. PERRE PORBUS. Il laiſſa un fils nommé François auquel il avoit donné les premieres leçons de la Peinture, mais qui étudia depuis ſous Francflore. Ce François eut auſſi un fils qui a beaucoup peint en France, & duquel nous pourrons parler une autre fois. Mais entre les Peintres qui avoient alors plus ANTHOINE de credit dans les Pays-bas, Anthoine More MORE. Natif d'Utrec, est un des plus remarquables. Il estoit disciple de Jean Schoorel, comme je croy vous l'avoir déja dit. Ce qui luy donna le plus de credit fut la faveur qu'il eut auprés de l'Empereur Charles-Quint & du Roy d'E$pagne Philippe II. par le moyen du Cardinal de Granvelle qui fut ſon protecteur. Eſtant à la Cour de Madrid dés l'an 1552. il y fit le portrait de Philippe. L'Empereur l'ayant envoyé en Portugal, il peignit le Roy, la Reine, & la Princeſſe leur fille. Il paſſa en Angleterre pour faire le portrait de la Reine Marie seconde femme de Philippes. Il fit encore ceux de pluS ij 140 ENTRETIENS SUR LES VIES Ass. Moer sieurs Grands d'Espagne, & du Cardinal de Granvelle. Il peignit aussi dans les Pays-bas le Duc d'Albe, pour lequel il fit tous les portraits de ses maistresses. Dés sa jeunesse il avoit voyagé en Italie. On ne voit pas de grandes compoſitions d'ouvrages de ſa façon. Je n'ay veu qu'un tableau de luy que l'on e$timoit $on chef-d'œuvre, & que l'on montroit à Paris il y a quelques années. Il estoit compoſé de cinq figures, la principale eſtoit un Christ ressuscité, à costé de luy S. Pierre & S. Paul, & deux Anges audessus. Vous voyez bien qu'il n'y a rien dans l'invention qui pui$$e faire juger avantageusement du genie de ce Peintre. L'ordonnance eſtoit de meſme; Quant au deſſein il eſtoit aſſez correct, & les carnations aſſez bien peintes ; mais pourtant d'une maniere $eiche & un peu tranchée. Il y a apparence que ce qui rend ses ouvrages aussi estimez qu'ils sont en Flandre, c'est qu'il s'en trouve peu. Il laiſſa en mourant un tableau imparfait, qu'il avoit commencé pour l'Eglise de Nostre-Dame d'Anvers, dans lequel il rerepreſentoit la Circonciſion de Noſtre Seigneur. J'ay oüy dire que ce Peintre n'estoit pas moins bon courtiſan qu'excellent ouvrier. Qu'il avoit beaucoup d'honneſteté, un main- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 141 tien grave, & parloit fort bien, ce qui le rendit sans doute considerable parmy les Peintres de ce temps-là. GEORGE HOEFNAGHEL d'Anvers estoit HOEFNAGHELson contemporain, & faisoit bien le paysage. Il a de$$eigné quantité de villes en divers endroits de l'Europe. Et dans le recueil qu'on a fait des villes du monde, la plus grande partie viennent d'aprés ses desseins, particulierement les villes d'Espagne, d'Allemagne & d'Italie. Il mourut en mille six cens. JUDE INDOJUDE INDOCUS van-VVinghen de Brucus. xelles vivoit encore dans le mesme temps. Il avoit étudié en Italie ; il ordonnoit a$$ez bien ses tableaux, & les peignoit de bonnes couleurs. On voit à Bruxelles dans l'Eglise de Saint Gery un tableau de la Cene qu'il a peint. Il mourut en Allemagne l'an 1603. JEANSTRAJean STRADA mourut l'année d'aprés âgé de DA. 74. ans. Il estoit de Bruges, mais s'estant attaché au Duc de Florence, il demeura toujours à son service. Il a fait plusieurs tableaux concernant l'histoire de la Maison de Medicis. Ce qu'il fai$oit le mieux e$toit des cha$$es & des batailles qui ont esté gravées par Goltius, & par quelques autres graveurs. Il fut maistre de Tempeste Florentin, qui le ſurpaſſa de beauS iij coup. SPRANMIR. MIER. VERT. 142 ENTRETIENS SUR LES VIES BARTHOLOME'E SPRANGHER nasquit à Anvers l'an 1546. il étudia en son pays. Aprés avoir demeuré quelque temps en France, il alla à Rome, où il fut bien receu du Pape Pie V. Il peignit à S. Loüis des François & en plusieurs autres lieux. Comme il s'en retournoit par l'Allemagne, l'Empereur le retint pour son Peintre ordinaire, & luy fit faire quantité de tableaux. Goltius & Mulcr ont gravé beaucoup de ſes ouvrages. MICHEL JEAN MIERVERT de Delft en Hollande faiſoit alors des portraits fort beaux & de bonne maniere. Je vous parle de gens qui ont eu de la vogue pendant leur vie, & meſme aſſez de reputation aprés leur mort. Cependant s'ils ont merité de tenir rang entre les bons Peintres ; leurs ouvrages pourtant ne peuvent pas eſtre propoſez comme des exemples fameux, où l'on voye toutes les parties de la peinture dans un haut degré de perfection. Car bien que les Flamans ayent poſſedé celle du coloris aſſez avantageuſement, il y a une grande difference de leur maniere de peindre à celle de l'eſcole de Lombardie. La vivacité des couleurs, la beauté du pinceau, & le grand ſoin que les Peintres de Flandre apportoient à finir leurs ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 143 ouvrages, n'a point ce grand air, cette beauté, ny ce vray, que nous voyons dans les tableaux des Peintres d'Italie dont nous avons parlé. Quoy qu'il ne paroiſſe pas que les Italiens prissent autant de peine a finir leurs ouvrages que les Flamans, il n'y a rien cependant qui ne soit entierement achevé. Il semble qu'ils ayent eu un talent particulier pour travailler avec plus de facilité, & pour repreſenter en moins de temps des choses plus nobles, plus grandes & plus vrayes : Et c'est en cela meſme qu'ils ſont plus eſtimables d'avoir si bien sceu cacher l'art & le travail, qu'il n'y en paroist point. Y a-t-il rien de si agreable à voir que les peintures de PAUL CAILLIARI DE VERONE. Ce n'est point dans les limites étroites de quelques petits tableaux qu'il a renfermé son sçavoir ; c'est dans de grandes compositions d'histoires que l'on découvre la force de son pinceau. Ce Peintre a porté la beauté du coloris, & l'entente des lumieres aussi loin que pas un de ceux qui ayent paru juſqu'à preſent. Il nâquit à Verone l'an 1532. Son pere nommé Gabriel Cailliari qui eſtoit Sculpteur, luy apprit d'abord à deſſeigner, & à faire des modelles de terre : Mais voyant que son fils avoit plus PAUL VERONISE. 144 ENTRETIENS SUR LES VIES PAE VE- d'inclination pour la Peinture que pour la PONISE. Sculpture, il le mit chez un de ſes beaufreres nommé Antoine Badille Peintre, qui estoit alors en reputation. Paul demeura quelque temps dans la maison de son oncle, où il ne mit guere à se perfectionner, ayant naturellement les qualitez propres pour devenir un grand Peintre. Il avoit beaucoup de facilité à comprendre tout ce qu'il vouloit ſçavoir, retenoit parfaitement les choſes qu'il avoit une fois appriſes ; il eſtoit laborieux & robuſte de corps ; il avoit l'eſprit noble & grand ; & ne ſe formoit point d'idées que de choſes belles & gracieuſes. Il commença de bonne heure à produire des ouvrages qui firent connoistre la beauté de son genie, & qui furent un pre$age de ceux qu'on en devoit attendre. Aprés avoir fait quelques tableaux dans les Egliſes de Verone, le Cardinal Hercule de Gonzague le mena à Mantouë avec pluſieurs Dominico autres Peintres. Il travailla dans la grande Riccio det to il brusa Egli$e, où il repre$enta $aint Antoine tourSore: Biensta del menté du demon. Cet ouvrage estant fait il Mo.o, & Paolo Faretourna à Verone, & copia un tableau de rinats. Raphaël qui eſt dans la maiſon des Comtes de Canosse. Il alla à Tienne dans le Vincentin, où il travailla pour les Comtes Porti. De là il passa ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 145 passa à Fanzolo dans le Trevisan, où il peignit PAUL VeRONESE. pluſieurs tableaux à fraiſque avec Baptiſte del Moro. Ensuite estant allé à Venise il s'y établit, & y trouva de l'employ, bien qu'il y eust alors d'excellens hommes qui travailloient avec reputation. Je ne m arresteray point à vous parler de ce qu'il fit dans l'Egliſe de ſaint Sebastien, où il commença à peindre & se faire estimer, ny de quantité d'autres tableaux particuliers. Proche de Castel-franco il y a un lieu nommé la Sorenza, où il fit plu$ieurs ouvrages à fraisque. A Maziera dans le Trevisan, il embellit d'une infinité de peintures un Palais ba$ti $ur les de$$eins de Palladio appartenant au Seigneur Marc-Antoine frere de Daniel Barbaro Eveſque d'Aquilée qui a ſi doctement écrit sur Vitruve. Ensuite il retourna à Venise ; mais comme je n aurois jamais fait, si je voulois m'arrester à tout ce qu'on y voit de luy, je remarqueray $eulement qu'aprés avoir travaillé dans la Bibliotheque de ſaint Marc avec pluſieurs Peintres que le Titien avoit choi$is par l'ordre des Procurateurs, il remporta le prix qu'on avoit proposé pour celuy dont les ouvrages seroient les plus estimez. Le Titien & Sansovin devoient estre les Juges, & le prix qui estoit Gioseppe Salviati. Batista Franco. And. Sciavon. Il Zelotti. Il Frasina. Part. Vz RONESE. 146 ENTRETIENS SUR LES VIES une chaiſne d'or, fut bien moins conſiderable que l'honneur que Paul Veroneſe acquit dans cette rencontre, où ſes competiteurs meſmes avoüerent de bonne foy que leurs tableaux eſtoient bien inferieurs aux ſiens. Ne vous souvenez-vous point, interrompit Pymandre, quels sujets il representa, si c'estoit quelque grande composition d'histoire? Il peignit, repris-je, dans la voute trois differens tableaux Dans le premier il y avoit plusieurs belles femmes, dont l'une chantoit dans un livre, & les autres joüoient du luth, & de quelques autres inſtrumens. Au milieu de toutes estoit l'Amour, comme inventeur de la Musique, selon l'opinion de quelques-uns. Dans le ſecond on voyoit deux femmes repreſentant la Geometrie & l'Aritmetique. Et dans le troiſiéme il peignit ſous la figure d'un jeune homme l'Honneur qui s'acquiert par l'étude des ſciences. Il eſtoit eſlevé ſur un piedeſtal, & au devant eſtoient des Philoſophes, des Hiſtoriens & des Poëtes, qui luy presentoient des guirlandes de fleurs, de lierre, & de laurier. Aprés qu'il eut finy ce travail, il fit un voyage à Verone pour voir ſes parens. Ce fut dans ce temps-là qu'il peignit dans le Refe- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 147 ctoire des Peres de San Nazaro, N. Seigneur chez Simon le Lepreux, & la Magdelaine à ses pieds. Au retour de Verone il acheva des ouvrages qu'il avoit commencez à Venise & travailla à d'autres pour les PP. Jesuites. A mesure que le nombre de ſes tableaux augmentoit, ſa reputation devenoit plus grande, & son nom plus celebre. Girolamo Grimani Protecteur de saint Marc ayant esté nommé pour Ambassadeur à Rome, Paul qui estoit de ses amis, l'accompagna dans ce voyage, non pas pour voir la Cour du Pape, mais pour considerer la magnificence des baſtimens, les peintures de Raphaël, les ouvrages de Michel-Ange, les statuës antiques, & tant d'autres restes precieux de l'ancienne grandeur Romaine. Car non seulement il regarda toutes ces choses avec plaisir, mais il en tira beaucoup d'utilité. Ce que l'on connut bien-toſt lors qu'eſtant de retour à Venise, il travailla pour la Republique. Entre les tableaux qui accrurent davantage sa reputation, il en peignit quatre sur de la toile en divers temps, où il representa des banquets d'une disposition magnifique & extraordinaire. Le premier qu'il acheva fut celuy du Refectoire de saint George. Dans une Ti PAUL VERONESE. 148 ENTRETIENS SUR LES VIES Fart ve étenduë de plus de trente pieds de long, il KONINE. representa les nopces de Cana, où l'on voit plus de six-vingts figures d'une beauté admirable. Le second fut celuy qu'il fit à saint Sebastien, en 1570. Il peignit le banquet de Simon le Lepreux, où l'on voit la Magdelaine qui eſſuye de ſes cheveux les pieds du Sauveur. Le troisiéme qu'il fit à saint Jean en 1573. repreſente N. Seigneur à table avec ſes Apoſtres dans la maiſon de Levy, & parmy les Publicains. Le quatriéme qui eſt dans le Refectoire des Peres Servites eſt le meſme ſujet du ſecond tableau dont je viens de parler, c'eſt à dire JeſusChrist à table chez Simon, & la Magdelaine à ses pieds dans un estat de penitente, mais dans une action differente de celle où il l'avoit peinte auparavant. Quant à l'ordonnance de cet ouvrage il eſt d'une grandeur & d'une magnificence extraordinaire. Il y a deux Anges qui paroiſſent en l'air. Ils tiennent un rouleau où eſt écrit: Gaudium in cœlo ſuper uno peccatore poenitentiam agente; ce que le Peintre mit pour une plus grande intelligence du ſujet. Outre la belle diſpoſition des figures, & la maniere admirable dont ces quatre tableaux ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 149 ſont peints, on peut encore conſiderer la beau té des habits, la richesse des vases, & les au tres accompagnemens, qui repreſentent dans ces fe$tins une magnificence au$$i grande que tout ce qu'on a écrit autrefois de ceux du Roy Aſſuerus, & de tant d'autres ſi celebres dans l'histoire. Je sçay bien, dit Pymandre, que les Anciens estoient tres-somptueux dans leurs banquets, que le luxe paroiſſoit non ſeulement dans le service de leurs tables, & dans la diversité des vases dont leurs buffets estoient parez, mais encore dans tous leurs autres meubles. Cependant comme vous avez parlé aſſez de fois de la convenance qu'un Peintre doit garder dans ses tableaux pour faire qu'on n'y voye rien qui ne soit conforme au sujet qu'il traitte. Je ne $çay $i dans ceux de Paul Veronese on peut dire qu'il ait bien observé les choses comme vraisemblablement elles doivent estre ; parce qu'il me souvient d'en avoir veu quelques copies, où la magnificence égaloit comme vous venez de dire celle des plus grands Princes : ce qui ne peut convenir a des particuliers tels qu'estoient Simon & Levy, ny à ceux qui convierent à leurs nôces Jesus-Christ & la Vierge. Je l'estimerois s'il T iij PAUL Vs. RONESE. Odissée 1 Chap. 20. v. 25 150 ENTRETIENS SUR LES VIES VAEL VE avoit representé de ces banquets fameux, tels RONISE. que celuy où Cleopatre traitta M. Antoine. Car en ce cas il auroit peu faire voir des ſalles remplies de toutes sortes de riches meubles, & des tables ſervies avec une ſumptuoſité extraordinaire, parce que cela auroit esté de la dignité de cette grande Reine, & conforme au luxe de ce temps-là. Il me semble aussi que dans ces differens banquets que Paul Veroneſe a repreſentez, il n'a pas ſuivy la coustume ancienne de ce pays-là, où ils avoient des lits ſur leſquels ils ſe couchoient, comme il eſt meſme marqué dans l'Ecriture ſainte ſur le ſujet des tableaux dont vous venez de parler. Si c'eſt une faute, repartis-je, que Paul Veroneſe ait faite, ce n'a eſté qu'aprés Raphaël & Leonard de Vinci, qui ont repreſenté de la sorte Jesus-Christ faisant la Cene avec ses Apoſtres. Ce n'eſt pas que la mode de ſe coucher fust si universellement pratiquée, qu'on ne s'aſſiſt quelquefois ſur des ſieges. Je ne ſçay ſi vous avez remarqué dans Homere quand il parle d'un feſtin de courtiſans, qu'il dit qu'ils eſtoient aſſis ſur des eſcabeaux ; Et dans le premier livre des Rois vous pouvez voir comme Saül eſtoit aſſis à table dans une chaiſe, ayant à costé de luy Jonatas & Abner. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 151 Je ne doute pas, repliqua Pymandre, que PAUL VERONESE. parmy tous ces peuples il n'y ait eu des manieres differentes de se mettre à table ; les lits mesmes n'ont pas esté de tout temps en usage chez les Romains. Pline nous apprend qu'au commencement de la Republique ils ne couchoient que $ur des pailla$$es ; mais comme les bornes de l'Empire vinrent à s'estendre, ces peuples plus puiſſans & plus riches, chercherent davantage à se mettre à leur aise : & le luxe s'accreut de telle ſorte, que leurs eſclaves e$toient ince$$amment occupez à leur preparer de nouveaux plaisirs. Marcellus ayant pris Syracuſe en apporta la molesse avec les tresors. Ce fut aussi en Asie qu'ils trouverent l'invention de tant de meubles precieux. Ils y virent ces sortes de lits garnis de bronze ; ces belles tables ; ces riches Pline I. 33. bullets. Ils y apprirent la delicateſſe & la ſomchap. 12. & ptuosité des banquets, & à se servir de Mu34. ch. 30 siciens & de Baladins dans leurs repas: Et non seulement ils s'efforcerent de les imiter, mais dans la $uite des temps ils les ſurpaſſerent encore dans toute ſorte de luxe & de plaiſirs. Car Il mourut apres avoir acheté les richesses du Roy * Attale, environ 626. ans ils firent venir de toutes les parties de l'Orient aprés la des tortües de mer, pour de leurs escailles en fondation de Rome. 252 ENTRETIENS SUR LES VIES PAEL VE. faire des meubles. Leurs vaisselles estoient d'or RONESE, & d'argent jusqu'à la baterie de cuisine. C'est pourquoy les Peintres ne peuvent manquer quand ils representent une histoire qui s'est passée dans ces temps-là d'y faire paroistre beaucoup de magnificence & de richeſſe. Il y a apprence, repartis-je que l'uſage de ſe servir des triclines, car vous sçavez que c'est le nom qu'on donne quelquefois à ces $ortes de lits dont nous parlons auſſi bien qu'au lieu où ils e$toient, qui e$toit proprement une $ale à manger : Il y a, dis-je, apparence que cet uſage de se coucher sur des lits autour d'une table est venuë de la coustume qu'avoient les Anciens de se baigner avant leurs repas : car au sortir du bain ils se mettoient sur un lit proche de la table, comme il eſt aiſé de remarquer par pluſieurs bas reliefs antiques. Ce fut en effet, dit Pymandre, ce qui fit venir la mode de ces lits dispoſez d'une maniere particuliere pour manger en compagnie. Lors qu'ils s'y mettoient au sortir du bain, ils estoient presque nuds, & enveloppez seulement de leurs lacernes, ou d'une robe faite expres dont parle Petrone. Les lieux où ils mangeoient n'estoient pas éloignez de leurs bains & de leurs eſtuves : car ſoit qu'ils vinſsent ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 153 sent de vacquer à leurs affaires, soit qu'ils eusRONESE. sent passé le temps dans les exercices & dans les jeux, ils ne manquoient jamais d'entrer dans le bain, au $ortir duquel ils $e mettoient à table, choiſiſſant l'heure du ſoir, afin d'avoir la nuit pour leurs fe$tins & pour leurs débauches. Ils se traittoient splendidement, & e$toient $ervis par un grand nombre d'officiers, & avec beaucoup de ceremonies. Car bien que dans un repas il y eust quelquefois plus de vingt services, ils lavoient leurs mains autant de fois. Il me souvient d'avoir leu qu'Heliogabale en usoit de la sorte, & que bien souvent pour se divertir il faisoit servir à la $econde table où mangeoient les Para$ites, des viandes contrefaites, & qui n'estoient que de bois, de cire, ou d'yvoire. Cependant ces lasches escornifleurs beuvoient & lavoient leurs mains à chaque service, comme s'ils eussent mangé en effet, pour faire les bons compagnons, & pour divertir le Prince. Comme les Romains e$toient delicats dans leur manger, ils estoient propres dans tous les preparatifs du fe$tin. Ils mettoient au de$sus de leurs tables de grands voiles pour empescher les ordures d'y tomber, de mesme que les dais qui $ont $u$pendus dans les cham Paut VE LENISI 154 ENTRETIENS SUR LES VIES bres des Princes: Et s'ils ne mangeoient qu'une fois le jour, & faisoient un disner fort leger, c'estoit pour souper avec plus d'appetit & de volupté. Mais pour revenir à ce que nous disions de l'usage de se coucher à table ; il faut remarquer qu'il s'eſtoit rendu ſi commun dans l'Italie, que Columelle le condamne meſme dans les paysans, & les avertit de ne se coucher sur les lits, du moins qu'aux jours de feste. Je croy que vous avez remarqué auſſi bien que moy, que ces lits eſtoient rangez autour de la table ; & que dans les grands feſtins cette table eſtoit longue; que c'eſtoit ſur les lits qui eſtoient des deux coſtez & à l'un des bouts que les conviez se mettoient. Chez les Perses la place la plus honorable eſtoit celle du milieu. Chez les Grecs la premiere place du bout eſtoit celle d'honneur; Et chez les Romains la derniere place du lit du milieu eſtoit la plus noble, & celle qu'ils nommoient Conſulaire. Ce n'e$t pas qu'il n'y eu$t peut-e$tre des lieux particuliers où cela n'eſtoit pas de la ſorte, comme dans la ville d'Heraclée, où la premiere place du lit du milieu eſtoit la plus conſiderable. Cependant il eſt vray que d'ordinaire le maiſtre du logis se mettoit sur le lit du milieu, parce que ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 155 de là il voyoit tout l'ordre du ſervice, & commandoit plus commodement à ses gens quand il falloit changer de table. Car dans les grands festins ils ne levoient pas simplement les plats, mais on apportoit d'autres tables chargées de nouveaux mets. Comme les places qui eſtoient au dessous de luy estoient destinées pour sa femme & le reſte de ſa famille, celles d'audeſsus estoient reservées pour les conviez, avec lesquels il pouvoit s'entretenir: Il y avoit mesme entre ſon lieu & celuy qui eſtoit à coſté un eſpace vuide, afin de pouvoir parler plus aiſément aux perſonnes qui avoient affaire à luy. Celuy des Peintres, dis-je alors, qui a fait une étude plus exacte de ces accommodemens antiques, a esté, comme vous sçavez, M. Poussin ; Vous pouvez voir dans un des tableaux de M. de Chanteloup de quelle sorte il a bien obſervé cette maniere ancienne de ſe mettre à table. Quant à Paul Veronese il ne faut pas chercher dans ses ouvrages toutes ces diverses convenances. Aussi quand je parle des choſes qu'il a peintes d'une maniere ſi vraye & si noble, je ne les considere que dans ce qui regarde la couleur & l'art de les bien repreſenter, & non point par rapport à l'histoire & à j'usage des temps. Car comme je vous ay dit PAUL VERONESE. PAUL VE. FONIES. 150 ENTRETIENS SUR LES VIES assez de fois Paul Veronese & tous les Peintres Lombards, ne ſe ſont point attachez à cette partie ; mais ſeulement à ce qui regarde le travail du pinceau, ainsi qu'on peut voir dans tout ce que Paul a peint, soit à Padoüe, soit à Verone & en d'autres villes d'Italie, particulierement à Venise. On voit aussi à Paris des tableaux de ſa main où vous pouvez faire ces remarques. Entre ceux que le Roy a eus de M. Jabac il y en a quatre qui eſtoient autrefois à Venise dans la maison des Bonaldi. Le premier repreſente Judic qui coupe la teſte à Holoferne. Le second est l'histoire de Suzane. Dans le troiſiéme, Rachel donne à boire aux chameaux du serviteur d'Isaac ; Et dans le quatriéme la Reine Ester paroist devant le Roy Assuerus. Il y a un autre tableau de pareille grandeur dans le meſme cabinet de Sa Majeſté où est peint David avec Bersabée. Celuy où Nostre Seigneur est representé avec les deux Disciples en Emaus est un ouvrage d'une composition admirable, mais dont je ne parleray point, puisque vous avez peu voir les remarques qu'on y a faites dans une des conferences de l'Academie Royale de Peinture. On peut encore regarder comme un des plus ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 157 conſiderables celuy que la Republique de VeRONESE niſe donna au Roy en 1665. Il a plus de quinze pieds de haut sur plus de trente pieds de long. C'est un de ceux dont je vous ay parlé, où N. Seigneur est representé à table chez Simon le Lepreux, & qui estoit dans le Refectoire des Peres Servites. S. M. en a encore plusieurs autres, dont je ne vous diray rien, non plus que de ceux qui $ont entre les mains des curieux. Outre les tableaux que fit Paul Veronese, il travailla à des deſſeins pour des tapiſſeries ; Et l'on peut dire, que de tous les Peintres il n y en a guere qui ayent tant fait d'ouvrages que luy. Quelques-uns ont esté gravez par Auguſtin Carache, & les autres par pluſieurs excellens Graveurs. Il estoit encore dans la vigueur de son âge, lors qu'il fut attaqué d'une Agé de 58. fiévre aiguë dont il mourut la seconde feste ans. de Pasque de l'année 1588. Il fut regretté de tout le monde, parce que non seulement on avoit beaucoup d'amour pour ſes tableaux, mais encore une eſtime particuliere pour ſa perſonne; ayant toujours esté chery des Grands, & aimé de tous ceux de sa profession qui avoient un re$pect pour ſa vertu & pour ſes bonnes qualitez. Il lai$$a deux fils Charles & Gabriel, & un frere nommé Benedetto. Ils travailleV iij Citantis Pasn. II. ro. GASRIEL. Zilorti. Jacours BASSAS. 158 ENTRETIENS SUR LES VIES rent tous de peinture, & imiterent ſa maniere Ils ont fait quantité d'ouvrages à Venise & en divers autres lieux ; & me$me ils en acheverent quelques-uns que Paul avoit commencez avant ſa mort. CHARLES mourut âgé ſeulement de 26. ans l'an 1596. Son Oncle BENEDETTO mourut deux ans aprés âgé de 60. ans. Quant à GABRIEL il a vescu jusqu'en 1631. qu'il mourut âgé de soixante-trois ans. Comme ils suivirent tous les trois la maniere de Paul Veroneſe, il y a pluſieurs tableaux qu'on croit de luy qui ne ſont que de la main de ſon frere, ou de ses deux fils. BAPTISTA ZELOTTI estoit aussi de Verone, il avoit étudié sous Badille, & travaillé avec Paul Veroneſe. La pluſpart de ſes ouvrages sont à fraisque, & l'on ne voit pas beaucoup de petits tableaux de luy. Mais entre les Peintres de Lombardie, il n'y en a guere eu dont l'on voye autant de tableaux que des BASSANS. Jacques qui est celuy qui a ſi bien fait les animaux, naſquit l'an 1510. Son pere Francesco d'a Ponté estoit Peintre, & né à Vicensa : mais charmé de la belle ſcituation de Baſſane, il quitta ſon pays pour y établir ſa demeure. Il ſuivoit la maniere de Jean Bellin, comme on peut voir en plu- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 159 sieurs ouvrages qu'il a faits à Bassane. Ce fut luy qui commença à instruire son fils dans le dessein, aprés luy avoir fait apprendre les lettres humaines. Lors qu'il fut un peu avancé il l'envoya à Venise, ou il travailla sous Boniface Venitien: mais enſuite il taſcha d'imiter les ouvrages du Titien, & ceux du Parmeſan. Aprés avoir longtemps demeuré à Venise, son pere estant mort, il retourna dans son pays, où il reſolut de vivre le reſte de ſes jours, dans une maison fort commode & bien scituée, proche de ce pont celebre, qui a esté basty sur les modelles de Palladio, & sous lequel pa$$e la riviere de Brenta. C'e$t en ce lieu qu'il demeuroit actuellement, & qu'il prenoit plaisir à travailler. Et parce qu'il n'avoit pas fait une grande estude d'apres les antiques, ny veu les peintures de Rome, il se contentoit d'imiter la Nature ; & sur les idées que son genie luy fourniſſoit, & ce que ſa memoire luy repreſentoit des plus beaux tableaux qu'il avoit veus à Venise, il se faisoit une maniere particuliere dans laquelle il taſchoit, principalement par ſon coloris, de ſe rendre agreable. Ce qui luy reüſſit ſi bien, qu'encore qu'on ne puisse pas trouver dans ses ouvrages, ny une belle ordonnance, ny une force de dessein, ny Jacouss BASSAN. Jacques BASSAN. 160 ENTRETIENS SUR LES VIES les autres parties qu'on voit dans les plus excellens tableaux, il ne lai$$a pas neanmoins d'en faire une tres-grande quantité pour des Egliſes, & pour divers particuliers. Il en fit douze pour l'Empereur Rodolphe II. dans lesquels il representa tout ce qui se passe dans les douze mois de l'année. Il peignit pour d'autres personnes les quatre elemens & les quatre ſaiſons, dont la compoſition eſt dautant plus agreable qu'on y voit divers animaux & des paysages parfaitement beaux. Il travailloit aussi à des tableaux d'histoire. Il y en a pluſieurs dans le cabinet du Roy qui ſont des plus beaux qu'il ait faits. Il fit fort bien des portraits. Il peignit Sebaſtien Veniero Doge de Venise, l'Arioste, le Tasse & plusieurs autres personnes sçavantes. Il se peignit luy-mesme tenant une palette & des pinceaux à la main. Bien qu'il allast quelquefois à Venise, neanmoins il ſe plaiſoit beaucoup plus à travailler chez luy ; Et aux heures qu'il prenoit pour ſe delaſſer, il s'occupoit ou à la Muſique, ou à la lecture de quelques bons livres. Car exempt de toute ſorte d'ambition, il ne cherchoit qu'à vivre doucement, perſuadé que c'eſt par le merite ſeul qu'on doit acquerir de l'honneur, & non par les cabales & les intrigues dont ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 161 dont se servent les ambitieux & les ignorans. JACQUES BASSAN. Enfin ce Peintre qui estoit en reputation d'homme de bien, mourut le troisiéme Février 1592 âgé de quatre-vingt-deux ans. L'on voit certaines Remarques qu'Annibal Carache a faites $ur les vies des Peintres du Va$ari, & dans l'endroit où il est parlé de Jacques Bassan, il dit, Jacques Baſſan a eſté un Peintre excellent, & digne d'une plus belle loüange que celle que Va$ari luy donne; parce qu'outre les beaux tableaux qu'on voit de luy, il a fait encore de " ces miracles qu on rapporte des anciens Grecs, trompant par ſon art non ſeulement les beſtes, mais les hommes : ce que je puis témoigner, puisqu'estant un jour dans sa chambre je fus trompé moy-mesme, avançant la main pour " prendre un livre que je croyois un vray livre, & qui ne l'estoit qu'en peinture. Cet eloge d'Annibal luy eſt aſſez glorieux. Jacques Bussan eut quatre enfans auſquels il FRANÇOIS enseigna la Peinture. FRANCOIS fut celuy BASSAN. qui ſurpaſſa tous les autres. Ayant pris femme à Venise, il s'y établit & fit quantité d'ouvrages pour la Republique, pour des Eglises, & pour pluſieurs habitans de la Ville ; & meſme il y avoit au$$i des Marchands qui en portoient dans les pays estrangers, & qui en faisant faire X TRANçots BASSAN LIANORI BASSAN Il mourut Pan 1623. 162 ENTRETIENS SUR LES VIES des copies par ſes Eleves, les vendoient pour des originaux. Ce Peintre estoit en grande reputation à Veniſe, & dans la vigueur de ſon âge, lors qu'une humeur melancholique cauſée par ſes continuelles études, & par ſon grand travail, luy troubla l'eſprit de telle ſorte qu'il s'imaginoit toujours qu'il y avoit des Sbires qui le cherchoient pour le prendre. Un jour qu'on frappa fortement à sa porte, cette crainte fit un tel effet en luy qu'il se jetta par les fenestres, & s'estant dangereusement blessé à la teste, il mourut peu de jours aprés âgé de quarantetrois ans & cinq mois l'an 1594. Sa femme fit porter son corps a Bassane où il fut enterré dans l'Eglise des Freres Mineurs, proche le tombeau de son pere. Il y a un tableau de luy chez M. le President de Torigny representant le Raviſſement des Sabines ; cet Ouvrage eſt d'une grande beauté, il eſtoit parmy les meubles du Mareſchal d'Ancre, qui furent pillez, auſſi eſtil déchiré, & n'eſt pas entier. Comme François laiſſa pluſieurs Ouvrages imparfaits, LEANDRE ſon frere les acheva : Des trois freres qui reſtoient c'eſtoit celuy qui peignoit le mieux, particulierement des Portraits. Il s'en voit quantité de personnes considerables qui vivoient en ce temps-là. Pour ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 163 les deux autres dont l'un se nommoit JEAN BAPTISTE, & l'autre JEROSME, ils s'appliquerent à copier les tableaux de leur pere, à quoy ils reussirent d'autant mieux qu'il les avoit instruits luy-mesme. Aussi se rendirent-ils sa maniere si aisée, & si naturelle, que leurs copies ſont ſouvent priſes pour des originaux. C'est ce qui fait qu'on voit tant de tableaux, que l'on dit estre de la main de Jacques Ba$$an. Jean Baptiste mourut âgé de soixante ans l'an 1613. Et Jerosme l'an 1622. âgé de soixante-deux ans. Je ne vous parleray pas de quelqu'autres Peintres qui travailloient encore de ce tempslà aux environs de Venise, mais je vous diray qu'un de ceux qui a fait beaucoup d'ouvrages, & qui s'est acquis une grande reputation, a esté JACQUES ROBUSTI, surnommé LE TINTORET, il naſquit à Veniſe l'an 1512. Son pere appellé Baptiste Robuſti, eſtoit Teinturier ; ce qui donna le ſurnom de Tintoret à son fils. Il n'estoit encore qu'un jeune enfant, qu'on le voyoit continuellement desseigner contre les murailles avec du charbon ou avec des teintures, ce qui fit reſoudre ſes parens de l'abandonner à ſon inclination. Pour cela ils le mirent ſous le Titien. L'amour qu'il avoit pour X ij LE TIN TORET. LE TIN TORIT. 164 ENTRETIENS SUR LES VIES la Peinture fit qu'il devança bien-tost tous les jeunes gens de son âge, en$orte qu'il n'y avoit pas long-temps qu'il demeuroit chez son Maistre, qu'il ſurprit tout le monde par ſes ouvrages. On dit mesme que le Titien estant un jour entré dans le lieu où ses Eleves travailloient, il vit contre terre certains cartons remplis de figures deſſeignées, & ayant demandé qui les avoit faites ; le Tintoret qui en e$toit l'Autheur croyant qu'il y avoit de grands deffauts, luy dit avec crainte, & en tremblant qu'elles estoient de luy : Mais le Titien dés ce moment, prevoyant par cet eſſay que ce jeune homme pouvoit devenir un excellent Peintre, & nuire à ſa reputation, donna charge à Gierolamo l'un de ſes Eleves, que dés l'heure meſme il fist sortir le Tintoret de chez luy. Si le Tintoret fut surpris se voyant chassé par son Maiſtre ſans en ſçavoir la raiſon, le déplaiſir qu'il en receut releva davantage ſon courage. Car se ſentant picqué par l'action du Titien qu'il conſidera comme un affront, & un obſtacle à ſon avancement, il prit encore des reſolutions plus fortes & plus genereuſes pour s'instruire dans son Art. Quoy qu'il fust encore fort jeune, il conſidera de quelle maniere il ſe conduiroit pour continuer l'étude qu'il avoit ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 165 commencée. Son reſſentiment contre le Titien ne l'empeſchoit pas de connoiſtre & d'estimer son merite : de sorte qu'il resolut d'étudier d'aprés ſes tableaux, & d'aprés les ſtatuës de Michel-Ange, que l'on eſtimoit alors le Pere du de$$ein ; e$perant que par ce moyen il pourroit de luy-mesme se perfectionner dans la Peinture. Ayant donc choisi les ouvrages de ces deux excellens hommes pour $es guide, il poursuivit son chemin, & l'on dit que pour ne s'en éloigner jamais il s'en fit comme une loy qu'il écrivit contre les murs de son cabinet, avec ces propres mots. Il disegno di Michel-Angelo, el colorito di Titiano. Il commença à faire provision de plusieurs bas reliefs de plastre, pris sur les marbres antiques. Il fit venir de Florence de petits modelles faits par Daniel de Volterre, d'aprés les Figures de Michel-Ange qui $ont à S. Laurens, & qui ornent les tombeaux des Medicis, & avec l'aide de toutes ces figures, il continua ſes études, travaillant souvent à la clarté de la lampe. Il avoit un Genie aisé à produire ; une fecondité tres-grande, & beaucoup de facilité à exprimer ſes concepts. Mais ſçachant que pour devenir bon Peintre, il ne suffit pas d'avoir une grande vivacité d'esprit, & une X iij LE TINTORET. 166 ENTRETIENS SUR LES VIES tres maniere aisée, qu'il faut encore se former le n jugement & la main sur ce qu'il y a de plus beau, & de plus correct, il travailloit souvent d'aprés les plus belles choses antiques, & s'éloignoit d'une imitation trop preciſe de beaucoup de choses que l'on voit dans la Nature, parce que ſes production ſont tres-ſouvent imparfaites, & que l'on ne rencontre gueres de corps dont toutes les parties répondent aſsez bien ensemble pour faire une beauté accomplie. Cependant quoy qu'il s'appliquast continuellement à deſſeigner, il ne laiſſoit pas auſſi de peindre d'aprés les ouvrages du Titien, ſur lesquels il taschoit de former son coloris, faisant son possible pour marcher toujours sur les pas, & suivre les exemples des plus excellens Maiſtres. Quand il deſſeignoit d'aprés les corps naturels, il obſervoit exactement la diversité des attitude, & consideroit avec soin les differens mouvemens de tous les membres qu'il disposoit agreablement. Il faisoit une étude particuliere d'aprés les corps morts, ſur lesquels il apprenoit ce qui regardoit les muscles & les nerfs. Bien que tous les grands Peintres étudient ordinairement la diſpoſition de leurs tableaux, xx ⸫ ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 167 d'aprés des modelles qu'ils font eux-mesmes ; neanmoins il e$toit un de ceux qui ob$ervoit davantage cette pratique. Car il prenoit beaucoup de ſoin & de plaiſir à faire des figures de cire ou de terre, qu'il habilloit avec de petits linges moüillez. Et mesme souvent il les mettoit dans des chambres de carte ou de bois, qu'il faisoit exprés, & dans lesquelles il accommodoit des lumieres qui éclairoient ces figures par des feneſtres ou autrement : obſervant par ce moyen les divers effets des jours, & des ombres. Quelquefois il suspendoit des figures en l'air pour mieux juger des racourci$$emens, & de ce qui paroi$t dans les corps qui ſont veus de bas en haut. Afin de $e faire une pratique ai$ée dans le maniment des couleurs, il alloit voir tous les Peintres qui peignoient alors avec reputation, pour obſerver leurs differentes manieres de travailler. Et comme il de$iroit pa$$ionnément de faire quelque choſe d'une grande étenduë, il recherchoit volontiers jusqu'aux Maçons pour avoir de l'employ, s'offrant de peindre gratuitement les lieux qu'ils voudroient luy donner, & qu'il trouveroit propres à exercer son pinceau. Ce fut sur ces principes, & par cette conLE TIN. TORIT. 1. Tisic 1. 168 ENTRETIENS SUR LES VIES duite que le Tintoret devint ſçavant dans la Peinture, & qu'il acquit une ſi grande facilité à executer ses desseins, que tous les Peintres de son temps en estoient surpris. Car il avoit plutoſt fait un grand ouvrage qu'il n'avoit eu le temps d'en faire des esquisses. Cela parut aſſez, lors que ceux de la Confrairie de S Roch, voulant faire peindre un Tableau dans leur Egliſe, choiſirent le Tintoret, Paul Veroneſe, André Schiavon, Joseph Salviati, & Frederic Zuccaro, pour en faire des deſſeins, afin de voir celuy qui leur agréeroit le plus. Chacun ayant apporté le sien, le Tintoret fit découvrir un grand tableau qu'il avoit finy dans le temps que les autres n'avoient fait que des esquisses, ce qui surprit extrémement tout le monde. Ceux qui ont veu les tableaux de ce Peintre qui ſont à Veniſe, ne peuvent aſſez admirer ſa fecondité, & ſa grande facilité à executer ce qu'il avoit imaginé. On met au rang de ses plus beaux tableaux, les deux qu'il a faits à la Madona dell'horto; Celuy qu'ils nomment à Veniſe du miracle del Servo, qui eſt dans le lieu de la Confrairie de S. Marc; Les deux de la Trinité. Celuy de l'Assomption qui est à i Crociferi ; Le Tableau où il a representé Nostre Seigneur ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 169 Seigneur que l'on crucifie, & qui est gravé par Augustin Carache ; & les autres peintures qu'il fit pour la Confrairie de S. Roch. Le siege de Zara par Marc Justinien, aprés que cette ville, s'estant soustraite de l'obeïssance des Venitiens, eut receu la garnison de Louis Roy de Hongrie. Le grand tableau qu'on nomme le Paradis, qui eſt dans le Palais Ducal. On pourroit remarquer encore une infinité d'autres Ouvrages à fraisque, & plusieurs tableaux qui sont respondus en Italie, & en divers endroits de l'Europe ; comme ceux qui sont à Paris dans le cabinet du Roy & ailleurs. Il est vray que parmy le grand nombre qu'on en voit, il y en a qui $ont bien moindres en beauté les uns que les autres ; Et mesme l'on peut dire que tous les ouvrages de ce Peintre ne ſont pas également corrects ; parce qu encore qu'il fust assez amoureux de son art, & qu'il ne negligeast point d'estudier tous les sujets qu'il entreprenoit ; toutefois il estoit souvent obligé de travailler avec plus de promptitude qu'il n eust voulu, pour contenter tout le monde & ne renvoyer personne. C'est sans doute ce qui donna lieu à Annibal Carache eſtant à Veniſe, d'écrire à Louis Carache son cousin, qu'il avoit veu le Tin- LE TINTORLT. 170 ENTRETIENS SUR LES VIES La TIN-toret tantoſt égal au Titien, & tantoſt beauTORII. coup au dessous du Tintoret : Voulant luy marquer par là que tous les ouvrages de ce Peintre ne luy paroiſſoient point d'une égale beauté. Cependant on ne laiſſe pas de voir dans tout ce qu'il a fait une grande facilité, & beaucoup d'expression. Aussi quoy qu'il eust toujours en veuë, comme j'ay dit, le coloris du Titien, & le dessein de Michel-Ange, il craignoit bien plus de manquer dans le deſſein que dans la couleur, diſant meſme „ quelquefois, que ceux qui vouloient avoir de „ belles couleurs pouvoient en trouver dans les „ boutiques des marchands ; Mais que pour le „dessein il ne se trouvoit que dans l'esprit des „ excellens Peintres. Il adjouſtoit encore à cela „ que le blanc & le noir eſtoient les couleurs les „ plus precieuses dont un Peintre pouvoit se „ servir ; parce qu'avec celles-là seules, on peut „ donner du relief aux figures, & marquer les jours & les ombres. Sa facilité à compoſer de grands ſujets & à produire aiſément ſes penſées, l'empeſchoit de finir toutes les parties de ses tableaux autant qu'on l'eust souhaité ; mais il preferoit le feu de l'imagination, & l'abondance des expressions à ce qui regarde l'achevement d'un ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 171 ouvrage. C'est pourquoy certains Peintres la TINTORET. Flamands qui venoient de Rome, luy ayant montré quelques teſtes qu'ils avoient peintes & finies avec beaucoup de ſoin & de temps, il leur demanda combien ils avoient esté à les faire ; Comme ils luy dirent qu'ils y avoient travaillé durant pluſieurs ſemaines, il prit du noir avec un pinceau, & en trois coups de$$eigna $ur une toile une figure qu'il rehau$$a avec du blanc ; puis, se tournant vers les Etrangers, voyez, leur dit-il, comme nous autres pauvres Peintres Venitiens avons accoustumé de faire des tableaux. On dit qu'un jeune Peintre de Boulogne nommé le Fialeti l'estant allé voir, & luy demandant des avis pour devenir bon Peintre, il ne luy dit autre chose, sinon qu'il falloit de$$eigner: Ce qu'il luy repeta tant de fois, qu'il fit bien comprendre que le dessein est la base & le fondement de tout cet art. C'estoit son ſentiment qu'il n'y avoit que ceux qui eſtoient déja bien avancez dans le dessein qui devoient travailler d'aprés Nature ; parceque la pluſpart des corps naturels manquoient beaucoup de beauté & de grace : Estant d'avis que les jeunes gens estudiaſſent d'abord d'aprés les belles antiques pour se faire un bon Y LE TINTORET. 172 ENTRETIENS SUR LES VIES goust & une maniere correcte. Il disoit que cet art est tel, que plus on y avance, & plus on y trouve de difficultez ; Qu'il ressemble à une mer qui n'a point de bornes, & qui paroist toujours plus grande à mesure que l'on vogue deſlus. Que les jeunes eſtudians ne doivent jamais s'écarter du chemin qu'ont tenu les plus excellens Maistres, s'ils veulent faire quelque progrez. Et comme la Nature qui a enſeigné ces ſçavans hommes, eſt toujours diſposée à fournir ses mesmes instructions, ils ne doivent pas s'en éloigner pour ſe faire une maniere capricieuſe & à leur mode. Il diſoit encore que pour bien juger d'un ouvrage de Peinture, on doit d'abord observer si l'œil eſt ſatisfait, & ſi l'autheur y a gardé toutes les regles de l'art ; que du reſte il ne faut pas trop s'arrester à de petits deffauts, parce qu'il n'y a perſonne qui ne ſoit capable d'en commettre. Bien qu'il travaillast continuellement, & qu'il ait fait un grand nombre de tableaux neanmoins il n'amaſſa gueres de bien. Cen'eſtoit pas auſſi les richeſſes qu'il regardoit comme la recompenſe de ſon travail. Il n'ambitionnoit que la gloire, & ne penſoit qu'à s'ouvrir le chemin à l'immortalité ; n'estimant aucun plaiſir que celuy qu'on reçoit à ſe perfe- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 173 ctionner dans les choſes qu'on entreprend. Il faisoit tant de cas des dons qu'il avoit receus du Ciel, qu'il $e plaignoit $ouvent de ce qu'estant quelquefois accablé d'affaires & obligé de finir promptement ses tableaux pour subvenir aux besoins de sa famille, il n'avoit pas le temps de les achever entierement ; Estant certain que s'il eu$t eu le loi$ir de les mettre tous en l'estat qu'il eust bien voulu, il n'en seroit sorti de sa main que de tres-achevez. Il veſcut toujours dans Veniſe avec beaucoup d'estime, & eut pour amis toutes les personnes sçavantes & vertueuses qui vivoient alors; comme Daniel Barbaro, Mafeo & Dominico Veniero, Ludovico Dolcé, l'Aretin, & plu$ieurs autres, dont il fit des portraits. L'Aretin estoit aussi intime amy du Titien, & l'on conte me$me une histoire a$$ez plaiſante d'un tour que le Tintoret luy fit, parce qu'il avoit mal parlé de luy. On dit que l'ayant rencontré un jour il l'invita d'aller chez luy afin qu'il fist son portrait. L'Aretin ne manqua pas de s'y rendre ; & comme il fut aſſis, le Tintoret tira avec beaucoup de promptitude un pistolet de de$$ous $a robe, ce qui épouventa tellement l'Aretin, que croyant que le Tintoret $e vouloit vanger de luy, il Y iij LE TINTORET. 1. Tisre KET. MIRIETTA INIORET. ra. 174 ENTRETIENS SUR LES VIES s'écria de toute sa force, & luy demanda ce qu'il pensoit faire : A quoy le Tintoret luy repartit froidement, ne bougez je veux prendre voſtre meſure ; & commençant depuis la teſte jusques aux pieds, vous avez, luy dit-il, deux longueurs & demie de mon pistolet. L'Aretin ayant un peu repris ses esprits, vous estes, luy dit-il, un grand fol, & vous faites toujours quelque piece ; Cependant cela fut cauſe qu'il ne parla plus mal du Tintoret, & que depuis ce temps-là ils vécurent fort bien ensemble. Outre les portraits de ces amis, il fit ceux de pluſieurs Princes & Seigneurs, & meſme ce luy de Henry III Roy de France, lors qu'il passa à Venise à son retour de Pologne. Enfin estant parvenu à l'âge de quatre vingt deux ans il mourut l'an 1594. & fut inhumé avec beaucoup d'honneur dans l'Eglise de sainte Marie dell Horto. Il avoit une fille nommée MARIETTA TINTORETTA qui peignit parfaitement bien, particulierement des portraits. L'Empereur Maximilian, Philippe II. Roy d'Espagne, & l'Achiduc Ferdinand, taſcherent de l'avoir auprés d'eux, parce qu'elle avoit beaucoup de bonnes qualitez. Mais son pere ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 175 MARIETTA qui l'aimoit passionnement, ne voulut jamais TINTORETTA. consentir qu elle s'éloignast de luy ; aimant mieux la marier à Venise à un Joüaillier nommé Mario Augusta, que de la voir dans une meilleure fortune qui l'auroit privé de sa preAgé ede sence. Elle mourut dans la fleur de son âge 30. ans. l'an 1590. au grand deplaisir de son Pere qui en souffrit une douleur extréme. Il seroit difficile de nommer tous ceux qui ont estudié sous le Tintoret, & qui ont voulu imiter ſa maniere. Car non ſeulement les Italiens, mais aussi plusieurs Etrangers, ont tasché de le suivre. Entre les derniers il y eut PAUI PAUL FRANCESCHI Flamand, & MARTIN FRANCESCHI DE VOS qui travailloient sous luy à faire des MARTIN DE VOS païsages. Paul mourut âgé de cinquante-six ans l'an 1596. Quant à Martin de Vos, il estoit encore fort jeune lors qu'il alla à Venise, & qu'il entra chez le Tintoret. Il y estudia long-temps, & y prit une maniere particuliere que l'on reconnoi$t a$$ez dans la composition des choses qu'il a inventées ; Il n'a pas fait beaucoup de tableaux, mais Jean & Raphaël Sadeler ont gravé plusieurs estampes d'aprés ses desseins. Il mourut en Allemagne où il s'estoit retiré aprés avoir veu toute l'Italie. DAS RE THAN23. VALOTA RI. CONTARINO. Lron. CoFONA DOMIN. Riccio. BAIT. 1 EL Moro. PAULO FARINATO MARC VEC. LLIO. 176 ENTRETIENS SUR LES VIES JEAN ROTHAMER de Munick desseigna aussi d'aprés le Tintoret, & a beaucoup peint de son invention. Je passeray sous silence beaucoup d'autres Peintres Lombards qui ont tasché d'imiter la maniere des plus excellens Peintres dont nous venons de parler, comme DARIO VAROTARI de Veronne, qui aprés avoir pris l'habit de Carme, mourut âgé de cinquante-sept ans l'an 1596. JEAN CONTARINO qui mourut en 1605. LEONARD CORONA, DOMINIQUE RICCIO, BAPTISTA DEL MORO, PAULO FARINATO qui mourut âgé de quatre-vingt quatre ans l'an 1606. MARC VECELLIO neveu & diſciple du Titien, & pluſieurs autres qui n'ont pas fait des ouvrages assez considerables pour eſtre remarquez. Il faut bien, dit alors Pymandre, que ces derniers ne soient pas celebres, ny leurs tableaux trop recherchez ; puiſque juſques à present il n'y en a pas un dont j'aye entendu parler. Je voy bien aussi que vous ne les nommez qu'en passant, & mesme avec precipitation. C'est, repartis-je, que je pouvois bien me dispenser d'en rien dire ; & puis le soleil commençant à bai$$er, je croy que nous pouvous ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 177 vous en demeurer là pour aujourd'huy, & penser à nostre retour. En ſortant du Palais de S. Cloud, nous fiſmes rencontre d'un Peintre de nostre connoissance, & que nous avions veu autrefois à Rome. Aprés qu'il nous eut abordez, & nous eut appris qu'il venoit de Versailles, & qu'il s'en alloit seul à Paris, Pymandre le convia de vouloir entrer dans son carrosse, estant bien aise que nous nous en retournaſſions de compagnie. Comme la ſoirée eſtoit fort belle on ordonna au cocher d'aller doucement, afin d'avoir le plaiſir de la promenade, & de nous entretenir avec plus de loisir. Nous nous mismes encore à parler de tableaux ; & Pymandre dit en peu de mots à ce Peintre, que je nommeray icy Valere, une partie des choſes que nous avions remarquées touchant les Peintres de Lombardie. Valere qui avoit une particuliere inclination pour ceux de cette Ecole, écoutoit avec peine qu'on luy parla$t des deffauts qui se rencontrent dans leurs ouvrages; & ne pouvoit presque souffrir qu on les reprist de n a voir jamais gardé aucune convenance dans la pluſpart des ſujets qu'ils ont repreſentez. Je ne m'estonne point, luy dis-je, de vous voir deffendre avec tant de zele des choſes que Z 178 ENTRETIENS SUR LES VIES tout le monde condamne, parce que vous ne les voyez pas comme le reste des hommes. La beauté du coloris vous charme si fort les yeux, que vous ne regardez pas les autres parties d'un tableau. Mais ceux qui sont moins préoccupez que vous, en eſtimant ce qu'il y a de bon, croyent avoir la liberté de reprendre les deffauts qu'ils y trouvent. Approuvez-vous une infinité de tableaux qui representent des histoires de l'ancien & du nouveau Testament, ou des histoires Grecques & Romaines, dans lesquels on voit des figures vestuës à nostre mode, ou de la sorte que l'on s'habilloit en Italie & en Allemagne lorsqu'elles ont esté peintes. Je ne pretens pas, dit Valere, approuver ces sortes d'habits ; mais je ne voudrois pas aussi que l'on méprisast si fort les tableaux où cela $e trouve, & qui cependant $ont tres-excellents d'ailleurs. Bien loin d'aimer ces habits gotiques que l'on voit dans les ouvrages d'Albert, & ceux que vous blaſmez dans des Peintres Venitiens; Je voy avec peine une infinité de tableaux où l'on repreſente les perſonnes vestuës comme elles sont aujourd'huy, puisqu'il eſt certain que les habits antiques ont bien plus de grace & de beauté que ceux d'a- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 179 preſent, où tous les jours on apperçoit du changement. Tout beau, luy dis-je, vous allez plus loin qu'on ne veut. Car ſi les accommodemens que nous condamnons estoient conformes aux sujets, nous n'y trouverions rien à redire; puiſque quelques beaux que soient les habits des anciens Romains, nous ne les approuverions pas $i l'on s'en $ervoit dans une hi$toire de ces derniers temps, & où il falluſt repreſenter ce qui ſe paſſe aujourd'huy en France. Je ſçay bien que nos habits ordinaires ne sont pas toujours aantageux ; que nos modes qui changent ſi ſouvent, les font paroiſtre ridicules & extravagans à mesure que nous les quittons. Cependant vous m'avoüerez que quand il est question de peindre une histoire, la maniere de vestir les figures n'est pas moins necessaire pour l'intelligence du ſujet, que toutes les autres circonstances qui doivent l'accompagner, & dont l'on veut instruire la posterité. Les habits distinguant particulierement chaque nation, font auſſi connoiſtre la qualité des personnes, & marquent les âges & les temps. Pour traiter les choſes dans la verité, il eſt important de ne s'éloigner jamais de tout ce Z ij Val. Max. 9. 3. 150 ENTRETIENS SUR LES VIES qui convient eſſentiellement à l'action qu'on veut repreſenter. Quand un Peintre eſt ſçavant dans son art, il sçait donner de la beauté à ses figures de quelque maniere qu'il les accommode, Puisque vous-mesme vous trouvez beaux les accommodemens que nous condamnons dans les Peintres Lombards, à cauſe de leur belle entente, & de la beauté des couleurs. Un excellent homme choiſit dans la mode du temps ce qu'il y a de moins extravagant. Il ſçait cacher par l'arrangement & la disposition des habits, ce qu'il y a de plus desagreable. Il s'en rencontre mesme parmy nous qui ne changent point de mode, & qui ont beaucoup de grace. Les Peintres qui aiment si fort à imiter les choſes antiques, peuvent apprendre des anciens à obſerver ce que je viens de dire. Quand les Romains ont repreſenté des Grecs & d'autres peuples barbares, ils les ont figurez veſtus à la mode de leur pays, comme nous le voyons par les ſtatuës & par les bas reliefs. Et non ſeulement les Romains, mais tous les autres peuples eſtoient ſi exacts à repreſenter les choses comme elles s'estoient passées, & les personnes mesmes telles qu'elles estoient, que ceux de Babylone ayant élevé une statuë à Semiramis, ils representerent cette Reine à ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 181 demy décoiffée parce qu'elle estoit en cet estat lors qu'elle alla ſecourir leur ville. Raphaël qu'il suffit de nommer comme le maistre de tous les Peintres modernes, n'en$eigne-t-il pas a$$ez par $es ouvrages comment on doit en user ? Il ne faut que considerer de quelle maniere il a repre$enté differentes $ortes d'habits, selon les divers sujets qu'il a traitez. Quand il a peint dans le Vatican le Pape & toute sa Cour, ou d'autres Nations étrangeres, il ne les a pas ve$tuës ſelon l'ancienne maniere des Romains, mais à la mode de leur temps. Cependant ces ouvrages n'ont pas moins de beauté, que les autres où il a fait des habits antiques. Et vous m'avoüerez que l'art & la conduite dont il s'eſt ſervy eſt ce qui rend tous ses ouvrages également beaux. C'est un effet de la prudence & du jugement du Peintre de connoiſtre ce que la bien-ſeance demande, & c'eſt un effet de ſon genie & de l'art de le bien faire aprés l'avoir connu. Je ſçay bien que vous me direz avec pluſieurs autres Peintres, que les habits modernes ne $ont pas $i avantageux pour bien ve$tir des figures, que les habits antiques, ſous leſquels la taille & toutes les parties du corps paroiſſent marquez avec beaucoup de grace & de majeſté, & qu'ainZ iij 152 ENTRETIENS SUR LES VIES $i l'e$tude que vous faites $eroit inutile, & paroistroit peu, s'il falloit toujours couvrir vos figures d'habits tels que nous les portons, & ne prendre aucune licence pour faire paroi$tre le nud. Je répondray à cela que vous avez toujours la liberté de choisir des sujets ausquels les anciens veſtemens ſeront convenables. Car l'on ne pretend point toucher à ce qui regarde la fable, l'allegorie & beaucoup d'histoires Grecques & Romaines, qu'il est meſme neceſſaire d'accommoder ſelon l'uſage de leur temps, & de la sorte que les anciens nous ont marqué eux-mesmes qu'ils s'habilloient. Mais pensez-vous que ce fust une belle chose de voir aujourd'huy nos batailles & nos combats figurez de la meſme maniere que ceux d'Alexandre ou de Cesar, & que l'on puiſſe vray-ſemblablement repreſenter le Roy & ses Generaux vestus & armez à la Grecque ou à la Romaine. Il seroit aſſeurement, interrompit Pymandre, aussi difficile de les reconnoistre, qu'il ſeroit mal-aiſé de remarquer Ceſar & Alexandre ſi on les avoit peints dans un tableau vestus à la Françoise ou à l'Espagnole. Aussi me souvient-il que nous trouvions un jour fort à redire en voyant le tableau d'un Peintre, qui lE3 ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. avoit representé la Reyne de Saba vestuë d'un corps vert avec des basques tout autour, une juppe violette gallonnée d'un velouté brun qui ne luy alloit qu'à my-jambe, & laquelle en cet e$tat e$toit conduite par deux Escuyers vestus de gregues à la Suisse pour aller salüer Salomon. Et bien, repris-je, il ne seroit pas moins ridicule de peindre les François ve$tus comme eſtoient les anciens Romains, qu'il eſt extravagant à un Peintre de traitter de la $orte de $emblables ſujets ; Parceque ſi nous ſommes bien aises de voir les personnes representées de la maniere qu'elles e$toient anciennement, & que cela contribuë à les faire connoi$tre, nous devons penſer que ceux qui viendront aprés nous auront le mesme plaisir de voir les habits que nous portons, qui serviront à marquer les temps, & à nous distinguer des autres nations. Il ne faut pas s'arreſter à ce qu'on peut dire du changement & de la biſarrerie de nos modes. Si les habits qu'il n'y a gueres qu'on a quittez paroiſſent ridicules ; Ceux qu'il y a plus long-temps qu'on a laiſſez deviennent en quelque sorte venerables. On en portoit en France sous François I. & Henry II. de plus estranges qu'on ne faisoit il y a trente ans. Vers l'an (2). Paul. Diaco de lezibus Longob. I.4 0.23 184 ENTRETIENS SUR LES VIES Cependant les Peintures que nous voyons du temps de ces deux Rois, ne nous sont pas inſupportables. Si on repreſente une action pour eſtre connuë de la poſterité, on ne peut eſtre trop exact à figurer tout ce qui en dépend. Quand on lit que Theodelinde Reyne des Lombards, aprés avoir fait baſtir ſon Palais de Modoëce, aujourd'huy Monza à douze milles de Milan, le fit orner de tableaux, où l'hiſtoire de ce tempslà e$toit peinte. N'e$t-on pas bien ai$e d'apprendre de quelle maniere ces peuples eſtoient representez. Et si ces ouvrages estoient encore en estat, ne prendroit-on pas plaisir de voir comment ils estoient vestus, & quelles estoient leurs armes. Bien qu'ils fussent armez & vestus bizarrement, on ſeroit bien aiſe de remarquer ces particularitez, & meſme on obſerveroit avec quelque ſorte de ſatisfaction, qu'à la difference des autres nations, ils ſe raſoient le derriere de la te$te, & avoient au de$$us du front de grands cheveux, qui en $e $eparant des deux costez leur tomboient sur la bouche, & cachoient une partie de leur visage, quoy que peut-estre cela ne representast pas de trop beaux personnages. Mais dans les anciennes peintures on cherche premierement à s'instruire ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 185 ſtruire ſur ce qui regarde l'hiſtoire & les couſtumes : & puis on y considere la science de l'ouvrier, & l'art dont il s'eſt ſervy pour bien exprimer son sujet. Et lors qu'il renferme quelque choſe de beau & d'agreable, ſoit dans la forme des corps, soit dans la couleur, les yeux prennent part au plaiſir qui ſe rencontre à voir ces sortes d'ouvrages. J'ay quelquefois pensé à l'embarras où ſe pourroient trouver un jour les antiquaires en voyant le Roy Henry IV. & le Roy Loüis XIII. qui ſont ſur le Pont-neuf & dans la Place Royale, vestus si differemment; & s'ils n'auroient pas $ujet de croire que le Roy Loüis XIII. est un des anciens Empereurs Romains, s'ils n'en estoient instruits par d'autres marques que par les habits dont il eſt veſtu. Pour ce qui eſt des Peintres, repartit Valere, il y en a peu de ceux que l'on considere, qui repreſentaſſent des hiſtoires auſſi mal exprimées que celle de la Reine de Saba, dont vous venez de parler. Au contraire, luy dis-je, il y en a beaucoup. Paul Veronese n'est pas un Peintre sans nom; & vous n'ignorez pas qu'il y a des compoſitions de luy où la convenance n'est pas mieux observée. Mais voudriez-vous, repliqua Valere, qu'un Aa 186 ENTRETIENS SUR LES VIES Peintre fust si contraint qu'il n'osast jamais se servir que d'habits qui convinssent entierement à son sujet ; c'est à dire, qui fussent selon l'u$age des temps, des lieux, & des per$onnes que l'on voudroit repreſenter. Car en ce cas, il faudroit qu'il fist une étrange recherche des modes de tous les pays. C'eſt aſſeurement, luy repartis-je, dequoy il doit s'instruire; & avoir au moins la discretion de ne rien repreſenter de contraire à la verité de ſon hiſtoire. Croyez-vous que ce Peintre que vous connoissez ait donné une belle marque de son jugement & de son sçavoir, quand il a repre$enté des Religieu$es couchées sur des lits autour d'une table. Il avoit veu eſtimer quelques ouvrages, où ces $ortes de lits estoient bien-seants ; & sur cela sans faire attention à la qualité de l'histoire qu'il traite, il represente la Reine Cunegonde femme de l'Empereur Henry II qui s'eſtant retirée dans un Monastere aprés la mort de son mary, sert à table les Religieuſes que l'on voit couchées de leur long ſur des lits, & dans des attitudes fort peu convenables à l'austerité de la vie monastique, & à l'usage de ces derniers temps. Quelle impreſſion, je vous prie, un tableau traité de cette $orte peut-il faire dans l'e$prit de ceux VIES ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 187 qui le voyent. Il faut qu'il y ait de belles parties de de$$ein, & des couleurs bien entenduës pour meriter leur estime, & faire excuser les deffauts qu'on y voit. Quand on veut ordonner quelque ſujet, y a-t-il rien de plus aiſé que de s'instruire de ce qui est propre aux temps, aux lieux, & aux personnes que l'on represente? Comme nous ne pouvons avoir connoissance des vestemens antiques, dit Valere, que par les ſtatuës & par les bas reliefs ; & qu'il ne s'en trouve pas beaucoup, parce qu'il n'y a gueres eu que les Grecs & les Romains qui nous ayent lai$$é ces monumens, nous ignorons la plus grande partie des choſes qui regardent les autres Nations. Outre cela si nous avons quelques images de la forme des habits, nous n'en sçavons ny la matiere, ny la couleur. La lecture des Poëtes & des Historiens, dit Pymandre, peut-elle pas vous ſervir? Il e$t certain, repartis-je, que ceux qui voudront les lire avec soin en tireront un grand secours. Il seroit bon, dit Valere, que nous vissions souvent des personnes intelligentes dans ces sortes de choses, avec lesquelles nous puſſions en conferer. Comme la plu$part des Peintres Aa ij 188 ENTRETIENS SUR LES VIES pa$$ent leur vie à e$tudier la pratique de leur art, il y en a peu qui s'arreſtent à la lecture des Auteurs ; ils perdroient meſme bien du temps, s'il falloit qu'ils fiſſent dans tous les ſujets qu'ils traitent une recherche au$$i exacte que vous le souhaitez. Outre qu'il s'en rencontre plusieurs qui ne pourroient de quelle maniere s'y prendre, ny où trouver ce qu'ils auroient besoin. Si ceux là, repartis-je, ſuivoient l'exemple de Raphaël, & qu'ils envisageassent tout ce qui dépend de leur profe$$ion, comme a fait M. Poussin. Ils verroient que quand ils traitent des sujets d'histoire, leurs soins doivent s'estendre aussi-bien à ces sortes d'observations, qu'à beaucoup d'autres choses auſquelles ils s'appliquent. Il est vray, dit alors Pymandre, que cette exactitude que vous demandez dans les Peintres, n'eſt pas ſi petite, que beaucoup ne ſe trouvaſſent fort occupez, s'il falloit qu'avec l'eſtude qu'ils font des autres parties dont vous avez parlé, ils employaſſent encore leur temps dans une occupation & une recherche qui demande quasi la vie d'un homme, principalement ceux qui ne connoissent ny les livres, ny les Auteurs qui les peuvent ſervir dans ces occa- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 189 sions. Mais dites-nous, je vous prie, ce que vous avez remarqué sur les differens habits, vous qui avez tant medité sur toutes les choses necessaires à la peinture, & que l'on pouroit regarder comme un homme qui a fait dans son esprit beaucoup de tableaux, & dans lesquels vous n'auriez sans doute rien obmis de tout ce qui peut contribuer à la perfection d'un ouvrage. Je vous avouë repartis-je, que ſi l'on pouvoit voir les ouvrages que j'ay quelquefois imaginez, le nombre n'en seroit pas petit mais il m'est bien avantageux que cela n'ait esté qu'en idée, ne doutant pas que dans l'execution il n'y eust beaucop de deffauts. Car outre qu'il eſt preſqu'impoſſible de rien faire de parfait, c'est qu'il est naturel à tous les hommes de ſe laiſſer ſurprendre par l'amour qu'ils ont de leurs propres pensées. Cependant pour ce qui regarde les veſtemens, quelque recherche que j'en aye faite, je n'ay pas assez de preſomption pour croire de vous en pouvoir bien instruire ; C'est une matiere plus vaste & d'une estenduë encore plus grande que peut-estre vous ne vous l'imaginez. Car comme cela comprend une estude particuliere des differens habits de pluſieurs nations, & des changeAa iij 190 ENTRETIENS SUR LES VIES, &c. mens qui ſont arrivez dans la ſuite des temps, vous jugez bien que quand j'en ſerois bien instruit, il faudroit y avoir pensé auparavant afin d'en parler avec ordre, & ne lai$$er rien a dire $ur cette matiere ; Et outre cela il faudroit encore avoir plus de temps qu'il ne nous en reste pour continuer nostre entretien. Mais je pourray un jour vous communiquer ce que j ay recueilly de quantité d'habits tant anciens que modernes, & peut-estre qu'alors j'auray aussi mis en estat quelques observations que j ay commencées pour en donner la connoissance, en traitant du veritable usage qu'on en doit faire dans la Peinture ; Ce qui pourra daantage vous ſatisfaire, que le peu de choſe que nous en pourions dire à present, puisque nous voyla bien-tost au bout de nostre carriere, & à la fin de nostre voyage. Comme je diſois cela nous nous trouvaſmes assez proches de la porte de la Conference ; Et parce qu'il faiſoit encore jour & que nous viſmes beaucoup de monde qui entroit dans les Tuilleries, nous y allasmes aussi faire un tour d'allée, aprés quoy nous nous ſeparaſmes. . 191 S2.2. ( ############################# ENTRETI ENS SUR LES VIES SUR LES OUVRAGES DES PLUS EXCELLENS PEINTRES ANCIENS ET MODERNES. TROISIEME PARTIE. SIXIÈME ENTRETIEN. ESTOIS en chemin pour aller voir Pymandre, lors que je le rencontray seul qui venoit me trouver. J'allois, luy dis-je, chez E vous pour ſçavoir ſi vous avez esté satisfait de la promenade que nous fismes hier ; & si vous ne vous repentistes point de m'avoir tant fait parler pendant que nous fuſmes à ſaint Cloud, & durant noſtre retour. Tant s'en faut, me répondit Pymandre, je 192 ENTRETIENS SUR LES VIES fus ravy de ce que la rencontre de Valere fit durer nostre conversation encore plus longtemps qu'elle n'auroit fait ; & de ce qu'il fut cause qu'on dit des choses, ausquelles sans luy on n'auroit peut-e$tre pas pen$é. C'e$t au$$i, je vous l'avouë, ce qui m'a fait sortir si-tost pour ne vous pas manquer, afin que ſi d'autres affaires ne vous empeſchent point, nous puiſsions dés aujourd'huy voir le Cabinet des tableaux du Roy, & considerer les ouvrages de ces grands Maiſtres dont vous nous parlaſtes. Si vous eſtes dans ce deſſein, luy répondisje, il vaut mieux que nous allions aux Tuilleries. Nous y trouverons les appartemens richement meublez, & la Gallerie parée des plus beaux tableaux de Sa Majesté. Pymandre fut ravy de cette proposition, & au$$i-to$t nous nous rendi$mes aux Tuilleries. Aprés avoir traversé les sales & les chambres ornées de superbes tapisseries. Nous entrasmes dans le grand Cabinet, où sur la cheminée eſtoit le tableau de la famille de Darius aux pieds d'Alexandre, peint par M. le Brun, & à l'oppoſite celuy où Paul Veroneſe a repreſenté Nostre Seigneur avec les deux Pelerins en Emaüs. Nous les consideraſmes quelque temps à & Pymandre aprés avoir regardé avec plaisir celuy ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 193 celuy de M. le Brun dont il avoit leu la de$cription qu'on a imprimée il y a quelques années, se tourna vers celuy de Paul Veronese, & admirant cette verité & cet art incomparable qu'on y voit. Ce n'est pas sans raison, me dit-il, que ces ouvrages ont acquis de la reputation. Entrons, luy répondis-je, dans la gallerie, & vous y verrez les chefs-d'œuvres des plus grands maistres. C'est là que chacun d'eux tient $a partie, & que tous en$emble, ils forment un concert merveilleux. Leurs differentes beautez font voir la grandeur & l'excellence de la peinture. Ce qui ſe trouve de particulier dans l'un, & qui n'est pas dans les autres, est un témoignage de la vaste étenduë de cet art, qu'un homme seul ne peut posseder dans toutes ses parties, ainsi que je vous l'ay dit aſſez ſouvent. Comme nous fûmes dans la Gallerie, nous la viſmes ornée de part & d'autre de grands & magnifiques cabinet; de tables de pierres precieuſes ; de placques ; de gueridons ; de ca$$olettes ; & d'une infinité d'autres vases d'argent d'un travail admirable. Plusieurs de ces vases e$toient remplis d'orangers chargez de fruits ; & dans quelques autres il y avoit des jasmins couverts de fleurs. Au bout de la Gallerie sur Bb 194 ENTRETIENS SUR LES VIES une eſtrade élevée de pluſieurs marches eſtoit le tro$ne, au de$$us duquel, & $ous un riche dais on avoit placé ce beau tableau de Raphaël, où l'on voit saint Michel qui terrasse le demon. Tout le reſte de la Gallerie eſtoit tapiſſé de damas vert enrichy d'une grande creſpine d'or. Cette tapi$$erie $ervoit de fond à une infinité de tableaux ornez de bordures dorées. Ils estoient attachez avec des cordons & des rubans d'or & de soye ; mais si industrieusement disposez, d'espace en espace selon leur grandeur, que cette ſymetrie & cet arrengement augmentoient de beaucoup la beauté de la decoration. Aprés que nous euſmes fait un tour dans la Gallerie, & que nous eusmes consideré tout ensemble ce grand amas de richesses. Je vous avoüe, dit Pymandre, en regardant les Tableaux qui estoient devant nous, que c'est icy où je me trouve embarraſſé. Je comprends bien la verité de ce qu'on a dit autrefois, qu'en.core qu'il n'y ait qu'un art de peindre, où Zeude Orat. xis, Aglaophon & Appelle sembloient avoir atteint la perfection ; neanmoins la maniere de l'un n'eſtoit point celle de l'autre. Car quoy que toutes ces peintures me ſemblent parfaitement belles, je voy pourtant qu'elles sont bien ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 195 differentes les unes des autres : je n'ay pas assez de connoissance, ny assez de lumiere pour discerner ce qu'il y a de plus excellent ; ny pour découvrir les deffauts qui s'y peuvent rencontrer. Je ne connois point ces qualitez extraordinaires qui mettent tant de difference entre les Peintres ; ny ces divers gouſts, qui font que les ouvrages des uns sont beaucoup plus estimez que ceux des autres. Chaque tableau me semble accomply ; & sans sçavoir de quelle main il est, je n'y trouve rien qui ne me plaise. Ce n'est pas que s'il m'en falloit choisir quelques-uns parmy ce grand nombre, il n'y en ait qui me paroiſtroient plus agreables que les autres ; & peut-estre au$$i pourrois-je me tromper dans le choix que j'en ferois. Quand vous ne prendriez pas, luy répondis-je, ceux des Maistres les plus fameux, & où il y a plus d'art & de science, vous n'en pourriez choiſir qui ne fuſſent de bonne main. Car ce ne seroit rien dire en vous asseurant qu'ils sont tous originaux ; mais c'est quelque chose de considerable de vous faire connoistre qu'ils $ont des plus celebres Peintres qui ayent esté, & les plus beaux qu'ils ayent faits. Que peut-on souhaiter davantage que de voir dans Bbij 196 ENTRETIENS SUR LES VIES un meſme lieu des tableaux de Raphaël, de Jule Romain, de Perin del Vague, de Leonard, du Georgeon, du Corege, du Titien, de Paul Veronese, du Tintoret, des Caraches, du Caravage, & de leurs Eleves, puisque tous ces grands hommes ont formé les principales E$coles dont nous avons parlé ; vous pouvez juger des differentes manieres de tous ces Maistres. Car ils ne se sont pas tous assujettis à imiter ceux qui leur ont mis le pinceau à la main. Aprés s'estre instruits dans leurs écoles, & y avoir appris les principes de l'art, ils se sont élevez d'eux-mesmes dans les connoissances qu'ils ont acquiſes. Ils ſe ſont rangez ſous la mai$tre$$e commune de tous, qui e$t la Nature ; & ont appris d'elle ce que l'on voit dans leurs ouvrages de plus beau & de plus parfait. Il e$t vray qu'ils n'ont pas également profité de ses enseignemens. Il y en a qui ont pris d'elle tout ce qu'ils y ont veu ; D'autres ont ſceu choisir ce qu'elle a de plus precieux & de plus beau. Quelques-uns ne $e $ont pas donné la peine de regarder $eulement la Nature ; ils $e sont contentez de suivre ceux qui l'avoient examinée avant eux. D'autres encore par un gouſt tout particulier ont ſuivi leur caprice, & n'ont pris pour modelles que leurs imagi- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 197 nations. C'est ce qui fait cette diver$ité de maniere, & cette grande difference que l'on peut voir icy dans les tableaux de tous ces maistres. Vous pouvez remarquer dans ceux de Raphaël & des Peintres de son Escole, le beau choix qu'ils ont fait de toutes les parties qui composent un excellent ouvrage. Vous le voyez encore dans ces grands Peintres Lombards, qui veritablement ſe ſont plus attachez à ce qui regarde la couleur, qu'à ce qui eſt du dessein, & a ce qu'on appellé le costume. Quant à ceux qui ſe ſont arreſtez à copier la Nature telle qu'ils l'ont trouvée, vous pouvez observer dans les peintures de Michel-Ange de Caravage de quelle sorte il l'a repreſentée Vous verrez encore la difference qu'il y a entre ceux qui l'ont imité, & les autres Peintres qui se sont laissé emporter à leur propre Genie. Comme mon intention a toujours esté de vous parler des plus excellens Peintres preferablement aux autres, je ne me suis point attaché à vous nommer exactement tous ceux qui ont travaillé en Italie, & ailleurs, bien que le grand nombre de tableaux qu'ils ont faits rende le nom de quelques-uns aſſez connu. Ce n'est pas que je ne l'aye fait quelquefois, comBb iij LORENZILIVIO AGRESTI. MARC DE SIENNE. 198 ENTRETIENS SUR LES VIES me vous sçavez, mais ç'a esté sans aucune recherche particuliere ; taſchant pluſtoſt d'abreger mon di$cours, en ne parlant que des plus habiles hommes, & des choses necessaires à sçavoir dans cet art, qu'à m'arrester à quantité d'ouvriers qui ne meritent pas de tenir rang entre les plus considerables. C'est pourquoy si j'en nomme encore quelques-uns, c'est seulement pour vous marquer en passant quelle a a esté leur maniere, & vous faire connoistre que ce sont bien souvent les tableaux de ces hommes moins celebres, que quelques particuliers baptiſent des noms les plus fameux, & font paſſer pour les originaux des plus grands maistres, selon qu'ils approchent de la maniere de quelqu'un d'eux. Il y a mesme de ces Peintres ordinaires qui ont eu le bon-heur d'estre employez à faire de grands tableaux. LORENZINO DE BOLOGNE peignit sous le Pontificat de Gregoire XIII. deux histoires à fraiſque dans la Chapelle Pauline au Vatican en concurrence de Frederic Zucchero. Entres les Eleves de Perrin del Vague, LIVIO AGRESTI de Forli, se rendit assez remarquable. MARC DE SIENNE acheva de se former ſous Daniel de Volterre. Il travailla beaucoup à Rome & à Naples, où il leva plusieurs from . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 199 plans de baſtimens, & compoſa un livre d'Architecture. PELLEGRIN DE BOLOGNE peignit aussi sous Daniel de Volterre. Il s'appliqua particulierement à l'Architecture; Et comme il alla à Milan, & qu'il $e fut attaché au service du Cardinal Boromée, il bastit le Palais de la Sapience ; & en suite il fut choisi pour estre l'Architecte de l'Egliſe Cathedrale. Daniel de Volterre eut encore pour Eleve GIACOMO ROCCA Romain; Il taschoit d'imiter la maniere de son mai$tre, mais il $e $er voit de ses deſſeins autant qu'il pouvoit. Si vous me demandez maintenant quel rang doivent tenir ces derniers Peintres que je viens de nommer ; je vous répondray ingenument que je les mets avec quantité d'autres qui n ont rien fait d'extraordinaire, & dont j'ay eu sipeu de curiosité de voir les tableaux, que je ne puis pas vous dire en quoy ils ont excellé. En effet soit que l'on veuille faire une étude particuliere de la Peinture, soit que l'on se contente de connoiſtre ſeulement ce qu'il y a de plus beau & de plus parfait dans cet art, il suffit de voir ce que les plus grands hommes ont fait, ſans s'arreſter aux ouvrages de quantité d'autres qui ont travaillé sous eux. Je me PELLEGRIN DE BOLO. GNE. GIACOMO Rocca. 200 ENTRETIENS SUR LES VIES $uis quelquefois rencontré parmy des per$onnes qui vouloient faire admirer des tableaux qui portoient le nom de quelques di$ciples des plus fameux Peintres. Cependant il falloit souvent que ces Curieux employassent toute leur Rethorique pour faire entendre ce que le Peintre avoit voulu repreſenter ; Parce qu'on ne voyoit rien que d'embroüillé dans l'ordonnance ; qu'il n'y avoit pas une figure qui parust en sa place ; que toutes les parties estoient en desordre ; & que les couleurs qui doivent aider à détacher les corps, & à les déme$ler les uns des autres, ne $ervoient qu'à les confondre & à les embarasser. Cependant voila quels ſont pluſieurs ouvrages que l'on expose dans les Cabinets, & au$quels on donne un nom illustre sous pretexte qu'ils $ont peints $ur un fond de bois bien ancien, ou $ur une toile extremement vieille. Il n'e$t pas be$oin de vous en dire davantage, disje à Pymandre en avançant quelques pas dans la Gallerie ; Peut-eſtre meſme que ces reflexions vous deviendroient ennuyeuses. C'est pourquoy nous pouvons en faire d'autres, qui, sans doute, vous seront plus agreables, puisque les tableaux que voicy nous en peuvent fournir de sujet. Bien ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 201 Bien loin, repartit Pymandre, d'estre importuné de ce que vous remarquez de ces Peintres peu connus, & des ouvrages $i pleins de deffauts qui ont cours parmy le monde, l'on prend plaiſir de voir cette oppoſition que vous faites entre les bons & les mauvais tableaux ; parce qu'il me ſemble que l'on ne doit rien ſouhaitter davantage que de bien comprendre les differences qui $e trouvent entre tant d'ouvriers. Elles ſont infinies, luy repartis-je, car il y en a, non ſeulement entre les ſçavans Peintres & les Peintres mediocres, mais mesme entre les plus celebres. Quoy qu'ils approchent le plus d'un meſme but, qui eſt la perfection, ils ne lai$$ent pas d'e$tre fort differens les uns des autres, ain$i que je vous l'ay dit déja peut-e$tre trop de fois. Mais comme la Nature est variée en cent façons ; que chacun la regarde encore en cent differentes manieres ; qu'il n'y a point d'ouvrier qui n ait ſon gouſt particulier, & de plus que tous les copistes ne sont pas d'une égale force, il ne faut pas s'étonner si toutes leurs productions ſont ſi differentes. Nous parlaſmes hier des couleurs, des jours & des ombres. Conſiderez, je vous prie, de quelle ſorte ces Cc 202 ENTRETIENS SUR LES VIES parties $ont traitées differemment dans les tableaux du Titien, & dans ceux de Michel-Ange de Caravage. Voila devant nous ceux du Titien dont je vous parlois, & que l'on eſtime des plus beaux qu'il ait faits ; Et voila un peu plus bas un des plus achevez qui ſoit ſorty des mains du Caravage dans lequel il a repreſenté le trespas de la Vierge. On ne peut pas dire que ce tableau ne $oit peint avec une admirable conduite d'ombres & de lumieres ; qu'il n'y ait une rondeur & une force merveilleuſe dans toutes les parties qui le compoſent. Cependant je vous laiſſe à juger des tableaux de ces deux Maiſtres. Je voy bien, dit Pymandre, qu'il y a quelque chose de plus agreable dans ceux du Titien que dans celuy du Caravage, où je ne trouve ny beauté, ny grace dans les figures. Il n'y a rien, repartis-je, qu'un Peintre doive tant rechercher, que de rendre ses ouvrages agreables. Mais c'est ce que le Caravage n'a jamais fait. Considerez, s'il vous plaist, quel a esté son talent. Il a peint avec une entente de couleurs & de lumieres au$$i sçavante qu'aucun Peintre. Vous pouvez remarquer une verité dans les figures & les autres choses qui les accompagnent ; & l'on peut ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 203 dire que la Nature ne peut mieux estre copiée que dans tout ce qu'il a peint. Mais il ne s'est jamais formé aucunes idées de luy-me$me ; il s'est rendu esclave de cette Nature, & non pas imitateur des belles choses. Il n'a representé que ce qui luy a paru devant les yeux, & s'est conduit avec si peu de jugement, qu'il n'a ny choisi le beau, ny fuy ce qu'il a veu de laid. Il a peint également l'un & l'autre. Et comme on rencontre rarement de beaux objets, & qu on en rencontre ſouvent de difformes, il a auſsi presque toujours representé ce qui est de plus laid & de moins agreable. Ce tableau vous peut faire juger de ce que je dis. Il l'avoit fait pour mettre dans l'Eglise de la Madona della Scala in Transtevere. Mais quelque estime qu'on eust pour les ouvrages de ce Peintre, on ne peut l'y souffrir. Le corps de la Vierge disposé avec $i peu de bien-$eance, & qui paroi$t celuy d'une femme noyée, ne sembla pas assez noble pour representer celuy de la Mere de Dieu. On l'osta de la place où il estoit, & le Duc de Mantouë l'ayant acheté, il a depuis passé en Angleterre, d'où il a esté apporté icy. Ce n'eſt pas ſeulement dans ce ſujet, mais encore dans toutes les autres histoires qu'il a traitées, qu'il n'a pensé ny à la noblesse, ny à la Ccij 204 ENTRETIENS SUR LES VIES grandeur dont il devoit les accompagner. Il s e$t contenté de mettre en$emble des figures Et quelque grande & noble que fu$t l'action qu'il vouloit peindre, il ne ſe ſervoit, pour figurer des Heros ou de grands Perſonnages que de faquins & de miserables mal faits, tels qu'il les rencontroit, ſans pouvoir ſe détacher de la Nature pour la corriger; soit qu'il ne peust, ou ne se souciast pas de faire ny de beaux airs de teste, ny de belles expressions, ny de riches draperies, ny des accommodemens necessaires à ce qu'il vouloit representer. Il ne regardoit pas à la beauté des jours qui devoient répandre une lumiere agreable dans tout ſon ouvrage. Mais il choisissoit des lieux enfermez pour avoir des lumieres fortes, qui pu$$ent $ervir à donner plus facilement du relief aux corps qui en ſeroient éclairez. Cependant admirez, s'il vous plaist le caprice de la Fortune. Le Caravage a eu ses sectateurs. Manfrede & le Valentin, de qui vous pouvez aussi voir icy des tableaux, ont suivy sa maniere. Je ne sçay s'il vous souvient d'un Amour que nous avons veu au Palais Juſtinian qu'on regardoit com me un chefd'œuvre du Caravage, & qu'on estimoit à des sommes immenses. Il m'en souvient à present, dit Pymandre, 2 ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 205 & que meſme M. Pouſſin nous en parloit un jour avec grand mépris. M. Poussin, luy repartis-je, ne pouvoit rien souffrir du Caravage, & disoit qu'il estoit venu au monde pour destruire la Peinture. Mais il ne faut pas s'estonner de l'aversion qu'il avoit pour luy. Car ſi le Pouſſin cherchoit la nobleſſe dans ſes ſujets, le Caravage ſe laiſſoit emporter à la verité du naturel tel qu'il le voyait. Ainsi ils estoient bien opposez l'un à l'autre. Cependant si l'on considere en particulier ce qui dépend de l'art de peindre, & ce qui regarde le jugement & l'esprit du Peintre, on verra que pour ce qui eſt de l'art, MichelAnge de Caravage l'avoit tout entier ; j'entens l'art d'imiter ce qu'il avoit devant les yeux. En voyant le portrait qu'il a fait du Grand-Maistre de Malthe qui est dans le Cabinet du Roy, vous avoüerez qu'on ne peut jamais rien faire de plus beau, parce que comme il n'avoit à faire qu'un portrait, il a imité $i parfaitement la Nature, qu'il n'a rien laiſſé à y deſirer. Mais cette partie de bien peindre les corps tels qu'on les voit, n'eſt pas ce qui fait entierement les grands Peintres : Il y en a encore d'autres qui la doivent accompagner, & que l'on Cc iij 206 ENTRETIENS SUR LES VIES admire bien davantage. Venez, je vous prie, con$iderer les tableaux du Guide. Ce Peintre comme vous ſçavez eſtoit Eleve des Caraches n ayant pû les égaler en beaucoup de choses, il y en a dans lesquelles il les a surpassez, ayant po$$edé des talens, qui l'ont rendu tres-recommendable. Il n'a pas donné à ses figures cette verité, cette force, & cette rondeur qui paroist dans celles du Caravage. Mais cette noblesse, ces airs de teste si beaux, & ces accommodemens de femmes $i gracieux, qu'on voit dans ses ouvrages, luy ont donné un rang bien au deſſus du Caravage ; & tel que l'ont eu le Dominiquin, l'Albane, & plusieurs autres Eleves des Caraches, dont vous pouvez considerer icy les plus beaux tableaux. Alors je ceſſay de parler, & aprés avoir eſté quelque temps attaché à regarder les tableaux de ces differens maiſtres, je dis à Pymandre : Vous pouvez obſerver icy ce que nous avons dit jusqu'à present des principales parties de la Peinture, tant pour ce qui regarde la grandeur des ordonnances, la force du de$$ein, la beauté du coloris, & la noblesse des expressions, que pour les autres choses dont nous nous sommes déja entretenus. Ne nous contentons pas d'admirer dans Raphaël l'expreſ- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 207 sion de ses belles idées. Voyons encore dans les autres Peintres qui sont venus depuis luy, de quelle $orte ils ont mis leurs pen$ées au jour. Bien que les tableaux qui ornent la voute de cette Gallerie ne soient que les copies de ceux qui ſont à Rome au Palais Farneſe, ils ne laiſseront pas de nous servir d'exemple. Car les originaux estant à fraisque, & ne pouvant estre transportez, on doit en estimer beaucoup les copies, lors qu'elles sont aussi belles que celles-cy. Quand vous parlez d'expressions, interrompit Pymandre, n'entendez-vous pas les paſſions de l'ame qui paroiſſent ſur le viſage, & que le Peintre repreſente ſelon la nature du sujet qu'il traite. Le mot d'expression en general, repartis-je, se doit prendre dans la Peinture, aussi bien qu'en toute autre chose pour la veritable & naturelle repreſentation de ce que l'on veut faire voir & donner à connoistre. Ainsi l'expreſſion s'eſtend à traiter une hiſtoire dans toutes les circonstances qu'elle demande pour instruire ; à representer un corps avec toutes ses parties dans l'action qui luy est convenable ; à faire voir $ur le vi$age les pa$$ions nece$saires aux figures que l'on peint. Et comme 208 ENTRETIENS SUR LES VIES c'e$t $ur le vi$age que l'on connoi$t mieux les affections de l'ame, on se sert ordinairement du mot d'expression pour ſignifier les paſſions que l'on veut exprimer. Ce ſont, dit Pymandre, ces differentes images de nos paſſions qui ſont difficiles à bien representer, & en quoy tous les Peintres n'ont pas également reuſsi. Raphaël, répondis-je, a esté sans doute un des plus ſçavans dans cette partie. Car la pluſpart des Peintres qui l'ont $uivy, n'ont fait que le copier, & ne sont pas entrez comme luy dans la connoissance qu'ils devroient avoir de la nature des paſsions & de leurs effets. Pour les bien peindre, il faut qu'un Peintre non $eulement ait exactement observé les marques qu'elles impriment au dehors, mais qu'il $çache ce qui les fait naistre dans le cœur de l'homme, & de quelle $orte ceux qui $e rencontrent à quelque spectacle sont differemment touchez de ce qu'ils voyent. Tout le monde ne reſſent pas en meſme temps de ſemblables paſsions. Un meſme ſujet en cauſe, qui sont bien differentes entre elles ; puisque nous voyons que si un homme de bien est recompensé de ses belles actions, les honnestes gens en reçoivent du plaiſir, & les méchans en ont de la ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 269 de la jalou$ie. Ain$i l'on peut ob$erver en me$me temps $ur le vi$age des uns & des autres des changemens tout à fait contraires & opposez. Afin donc que le Peintre ſçache exprimer dans ses ouvrages ces diverses passions, il faut qu'il les connoiſſe dans leur ſource pour en mieux connoi$tre encore les differens effets. Le premier effet de l'Amour, dit alors Pymandre, qui e$t une des principales pa$$ions de l'ame, eſtant un deſir de poſſeder la choſe que l'on aime, je m'imagine que ce ſentiment qui se fait seulement dans l'esprit, est assez difficile à bien repreſenter dans un tableau. Je ne vous parleray pas, repris-je, de l'art & de l'industrie dont un excellent Peintre se sert pour former des traits, & coucher des couleurs qui expriment parfaitement les paſſions de l'ame, c est un ſecret que ceux meſme qui le poſſedent auroient bien de la peine à apprendre aux autres. Et quoy que Raphaël ne cachast rien à ses disciples de tout ce qu'il sçavoit, on ne voit pas qu'ils ayent comme luy donné à leurs figures les belles expressions qui rendent les ſiennes ſi conſiderables. Parce que cela dépend de la force de l'imagination de celuy qui peint, & que ce qu'on en pouvoit communiquer déDd DES PAS SIONS. De l'A. MOUR. 210 ENTRETIENS SUR LES VIES pend encore tellement de la pratique, qu'il faut eſtre un tres-ſçavant Peintre pour en faire des demonſtrations avec le crayon ou avec le pinceau ; & aussi estre bon desseignateur pour profiter des leçons qu on auroit receuës. Ainſi nous ne devons pas entrer dans une connoiſſance reſervée aux maiſtres de l'art, & qui ne s apprend point par le seul discours. Mais nous poûvons bien dire sur le sujet des Passions, ce qui regarde la Theorie, j entens de quelle maniere elles nai$$ent dans l'ame ; leurs differens effets ; ce que tous les Peintres y doivent remarquer : Et en les développant, les exposer tellement en veuë, qu'on les pui$$e bien con$iderer, & en faire des peintures qui leur reſſemblent. Me renfermant donc dans la $eule connoi$ſance qu on peut donner de la nature des Paſsions, je vous diray pour répondre à ce que vous demandez que ce deſir qui nous travaille dans l'ame pour nous joindre à ce que nous aimons, ou nous en rendre possesseurs, est comme vous dites, assez mal-aisé à bien representer. Il faut pour cela qu'un Peintre obſerve l'eſtat où une perſonne ſe trouve quand elle eſt poſſedée de cette paſſion. Comme l'esprit qui est fortement occupé dans la recherche de ce qu'il aime, ou à la con- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 211 templation de l'objet qui le charme, n'a point d'autre penſée qui l'attache, il arrive que l'ame estant plus unie avec ce qu'elle aime qu'avec ſon propre corps, elle ſe fait auſſi paroiſtre plus preſente dans l'objet qu'elle cherit s'il eſt proche d'elle, ou bien il semble qu'elle soit absente & hors de son propre corps, lors qu elle se trouve éloignée de ce qu'elle aime. De sorte que c'est le devoir d'un Peintre de faire connoi$tre ces deux differens e$tats par des expre$sions differentes. S'il vouloit par exemple figurer ce dernier e$tat d'un amant, & faire paroistre un corps comme abandonné de son ame, il representeroit une personne dans un extase & dans un abbatement qui le rendroit comme immobile & ſans vie. Pour le premier eſtat dont nous avons parlé, il se peut exprimer par des langueurs & par des raviſſemens que l'on voit dans ceux qui aiment fortement lors qu'ils joüissent de la presence de la chose qu'ils aiment, ce que le Carache a bien imité dans cette Gallerie. Ayant dit cela, je fis conſiderer à Pymandre un tableau, où Jupiter e$t repre$enté avec Junon, dans lequel $oit que l'on regarde l'action & la contenance de ce Dieu, soit que l'on consi dere l'emotion de son visage & de ses yeux Dd ij Jerusalem liber. c. 1 stanz. 49 212 ENTRETIENS SUR LES VIES langui$$ans, l'on voit les marques d'une pa$sion tres-violente. On pourroit bien encore, luy dis-je, faire la me$me ob$ervation dans un tableau où le Titien a peint Venus & Adonis. Mais je vous diray que ce qui demande une eſtude tres-exacte e$t la connoi$$ance des divers mouvemens dont l'eſprit d'un Amant eſt agité pendant que ſa paſsion dure. Car elle imprimeſur ſon corps des marques differentes, $elon les differents transports où il se trouve. Tantost la joye éclate sur son visage, & tantost ce mesme visage paroi$t pa$le & mourant quand la joye fait place à la tristesse. Souvent on voit des larmes qui coulent des yeux des Amans infortunez. Quelquefois ces mesmes Amans paroi$$ent tout de feu, & d'autres fois ils sont tout de glace. Tantoſt ils font des plaintes, & incontinent aprés ils sont muets & insensibles. Ces differens changemens, interrompit Py mandre, arrivent ſelon que l'ame ſe trouve agitée entre la crainte & l'eſperance, & c'eſt ce qui fait qu'elle donne des marques de joye où de douleur. Lorsque le Tasse dépeint Tancrede amoureux de cette belle inconnuë qu'il avoit rencontrée auprés d'une fontaine, il fait assez bien voir de quelle sorte paroist un hom- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 21 me nouvellement enflamé. Ceux qui connoistront bien les effets de l'amour, repris-je, ne pouront pas long-temps ignorer quels ſont les effets de la haine. Pour les bien comprendre, repliqua Pymandre, il n'y a qu'à chercher les causes de l'une & de l'autre, & considerer, que comme l'amour vient du ſentiment du bien qu'il a pour l'objet qu'il deſire & qu'il cherche, auſſi la haine naiſt du ſentiment du mal qu'elle regarde & qu'elle fuit. Il est vray, repartis-je, mais il y a des haines bien plus fortes les unes que les autres. Il s'en trouve qui ne ſont que des anthipaties naturelles, & des aversions que l'on a pour certaines choses ; mais il y en a qui sont furieuses, & enragées, & qui durent juſqu'aprés la mort. Comme ces fortes haines, dit Pymandre, ne s'enracinent d'ordinaire que dans des corps dominez par une abondance de bile, il eſt aiſé, ce me semble, à un Peintre qui veut representer quelqu'un possedé de cette malheureuse pa$$ion, de luy donner les marques qu'elle porte avec elle. Les personnes genereuses & hardies, ne ſont pas ſujettes à ce tourment comme les poltronnes & les lâches, qui craignant toutes choses conçoivent aisément de la haine Dd iij DE L'ACREMENT, ET DE 1'HOR. REUR. 214 ENTRETIENS SUR LES VIES contre ceux qu'elles penſent leur pouvoir nuire, mais ceux qui ſont ſujets à ces fortes haines ont d'ordinaire quelque marque de cruauté sur le visage. Comme les objets de l'amour & de la haine, interrompis-je, peuvent eſtre repreſentez à l'ame en deux manieres, ou par les ſens exterieurs, ou par les ſens interieurs ; & que ceux dont jugent les sens interieurs, sont nommez bons ou mauvais ; & ceux dont la connoissance dépend des exterieurs ſont appellez beaux ou laids, il y en a qui ont creu que l'on pouvoit considerer deux $ortes d'amour & deux $ortes de haines. L'une qui a pour objet le beau & le laid, l'autre qui regarde le bien & le mal. Et afin de ne les confondre pas ils ont donné à la premiere $orte d'amour & de haine qui a pour objet le beau & le laid le nom d'Agrément & d'Horreur, pour marquer par ces deux noms differens l'e$time que l'on fait des beaux objets, & l'averſion que l'on a pour les cho$es laides. Et comme ces deux $ortes de pa$$ions regardent les ſens exterieurs, plus que ne font les deux autres, elles impriment au$$i des marques plus ſenſibles ſur le visage des personnes qui en sont touchées, principalement lors qu'elles $ont ſurpriſes par la rencontre d'un objet ou agreable ou faſcheux. épouse . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 215 Je ne crois pas qu'on puiſſe mieux repreſenter l'eſtat auquel on ſe trouve dans cette occaſion, que M. Poussin l'a fait dans un païsage qu'il peignit autrefois pour le sieur Pointel son amy. On y voit un homme, qui voulant s'approcher d'une fontaine, demeure tout effrayé en appercevant un corps mort environné d'un serpent: Et plus loin une femme assise & toute épouventée, voyant avec quelle frayeur cet homme s'enfuit. On découvre dans la contenance de l'homme, & $ur les traits de $on visage non seulement l'horreur qu'il a de voir ce corps mort eſtendu ſur le bord de la fontaine, mais auſſi la crainte qui l'a ſaiſi à la rencontre de cet affreux $erpent dont il apprehende un semblable traitement. Or quand la crainte du mal se joint à l'aversion qu'on a pour un objet desagreable, il est certain que l'expression en est bien plus forte. Car les sourcils s'élevent, les yeux & la bouche s'ouvrent plus grands, comme pour chercher un a$ile, & demander du ſecours. Les cheveux ſe dreſſent à la teste, le sang se retire du visage, le laisse pasle & deffait, & tous les membres deviennent si impui$$ans qu'on a peine à parler & à courir : Ce que l'on voit parfaitement bien repreſenté dans ce tableau. L'ADMIRATION. 216 ENTRETIENS SUR LES VIES Il y a une autre sorte de passion qui n'eſt point cet agrément que l'on trouve dans les belles choses, ny l'aversion que l'on a pour les laides. C'e$t l'Admiration, qui $emble e$tre une haute estime que l'on conçoit tant pour les bonnes choses que pour les belles. Elle regarde auſsi les prodiges, les miracles, & les grandes actions. Ainsi nous admirons la bonté d'une personne, sa beauté, sa generosité & sa valeur. Le Tasse & l'Arioste voulant repreſenter un homme dans l'admiration, le font paroi$tre comme immobile, hau$$ant le front & le sourcil, ſans ſerrer les levres ny fermer les yeux. Je ne ſçay s'il vous ſouvient du tableau que M. Poussin a fait icy au Noviciat des Jesuites. On ne peut rien voir de plus beau que les expressions de joye & d'admiration qui s'y rencontrent. Le sujet de cet ouvrage est une femme que saint François Xavier ressuscite dans le Japon. Il y a des hommes & des femmes, qui voyant ce corps ranime par les prieres du Saint, paſſent tout d'un coup de la triſteſſe à la joye, & du deſeſpoir à l'admiration. Outre qu'on voit dans cet ovurage les paſsions admirablement peintes, on y remarque encore des airs de teste tout à fait differens & extraordinaiMais, res. ... Apsivor ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 217 Mais, dis-je à Pymandre, en luy faiſant regarder ce beau Tableau, où Raphaël à representé toute la famille du petit Jesus, peut on trouver un sujet, où ces diverses expressions d'amour, de joye, d'agrement, & d'admiration $oient plus $çavamment exprimées, que dans cét ouvrage incomparable? Considerez bien ces differents visages, & vous y remarquerez tous ces mouvements de l'ame, parfaitement bien repreſentez. Aprés avoir eſté quelque-temps à examiner toutes les parties de ce Tableau, je repris ainſi mon discours. Je vous diray que le Desir & la Fuite, ſont deux paſſions, dont les effets ſont presque semblables à ceux que l'amour & la haine produiſent, ſi ce n'eſt que ceux du deſir & de la fuite, sont moins violens que ceux de la haine & de l'amour. Neanmoins comme les uns & les autres ont pour objet le bien & le mal, il est aisé pour peu qu'on y prenne garde de connoistre les differences que l'on y doit observer. Alors eſtant demeuré quelque-temps ſans parler, Pymandre qui crût que je ne voulois pas m'étendre davantage sur cette matiere, me dit auſſi-toſt, puiſque nous ſommes tombez sur le discours des passions, ne vous lassez point Ee DU DESIR ET DE LA FUITE. Du PLAISIR ET DE LA jovr. 218 ENTRETIENS SUR LES VIES je vous prie, de raporter tout ce que vous y avez remarqué. C'est en effet, luy repartis-je, une partie si necessaire, & si considerable dans la Peinture, que je ne croy pas qu'on puiſſe rien dire de plus important, & qui vous donne plus de plai$ir, lors que vous verrez quelques Tableaux, où les paſſions ſeront bien repreſentées. Le plaisir même que j'en reçois déja, dit Pymandre, n'eſt il pas une paſſion dont il faut que vous parliez. Oüy sans doute, luy repliquayje, s'il e$t vray que le plai$ir $e forme dans l'ame par la preſence des objets, qui nous donnent de la joye. C'est de cette joye qui fait espanoüir le cœur, comme une fleur qui eſcloſt, que ſe forme le ris, qui n'eſt que l'effet & une aparence exterieure de la paſſion interieure. Mais, interrompit Pymandre, le ris vient aussi quelquefois d'une émotion corporelle, & non pas de la joye; comme celuy qui procede du chatoüillement des aiſſelles, dont l'on a veu autrefois des Gladiateurs mourir en riant, à cauſe qu'ils avoient eſté bleſſez ſous le bras. Je penſe, répartis-je, que cette ſorte de ris n'est pas fort agreable ; & comme il est seulement cauſé par quelque nerf, ou par quelque mu$cle offenſé, je ne crois pas qu'il faſſe ſur le ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 219 vi$age un effet $emblable à celuy qui vient de la joye. Toutefois comme je n'ay jamais fait cette obſervation, je ne vous en diray rien : Je me contenteray de remarquer que quand le ris eſt un effet du plaisir que nostre cœur reſſent, il vient d'une soudaine émotion de nostre ame, qui voulant exprimer ſa joye excite une grande abondance de sang chaud, & multiplie les esprits qui agitent les muſcles qui ſont a l'entour du cœur, lesquels se communiquant à ceux qui $ont attachez aux deux co$tez de la bouche, les font soulever, & contraignent en même-temps les levres de s'ouvrir avec un changement de toute la forme du viſage. De ſorte que vous pouvez juger qu'un Peintre excellent doit bien connoi$tre ces diver$es cau$es pour les mieux obſerver ſur le naturel, & pour en faire voir tous les effets dans les Figures qu'il represente. Car par ce moyen il mettra de la difference, non ſeulement entre le pleurer & le rire, que les ignorans ne ſçavent pas trop bien distinguer, mais encore entre les fortes joyes & les moindres. Ce n'est pas encore assez d'exprimer le ris $ur le vi$age quand le $ujet le demande, il faut sçavoir donner les mouvemens de la joye ſelon l'action que l'on repreſente, conformeEe ij 220 ENTRETIENS SUR LES VIES ment à l'âge & à la condition des per$onnes que l'on peint. Comme ce sont les choses nouvelles qui excitent la joye dans le cœur, les perſonnes âgées qui se trouveront à un spectacle en seront beaucoup moins touchées que les jeunes gens, dont la complexion eſt plus ſuſceptible de cette passion, n'estant pas accoustumez à toutes ſortes de nouveautez. Il y a encore une choſe à remarquer, c'eſt qu'à la veuë des spectacles, les hommes graves & de qualité s'empéchent mieux de rire que le vulgaire, parce que les hommes ſages & un peu âgez, sont d'ordinaire attachez a de profondes meditations. Ainsi à cause de leurs pensées plus serieuses, & aussi à cause de leur temperament qui eſt ſouvent melancolique, ils ne s'arreſtent pas à des choſes legeres comme fait le peuple & les enfans. De $orte que dans l'ordonnance d'un Tableau, le Peintre doit distribuer les mouvemens de ses figures avec biensceance ; Faisant voir quel est le vray caractere de la paſſion qu'il repreſente, & juſqu'où chacun la doit poſſeder, en donnant comme nous avons dit des marques conformes au naturel, à l'âge & à la condition de ceux qu'on veut repreſenter. Ainsi, interrompit Pymandre en souriant il y a donc des ris de condition. . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 221 Asseurément, repartis-je, & si vous avez jamais conſideré de quelle maniere un Païſan exprime $ajoye, je m'a$$ure que $a façon de le faire a eſté capable de vous faire rire vous même, mais d'une maniere differente. Et c'est au$$i une marque du jugement du Peintre, & un effet de l'Art, de ne repreſenter pas ſeulement le ris, mais de faire encore que ceux que l'on peint riants, faſſent ſi bien connoiſtre le ſujet de leur joye, qu'ils obligent ceux qui les regardent de faire la même choſe. Voyez, je vous prie, dans ce grand Tableau du Triomphe de Bachus, comme le Carache a donné differens caracteres de joye à toutes ces figures, mais cependant tous conformes à son sujet. Le Dominiquin n'e$t pas loüé d'avoir repre$enté dans une histoire aussi serieuse, qu'est celle du martyre de S. André ; un incident qui luy donne occa$ion de peindre des boureaux, qui rient & qui font des actions indignes de l'action qu'il a figurée. Les expreſſions de raillerie, ne conviennent pas à des ſujets qui doivent exciter une grande horreur, ou une extreme pitié. Comme je ceſſois de parler, nous nous rencontraſmes à l'endroit de la Gallerie, où eſt un Tableau du Carache, dans lequel on voit Andromede attachée à un rocher. Ee iij DE LA DouLEUR, ET DE LA TRISTESSK. 222 ENTRETIENS SUR LES VIES Pymandre ayant jetté les yeux dessus, & me faiſant remarquer les expreſſions de douleur & de tristesse qu'on y voit : Que vous semble. me dit-il, de la douleur, trouvez vous qu'elle soit plus difficile à bien representer que l'amour & la joye? Afin de bien exprimer la douleur, repartisje, il faut la bien connoître. Pour cela il me ſemble, que puis qu elle eſt un tourment de l'esprit & du corps, on doit la separer en deux branches, & luy donner deux noms differents. Car lors que cette paſſion afflige le corps, on peut proprement l'appeller Douleur; Et lors qu'elle tourmente l'esprit, son vray nom est Tristesse. Ces deux qualitez sont differentes l'une de l'autre, en ce que la douleur corporelle paroist, avec une alteration plus visible, & des actions plus fortes dans les personnes qui ſouffrent. C'eſt ce que l'on peut remarquer dans les criminels qu'on châtie, où dans des gens bleſſez ; au lieu que la douleur de l'eſprit n'eſt pas toujours accompagnée des agitations & des mouvemens du corps. Je ne ſçay ſi vous vous ſouvenez d'un Tableau dont l'antiquité a fait tant d'estat pour les belles expre$$ions que l'on y voyoit. Ari$tide Peintre celebre, & dont nous avons autrefois E. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 223 parlé, avoit peint la prise d'une Ville, où entr'autres Figures, il fit paroistre une femme mourante des blessures dont elle estoit couverte. Elle tenoit entre ſes bras un petit enfant, qui voulant teter s'attachoit des mains à une playe qu'elle avoit à la mamelle; Ce qui sem bloit eſtre cauſe que cette femme expirante en ressentoit un surcroist de douleur, & témoignoit encore dans le miserable estat où elle eſtoit, la peur qu'elle avoit que ſon enfant ne trouvant plus de lait dans son sein, n'en tirast du sang au lieu de nourriture. Vous parlez, dit Pymandre, d'un Tableau qui fut en $i grande reputation, qu'Alexandre le fit porter à Pelas lieu de ſa naiſſance. Je vous parle, repartis-je, d'un ouvrage qui me semble assez propre à nostre sujet. Car les expressions m'en paroissent si belles & si bien dépeintes par ceux qui en ont écrit, que j'ay creu mettre une belle image dans voſtre eſprit, en vous faiſant ſouvenir de cette Peinture. Les anciens, repliqua Pymandre, n'ont ils pas aussi fait grande estime d'un Tableau ou Thimanthe repreſenta l'eſtat d'un Pere affligé. Le Tableau dont vous parlez, répondis-je, estoit different de l'autre, en ce que celuy d'Ari$tide fai$oit voir beaucoup de cette pa$$ion 224 ENTRETIENS SUR LES VIES que nous appelons douleur, & celuy de Thimanthe exprimoit cette autre paſſion que nous nommons tristesse. Or comme la tristeſſe, qui eſt donc la douleur de l'esprit, peut naistre des objets passez, des presens & de ceux que l'on croit devoir arriver, il faut que le Peintre prenne garde à representer dans son ouvrage les choses qui doivent marquer ces trois temps. Cela $e peut faire en faiſant ſeulement voir la triſteſſe ſur le vi$age des per$onnes qui en doivent e$tre touchées. Par exemple si on represente Ariadne sur le bord de la mer, lors que Bachus la trouve triſte & abatuë, à cauſe de l'infidelité de celuy qui l'a laiſſée, il n'y aura que cette Princeſſe qui paroîtra affligée, parce que le ſujet de ſon déplaiſir n'eſt pas preſent ny connu, & qu'il n'y a qu'elle qui le ſçache. Car pourquoy Bachus & ceux de ſa ſuite qui la rencontrent, reſſentiroient ils quelque douleur, puis qu'ils ne connoi$$ent point encore cette femme affligée, & ne voyent point quelle eſt la cauſe de ſon déplaiſir. Celuy qui repreſenta Melagre que l'on portoit au Tombeau, mit fort a propos la tristesse sur le visage de ceux qui rendoient à ce mort les derniers devoirs, parce que le ſujet estoit present. Que si un Peintre veut faire paroître ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 225 roi$tre dans $es figures une tri$te$$e cau$ée par l'attente de quelque choſe de facheux : alors il faut qu'il con$idere quels per$onnages en doivent estre les plus touchés. Car si c'est un malheur connu de tout le monde, comme celuy qui menace Andromede attachée à un rocher, la douleur doit paroi$tre non $eulement $ur le visage de cette infortunée Princesse, mais encore ſur celuy de ſon pere, de ſa mere, & de tous ceux qui sont presens, & qui voyent le danger où elle est exposée, comme le Carache a fait dans ce Tableau. Mais ſi on repreſentoit une perſonne dans l'attente d'une mauvaise nouvelle, ou de quelque accident funeste ; ſans doute la triſteſſe ne devroit paroiſtre que dans cette ſeule perſonne: Parce que tous ceux qui ſont auprés d'elle ne peuvent pas ſçavoir ſes aprehenſions, & quand ils les ſçauroient, ils n'en doivent pas paroiſtre si fort affligez, à cause que d'ordinaire nous ne sommes touchez de compassion, que quand nous voyons une per$onne e$tre effectivement dans la peine & dans le malheur. Mais nous n'allons pas toujours avec elle au devant du mal, nous attendons qu'il soit arrivé pour prendre part à son affliction. Et je m'imagine que quand la femme de Ceſar troublée par le Ff 226 ENTRETIENS SUR LES VIES ſonge qui luy pronoſtiqua la mort de ſon mary, fit ses efforts pour l'empécher d'aller au Senat, elle estoit seule alors en qui l'on vist des marques de tristeſſe & de crainte. Or comme la tri$te$$e cau$e de facheux effets, il faut considerer de quelle sorte elle agit sur l'esprit, pour mieux connoistre les impressions qu elle fait $ur le corps. Premierément ſi cette douleur eſt exceſſive, elle abat l'eſprit & ſemble l'interdire de ses fonctions ordinaires : en$orte que $i vous repre$entez une per$onne dans une profonde tristesse ; il faut qu'elle paroi$$e accablée, & comme incapable de faire aucune action. Mais, interrompit Pymandre, il arrive souvent que quand il nous reſte quelque eſperance de pouvoir surmonter les causes de nostre déplaiſir, alors cette eſperance peut ſervir à fortifier nostre e$prit & enflâmer no$tre courage. En ce cas, repris-je, le Peintre doit donner quelque vigueur à ses figures ; mais il faut auſsi que l'eſperance ou le deſeſpoir ayent lieu de ſe rencontrer avec la douleur, & alors elles servent à faire agir, & à reveiller la triste$$e, qui de ſon naturel eſt lente & aſſoupie. Ainſi quand Raphaël a repreſenté le martyre des Innocens il a fait voir des femmes dans ces ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 227 e$tats d'une douleur & d'une tri$te$$e extreme. Celles qui tiennent leurs enfans encore vivans, tachent de fuir, & de se sauver : Et celles qui les voyent maſſacrez, s'abandonnent à la douleur, ou n'ont de force que pour montrer des effets de leur desespoir, en s'arrachant les cheveux, & se jettant sur les corps de ces pauvres innocens. Mais lors que nous ſommes éloignez de l'objet qui cause nostre affliction, & qu'il ne nous reſte nulle ſorte d'eſperance, nous demeurons comme stupides, & nous nous donnons en proye à nos maux. Il n'eſt pas beſoin de remarquer icy tous les tourmens que cette passion cause à l'esprit, & toutes les gênes qu'elle luy fait souffrir ; Nous devons ſeulement conſiderer les effets qu'elle produit sur le corps. Une des plus ordinaires marques de la Tri$te$$e, e$t un abatement, & une pâleur $ur le vi$age, & dans tous les membres, d'autant que c'eſt une paſſion maligne, froide & seche, qui espuise l'humeur radicale, & qui en e$teignant peu à peu la chaleur naturelle, pou$$e son venin jusques au cœur qu'elle flestrit, & dont elle conſomme les forces par ſa mauvaiſe influence. Il me souvient que l'Arioste represente assez bien les changemens que cette pasFf ij 228 ENTRETIENS SUR LES VIES sion fait sur le visage, quand il parle de Joconde, & qu aprés avoir dit les tourmens de son ame, il fait ainſi l'image de cet infortuné mary. E la faccia, che dianzi era sì bella, Si cangia sì, che più non sembra quella. Par che gl'occhi ſi aſcondan ne la teſta, Cresciuto il naso par nel viso scarno; De la beltà si poca li ne resta, Che ne potrà far paragone indarno. Je ne crois pas, dit Pymandre, qu'un Peintre fist une belle Per$onne, s'il la peignoit telle que l'Arioste figure Joconde. Cette Perſonne ſeroit belle, repartis-je, eſtant repreſentée dans le temps de ſon affliction : De même que dans un $ujet bien different, la vraysemblance ne se trouveroit pas, si on representoit la Magdelaine dans une fraicheur & dans un embonpoint, lors qu'elle est dans le desert à faire penitence. Et puis une perſonne peut encore eſtre belle, quoy qu'elle ſoit affligée ; Car il faut que la douleur ne soit mise sur son visage, que comme un voile au travers duquel on aperçoive ſa beauté, lors principalement que la douleur eſt toute recente, & qu'elle n'a pas encore eu le temps de faire impression sur le corps, comme dans les premiers momens que la ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 229 Magdelaine ſe convertit. Outre cela c'eſt que la tri$te$$e ne reduit pas toujours les per$onnes dans un eſtat qui defigure les traits de leur viſage, & les rende méconnoi$$ables. Quand elle e$t un peu moins forte nous ver$ons des larmes. nous jettons au dehors, pour ainsi dire, une partie de noſtre affliction: Et en épuiſant par ce moyen l'humeur qui nous oppreſſe, nous nous deſchargeons peu à peu du fardeau que nous avions au dedans. C'est pourquoy dans un Tableau, il faut quelquefois que ceux qui ne pleurent pas, ſoient plus abbatus & paroiſſent comme accablez de douleur. Mais pour ceux qui sont peints rependans des larmes, on peut leur donner plus d'action, parce que l'ame qui s'aide elle même, soulage le corps par ce petit secours qu'il reçoit. Ainsi dans cette Peinture que vous avez veuë à Rome dans l'Eglise de la Trinité du Mont, Daniel de Volterre a repreſenté la Vierge au pied de la Croix accablée de triste$$e, & le cœur perſé d'une extreme douleur. Les autres femmes qui ſont dans les pleurs, s'emploient à la secourir, parce que trouvant quelque ſoulagement dans leurs larmes, il leur reſte aſſez de force pour aſſiſter la Mere du Fils de Dieu. Or ce n'eſt pas aſſez de repreſenter la douleur Ff iij 230 ENTRETIENS SUR LES VIES & la triste$$e dans les per$onnes qui ont $ujet d'en estre touchées. Il faut encore imprimer sur le vi$age de ceux qui les voyent des marques de compa$$ion & de mi$ericorde. Pour cela il faut connoi$tre quels $ont les $ujets qui veulent que nous exprimions la pitié $ur le vi$age d'une figure. Lors qu'un Peintre repreſente le martyre de quelque saint, ou bien quelque accident fâcheux ; il faut qu'il y ait toujours quelques-uns de ceux qui $ont pre$ens qui $oient touchez de compassion, parce qu'on a pitié des personnes qui souffrent, principalement si ce sont des gens de bien qui $oient inju$tement affligez. Comme cette paſſion eſt une douleur que nous reſſentons des miſeres de ceux que nous jugeons dignes d'une meilleure fortune, les marques qu'elle lai$$e $ur le vi$age, approchent beaucoup de celles de la tri$te$$e. Car la pitié e$t une eſpece de triſteſſe meſlée d'amour, ou de bonne volonté que nous avons pour ceux qui soufrent. Et quand il arrive que nous voyons une perſonne dans les ſuplices & dans les tourmens, alors l'horreur $e joint avec la pitié qui donne un reſſentiment plus vif à l'ame, & la rempliſſant d'une certaine aprehenſion, retire auprés du cœur le ſang & les eſprits, qui ſemblent ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 231 attirer au$$i avec eux les mu$cles, & les tendons où ils re$ident ; Ce qui fait que dans une grande frayeur, le vi$age devient pa$le, $e de$igure, & fait quelquefois des mouvemens horribles. Que ſi l'action qui nous eſpouvente nous a surpris à l'impourveu, alors les yeux & la bouche sont les principales parties qui marquent de l'estonnement & de la surprise. Et comme ſouvent les yeux ne peuvent ſuporter la veuë d'un objet fâcheux, ils $e detournent & regardent ailleurs. C'est ainsi qu'en peignant le jugement de Salomon, on peut repreſenter des femmes qui tournent le visage d'un au tre costé, & des enfans qui se cachent, & qui semblent crier voyant un Soldat qui se prepare pour executer l'Arrest de ce Prince. Parce qu'il est bien vray-semblable que chacun fut surpris d'un jugement si estrange, & qu'il n'y eut personne qui ne fust touché de pitié & d'horreur, de voir un enfant qu'on vouloit separer en deux. Ce que M Pou$$in a exprimé avec beaucoup d'art & de ſcience dans un Tableau qu'il a fait. Si donc nous ſommes touchez des ſpectacles douloureux, des ſuplices & des naufrages ; ſi nous avons pitié de la misere d'un pauvre, & des soufrances d'un malade ; nous sommes en- 232 ENTRETIENS SUR LES VIES core plus ſenſiblement eſmus, lorſque nos proches & nos amis $e trouvent dans ces $ortes de calamitez. Et c'e$t en quoy il faut mettre de la difference dans les actions des figures $elon les divers sujets, & faire que les enfans d'un malade & ſes amis ſoient plus affligez que les estrangers. Cela se trouve observé dans le Tableau de Germanicus, dont vous fistes faire une copie estant à Rome : On y voit ces differens degrez de douleur parfaitement exprimez. La tristeſſe ne paroiſt pas ſi forte dans les jeunes enfans de ce Prince que dans sa femme. Il y a ſeulement ſur leurs viſages des marques de cette tendre$$e, dont leurs jeunes cœurs pouvoient estre capables. Les Capitaines qui sont presens, font paroistre leur douleur par leurs actions, & font voir à Germanicus le desir qu'ils ont de venger ſa mort. Il y a d'autres Officiers & quelques Soldats qui verſent des larmes, & qui par leur contenance témoignent le deſplaisir qu'ils soufrent de perdre ce Prince dans la fleur de son âge. Et parce, dit Pymandre, qu'on ne connoist pas toujours aiſement quelle eſt la douleur des femmes à la mort de leurs maris. Le Poussin a lai$$é à deviner dans son Tableau celle d'Agripine, qui $e cache le vi$age avec un mouchoir. C'est sarme ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 233 C'est l'adresse de cet excellent Peintre, repartis-je, qui n'a pas creu pouvoir mieux exprimer une douleur exceſſive, qu'en couvrant le viſage de cette Princeſſe, à l'imitation de cet ancien Peintre que nous venons de nommer. Il y a des infortunes, repliqua Pymandre dont une ame est sensiblement touchée, & qui cependant ne font pas de ſi fortes impreſ $ions $ur le corps, que d'autres $ujets qui causent moins de peine. Ainsi Psammetite Roy d'Egypte parut les larmes aux yeux, en voyant un de ses amis dans une extreme misere, quoy qu'avant cela il euſt veu avec une conſtance admirable conduire ſon propre fils au ſuplice. C'est pourquoy ne pensez vous pas qu'il est bien difficile qu'un Peintre imprime toujours sur le visage de ses figures les veritables marques de cette pitié, puisque la nature est elle même inegale dans ces rencontres. La difficulté de l'expression, repartis-je, ne vient pas de l'inegalité de la nature, & des divers effets qu'elle produit ; Mais il est certain que le Peintre doit l'imiter & la ſuivre pas à pas dans ce qu'elle fait. Deſorte que dans cette rencontre que vous venez de citer, qui a esté ſi extraordinaire, qu'elle s'eſt fait remarquer de l'antiquité. Un Peintre qui voudroit en faire G Herod. in Thal. L'INDIGNATION. 1'ENVII. 234 ENTRETIENS SUR LES VIES un Tableau ne devroit pas repreſenter ce Roy les larmes aux yeux en voyant son fils, puis qu'il feroit une faute contre l'Histoire, mais il pouroit toujours imprimer ſur ſon viſage quelque signe, qui marquast l'estat de son ame affligée. Car ſi un ſpectacle ſi funeſte & ſi cruel oſta l'uſage des pleurs à ce Pere deſolé, ſon ame pour cela n'e$toit pas $ans $ouffrir des emotions tres picquantes, qui paroi$$ent toujours assez par quelques marques exterieures. Aprés avoir eſté quelque-temps ſans parler, j'ay continué de dire, l'Indignation eſt une ſorte de douleur toute contraire à la compaſſion & à la miſericorde. Car l'indignation ſe forme en nous quand nous voyons les méchans triompher, & obtenir des récompenses qu'ils n'ont pas meritées, ou qu'ils n'ont acquises que par des crimes. Cette passion est differente de l'Envie, en ce que l'Indignation est un juste ressentiment des gens de bien contre les méchans, & l'Envie eſt un mouvement qui ſe forme dans l'ame des hommes ambitieux & des jaloux, à cause des prosperitez qu'ils voyent arriver à leurs égaux, ou à leurs semblables. Comme cette derniere paſſion eſt une humeur chagrine, qui vient d'une melancholie noire, ses effets ressemblent beaucoup à ceux de la ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 235 haine : Car elle rend le visage pasle, & paroist principalement dans les yeux qui s'attachent, ou à regarder avec averſion ceux qui ſont dans la bonne fortune, ou à les fuir avec chagrin. Raphaël a merveilleusement bien peint cette maudite passion, quand il a representé le petit Joseph qui raconte à ses freres le songe qui luy promet tant de proſperité. On les voit tous qui le regardent avec des yeux enfoncez, le sourcil abbatu, & un certain dedain qui paroist au coin de la bouche de quelques-uns. Mais ce qu'il a particulierement obſervé, c'eſt que les plus jeunes des freres paroiſſent moins touchez de cette forte paſſion que les autres, parce qu'il eſt certain que les jeunes gens en ſont moins susceptibles. Il y a une autre Paſſion qui eſt differente de l'Envie, bien qu'elle rende auſſi les hommes jaloux des proſperitez de leurs ſemblables. C'eſt l'Emulation ; mais comme elle ne vient d'au cune mauvaise affection, ses effets n'ont rien de ce qui paroiſt ſur le viſage des envieux. Elle se trouve d'ordinaire dans les belles ames, ou elle $ert comme d'éguillon à la vertu. Alors regardant Pymandre, je crains à la fin luy dis-je, de vous ennuyer $ur cette matiere des Paſſions, dont il me ſemble qu'il y a déja Ggij L'EMULATION. LA HARDIESS E. 236 ENTRETIENS SUR LES VIES long-temps que nous parlons, mais vous me donnez une attention si favorable que je m'y arreste quasi autant que je trouve de remarques à y faire. Vous auriez tort, repartit Pymandre, de laisser quelque chose à dire sur ce sujet. Car outre que vous me faites voir que cette partie est comme l'ame de la Peinture, & la plus noble de toutes celles qui s'y rencontrent ; C'est qu'il me ſemble que cette connoiſſance eſt la plus convenable aux perſonnes qui ne peuvent aprendre que la Theorie de l'Art. Je continueray donc à vous dire, repris-je, que comme il y a des paſſions dont les mouvements ſont lents, & dont les marques qu'elles impriment ſur le corps ſont aſſez difficiles à repreſenter, à cauſe qu'elles paroiſſent fort peu dans les traits du viſage, & bien ſouvent point du tout dans les autres parties du corps. Il y en a auſſi qui non ſeulement font agir l'eſprit avec force, mais encore qui mettent tout le corps dans un eſtat qui fait aſſez connoiſtre leur nature. La Hardiesse qui est une resolution de courage, par laquelle l'homme mépriſe les dangers, & entreprend des actions extraordinaires, est d'une nature assez facile à connoistre. Car comme celuy qui eſt hardy & courageux, ne ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 237 s'effraye point des maux qu'il prevoit, aussi ne s'e$tonne t-il pas quand ils arrivent. Au contraire il va au devant pour les combattre, ou bien il les attend de pied ferme pour s'en deffendre. Mais il faut remarquer qu'outre le courage qui rend les hommes hardis, il y a encore l'authorité, la force, & la bonne constitution du corps, la bonne conſcience, & le bon droit. L'authorité donne de l'asseurance, parce qu'on se croit au dessus des autres. La bonne con$titution du corps, rend les hommes hardis & vaillans: Et bien qu'une partie du ſang ſe retire auprés du cœur, lors qu'ils ſont parmy les hazards, neanmoins le reste du corps ne s'en trouve pas despourveu ; ce qui fait qu'ils ne paliſſent & ne tremblent point comme ceux qui $ont $ai$is de crainte. On voit des exemples de toutes ces expre$$ions dans la bataille de Constantin faite par Raphaël, & dans plusieurs autres de ses ouvrages. Mais parce que la hardieſſe ne paroiſt ſeulement pas dans les combats & dans les batailles, & qu'elle se trouve souvent dans l'ame des vaincus, aussi bien que dans celle des victorieux, comme on devroit le faire voir à l'endroit de Porus & d'Alexandre, ſi on vouloit les representer aprés la bataille où Alexandre remGg iij DELA PEUR OU DE LA CRAINTE. 238 ENTRETIENS SUR LES VIES porta la victoire ; il faudroit que le Peintre considerast bien de quelle sorte il pouroit exprimer un ſemblable ſujet. Je vous ay dit que la bonne conſcience, & le bon droit rendent l'homme hardy. C'est pourquoy les Martirs que l'on mene au $uplice, doivent eſtre peints avec beaucoup de fermeté & de courage. Comme ils connoissent la justice de leur cause, & qu'ils sont dans l'esperance de joüir des felicitez éternelles, ils ne sont jamais espouventez par les suplices qu'on leur prepare. On voit des expreſſions admirables de cette hardie$$e, & de cette con$tance dans le Tableau de Saint Laurent du Titien, dans le Saint Eraſme du Pouſſin, & dans un Tableau de Saint Estienne du Carache. Il est vray que la nature n'avoit nulle part dans la constance des Saints, que ce n'estoit ny une forte complexion, ny la vigueur du sang qui les rendoit intrepides. C'eſtoit la grace de Jeſus-Chriſt toute ſeule qui les fortifioit, puiſque les personnes les plus delicates, ont souffert des maux, dont la menace même en d'autres rencontres auroit produit des effets estranges dans les corps les plus robustes, & sur l'esprit des plus courageux. Car outre les impreſsions que la Peur ou la Crainte font d'ordinaire cramer aubereise . therofes e wäre. ### ten Lega, cu . 1) Gl. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 239 sur l'espritde l'homme, elles en laissent encore sur toutes les parties du corps qui leur font faire mille actions differentes. Premierement la Crainte ſerre le cœur & l'affoiblit par la vive aprehension qu'elle luy donne du mal qui le menace. Ce qui fait que toute la chaleur qui est au visage estant contrainte d'accourir a avec celle des autres parties au ſecours du cœur. Le ſang qui donne la chaleur & la couleur la chair ſe retire, & le teint devient paſle. Vous avez peu voir les marques de la Peur, bien exprimées dans les Tableaux de Raphaël qui ſont au Vatican, particulierement dans celuy où il a repre$enté Attila $urpris de la vision des Apostres, Saint Pierre & Saint Paul, & encore dans celuy qui est aux Loges, ou l'on voit des gens qui tachent à se ſauver des eaux du deluge. Outre la paſleur qui paroiſt ſur le viſage des personnes effrayées, on remarque encore qu'elles ſont ſouvent ſaiſies d'un continuel tremble ment ; qu'elles ne peuvent parler, ou ne font que begayer ; que leurs cheveux $e dre$$ent d'horreur, comme nous avons remarqué; & que bien souvent elles sont remplies d'un tel estonnement, qu'il ne leur reste ny jugement ny raison. L'ADORA TION. 240 ENTRETIENS SUR LES VIES Un excellent Peintre qui veut repreſenter tous ces effets doit connoi$tre & con$iderer ce qui donne de la crainte à l'homme, & selon que la cause en est grande, en imprimer des marques plus fortes. Ainsi dans le Jugement de Salomon que le mesme Raphaël a Peint, on voit que la veritable Mere pour empeſcher l'execution d'un Arreſt qui doit oſter la vie à son enfant, se jette vers celuy qui $e prepare à le couper en deux, & monſtre qu'elle ayme mieux l'abandonner à celle qui n'e$t point sa mere, que de souffrir qu'on en fasse un partage si cruel. Il y a une autre ſorte de crainte qui n'eſt point cette perturbation de l'ame dont nous venons de parler : mais qui est ce respect, & cette reverence qui fait la plus grande partie de l'Adoration. Car dans l'Ecriture Sainte soubs cette expression de crainte de Dieu, eſt compris tout le culte que nous luy rendons. Cette crainte qui reside dans la plus haute partie de l'ame, n'a pas comme la crainte $er ville une liaiſon ſi eſtroite avec le corps, pour Y marquer ses effets. L'esprit fait souvent luy ſeul tous les divers mouvemens que la charité y fait naistre, sans que le corps y ait part, ny qu'on s'en aperçoive. Et s'il arrive quelquefois que 1 Immer ### 2 ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 241 que le corps participe aux ſentimens de l'ame, c'est sans trouble & sans émotion. Raphaël a fort bien exprimé cela, lors qu'il a repre$enté Abraham qui adore Dieu sous la forme de trois jeunes hommes qui s'aparurent à luy ; & encore dans le Tableau ou Noé $acrifie au sortir de l'Arche. Ce grand Peintre peut fournir luy $eul des exemples pour aprendre à bien peindre toutes les passions. Lors qu'il a repreſenté Joſeph qui s'enfuit d'auprés la femme de Putiphar, on voit comment il a sceu unir ensemble sur le visage de ce jeune homme la crainte avec la honte, ou pluto$t la pudeur ; & $ur celuy de cette femme l'amour & l'impudence. Il sera aisé à un Peintre de concevoir de L'IMPUDENquelle maniere il doit exprimer l'Impudence ; quand il sçaura de quelle sorte n'aist la Pudeur, qui est une honte sage & honneste ; puisque l'Impudence est un mespris des maux que la honte aprehende, & un deffaut de ſentiment pour les choses qui peuvent aporter quelque infamie. Dans ce genre de maux qui nous cauſent de la honte, sont compris les affronts receus, ceux que l'on reſſent ſur l'heure, & les ſujets qui nous en peuvent donner à l'avenir. Ainsi Hh 242 ENTRETIENS SUR LES VIES la honte paroi$tra $ur le vi$age d'une Suzane ou d'une Lucrece, à cause de l'injure qu'elles auront receuë. Raphaël a representé Joseph dans le temps que l'Impudence de ſa maiſtreſſe luy cause de la honte & de la crainte tout enſemble. Ce qui ſe voit aiſement par ſa bouche ouverte, & le trouble qui paroi$t $ur tout son visage ; par l'action qu'il fait des bras & des mains, & par l'effort qu'il fait pour s'enfuir & pour ſe ſauver. Je demanderois volontiers, dit Pymandre, pourquoy la honte fait monter le sang au visage, & que la crainte au contraire le retire auprés du cœur ; puisque la honte est une crainte qui naist de ce que l'homme aprehende quelque blasme, ou quelque infamie qui le deshonnore luy ou ses amis. On vous répondra, repartis-je, que les hommes peuvent estre menacez de deux sortes de maux, dont les uns sont seulement contraires aux desirs des sens, comme seroit un refus, un reproche, ou des cho$es $emblables. Mais que les autres paſſent plus outre, & vont jusques à la ruine de la nature, comme sont les dangers extreſmes, & les perils de la mort. Or quand l'homme envi$age les maux qui vont à la destruction de son estre, alors la Nature ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 243 espouvantée du danger où elle se trouve, cherche du $ecours par tout. Et pour fortifier le cœur qui eſt le principe de la vie, elle amaſſe autour de luy, ce qu'il y a de ſang & de chaleur respondu par tout le corps ; ce qui fait que le visage paslit dans les grandes frayeurs. Mais quand l'homme n'aprehende que les moindres maux, je veux dire, ceux qui ne le menacent pas d'un peril extréme, mais $eulement qui peuvent diminuer sa gloire, & l'estime dans laquelle il est ; alors la nature n'est point esmuë si pui$$ament. Il n'y a qu'une certaine douleur qui agit sur les sens, laquelle n'estant pas assez forte pour envoyer toute la chaleur & le sang au dedans du corps, le laiſſe monter au visage qui demeure couvert d'une rougeur, comme si c'estoit un voile que la Nature mesme y mist pour cacher sa honte, & prevenir le secours que les mains donnent souvent au visage dans de semblables rencontres. Ce que Raphaël a bien ſceu exprimer dans le Tableau, ou Adam & Eve sont chassez du Paradis Terestre. Car il a representé Adam qui sort le corps tout courbé, & se cachant les yeux avec les mains. Ce ſont auſſi les yeux, repartit Pymandre, qui $ont à mon avis les parties les plus affligées Hhij LA HONTE. 244 ENTRETIENS SUR LES VIES de la honte, à cause qu'elles sont les plus nobles. La Honte, repris-je, peut estre repreſentée $ur le vi$age en deux manieres, à $çavoir lors qu'elle y paroi$t avec une couleur rouge, & lors qu'elle y paroi$t pa$le. Ce qui me fait pen$er que la me$me rai$on qui fait retirer le $ang auprés du cœur, le fait de me$me monter au vi$age, & que les yeux particulierement ſont ceux qui l'attirent lors qu'ils $e $entent offencez par quelque chose qui leur fait de la peine. Comme $i l'on vouloit repre$enter une femme honteuſe d'eſtre veuë toute nuë, alors une rougeur reſpanduë ſur ſon viſage, exprimera fort bien les ſentimens de Honte qui doivent y paroiſtre. Et c'e$t peut e$tre dans cette veuë, que dans le meſme Tableau ou Raphaël a peint l'Ange qui cha$$e du Paradis Adam & Eve, on voit qu'Eve se cache des mains les parties du corps qui luy donnent plus de honte. Elle paroi$t le vi$age couvert d'un rouge, qui luy $ert comme d'un voile dans cette occa$ion. Mais $i au déplai$ir qu'une femme auroit d'e$tre toute nuë, elle $e trouvoit encore dans quelque danger de la vie, ou menacée de quelque grand malheur, alors le rouge feroit place a la paſleur. Parce que le cœur ſe trouvant attaqué auſſi bien que him . S 2 n wie ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 245 les yeux par la pensée du peril où elle seroit, il feroit descendre & atireroit à luy tout le sang qui estoit monté au visage. C'est ainsi que l'on pouroit repreſenter la femme adultere, ayant tout enſemble la crainte du ſuplice dans le cœur, & la honte ſur le front. Il y a une Honte qui eſt moindre que ces deux premieres, parce qu'elle n'eſt point accompagnée de la crainte des dangers, ny d'aucune infamie. C'est la Pudeur qui est si bienseante LA Pû DEUR. aux jeunes gens, & dont le rouge qu'elle reſpand sur le visage a esté appellé le Vermillon An. 12. de la vertu. Vous sçavez de quelle sorte Virgile dépeint celle de Lavinie. Et il me souvient d'avoir leu que comme l'on demandoit un jour à la fille d'Aristote nommée Pythias, quelle couleur luy plaiſoit davantage ; elle fit Stobœus. response que c'estoit celle qui naissoit de la serm. de Ve. recund. Pudeur sur le visage des hommes simples & sans malice. En effet, dit Pymandre, quelque beau que soit un visage, la pudeur est capable d'y adjoûter un grand eſclat, & meſme de faire naiſtre du respect dans l'ame de tout le monde. Alexandre eſtant un jour dans la debauche, on luy amena les Captives qu'il avoit à sa suite pour chanter & pour le divertir. Il en vit dans la Hh iij 246 ENTRETIENS SUR LES VIES troupe une plus triſte que les autres, qui d'une façon toute honteuse se deffendoit de celuy qui la vouloit produire. Elle eſtoit fort belle, & ſa Pudeur adjoûtoit encore beaucoup à ſa beauté. Car elle tenoit les yeux baiſſez & faiſoit tout ce qu'elle pouvoit pour ſe couvrir le visage. Le Roy se doutant bien qu'elle estoit de trop bon lieu, pour estre de celles qu'on pro$tituoit aux fe$tins, luy demanda qui elle estoit ; & ayant sceu qu'elle estoit petite fille d'Ocus naguere Roy de Perſe & femme d'HiQuint. Cur. taſpe, fit chercher ſon mary parmy les priſonl. 6. ch. 2. niers, & leur donna à tous deux la liberté. Vous avez peu remarquer, repris-je, dans un des Tableaux, qui est chez M. de Chantelou, le Sacrement de Confirmation. C'est un ouvrage où les expreſſions neceſſaires pour representer une jeune pudeur, sont divinement marquées ſelon la nature du ſujet. Cependant, dit Pymandre, l'Impudence au$$i bien que la Pudeur, fait nai$tre $ouvent le rouge ſur le viſage, comme on a remarqué Plin. In paen la personne de Domitien. negy. Domi. Ne vous ay-je pas fait voir autrefois, repartis-je, un Tableau du Cavalier Baglion, où il a repre$enté la femme de Putiphar, qui veut retenir Joseph. Il a exprimé l'impudence de am the se comer ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 247 cette femme par un rouge repandu ſur tout ſon vi$age, & un certain feu dans ses yeux qui marque la violence de sa passion. Mais il y a encore une autre ſorte de rougeur, qui venant d'une honte niaiſe & ruſtique, eſt tout à fait deſagreable. Ciceron l'appelle Subrusticus pudor. Et Ovide en loüant Cydippe marque la difference de ces $ortes de rouges qui paroi$$ent $ur le vi$age. Là je demeuré quelque-temps ſans parler, comme pour reprendre haleine, puis-je continué ainsi mon discours. Je voudrois bien vous dire quelque choſe de l'esperance & du desespoir, dont les effets ont beaucoup de raport à ceux que produiſent la joye & la tri$te$$e. Mais comme je ne $uis pas de ceux qui sçavent l'art de les peindre, peut estre aussi ne seray-je pas assez ingenieux à vous les bien de$crire. Je vous diray neanmoins de quelle sorte je les ay toujours conceuës ; & si je me suis trompé en quelque chose, vous me le ferez connoistre. Comme il y a peu de per$onnes ſans Eſperan ce, auſſi ne repreſente-t-on gueres d'actions où cette paſſion ne puiſſe avoir place. Je m'imagine que l'Eſperance n'eſtant qu'une penſée flateuse & pleine de douceur, que nous nous formons nous mesme d'un bien auquel nous Epist. fam. s. 12. Et decor est vultus sine rusticitate pudentes Epist. 19. L'ESPERAN. ce. 248 ENTRETIENS SUR LES VIES aspirons, elle peut avoir deux effets. Le premier, c'eſt qu'elle nous cauſe un ſingulier plaiſir qui rend nos pourſuites agreables. Et le ſecond, c'est que touchez, & esmeus de cette douceur & de ce plaisir, nous en sommes plus actifs & plus prompts à pourſuivre ce que nous deſirons. De ſorte que comme la joye qui nai$t de l'e$perance remplit l'ame, & $e re$pand dans le cœur ; De meſme tous les membres du corps agissent ensuite avec plus de gayeté. Ce qui paroi$t particulierement dans les yeux, & $ur le vi$age de ceux qui $ont pleins d'eſperance. Ainſi les Peintres repreſenteront ſur le viſage des Martirs l'eſperance qu'ils ont de jouyr bien-toſt d'une felicité eternelle. Quant au Deſeſpoir, il porte avec luy des LE DESES POIR. marques semblables à celles qu'imprime la Crainte, excepté qu'elles ne ſont pas ſi fortes, parce qu'il n'envisage pas des maux si grands & si proches, si ce n'est toutefois lors qu'il est accompagné de colere & de rage, tel que Virgile le deſcrit en la perſonne de Didon, & en celle de la Reyne Amate femme du Roy Latin. Pour en mieux connoiſtre la nature & les LACOIERE effets, je passeray à la Colere, & je puis bien dire que de toutes les paſſions, c'eſt elle qui fait paroiſtre plus de violence, plus de brutalité, ### Ruy (m) ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 249 lité, & dont les effets $ont les plus tragiques Elle n'est que douleur & qu'amertume, & n'a point de plus doux objets que les ſuplices, les vengeances, & le carnage. Si l'on veut repreſenter les changemens eſtranges qu'elle fait ſur le corps de l'homme, il faut premierement peindre un viſage extremement rouge, & les yeux e$tincellans : faire paroi$tre un mouvement extraordinaire dans les levres, dans les mains, & dans les pieds, & enfin repreſenter la constitution du corps tellement alterée, & le regard si furieux, qu'il n'y ait rien que d'espouventable & de terrible. Il y a des personnes, reprit Pymandre, qui $ont pa$$es, lors qu'elles $ont en colere. Cela arive, repliquay-je, a cause du sang qui s'amaſſe au tour du cœur : & ils ne deviennent ainsi passes, que parce qu'ils ne peuvent à l'heure mesme satisfaire leurvengeance, en estans empeschez, ou par la crainte, ou par quelques conſiderations qui les obligent à diſsimuler. Quoique cette paſſion ſoit toute de fiel, parce qu elle vient d'une bile extraordinairement e$meüe, il s'y rencontre neanmoins quelque douceur qui naist du plaisir qu'on a de se venger. C'est pourquoy Homere fait dire à I i 250 ENTRETIENS SUR LES VIES Achilles que la colere $e forme & $e re$pand dans les courages des hommes genereux, avec une douceur qui ſurpaſſe celle du miel. Cependant, quoique le propre de la colere soit de chercher à se satisfaire par la vengeance, il ne faut pourtant pas donner des marques d'une grande colere a tous ceux qui ſont dans les batailles & dans le carnage. Si l'on peint des Soldats qui combatent & qui ſont déja couverts de bleſſures, il eſt bon de les repreſenter fortement animez de cette pa$$ion. Mais un Prince, ou un General d'armée, qui victorieux ira poursuivant son ennemy, & terassant ceux qui se rencontrent devant luy, ne doit pas ce me semble, paroistre avec un visage, où soient imprimées les dernieres & les plus fortes marques de la colere. On le doit peindre hardy & courageux, & non pas furieux & enragé. Il faut menager cette passion dans un grand Capitaine qui doit ſe conduire toujours avec jugement & avec prudence. Ainsi sur le visage de Constantin, qui est dans cette grande bataille peinte par Jule Romain, on n'y voit point cette fureur qui paroiſt dans les Soldats. Il est vray qu'il peut y avoir tels sujets & telles rencontres, où cette forte expression ne doit pas estre rejettée. Raphaël s'en est servy quand ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 251 il a repreſenté l'Ange deffenſeur du Temple de Dieu dans l'Histoire d'Eliodore qu'il a peinte au Vatican. Enfin j'estime qu'elle se doit repreſenter par des actions & par des marques convenables au sujet qui la fait naistre. Encore que toutes les paſſions de l'ame s'expriment par les differens mouvemens du vi$age, il semble neanmoins qu'il n'y en ait aucune qui ne ſe declare par quelque action des yeux. C'est pourquoy le Peintre doit bien ob$erver leurs differens mouvemens, qui $ont quelquefois fort faciles à remarquer, & qui paroi$$ent au$$i quelquefois bien peu. Il n'en e$t pas de me$me des autres parties du vi$age, qui ne changent pas en tant de façons, ny si promptement : Mais dont l'eſtat eſt plus ſtable, & se fait voir plus long-temps. Comme dans la colere les rides du front & le sourcil baiſſé Et dans l'indignation, & dans la mocquerie, certains mouvemens du nez & des levres. Il faut encore remarquer que les mouvemens du visage peuvent estre quelquefois cachez & dissimulez par la volonté de la perſonne paſſionnée. Mais que la couleur que cette passion imprime sur le visage, est si naturelle & si attachée aux émotions interieures de nostre ame, qu'il est tres difficile de ne pas li ij 252 ENTRETIENS SUR LES VIES rougir ou paſlir, à cauſe que ces changemens ne deſpendent pas des nerfs ou des muſcles, mais qu'ils viennent immediatement du cœur. C'eſt pourquoy ceux qui ſont accuſez de quelque crime ne peuvent s'empescher de pa$$ir ; & Judas qui aſſeure avec les autres Apoſtres qu'il n'est point celuy qui vendra le fils de Dieu, peut estre peint dans un Tableau de la Cene, faisant les mesmes actions que les autres Disciples, mais pourtant ce crime secret dont il se sent coupable, doit se faire voir sur son visage par une passeur qu'il ne peut empescher. Outre les changemens que cauſent ces paſ ſions. Il y a une infinité de mouvemens qu'elles font faire au corps, ou à quelques membres particuliers, dont je ne vous parleray point, parce qu'il me ſemble que vous vous ſouvenez assez des deſcriptions que les Poëtes en ont faites, quand ils ont traité de semblables sujets. Vous avez remarqué de quelle sorte Virgile represente Turnus saisi de crainte; & de quelle maniere le mesme Poëte despeint Didon en colere, lors qu'Aenée luy parle de la quitter. Quand le Taſſe repreſente une personne en colere, il dit qu'elle se mord les levres. ###. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 253 Lelabra el crudo per furor si morse Eruppe l'aſta beſtemiando al piano. L'Arioste dit la mesme chose E che Ravenna ſaccheggiata reſta, Si morde'l Papa per dolor le labra. Si l'on pouvoit disposer les mouvemens de l'ame, comme l'on fait les membres du corps; Et si lors qu'un Peintre a un homme devant luy auquel il fait faire telle action qu'il luy plaist, il pouvoit en mesme temps faire naistre dans cet homme qui luy sert de modele, la passion qu'il veut representer. Il ne seroit pas nece$$aire de rechercher $i exactement l'origine des paſſions par des raiſonnemens de Philosophie, parce que la Nature en les representant quand on en auroit besoin, fourniroit suffisamment des moyens pour les imiter. Mais parce que la volonté seule ne peut faire naistre quand il luy plaist, ce qui arrive quand l'on est émeu de quelque paſsion, ny en imprimer des marques exterieures. Il faut avoir recours à la connoissance que l'on en a, & aux regles de l'art, pour donner à chaque paſſion le caractere qui luy convient naturellement ; & pour desI i iij Tasso can. 7. della Gier. Cic. de Ora I. 3. 254 ENTRETIENS SUR LES VIES me$ler toutes les differentes affections du cœur. qui d'elles mesmes ne sont pas toujours si senſibles qu on ne puiſſe s'y tromper. Cependant on peut remarquer que chaque pa$$ion a un exterieur particulier, & $es divers changemens $e decouvrent $elon qu'ils $ont produits par les mouvemens de l'ame, comme les cordes d'un instrument rendent divers $ons à me$ure qu'elles $ont touchées par celuy qui en joüe. Par le moyen de cette connoissance & de ces remarques, on peut se faire des maximes generales. Comme de repre$enter toujours la colere animée & fâcheuse. La douleur qui veut faire pitié, doit paroi$tre abatuë & languissante. Celle qui ne cherche pas à se faire plaindre, doit se monstrer avec plus de resolution & de force. Il faut que la Joye ait toujours quelque chose de doux, de tendre & de gracieux ; Sur tout que les actions qui accompagneront ces paſſions ne s'expriment pas par des mouvemens trop violens & des contorſions de membres bizarres & extravagantes. Mais comme toutes les actions viennent de l'ame, & que les yeux en $ont les interpretes, c'est en s'eslevant, en s'abaiſſant, en s'apliquant fixement, & enfin par leurs differents regards qu'ils exprimeront les differentes pa$- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 255 sions qui sont dans le cœur de l'homme, & qu'ils feront connoi$tre les divers $entimens dont il est capale. Ce sont ces actions bien exprimées dans un Tableau, qui frapent les yeux de ceux qui les voyent, parce que la Nature en a mis les principes dans l'ame de tout le monde, & quand on en voit des marques bien peintes, on connoît aussi-tost, si ce qu on a quelquefois ressenty en soy-mesme, est bien ou mal representé. Il est vray que ce sont ces marques qu'un Peintre doit bien exprimer $ur le vi$age de ses figures. Car inutilement ſçaura-t-il la Nature des paſſions & leurs differents effets, s'il n'eſt aſſez habile pour bien de$$eigner & bien peindre les figures & les traits eſſentiels de chaque paſſion. Il faut qu'il con$idere qu'entre les mouvemens que l'ame fait faire à toutes les parties du visage, il y en a deux principaux, l'un qui les esleve, & l'autre qui les abaisse selon l'esperance ou la crainte qui ſe rencontrent dans chaque paſſion ; Parce qu une perſonne qui dans une grande affliction eſpere quelque aſſiſtance du Ciel, aura les yeux ouverts & e$levez ; Et une autre qui accablé de tristeſſe, n'attendra aucun secours du Ciel ny des hommes, aura les yeux baissez & à demy fermez, & toutes les parties 236 ENTRETIENS SUR LES VIES du visage abatuës. On a autrefois fait une conference ſur ce ſujet dans l'Academie de Peinture, & je souhaiterois que vous pu$$iez voir les de$$eins que M. le Brun en a faits, je suis asseuré que vous admireriez comment par de simples traits, il a si bien marqué toutes les paſſions de l'ame, & les divers mouvemens de l'eſprit ; Ce qui ſans doute peut eſtre d'une grande utilité aux Peintres. Lors que j'eus cessé de parler, nous demeurâmes aſſez long-temps apliquez à conſiderer les Tableaux qui ornoient cette Gallerie. Enfin aprés les avoir bien regardez, & avoir dit ce qui nous vint dans l'esprit sur ces divers ouvrages, & $ur leurs manieres differentes, nous nous retirâmes contre une fenestre comme pour nous reposer, & il me souvient que Pymandre me parlant des Caraches, je luy dis. La Peinture comme les autres ſciences & les autres arts, n'est pas toujours demeurée dans un meſme eſtat. Elle a eu ſon commencement, son progrez, & aprés estre arrivée au plus haut point ou on l'ait veuë, elle est comme tombée ; & ceux mesme qui avoient pour exemple les plus excellens Peintres, ne les ont pas suivis dans le chemin qu'ils leur avoient tracé. Raphaël eſt ſans contredit, celuy des Peintres modernes ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 257 modernes, qui a mis cet art dans ſa plus haute perfection, comme nous l'avons fait voir. Quelques-uns de ſes Diſciples l'ont ſuivy aſſez heureusement, mais enfin ceux qui sont venus depuis, $oit qu'ils n'eu$$ent pas un genie a$$ez élevé, $oit qu'ils negligea$$ent l'e$tude nece$ſaire pour ce qu'ils entreprenoient, ſe ſont eſloignez beaucoup de la route que ces grands Mai$tres leur avoient marquée. Cela n'arriva pas seulement à l'esgard des Peintres de l'escole de Rome, mais encore de ceux de Lombardie, qui $e relacherent inſenſiblement des maximes que le Corege, le Titien & Paul Veroneſe leur avoient enſeignées dans ce qui regarde le Coloris. De sorte qu'encore que FREBAROCCIO. DERIC BAROCCIO, né des l'an 1528. dans la mesme Ville où Raphaël vint au monde, eu$t e$tudié d'aprés tous ces grands hommes, dont nous avons parlé, neanmoins on voit dans ſes ouvrages une notable diminution de ces belles parties du deſſein & du coloris dont ces Maistres avoient fait une si grande estude. Ce n'est pas que ce Peintre que je cite seulement comme en passant ne merite beaucoup de loüange, & qu'il n'ait fait des ouvrages tres-eſtimez, ayant poſſedé un talent tout particulier pour les sujets de devotion. On Kk FREDERIC BAROCCIO. Arrivée en 1612. FRANCESCC VANNI. 258 ENTRETIENS SUR LES VIES peut me$me l'e$timer pour la quantité de Tableaux qu'il a faits pendant les infirmitez dont il estoit accablé. Car dans l'espace de 84. ans qu'il a vescu, il a esté plus de 50. ans toujours malade, mais d'une maladie qui l'empe$choit de reposer la nuit & le jour ; & qui le tourmentoit tellement, que juſques a ſa mort à peine avoit il deux heures le jour pendant leſquelles il puſt travailler. Il me semble, dit Pymandre avoir veu des ouvrages de luy au Vatican, & en quelques autres endroits de Rome. Il en a fait quantité, repartis-je, dans des Eglises & dans des lieux particuliers, parce qu'il estoit un des Peintres de son temps, qui avoit le plus de reputation. Le Cavalier FRANCESCO VANNI estoit de Siene & fils d'un Peintre, il quitta $a premiere maniere pour $uivre celle du Baroccio ; Et non $eulement il tacha de l'imiter dans son gou$t de peindre, mais au$$i dans le choix des sujets, & dans ses mœurs, ayant toujours recherché à faire des Tableaux de devotion, & vescu dans une grande pieté. On voit dans l'Eglise de Saint Pierre de Rome un Tableau où il a repre$enté la mort de Simon le Magicien. Mais ce qu'il a fait de plus conside- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. rable e$t dans les Egli$es de Sienne. Il e$toit agreable dans son coloris & correct dans le dessein. Il ne survécut le Baroccio que de peu d'années estant mort l'an 1615. agé seulement de quarante ſept ans. Cependant la Peinture eſtoit alors déja beaucoup decheüe dans toutes les escoles. On n'y faisoit plus une estude exacte de tout ce qui eſt neceſſaire à la perfection d'un ouvrage. Chacun ſuivoit ſon caprice, & dans Rome il s'estoit eslevé comme deux differens partis qui partageoient toute la jeunesse. Les uns s'attachoient particulierement à imiter la Nature telle qu'ils la trouvoient, comme je vous ay déja dit, & les autres ſans examiner le naturel, ſe laiſſans conduire par la force de leur imagination, & ſans autre modelle que leurs ſeules idées, travailloient d'aprés les images qu'ils se formoient dans l'esprit. Le Caravage fut le chef du premier party qui eut, comme je vous ay dit ses Sectateurs. Joseph Pin estoit à la teste du second, & par la hardiesse de ses entreprises, & l'esclat qui paroissoit dans ses compositions trouvoit un grand nombre de gens qui le suivoient. Ces deux differens partis qui s'eſloignoient l'un & l'autre de l'exacte & rigoureuſe diſcipline des premiers maiſtres, jetKk ij FRANCESCO VANNI. ANNIBAL CARACHE 260 ENTRETIENS SUR LES VIES toient tous les Peintres dans un pur libertinage, & l'on peut dire que le bel art de la Peinture, se seroit bien-tost perdu, si le Ciel n eust fait naistre ANNIBAL CARACHE pour le $auver des mains de ceux qui le traitoient si mal. Il naſquit à Bologne, ſon pere eſtoit tailleur & eut plu$ieurs enfans. L'ai$né de $es fils qui se nommoit Augustin, s'adonna à la Peinture & à la graveure. Annibal qui e$toit le plus jeune fut mis en aprenti$$age chez un Orphevre, mais comme Loüis Carache son cousin qui luy montroit à desseigner pour le rendre plus excellent ouvrier dans l'Orphevrerie, reconnût en luy un talent tout particulier pour la Peinture, & vit que la Nature toute ſeule luy faiſoit executer des choſes extraordinaires, il l'attira chez luy afin de l'abandonner entierement à cette ſçavante Maistresse, qui seule instruit plus en peu de jours que tous les meilleurs mai$tres en beaucoup d'années. Ce qui parut bien-toſt dans Annibal, qui comprit ſi promptement & avec tant de facilité, la forme de tous les corps naturels qu'il en fai$oit des de$$eins & des images admirables. Aprés avoir demeuré quelque-temps auprés de Loüis Carache, ſon frere Auguſtin & luy, reſolurent d'aller voir tous les lieux de ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 261 la Lombardie, où il y avoit des ouvrages du Corege & du Titien. Annibal s'estant arresté à Parme, estudia particulierement la maniere du Corege, & fit dans ce gouſt là le Tableau du grand Autel des Capucins de la mesme Ville. Il y representa J. C. mort, estendu sur un linceul, & appuyé sur l'espaule de la Sainte Vierge. Il y avoit aussi plusieurs autres figures si belles & si bien peintes, qu'Annibal estant pour lors encore fort jeune, fit juger par cet e$$ay ce qu on devoit attendre de luy. Il alla ensuite à Venise où Augustin s'estant déja rendu, s'occupoit a graver au burin. Pendant le sejour qu'il y fit, il contracta une estroite amitié avec Paul Veronese, le Tintoret & Jacques Bassan; & $ans s'arre$ter à peindre, con$idera $eulement les Tableaux de ces grands hommes, & se mit à obſerver leurs maximes. Aprés estre de retour à Bologne, il fit dans l'Eglise de Saint Georges, & dans celle des Religieux de Saint François, deux Tableaux qui luy acquirent une telle reputation, que Louïs tout surpris de voir la belle maniere de peindre d'Annibal, quitta celle qu'il avoit toujours retenuë de Camillo Procaccino ſon premier maiſtre ; & au lieu qu'un peu auKk iij ANNIBAL. CARACHE. ANNIBAL CARACHE. 262 ENTRETIENS SUR LES VIES paravant il enseignoit Annibal, il devint son diſciple, & s efforça de l'imiter. Peu de temps aprés, Augustin revint aussi à Bologne. Ce fut alors que la fameuse Academie des Caraches y fut establie. Dabord on l'appella l'Academia delli Desiderosi, à cause du grand deſir que ceux qui la compoſoient avoient d'apprendre toutes les choſes qui regardent la Peinture. Comme ces trois excellens hommes Annibal, Augustin & Loüis communiquoient librement avec tout le monde, ce qu'il y avoit dans la Ville de per$onnes studieuses & amies des beaux arts, ne manquoient pas de se rendre chez eux, parce qu'outre l'eſtude que l'on y faiſoit d'aprés Nature, on y apprenoit les proportions, l'Anatomie, la Perſpective, la bonne maniere d'employer les couleurs, & la raiſon des lumieres & des ombres. On s'y entretenoit de l'Histoire, de la Fable, & comment on devoit traiter toutes sortes de sujets, avec la bienseance necessaire. Cette Academie s'estant renduë celebre par le merite des Caraches, elle perdit ſon premier nom, & ne fut plus connuë que ſous celuy de l'Academie des Caraches. Il est vray qu'elle devoit la plus grande partie de ſa gloire à Auguſtin, qui prenoit seurs Fav. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 26 un $oin tout particulier d'in$truire les jeunes gens, de leur donner de l'émulation, & de faire connoiſtre leur merite à meſure qu'ils ſe perfectionnoient. Ils travailloient tous trois dans un ſi grand accord, & vivoient avec tant d'union & de bonne intelligence, qu'ils entre prenoient ensemble toutes sortes d'ouvrages, & en profitoient eſgallement. Quand ils peignirent ensemble pour les sieurs Favi & Magnani, on fut surpris de ce qu'Auguſtin, qui s'eſtoit toujours occupé à graver au burin, parut tout d'un coup un excellent Peintre. Et que Loüis ayant quitté entierement la maniere du Procaccino, euſt tant profité dans celle qu'il ne venoit que d'embrasser. Enfin on les admiroit tous les trois, voyant qu'ils travailloient ensemble, sans qu'il y eust parmy eux aucune superiorité, qu'ils eussent jamais aucuns differens, & de ce que dans leur travail, il y avoit une ſi grande uniformité, que toutes leurs peintures paroiſſoient conduites par un ſeul & meſme eſprit. L'humeur d'Annibal contribuoit beaucoup à leur bonne intelligence, n'eſtant ny capable d'envie, ny susceptible d'ambition. Il estudioit avec les deux autres, comme s'ils eussent esté tous égaux. Cependant on luy donne l'hon- ANNIS AL CARACHE. ANNIBAL CARACHE 264 ENTRETIENS SUR LES VIES neur d'avoir esté le maistre d'Augustin & de Louïs, qui ne faiſoient rien que ſous ſa conduite. Ce que l'on reconnut bien quand il ſe ſepara d'avec eux. Car Augustin se remit à graver au burin, & Louis travaillant ſeul diminüa peu à peu, & perdit ſa bonne maniere. Mais Annibal continua de faire des ouvrages dignes d'une eternelle memoire. Le Tableau qu'il fit en 1593. pour un Marchand, où il representa la reſurrection de Noſtre Seigneur, eſt eſtimé un des plus beaux. Il peignit en$uite dans la Ville de Reggio, celuy que le Guide a gravé à l'eau forte, où Saint Roch est representé qui donne l'aumoſne. Cette peinture eſt à preſent dans le Palais du Duc de Modene, avec quelques autres qu'il avoit encore faits à Reg gio. Il fit ensuite plusieurs ouvrages à Bologne. Mais enfin comme il y avoit long-temps qu'il ſouhaitoit d'aller à Rome pour y voir ceux de Raphaël, & ces reſtes antiques qui attirent en ce lieu là tant de Peintres & de curieux, il $e trouva favoriſé dans ſon deſſein par le Duc de Parme, dont il avoit acquis les bonnes graces. Le Cardinal Farnese voulant faire peindre la Gallerie & quelques apartemens de son Palais, le Duc proposa Annibal, auquel on écrivit nabe. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 265 escrivit de se rendre à Rome pour faire cet ouCARACHE. vrage. Si-toſt qu'il y fut arrivé, il alla trouver le Cardinal, & luy presenta un Tableau de Sainte Catherine qu'il avoit fait à Parme. Le Cardinal receut Annibal favorablement, & deſlors le fit traiter chez luy comme ſes autres Gentils-hommes. Le premier Tableau qu'il fit dans le Palais du Cardinal Farnese, fut celuy de la Chapelle, où il representa la Cananée aux pieds de Nostre Seigneur. Mais comme en arrivant à Rome, il fut touché de l'excellence & de la beauté des Statuës antiques qu'il y vit, il employa d'abord une partie de son temps à viſiter les lieux où sont les plus fameuses. Ce fut alors qu'il jugea bien que la veritable base, & le principal fondement de la Peinture est le deſſein, que ceux de l'eſcole de Raphaël preferoient avec raiſon à la couleur, dont les Peintres de Lombardie avoient fait choix. Aussi dés ce moment il s'éloigna de sa premiere maniere qui tenoit beaucoup de celle du Corege, pour ſuivre la belle Nature ſur le gouſt de l'antique : Ne s'arreſtant pas comme il avoit fait autrefois à ce beau jeu de couleurs, qui sous une agreable aparence dont les yeux ſont ſurpris, cachent souvent beaucoup de defauts dans la Ll ANNIBAL CARACHE 266 ENTRETIENS SUR LES VIES correction du dessein. Reſolu de travailler deſormais ſur ces principes, il s'apliqua tellement à considerer les plus belles statuës, & les plus excellens bas reliefs, qu'en peu de temps il les posseda $i fort qu'il les avoit preſens dans ſon eſprit, comme s'il n'eust jamais desseigné autre chose. Ce qu'il fit bien connoiſtre un jour eſtant avec ſon frere Augustin dans la compagnie de quelques uns de ses amis. Car comme Augustin Cara che nouvellement arrivé à Rome, aprés avoir loüé beaucoup le grand sçavoir des anciens Sculpteurs, & aprés s'estre estendu particulier rement sur la beauté du Laocoon, voyoit qu'Annibal ne disoit rien, & donnoit peu d'attention à ses paroles, il s'en plaignit comme s'il n'euſt pas fait aſſez de cas d'un ouvrage ſi admirable. Mais pendant qu'il continuoit d'eſlever le Laocoon par de beaux diſcours qui le faisoient escouter de tous les assistans ; Annibal s'aprocha de la muraille, contre laquelle il desseigna le Laocoon, & ses enfans aussi exactement, que s'il les eust eus devant luy pour les imiter. Ce qui remplit d'admiration ceux qui estoient presens, & ferma la bouche a Auguſtin, qui avoüa que ſon frere avoit ſceu bien mieux que luy repreſenter à la compa- . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 267 gnie les beautez de cet ouvrage. Annibal ſe re tira au$$i-to$t en $ou$riant, & dit $eulement que les Poëtes peignoient avec les paroles, & que les Peintres parloient avec le pinceau. Ce qui regardoit Augustin qui faisoit des vers, & qui affectoit beaucoup de pa$$er pour bon Poëte. Quelque-temps aprés qu'Annibal fut arrivé à Rome, un Gentil-homme du Cardinal Farnese, nommé Gabriel Bambazi fit venir une copie de la Sainte Catherine qu'Annibal avoit peinte dans l'Eglise Cathedrale de Reggio. Ce Tableau qui avoit esté copié par Lucio Massari Esseve des Caraches & excellent copiste de leurs ouvrages fut auſſi-toſt retouché par Annibal, qui d'une Sainte Catherine en fit la Sainte Marguerite que vous avez veuë à Rome dans l'Eglise de Sainte Catherine De funari. Lors que cet Ouvrage fut placé sur l'Autel, comme c'estoit un des premiers qu'Annibal euſt fait paroiſtre à Rome, tous les Peintres ne manquerent pas de l'aller voir pour en dire leur avis. Michel-Ange de Caravage fut un des premiers, & l'ayant beaucoup con$ideré, dit qu'il e$toit bien ai$e que de son temps il $e trouvast encore un Peintre qui entendit ce que c'eſtoit de peindre d'aprés le naturel, & de la bonne maniere qui eſtoit perduë à Rome, auſſiLlij ANNIBAL CARACHE. ANNIBAL CARACHE. 268 ENTRETIENS SUR LES VIES bien que dans tous les autres lieux. Pendant qu'Annibal retouchoit ce Tableau, il ne laiſſoit pas de penſer au deſſein de la Gallerie de Farnese, & de la petite Chambre qui est à costé, où sous plusieurs Figures tirées de l'Histoire & de la Fable, il a representé divers sujets de moralité. Outre l'erudition & la connoissance qu'Augustin avoit des Poëtes, & des Hi$toriens, dont il $e $ervoit pour l'invention des sujets qu'Annibal desseignoit, ils furent encore beaucoup secourus par l'Agoucci homme ſçavant dans les belles lettres. Et c est en quoy ces excellens Peintres ont merité beaucoup de gloire d'avoir executé leurs ouvrages avec tant d'art & de science, & de s'estre si bien servis du conseil de leurs amis. N'est ce pas, interompit Pymandre, dans la petite Chambre, dont vous avez parlé qu'il a repreſenté l'Hiſtoire d'Hercule. C'eſt dans ce lieu là meſme, luy repartis-je, & l'on peut dire que ce travail eſt un des plus beaux qu'Annibal ait faits. Quant à la grande Gallerie, il ne vous eſt pas difficile de vous en souvenir en voyant icy les mesmes Tableaux qui la compoſent. Vous ſçavez qu'on la regarde dans Rome, comme un ouvrage accompli. & le chefd'œuvre des Caraches. Car il ne se ### Femme av. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 269 voit rien de comparable à cette belle di$po$i tion d'Histoires & d'ornemens dont elle e$t en richie. On y voit un a$$emblage de differentes beautez, qui dans leur varieté ont une si grande union, que la perfection d'un $ujet particulier ne diminuë rien de l'excellence des autres. Vous vous souvenez bien que ces Figures d'hommes qui poſent ſur la corniche, ne ſont pas coloriées dans l'original comme elles $ont icy, mais qu'elles sont feintes de stuc, de mesme que les Termes & les Ornemens qui $ont $i noblement placez entre les Tableaux, que ce ne ſont pas les parties de cet ouvrage, ou l'art paroi$$e avec moins d'e$clat. Il n'y a rien que de grand, de noble & de bien entendu, $oit dans l'ordonnance de tous les corps en general, soit dans l'expression de toutes les parties en particulier, $oit dans la conduite des lumieres & des ombres. Tout ce grand ouvrage n'est pas de ceux dont la seule vivacité des couleurs, & le brillant des lumieres, charme d'abord les yeux, & surprenne ceux qui les regardent. On voit dans celuy-cy une beauté solide qui frape l'esprit ; & les plus intelligens, y descouvrent toujours des graces nouvelles à meſure qu'ils le conſiderent. Bien qu'on en puisse voir un échantillon dans Ll iij ANNIBAL CARACHE. ANNIBAL CARACHE. 270 ENTRETIENS SUR LES VIES les copies qui ſont icy, tout cela n'eſt rien neanmoins en comparaison des originaux : Parce que la di$po$ition du lieu où ils $ont, l'e$tenduë de ce mesme lieu, & son eslevation contribuent à la perfection de tout l'ouvrage, & font mieux juger des raisons que le Peintre a euës pour ordonner son sujet de la maniere qu'il est ; & pour peindre chaque chose conformement aux jours, & aux ouvertures des fenestres. Dans la Galerie, de meſme que dans la petite chambre dont j'ay parlé, Annibal a representé diverses Moralitez sous le voile de plusieurs Fables, qui toutes se raportent à faire voir les differens effets de l'Amour. Sans nous arreſter, interrompit Pymandre, à ce qui regarde l'Allegorie de ces Tableaux, conſiderons-en plutoſt je vous prie le travail ; & faites moy voir s'il y a quelque difference des uns aux autres, puis qu'ils ne $ont pas tous de la propre main d'Annibal. Comme il eſtoit le principal auteur de cet ouvrage, repartis-je, on n'y voit pas aussi de grandes differences: tout y paroiſt d'un meſme e$prit, & d'une me$me main. Cependant le Tableau où vous voyez Galatée entre les bras d'un Triton, a esté peint entierement par — ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 271 Augustin Carache, de mesme que celuy où lAurore & Cephale ſont repreſentez. Cet autre Tableau ou est une jeune Fille qui embrasse une Licorne, est de la main du Dominiquin. Celuy où vous voyez Polypheme au bord de la mer, & Galatée dans une conque tirée par deux Dauphins, e$t un des plus beaux de la Gallerie. La figure du Polypheme est desseignée de plus grande maniere & de meilleur gou$t que toutes les autres. C'e$t la derniere qu'Annibal fit de sa main dans cette Gallerie, & par où il acheva tout son ouvrage l'an 1600. Aprés qu'il eut finy ce grand travail, le Cardinal Farnese souhaitoit qu'il peignist dans la $alle du me$me Palais, l'Hi$toire d'Alexandre Farnese qui estoit mort en Flandres quelques années auparavant : Et desiroit encore qu'il travaillast à la Coupe de l'Eglise des Jesuites de Rome, que le Pape son oncle avoit fait peindre par des Peintres de ce temps-là d'un mediocre ſçavoir, & dont le travail eſtoit si peu considerable, que le Cardinal estoit reſolu de faire tout abattre pour la faire peindre de nouveau. Cependant ces grands de$$eins ne reuſſirent pas ; Car voulant récompenſer Annibal, qui depuis huit ans avoit continuelle- ANNIBAL CARACHI, ANNIBAL CARACHE 272 ENTRETIENS SUR LES VIES ment travaillé pour luy ; Lorsque ce Peintre s'attendoit de recevoir des effets de sa liberalité, un Espagnol nommé Dom Juan di Castro, qui s'intriguoit dans toutes les affaires du Palais, aprés avoir fait une supputation du pain, du vin & des autres cho$es qu'Annibal avoit receuës, perſuada au Cardinal de les luy mettre en compte, & de luy envoyer seulement une pre$ent de cinq cent e$cus d'or. Comme on les eut portez à Annibal, il fut si surpris qu'il ne dit rien ; Mais fit bien connoi$tre par son silence le déplaiſir qu'il reſſentoit ; non pas tout à fait du peu d'argent qu'on luy donnoit, parce qu'il n'en fai$oit nul compte, mais de ce qu'aprés avoir achevé un travail si considerable, il se voyoit trompé dans l'esperance qu'il avoit euë de trouver dans la recompenſe qu'il attendoit un témoignage glorieux de l'e$time qu'on devoit faire de son ouvrage ; & aussi dequoy subvenir aux neceſſitez de la vie, & n'eſtre plus expoſé à ſa mauvaiſe fortune. Comme Annibal eſtoit d'un naturel melancholique & timide, il ſe remplit tellement l'eſprit de son malheur, que depuis ce temps-là il ne fut capable d'aucun plaiſir, & tomba dans un tel eſtat qu'auſſi-toſt qu'il vouloit ſe mettre à peindre, il estoit contraint de quitter la pallette & cune quon licite par le cinfresque / . ### Kern . civale Troc. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 273 & les pinceaux que l'excez de sa melancholie luy arrachoit des mains. Afin d'estre tout à fait libre & plus e$loigné du monde, il $e retira $ur le Mont Quirinal auprés des quatre Fontaines, à l'endroit où est apresent l'Eglise de Saint Charles. Il y demeura ſans entreprendre aucuns ouvrages, laiſſant à ſes Eſleves tous ceux qu'on luy offroit. Neanmoins ayant este solicité par le sieur Henry Herrera, de peindre à fresque l'Eglise de Saint Jacques des Espagnols, il ne le peut refuser. Il est vray qu'aprés avoir fait les desseins & les cartons de cét ouvrage, il en abandonna l'execution à l'Albane l'un de ses disciples. Il fit seulement de ſa main le Tableau de l'Autel qui eſt à huile, & quelques autres figures dans la Chapelle. On connut bien en ce temps-là que ce n'avoit pas esté le peu de récompense qu'il avoit receuë du Cardinal Farnese, qui avoit causé son desplaisir : mais le peu de cas qu'on avoit fait de luy & de son travail. Car la Chapelle de Saint Jacques estant achevée, il voulut que ce fust l'Albane qui en receuſt le payement, quoyque l'Albane en déferast l'honneur, & le profit à son maistre, qui en avoit pris la conduite, & donné les deſſeins. Ce qui fit naiſtre une genereuse contestation entre ces deux excellens homMm ANNIBAL CARACHI. . ANNIBAL CARACHE. 274 ENTRETIENS SUR LES VIES mes qui ne leur aquit pas moins d'honneur, que cet ouvrage donna de reputation à l'Albane. Il est vray aussi que ceux qui ont connu, Annibal, ont beaucoup loüé son desinteressement, & le peu d'affection qu'il avoit, non seulement pour les richesses, mais mesme pour la loüange que la pluſpart des ouvriers recherchent quelquefois avec tant d'empressement, qu'ils pensent moins à devenir sçavans qu'à acquerir de l'honneur. Il estoit persuadé que la gloire, qui semble estre la fin du travail des grands hommes, doit toujours les suivre. Que ce n'est pas à eux à la regarder ny à courir aprés : mais qu'elle doit eſtre conſiderée par les autres ſans qu'eux meſmes s'en aperçoivent. Aussi son application continuelle aux choſes de ſon art, l'empeſchoit de penser à ses affaires domestiques, & à ses interests particuliers. Il cherchoit la compagnie des gens ſçavans & ſans ambi tion. Il fuyoit les aplaudiſſemens de la Cour, & se plai$ant à vivre en particulier avec $es Eleves, il estimoit que les heures les plus douces de sa vie, estoient celles qu'il passoit auprés de la Peinture, qu'il avoit accoustumé d'appeller sa Maistresse. Aussi n'aprouvoit-il point la maniere de faire de son frere Augu- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 275 stin qui demeuroit la plus part des jours dans ANNIBAE CARACHE les antichambres des Princes & des Cardinaux, vestu en Cavalier plustost qu'en Peintre. Car bien qu'Annibal eust toujours des habits aſſez propres, neanmoins lorſque ſur la fin du jour il quittoit le travail pour aller prendre l'air, il paroi$$oit a$$ez negligé. Et quand il rencontroit ſon frere dans le Palais, ou sur la place dans un estat qui ne sembloit pas convenir à sa condition, cela luy donnoit de la peine. Un jour l'ayant aperceu qui $e promenoit avec des per$onnes de qualité, il feignit d'avoir quelque choſe à luy communiquer ; Et l'ayant tiré à part luy dit tout bas à l'oreille: Augustin souvenez vous que vous estez fils d'un Tailleur. Puis s'estant retiré dans sa chambre, il prit une feuille de papier, & y desseigna son Pere avec des lunettes sur son nez qui enfiloit une esguille, & au dessus son propre nom d'Antoine. A costé du mesme portrait, il repreſenta ſa Mere qui tenoit des cizeaux à la main. Aussi-tost il envoya ce dessein à son frere, qui en fut surpris & fort offencé. Ensuite ayant eu quelques autres petits demeſlez enſemble, ils ne furent pas longtemps ſans ſe ſeparer, & meſme bien-toſt aprés Augustin sortit de Rome. M m ij ANNIBAI CARACHE. 276 ENTRETIENS SUR LES VIES Tout cela peut donner ſujet de faire divers jugemens $ur l'humeur & $ur la conduite d'Annibal, & d'attribuer à ba$$e$$e ou à grandeur d'ame, le peu de converſation qu'il vouloit avoir avec les gens de qualité, & la maniere dont il regardoit les choses. Cependant s'il s'est rencontré d'excellens Peintres, tant anciens que modernes qui ayent cherché à s'e$lever au de$$us des autres, & à faire paroi$tre leur merite par l'éclat des biens que la fortune leur avoit despartis, comme je vous ay autrefois fait remarquer en parlant de la vanité de Demon Athenien ; ce n'est pas pourtant ce qui les a rendus considerables. On ſçait bien que les grands Peintres & les Sculpteurs les plus celebres ne ſont pas devenus sçavans à suivre la Cour. Au contraire il y en a eu plusieurs qui s'y sont perdus. Il s'en est veu, qui au lieu de faire valoir les talens qu'ils avoient receus de la Nature, & tâcher à $e fortifier dans la connoi$$ance de leur art, se sont contentez de la faveur des Princes, croyant leur gloire assez establie, aussitoſt qu'ils avoient acquis leurs bonnes graces. Le Cavalier Joseph Pin fut un de ceux-là Pendant qu'Annibal vivoit avec les autres Peintres dans une moderation convenable à sa profession ; Et qu'il ne pensoit qu'aux cho ne sem 2 cm ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 277 ses de son art, & à perfectionner toujours ses ouvrages. Joseph Pin qui estoit d'une humeur toute opposée, content de l'estime qu'il avoit acquiſe auprés des Grands, ne ſongeoit qu'à faire sa fortune, & à paroistre dans un estat semblable aux gens de la plus haute qualité, & tres-different des autres Peintres qu'il méprisoit. Comme on luy eut dit un jour qu'Annibal avoit mal parlé d'un de ses ouvrages, l'ayant rencontré, il voulut mettre l'espée à la main pour ſe battre contre luy. Mais Annibal qui sçavoit que la veritable bravoure ne devoit estre entre eux, qu'en ce qui regarde le mestier de peindre, & non celuy de se battre en duël, prit un pinceau, & le luy montrant : C'est avec ces armes, luy dit-il, que je vous défie, & que je veux avoir afaire à vous, estant veritablement bien asseuré de remporter l'avantage ſur ſon ennemy. L'on ne peut encore aſſez loüer Annibal de l'amitié qu'il avoit pour ses Eleves, & du soin qu'il prenoit de les enseigner, non seulement par des paroles, mais encore par des exemples & par des demonstrations. Il avoit tant de bonté pour eux, que souvent il quittoit son ouvrage pour les voir travailler ; Et prenant le pinceau pour les corriger, il leur M m iij ANNIBAL CARACHI. ANNIBAL CARACHE. 278 ENTRETIENS SUR LES VIES monſtroit à mettre en pratique, les enſeignemens qu'ils avoient receus de luy. Quand il alloit avec eux dans les Eglises ou ailleurs pour y voir des Tableaux, il leur faisoit observer ceux qui estoient mauvais aussi bien que les bons ; leur faiſant remarquer dans les uns & dans les autres ce qu'il faloit imiter, & ce qu'ils devoient fuïr. Parmy les choſes les plus ſerieuſes de ſon art, il meſloit auſſi quelquefois le plaiſant & le burlesque, ayant mesme pour cela une inclination particuliere. Car non seulement il avoit l'esprit vif & prompt à dire de bons mots, & à faire des contes agreables ; mais il avoit aussi l'imagination prompte, & une facilité tres-grande à repreſenter de ces choſes bizares & extraordinaires qui ont donné le commencement à ces portraits burlesques ou chargez. Car c'est ainsi que les Peintres apellent certains visages & certaines figures, dont le deſſein eſt alteré par l'augmentation des deffauts naturels de ceux qu'on veut repreſentere Ce qu'Annibal faiſoit dans une reſſemblance ſi ridicule qu on ne peut s'empeſcher de rire lors qu'on en voit quelques-uns. Comme la peinture a raport à la Poësie, on peut mettre cette sorte d'imitation soubs un genre semblable à ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 279 celuy des vers burle$ques. Entre les ouvrages de plu$ieurs Peintres que le Prince de Neroli conserve, il a un livre remply de ces sortes de de$$eins faits par Annibal qui $e diverti$$oit encore $ouvent à repre$enter une maniere de phiſionomie contraire à celle que l'on fait d'ordinaire, donnant aux animaux une reſſemblance humaine. Quelque-fois au$$i il representoit des hommes ou des femmes sous la figure d'un pot ou de quelque autre sorte de vase : Et de toutes ces diverses fantaisies, il composoit des ordonnances de figures, qui quoy que biſares, ne laiſſoient pas d'avoir quelque chose d'ingenieux & d'estre plaisantes à voir. Cependant quoyqu'il cherchaſt dans ces differentes occupations à destourner l'humeur melancolique qui le travailloit, son corps & son esprit ne laissoient pas de souffrir. Les Medecins le voyant dans cette langueur, luy conſeillerent de changer d'air au commencement du Printemps. Pour cet effet il s'en alla à Naples, où il fit ce qu'il put pour se réjouïr : Mais il n'y demeura pas long-temps. Dans l'impatience qu'il avoit de retourner bien-tost à Rome, il se mit en chemin pendant la chaleur de l'e$té, & dans une $ai$on ANNIBAL CARACHE. ANNIBAL CARACHE. 280 ENTRETIENS SUR LES VIES qui eſtant ordinairement perilleuſe à ceux qui arrivent, luy en fit ressentir les mauvais effets; Ce qui ne fut pas neanmoins la ſeule cauſe de ſa mort. Les debauches amoureuſes auſquelles il se laissa emporter, y contribuerent beaucoup. Comme il ne s'en descouvrit point aux Medecins, il luy arriva le meſme accident que nous avons remarqué en parlant de Raphaël. Et n'ayant peu estre secouru par aucun remede, il mourut le 15. de Juillet 1609. agé de 49. ans. Son corps fut porté dans l'Eglise de la Rotonde, où il fut inhumé honorablement. Non seulement ses Eleves & tous ses amis y assisterent pour luy rendre les derniers devoirs ; tout le peuple meſme y acourut en foule, n'y ayant perſonne qui ne reſpandiſt des larmes, & ne regretast un ſi grand Perſonnage. Il est vray aussi que la Peinture luy est extraordinairement redevable, & qu'on le doit conſiderer comme le Reſtaurateur de cet art, dans la force du dessein, & dans la beauté naturelle des couleurs. Il commença dabord à former ſa maniere en imitant la douceur & la pureté du pinceau du Corege; Il comprit enſuite la force & la diſtribution des couleurs du Titien : Et lors qu'il fut à Rome, il passa de l'imitation de la Nature & de ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 281 des couleurs à la beauté & à la perfection de l'art, dont il conceut les plus nobles Idées, en voyant les Statuës Grecques, qu'il s'imprima tellement dans l'esprit, qu'il les a esgalées, principalement dans ses belles Figures de blanc & noir, qui sont dans la Gallerie Farnese. Il considera aussi les ouvrages de Michel-Ange, mais lai$$ant ce qu'il y avoit de trop $ec dans sa maniere, & dans l'affectation qu'il avoit eue à faire parroiſtre les muſcles & les nerfs, il ne fit attention que sur ce qu'il y a de plus beau dans ses Figures nuës que l'on voit principalement dans la voute de la chapelle où eſt ſon jugement. Quant à Raphaël il le regarda comme son maistre & son guide. Ce fut en consultant ses Ouvrages qu'il se perfectionna dans l'invention, dans les expressions, dans la grace, & dans les autres belles parties qu'il a poſſedées. Ce qu'Annibal tacha d'avoir de particulier fut de bien unïr enſemble l'idée d'une beauté parfaite avec ce que la nature nous fait voir : se servant des maximes que les plus grands Maiſtres ont toujours gardées dans la conduite & dans l'execution de leurs Ouvrages. Le jugement le plus univerſel qu'on a fait de ce Peintre, est qu'il acquit dans Rome une maniere beaucoup plus correcte, & un Nn ANNIBAL CARACHE. 282 ENTRETIENS SUR LES VIES ANNIBAL dessin plus excellent qu'il n'avoit auparavant : Mais qu'il n'avança pas de mesme dans la partie de la couleur. Ceux qui considerent particulièrement les Tableaux qu'il fit pour les sieurs Magnani, & qui en estiment plus le coloris, que celuy des peintures de la Gallerie Farnese, veulent qu'il ait esté meilleur coloriste à Bologne, & meilleur desseignateur à Rome. Mais c'est cette derniere maniere qui luy a donné un rang parmy les plus grands Peintres qu'il n'auroit peut estre jamais eu, s'il n'eust suivy l'Escole de Rome, & quitté celle de Lombardie. Ils disent encore que les Figures & les Ornemens qu'il a feints de Stuc dans le Palais Farneſe ſont plus conſiderables que les Tableaux d'Histoires qu'il a peints dans le mesme lieu ; A quoy on ne peut mieux reſpondre, que ce que M. Pouſſin en a dit au raport du ſieur Bellory, qui est que dans les compartimens & les ornemens, Annibal ayant surpassé tous les Peintres qui avoient esté devant luy, il s'estoit encore ſurpaſſé luy meſme dans ce travail : la Peinture n'ayant jamais expoſé à la veuë une composition d'ornemens si belle & si surprenante. Et quant aux Tableaux particuliers, ils meritent cette loüange d'estre les mieux dispo. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 283 sez qu'on voye aprés ceux de Raphaël. Ce n'est pas qu'on ne puisse dire qu'il a pris quelque licence dans la quantité des corps qu'il a fait paroi$tre les uns $ur les autres dans la voute de la Gallerie, lesquels demandent une ſaillie de Corniche beaucoup plus grande que celle sur laquelle il supose qu'ils sont portez. Mais en cela il est excusable, parce que son ouvrage estant tout de peinture, il a seulement pensé à luy donner beaucoup d'agrement & de vaguezze. A l'égard du coloris, il est bien malaisé de faire voir des Tableaux où l'harmonie des couleurs, & la beauté du pinceau paroissent d'avantage que dans les Tableaux qu'il a peints dans le Palais Farnese, à Saint Gregoire, & en pluſieurs autres endroits de Rome. Et ſi l'on avoüe qu'il y a encore plus de dessein & de noblesse, que dans ce qu'il avoit peint en Lombardie ; c'est un témoignage assez fort pour faire juger que la partie du dessein est preferable à celle de la couleur, puis qu'Annibal travaillant à se perfectionner dans son art a bien voulu quitter en quelque façon la beauté du coloris pour $uivre la grandeur du de$$ein. Car on ne peut pas dire qu'il fut moins propre pour une partie que pour l'autre, Nn ij ANNIBAS CARACHE. ANNIBAL CARACHE. 284 ENTRETIENS SUR LES VIES puisqu'il les a possedées toutes deux excellemment. Mais plu$to$t on peut juger qu'il avoit reconnu que dans un Tableau la beau té du coloris en general ne peut pas toujours s'accorder avec l'exacte imitation de la Nature, dans laquelle il y a plusieurs demy teintes, des jours, des ombres & des reflais, qui souvent ne sont pas agreables. Il avoit veu en confrontant les ouvrages de l'Escole de Rome, avec ceux de l'E$cole de Lombardie, combien ceux de Rome estoient plus excellens que les autres, & combien au$$i il e$t difficile de joindre parfaitement enſemble ces deux parties dans un meſme ſujet. C'eſt pour quoy comme il n'en voyoit point d'exemple, il s'en formoit des Idées si hautes & si belles, que ne pouvant rien faire dans ses ouvrages qui respondit à l'excellence de ses pensées, il refaisoit souvent une mesme chose. Il jetta plus d'une fois par terre une partie des Tableaux, & des ornemens de la Gallerie Farnese aprés les avoir peints ; parce qu'il n'en estoit pas satisfait, & qu'il les trouvoit beaucoup inferieurs à la grandeur de l'idée qu'il en avoit conceüe. Cela augmentoit ſans doute beaucoup sa peine & son travail, mais il soufroit volontiers toutes ces $ortes de fatigues ; $e ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 285 servant pour faire cet ouvrage avec plus de perfection, non $eulement de de$$eins bien achevez, mais encore de cartons, & mesme de tableaux peints à huile, qu'il prenoit la peine de finir. Si l'on peut trouver quelque chose à reprendre dans Annibal, c'est d'avoir abandonné quelquefois son genie à peindre des choses trop basses & deshonnestes ; Et de s'estre mesme laissé tellement gouverner par Innocent Tacconi, l'un de ses Eleves, que pour luy complaire, il e$loigna de luy le Guide, l'Albane, & mesme son frere Augustin. Il est vray qu'il s'en repentit à la fin de sa vie, & qu'il chassa Tacconi, qui n'avoit garde d'estre aussi sçavant que ses autres Eleves. Il n'est pas besoin que je vous parle de tous les Tableaux qu'Annibal a faits, soit en Lombardie, soit a Rome; si ce n'est pour vous dire qu'il y en a quelques-uns qui ne sont peints que de ses Disciples, & retouchez de sa main, comme il s'en voit trois dans l'Eglise de la Madona del Popolo à Rome. Pour des Tableaux de Cabinet, vous avez autrefois veu dans la Vigne Pamphile, celuy où il a representé Danaé, & dans la Vigne Aldobrandine, celuy du Couronnement de la Vierge, & Nn iij ANNIB AL CARACHE ANNIBAL CARACHE. 286 ENTRETIENS SUR LES VIES quelques-autres qui ſont compoſez de Figures & de Paysages. Nous en avons veu encore ensemble dans la Vigne Montalte, dans le Palais Bourghese, & chez la Marquise Sannaise, qui avoit alors le Martyre de Saint Estienne, Saint Jean qui preſche au deſert, & la fuite de la Vierge en Egypte, que le Cardinal Mazarin fit achepter, & qui se voyent dans le Cabinet du Roy. Nous avons veu encore à Rome ce beau Tableau de la Nativité de Nostre Seigneur, que l'on aporta en France peu de temps aprés, M. Jabac l'ayant achepté le vendit à M. le Duc de Liancourt : Et aprés avoir passé en plusieurs autres mains, il est presentement dans celles de M. le Marquis de Hauterive. Vous avez peu voir auſſi un autre Tableau du me$me $ujet, mais dont les Figures $ont plus grandes. M. Mignard le vendit a M. d'Erval, & il est aujourd'huy dans le Cabinet de Monsieur Colbert. Vous vous souvenez de ceux qu'avoit autrefois M. de la Nouë. L'un de figure ronde, dans lequel eſtoit repreſenté la Vierge avec l'Enfant Jesus & Saint Joseph ypte : Un autre relors qu'ils sortirent d'Eg presentant la Fable de Calisto; Et le troisiéme où Venus est peinte auprés d'une Fontaine, 5115 ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 287 avec les Graces & des Amours. Ces trois Tableaux sont agreables par la beauté des Figures, & par celle du Paysage, en quoy Annibal excelloit tellement qu'on peut dire qu'aprés le Titien, il a e$té de tous les Peintres de son temps, celuy qui en a fait de plus beaux, non $eulement en peinture, mais au$$i à la plume. On voit de luy plu$ieurs e$tampes gravées à l'eau forte. Ce n'est pas une petite gloire à Annibal d'avoir esté le seul aprés Raphaël, qui dans les derniers siecles a formé une Escole de la Peinture. Quelques-uns de ses disciples s'establirent en Lombardie ſous Louis Carache, mais outre qu'Annibal en$eigna Louis & Auguſtin, ce fut luy qui eſleva les plus grands genies qui ont suivy sa maniere. Car il fut le maistre de l'Albane, du Guide, du Dominiquin, de Lanfranc, & d'Antoine Carache. ANT. MAOutre ceux-là ANTONIO MARIA PANICO de BIA PANIco. Bologne, eſtant venu fort jeune à Rome, travailla dans son E$cole, & a fait plu$ieurs Tableaux, dont quelques-uns mesme sont retouchez d'Annibal. Le Tacconi dont je vous a y parlé estoit auſſi Bolonnois, & comme il demeuroit actuelement auprés d'Annibal, il se servoit de ses desseins, MASSARI. SISTO BADALOCCHIC 288 ENTRETIENS SUR LES VIES & luy fai$oit retoucher tout ce qu'il fai$oit. LUCIO MASSARI de Bologne que je vous ay aussi nommé, fut de ceux qui copia le mieux les Ouvrages des Caraches. Mais un des bons deſſeignateurs qui ayent travaillé sous-eux fut SISTO BADALOCCHIO de Parme. Il vint fort jeune à Rome avec Lanfranc son compatriote. Ils furent tous deux instruits par Annibal, aprés la mort duquel Sisto alla à Bologne avec Antoine Carache. Quelque-temps aprés estant revenu à Rome, il fit plusieurs ouvrages dans une loge qui est au Palais des sieurs Verospi ; Dans un Tableau, il representa Polypheme avec Galatée, & dans un autre Polypheme & Acis qui s'enfuit. Entre les Estampes que ce Peintre a gravées à l'eau forte, il y en a six d'aprés le Correge, & une d'aprés la Statuë antique du Laocoon qui est à Bellevedere. Il entreprit aussi avec Lanfranc son compagnon de graver l'Histoire de l'Ancien Testament, d'aprés les Tableaux de Raphaël qui sont dans les loges du Vatican. Ils en firent un livre qu'ils dedierent à Annibal Carache dans le temps qu'il commençoit à eſtre fort incommodé. Siſto ne demeura pas long-temps à Rome, mais s'en retourna à Bologne, ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 289 logne, où il finit le reste de ses jours. Comme j'eus ce$$é de parler, Pymandre me dit : ce que vous me venez d'aprendre des Caraches & de leurs Eleves, me confirme dans l'opinion que j'ay il y a long-temps, qu'il e$t bien difficile, quelque connoi$$ant que l'on ſoit en Peinture de ne ſe pas tromper quel quefois dans les Tableaux de ces differens Peintres ; & de ne pas prendre bien souvent ceux des diſciples pour ceux des maiſtres, & des copies pour des originaux, comme vous m'avez fort bien fait remarquer qu'il y avoit des Tableaux que l'on attribuoit à Titien, à Paul Vernose, & à plusieurs autres qui n'estoient point de la main de ces Peintres. Il faudroit estre bien hardy, luy repartisje, pour vous a$$eurer qu'on ne pui$$e pas $e tromper quelquefois dans le jugement que l'on peut faire d'un Tableau ; soit pour dire s'il eſt original, ſoit pour juger preciſement de quelle main il est, puisqu'il y en a eu de $i bien copiez, que les mai$tres me$mes de l'art y ont esté trompez. Je crois vous avoir fait remarquer que cela arriva à André del Sarte. Le Comte Malvasie en parlant des Caraches, nomme plusieurs Peintres qui se sont trompez en prenant les Ouvrages de Loüis Oo Felsina Pittrice. Part. 290 ENTRETIENS SUR LES VIES pour estre d'Annibal. Aussi voit-on tous les jours des gageures & des contestations entre ceux de la profession & les curieux. Il y a mesme quelques-uns de ces curieux qui s'y trompent volontairement, & qui $eroient bien fâchez qu'on les desabusat, aimant mieux estre duppez & contans, que de passer pour de meschans connoisseurs. Il est vray neanmoins que comme les belles copies ſont rares, & que celles qui ſont faites par des Peintres ordinaires, sont beaucoup inferieures aux originaux, les personnes intelligentes, & qui ont veu quantité de Tableaux, connoi$$ent ai$ement la difference qu'il y a entre une simple copie & un original. Quand ils regardent exactement un Ouvrage fait par un di$ciple, ils voyent bien s'il y a quelques parties qui $oient retouchées par le maistre ; Car lors que cela se rencontre, une telle copie est bien differente d'une autre. Et c'e$t ce qui fait qu'il y a des Tableaux où l'on voit de belles parties qui donnent sujet de disputer si ce sont des copies ou des originaux. Quant aux differentes manieres, vous pouvez juger qu'on n'en aquiert une parfaite connoissance, qu'aprés avoir beaucoup veu les ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 291 divers ouvrages de tous les maiſtres, qui meſme ont changé $ouvent plu$ieurs fois leur manière de peindre, comme je vous ay fait remarquer des Caraches. C'e$t pourquoy on leur attribuë $ouvent des Tableaux qu'ils n'ont pas faits, sous pretexte qu'ils en ont fait de different goust. Alors Pymandre m'interompant tout d'un coup. Comment donc, me dit-il, peut-on faire pour n'estre point trompé, & pour choisir des Tableaux qui soient originaux & de bonne main. Le veritable moyen, repartis-je, c'est de sçavoir discerner le bon d'avec le mauvais. Je veux dire de bien connoistre, & de bien examiner un ouvrage, ſans ſe mettre en peine qui l'a fait. Car il y en a tel qui pour n'estre que de la main du diſciple ne vaut pas moins que s'il estoit fait par le maistre, comme il s'en rencontre du Dominiquin, qui ne cedent pas à ceux des Caraches. Si l'on en souhaite de la main de ces Peintres, il n'est pas impossible de les discerner entre les autres, quand on connoiſt leur maniere. Car pour ne pas ſe charger de ceux qui $ont douteux, il faut regarder ſi toutes les parties y ſont deſſeignées correctement, & d'un bon gouſt : Si le toucher Oo ij 292 ENTRETIENS SUR LES VIES du pinceau paroist avec une esgale force, & une meſme franchiſe ; Et enfin ſi ce beau faire & cette belle union de couleurs que l'on voit dans leurs ouvrages non contestez, se trouvent par tout, & avec une pareille entente dans celuy qu'on examine. C'eſt ainſi à mon avis qu'il faut regarder les ouvrages des plus grands mai$tres pour en juger ſainement, ſans ſe mettre trop en peine de sçavoir les noms de tant d'autres Peintres qui ont suivy leurs manieres, & qui les ont copiez. Que-$ert il, par exemple, de vouloir toujours aſſeurer qu'un Tableau eſt d'Annibal Carache, parce qu'il y aura quelques teſtes, ou un gouſt de Peindre ſemblable à ce qu'on voit de luy. Nous sçavons que tous les Peintres qui ont esté celebres, ont eu des disciples qui ont tâché de les imiter, qui ont copié leurs ouvrages, qui en ont fait d'aprés leurs deſſeins, & que ces maistres mesmes ont bien voulu retoucher. Je croy encore, dit Pymandre, qu'il apartient particulierement aux Peintres à connoistre la difference qu'il y a entre les copies & les originaux ; Et que tous ceux qui ayment la Peinture ne ſont pas toujours capables de faire ce discernement. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 293 L'on peut juger des Tableaux, luy repondis-je, en differentes manieres. Car premierement tout le monde peut dire son avis ſur la ressemblance des choses. C'est pourquoy les ignorans jugent librement de ce qu'ils voient de bien imité dans un Tableau, & de ce qui plaist à leurs yeux, mais ne vont pas plus avant dans le ſecret de l'art. Les ſçavans au contraire Docti ratiojugent de la parfaite imitation, & de la ſcien nem artis intelligunt, ce de l'ouvrier : Et ces sçavans peuvent estre indocti voluptatem. ou les Peintres, ou ceux qui ont une notion Quint. 9.4. parfaite de la Theorie de l'art. Car encore que quelques-uns ayent dit qu'il faut eſtre ouvrier De Pictore, pour juger de ce que font les Peintres, les Sculptore, Fictore nisi Sculpteurs, ou les autres Artisans : & que Ciartifex judicare non ceron semble estre de ce sentiment, quand il potest croit que les Peintres descouvrent dans un Plin. Jun.1 I. Ep. 10. Tableau beaucoup de choſes que tout le mon Multa vi dent Picto. de n'y voit pas ; Il faut neanmoins entendre res in umbris & in particulierement cela, pour ce qui regarde le eminentia qua nos non travail de la main, & la difficulté qui se trou videmus. Cic. acad. ve dans l'execution. Car on ne peut pas nier quaest. que les Peintres & les Sculpteurs ne ſçachent mieux que ceux qui ne travaillent point, com bien il est mal-aisé de trouver les teintes de toutes les couleurs, & la peine qui ſe rencontre à bien tailler le marbre. Mais il faut au$$i O o iij 294 ENTRETIENS SUR LES VIES demeurer d'accord qu'il y a bien des Peintres & des Sculpteurs qui sont aussi peu capables de bien juger d'un ouvrage, que d'en faire qui meritent de l'estime. Et qu'aucontraire il se voit beaucoup d'autres personnes qui ont l'esprit assez droit & assez éclairé pour en juger aussi bien que les Peintres mesmes, & qui souvent discernent mieux ce qu'il y a de bien & de mal, parce qu'ils ne sont preocupez d'aucun interest ny d'aucun gou$t particulier. Et quoique ces personnes n'ayent point d'experience dans ce qui regarde la pratique, ils connoissent pourtant ce qui est bien. Je ne croy pas, interrompit Pymandre, que les Peintres & les Sculpteurs demeuraſsent d'accord de ce que vous dites. Ils auroient grand-tort, repartis-je, d'y trouver à redire, puiſqu'eux meſmes expoſent tous les jours leurs ouvrages pour eſtre loüez ou cenſurez de tout le monde ; & ſçavent fort bien les faire valoir quand ils ont contenté ceux pour qui ils les ont faits, ou qu'ils ont l'approbation des gens connoissans. Je vous diray bien plus, qu'il se rencontre des personnes qui ayant fait une estude particuliere de la Theorie de ces beaux arts, & ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 295 de tout ce qui en despend, sont, si j'ose le dire, plus capables que certains Peintres, d'en juger ſainement ; Parce que ces perſonnes ont plus d'intelligence & de lumiere que ces Peintres qui n'ont que la pratique & l'usage de la main : Et que dans les arts comme dans toutes les sciences les lumieres de la raison, sont au dessus de ce que la main de l'ouMulto enim vrier peut executer. Auſſi c'eſt une choſe beaumajus atque altius scire coup plus noble & plus considerable de sçaquod quisque voir parfaitement ce que plusieurs font, que faciat, quam ipsum efficere quod sciat, de faire ſeulement ce qu'un autre ſçait. Car &c. Boët. comme selon Galien la main est un organe qui Musices. I.L. c.34. Dans son peut supléer à tous les instrumens, ainsi la railivre de l'uſon dans l'homme peut ſupléer à tous les arts. ſage des parties. C'est pourquoy elle est considerée comme la Maistresse qui commande & qui ordonne ; l'execution manuelle luy obeït comme sa servante. Il eſt vray que quand un eſprit bien éclairé, une parfaite connoissance, & une grande pratique se trouvent points ensemble dans une mesme personne, alors celuy qui les possede a toute sorte d'avantage pour juger, & pour travailler avec un heureux succez. Nous pouvons mettre dans ce rang tous les grands Peintres qui ont si bien imité AUGUSTIN CARACHE. l’an 1558. 296 ENTRETIENS SUR LES VIES ce qu'ils ont veu dans la Nature, & ce qu'ils ont imaginé de beau. Je vous diray auſſi que ſouvent les grandes lumieres d'esprit, & une parfaite connoissance des choses, font que ces hommes celebres, quoique sçavans dans leur art, travaillent avec plus de peine, & sont plus retenus que les autres ; parce qu'agissant toujours avec un jugement fort esclairé, ils discernent aiſement la difference qui ſe trouve entre ce qu'ils imaginent & ce qu'ils produisent. Et comme ils rencontrent beaucoup de choſes à corriger dans l'execution de leurs pensées, cela augmente leur travail, & quelquefois leur en donne un degoust. C'eſt ce qu'on a remarqué dans AUGUSTIN CARACHE, qui eſtoit né avec une diſpoſition entiere pour les ſciences & pour les arts. Aprés avoir apris les belles lettres, il s'apliqua à la Philosophie, aux Mathematiques, à la Poësie & à la Muſique. Mais eſtant particulierement porté pour la Peinture, il se mit à deſſeigner, a travailler de Sculpture, & à graver au burin. Comme il avoit beaucoup d'esprit, il conce voit si aisement tout ce qui regardoit la perfection de chacun de ces arts, que ne trouvant pas une facilité auſſi grande qu'il euſt bien voulu 2 . . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 297 voulu pour executer ce qu'il avoit imaginé, il se fâchoit contre luy-mesme, & rompoit souvent ce qu'il avoit fait, sans le monstrer à Proſpero Fontana qui fut ſon premier maiſtre. Et parce qu'on ne subçonnoit pas que ce qu'il en faisoit vint d'une connoissance qu'il avoit déja acqui$e du bien & du beau, on attribuoit ses emportemens à une humeur impatiente, & à un degou$t qu'il avoit de la peinture. Son pere l'ayant mis sous Domenico Tebaldi pour aprendre à graver au burin, il $urpassa bien-tost son Maistre. Ce fut aprés l'avoir quitté qu'il alla, comme je vous ay dit, avec Annibal par toute la Lombardie, pour peindre d'aprés les plus beaux ouvrages que l'on y voyoit, que les ſiens auroient ſans doute bien-tost esgalez, s'il n'eust point quitté la peinture pour s'attacher uniquement a la graveure, lors qu'ayant laiſſé Annibal à Parme, il s'en alla à Venise. Car bien qu'il n'ait rien gravé que de tres-considerable, & qui luy ait acquis beaucoup de gloire ; cette gloire neanmoins n'est pas comparable à celle qu'il eust peu remporter, s'il ſe fut entierement apliqué a la peinture, pour laquelle il avoit des talens tous particuliers. P AUGUSTIN CARACHE. AUGUSTIN CARACHE. 298 ENTRETIENS SUR LES VIES On conceut de grandes eſperances de luy, lors qu'estant de retour de Venise, il fit ce Tableau qui est aux Chartreux de Boulongne, où il representa Saint Jeroſme, qui reçoit la communion. Cet ouvrage pa$$e pour un des plus beaux, & des plus con$iderables qu'il ait faits. Quelques-uns ont dit qu'il n'y travailla pas seul, mais que Louis & Annibal y mirent aussi la main. Il en fist encore plusieurs avant que d'aller trouver Annibal à Rome ; Et quand ils se furent separez, & qu'il fut retourné à Parme, il en entreprit d'autres pour le Duc Ranuccio. Il peignit dans la voute d'une chambre plusieurs sujets qui avoient raport à l'Amour de la vertu, à l'Amour deshonneste, & à l'Amour d'interest. Il traita ces sujets poëtiquement & sous differentes fables. Il est vray qu'ils ne furent pas tous achevez, & qu'il y eut la place d'un Tableau qui demeura vuide par la mort d'Auguſtin. Le Duc ne voulut pas permettre qu'aucun autre Peintre y touchast, & crut qu'on ne pouvoit remplir plus dignement cette place pour la gloire d'Auguſtin qu'en y mettant ſon Eloge. Pour cét effet on se servit de la plume d'Achilini homme celebre & ſçavant, qui fit celuy que je vais vous dire. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 299 AUGUSTINUS CARRACIUS DUM EXTREMOS IMMORTALIS SUI PENNICILLI TRACTUS IN HOC SEMIPICTO FORNICE MOLIRETUR AB OFFICIIS PINGENDI ET VIVENDI SUB UMBRA LILIORUM GLORIOSE VACAVIT: TU SPECTATOR INTER HAS DULCES PICTURÆ ACERBITATES PASCE OCULOS, ET FATEBERE DECUISSE POTIUS INTACTAS SPECTARI QUAM ALIENI MANU TRACTATAS MATURARI. Comme Auguſtin fut aſſez long-temps malade, il se retira dans le Convent des Capucins pour mieux ſe preparer à mourir. Là dans dans un esprit de Penitence, il passoit les jours à prier & à mediter. Pendant quelques heures de relâche qu'il eût dans sa maladie, il fist un Tableau où il representa Saint Pierre qui pleure son peché aprés avoir renié son maistre. Et parce qu'il avoit continuellement la mort devant les yeux, il entreprit de faire le Jugement universel. Mais à peine avait il commencé de l'esbaucher que son mal estant venu à l'extremité, il mourut le 22. de Mars l'an 1602. agé de 43. ans. Annibal en eut beauPp ij AUGUSTIN CARACHE. AUGUSTIN CARACHE. ANTOINE CARACHE. 300 ENTRETIENS SUR LES VIES coup de deplaiſir, & vouloit luy eſlever un monument dans le lieu où il estoit enterré. Mais deux amis d'Augustin le previnrent & firent faire ſon Epitaphe par le meſme Achillini que je viens de vous nommer. L'Academie de Bologne luy fit aussi des funerailles magnifiques : tâchant par ces pieux devoirs à ſoulager la douleur qu elle receut de la perte d'un homme auquel elle eſtoit ſi redevable, & qu elle cheriſſoit ſi tendrement. Je ne vous diray rien de particulier de toutes les choses qu'il a gravées tant de son invention, que d'aprés les ouvrages de plu$ieurs excellens maiſtres ; le nombre en eſt trop grand ; Elles sont si estimées & si belles, que vous ſerez bien aiſe de les voir un jour. Il lai$$a un fils nommé ANTOINE, lequel estant encore fort jeune, il recommanda à Annibal qui en prit beaucoup de soin, le faisant instruire dans les lettres humaines, & luy montrant à desseigner. Aprés la mort d'Annibal, Antoine se mist à e$tudier d'aprés les plus beaux ouvrages qui eſtoient à Rome. Le Cardinal Tonti qui avoit de l'affection pour luy, le fist travailler dans l'Eglise de Saint Sebastien qui est hors les murs de la Ville, & l'engagea à peindre à fraisque trois ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 301 Chapelles à Saint Barthelemy dans l'Iſle. Cette Egliſe eſtoit autrefois le Temple d'Eſculape. Nous y avons esté ensemble voir les ouvrages de ce Peintre. La Chapelle qui est dediée à Saint Charles, e$t la derniere qu'il a peinte. Entre pluſieurs Tableaux où il a repreſenté l'Histoire de ce grand Saint. Celuy qui est sur l'Autel, est des plus considerables ; & le Paysage d'un goust trés-exquis. Si ce Peintre eust vescu long-temps, il y a apparence qu'il seroit arrivé à un haut degre de perfection. mais il mourut qu'il n'avoit que 35. ans l'an 1618. Il y a dans le Cabinet du Roy un Tableau de luy, où eſt repreſenté le déluge. Voila en peu de mots quels ont esté les Caraches, dont on peut dire que la fortune estoit petite, & la reputation mediocre pendant qu'ils ont ve$cu, en comparai$on de la gloire qu'ils ont acquiſe aprés leur mort. Parce que durant leur vie ils avoient à combat tre l'Escole du Caravage, & celle de Joseph Pin, toutes deux bien differentes de la leur. Car encore que celle des Caraches & de leurs Eleves, ait enfin obscurcy les deux autres; Rome neanmoins estoit si partagée dans le temps que les Caraches y travailloient, que Joseph Pin & le Caravage avoient bien plus Pp iij ANTOINE CARACHI LE CARAVAGL. l’an 1609 MANFREDE. 302 ENTRETIENS SUR LES VIES de Partisans qu'Annibal & Augustin. Ceux, comme je vous ait dit, qui ne regardoient dans la peinture qu'une forte & naturelle representation des choses, prenoient plai$ir à con$iderer dans les Tableaux du Caravage, cette simple & vile, s'il faut ainsi dire, imitation de la Nature, ſans faire aucun diſcernement du beau d'avec le laid. Et ceux au contraire qui, ſans s'attacher à la Nature, se plaisent à voir de grandes imaginations bien representées, admiroient cette abondance, cette facilité, & ce que les Italiens appellent la furia, qui se remarquent dans les compositions de Joseph Pin. Le CARAVAGE fit plusieurs Ouvrages à Rome, à Naples & à Malte, & ce fut au retour de Malte, qu'il mourut avant que d'arriver à Rome. Il se nommoit Amerigi, son pere estoit un maçon de Caravage en Lombardie. Entre ses Eleves BARTHELEMY MANFREDE natif de Mantoüe, fut un de ceux qui suivit le mieux sa maniere, il y a plusieurs Tableaux de luy qu'on a pris pour estre du Caravage, principalement ceux où il s'est efforcé de l'imiter. Il luy manquoit pourtant la partie du dessein dans laquelle il se fust peut- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 303 estre fortifié s'il eust vescu d'avantage : Mais ses desbauches deshonnestes luy causerent des maux dont il mourut fort jeune. Charles SARACINO Venitien suivit encore SARACINO. le mesme goust de peindre. Il affectoit dans ses compositions de representer souvent des Eunuques ſans cheveux & ſans barbe. LE VALIN. Le VALENTIN qui estoit François & natif TIN. de Coulommiers en Brie, imita au$$i la maniere du Caravage ; donnant beaucoup de force & de couleur à ce qu'il faisoit. Il ne fut pas plus judicieux que son maistre dans le choix des sujets, comme vous pouvez remarquer dans les Tableaux qui sont icy, qu'on peut regarder neanmoins comme des plus beaux qu'il ait faits. Il mourut au$$i a$$ez jeune, & l'on peut dire par sa faute. Car un soir qu'il avoit fait la débauche, se sentant extraordinairement eſchauffé, il ſe mit dans le Baſſin d'une Fontaine pour ſe rafraiſchir, où il se gela tellement le sang, qu'il mourut incontinent aprés. JOSEPH RIBERA de Valence surnommé RIBERA. L'ESPAGNOLET fut encore un des Imitateurs du Caravage. Il travailla beaucoup à Naples. Il avoit une telle averſion pour le Dominiquin, qu'il ne le contoit jamais parmy les Honr. HORST JOSEPH PIN. 304 ENTRETIENS SUR LES VIES bons Peintres ; & meſme luy fiſt beaucoup de facheuses affaires dans Naples par le credit qu'il avoit auprés du Vice-Roy. Il y eut encore un GHERARDO HONTHORST natif d'Utrecht, qui estant venu à Rome pendant que le Caravage estoit en credit, se mist à peindre comme luy d'une maniere forte & noire. Il representoit ordinairement ses sujets dans une nuit, ou dans une grande obſcurité, eſclairez de la lumiere du feu. Je ne vous parle pas d'une quantité d'autres dont je pourray me $ouvenir dans la $uite. Quant à JOSEPH PIN, comme il a vescu fort long-temps, & qu'il s'estoit mis de bonne heure en reputation, il a fait un grand nombre d'ouvrages. Son Pere qui estoit un Peintre assez mediocre natif de la Ville d'Arpino, le mist fort jeune avec les Peintres qui travailloient aux Loges que le Pape Gregoire XIII. faisoit peindre au Vatican. Il servoit seulement a accommoder leurs palettes, & à disposer leurs couleurs de la maniere qu'on s'en sert pour la fraisque. Cependant Joseph Pin avoit un ſi grand deſir de peindre, qu'il euſt bien voulu donner aussi quelques coups de pinceau. Mais comme il n'avoit guere plus de treize ans, il estoit timide & n'osoit pas entreprendre . 1 . . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 305 JOSEPII treprendre de faire quelque chose de luy, prés PINdes ouvrages que l'on fai$oit en ce lieu-là. Neanmoins un jour il fut tenté de faire voir ce qu'il $çavoit. Prenant le temps qu'il e$toit $eul, il se mit à peindre de petits Satyres, & d'autres Figures contre des pilastres. Quoique les choses qu'il fit ne fussent que des coups d'essay, elles se trouverent si bien & si pleines d'esprit, que de tous ceux qui peignoient pour lors au Vatican, il n'y en avoit guere qui eussent peu faire mieux. Dabord on vit ces peintures sans y faire attention. Mais comme l'on s'aperceut que de temps en temps il paroiſſoit quelque chose de nouveau qui se faisoit secretement, & pendant qu'il n'y avoit personne, il y eut des Peintres qui se cacherent pour voir qui en estoit l'auteur. Comme ils eurent découvert que c'estoit Joseph Pin, ils en furent encore plus surpris, ne pouvant aſſez admirer comment ce jeune homme, qu'ils ne regardoient presque que comme un enfant, avoit si bien reussi dans ce qu'il avoit fait. Pendant qu'ils s'entretenoient de cela, le Pere Ignace Danti Dominiquin, qui avoit la surintendance de ces peintures, estant survenu, il aprit d'eux ce qui s'estoit passé. Quand Q⁹ JOSIPH PIN 306 ENTRETIENS SUR LES VIES on luy eut monſtré l'ouvrage dont eſtoit question, il ne fut pas moins estonné que les au. tres, de voir de si heureux commencemens. Ayant fait venir Joseph Pin, il remarqua en luy beaucoup de modestie & de pudeur. Il loüa ce qu'il avoit fait, & pour l'animer davantage luy promit de le servir. Ce qu'il fit bien-tost en effet, parce que dés le soir mesme, le Pape estant venu selon sa coustume pour voir ce que l'on avoit peint, il luy presenta Joseph Pin, & luy parla favorablement de luy. Il luy fit connoistre combien on voyoit d'esprit dans ce qu'il faisoit, & qu'on avoit lieu d'eſperer qu'il pouroit devenir un excellent Peintre, ſi Sa Sainteté vouloit bien le favoriser de quelque secours afin de pouvoir s'appliquer davantage à l'eſtude. Le Pape qui ne manquoit pas de charité pour ceux qu'il voyoit portez à la vertu, luy accorda ſur le champ, non ſeulement pour luy, mais encore pour toute ſa famille, ce qu'on appelle à Rome la parte, avec une pension de dix escus pas mois : donnant ordre que pendant qu'il travailleroit au Vatican, on luy payaſt outre cela un eſcu d'or par jour : Ce qui fut executé ponctuellement tant que le Pape vescut. the ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 30 Le premier ouvrage qu'il fit, eſt dans l'an cienne $ale des Sui$$es, où il peignit de clair obscur Samson qui enleve les Portes de la Ville de Gaza. Il fit ensuite plusieurs autres Tableaux. Et comme il eut peint dans le Cloistre de la Trinité du Mont, la Canonisation de Saint François de Paule, il aquit tant d'estime, qu'on ne parloit plus que de Joseph d'Arpino. Car bien qu'il fust né à Rome, il voulut toujours se faire appeller d'Arpino, soit par l'amour qu'il eut pour le pays de son Pere, soit que ce fust pour complaire aux Boncompagni Seigneurs de cette Ville, & desquels il tenoit sa fortune. Je ſerois trop long ſi je voulois vous dire tout ce qu'il a fait dans des Egli$es & dans des Palais de Rome. Vous avez veu ce qu'il a peint au Capitole, où il a representé la bataille donnée entre les Romains & les Sabins. C'eſt un de ſes plus beaux & de ſes plus grands ouvrages, à cause de la quantité de figures à pied & à cheval qu'il a disposées en differentes actions, & d'une maniere où l'on voit beaucoup d'esprit. Il avoit une inclination naturelle pour ces $ortes de compo$itions, où il entroit des chevaux, qu'il exprimoit a$$ez heureusement ; parce qu'il les aymoit, qu'il Qq ij JOSEPH PIN. JOSETH PIN. 308 ENTRETIENS SUR LES VIES montoit $ouvent à cheval, & qu'il $e plai$oit à paroiſtre en habit de cavalier. Lorsque le Cardinal Aldobrandin vint Legat en France, Joſeph Pin qui eſtoit à ſa ſuite, fit present au Roy Henry IV. de deux Tableaux ; l'un où Saint George est à cheval, & l'autre où Saint Michel eſt peint terraſſant le Demon. Quand il fut de retour à Rome, au lieu d'achever ce qu'il avoit commencé au Capitole, il travailla dans l'Eglise de Saint Jean de Latran, que Clement VIII. faisoit orner de peintures, & dont il luy avoit donné toute la conduite. Ensuite il fit quantité d'autres ouvrages sous les Papes Paul V. & Urbain VIII. Et aprés avoir vescu jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans dans une grande reputation, il mourut à Rome le 3. Juillet 1640. Il fut enterré dans l'Eglise d'Ara Celi, où il avoit destiné sa sepulture, laissant deux garçons & une fille assez richement pourveus. Mais on peut dire que s'il se fust mieux conduit qu'il ne faisoit auprés des Princes qui l'employoient, il eust amassé beaucoup plus de bien qu'il ne fit, & plus d'estime pour sa memoire. Car au lieu de vivre de la maniere qu'il devoit avec les grands Seigneurs qui le recherchoient . 1 ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 305 JOSEPH il se comportoit de telle sorte qu'il sembloit PIN les mépriſer ; Ce qui leur donnoit beaucoup de dégoust pour sa personne. Le Pape mesme CLEMENE VIII. à qui il avoit toutes $ortes d'obligations, fut à la fin rebuté de ses façons d'agir. Car bien que Sa Sainteté eust plusieurs fois employé jusques aux prieres pour luy faire avancer les Peintures de Saint Jean de Latran, neanmoins au lieu d'y travailler luy mesme assidüement, tantost il se cachoit & tantost il alleguoit mille excuses sur le retardement des ouvrages, & fit tant par ses delais, qu'ils ne furent point achevés pour l'année du grand Jubilé 1600. quoiqu'il l'eust plusieurs fois promis, & que le Pape le souhaitast avec passion. Toutes les autres personnes, n'estoient pas plus satisfaites de luy, parce qu'il les traitoit de la me$me maniere, bien que par un certain destin il eust aquis un tel credit à la Cour du Pape, qu on se sentoit comme forcé à le regarder, & à luy faire malgré qu'on en eu$t des care$$es & des pre$ens, que $a conduite ne meritoit point. S'il eu$t bien connu son bonheur, jamais personne n'eust passé sa vie plus heureuſement que luy. Dés ſa jeuneſſe la fortune luy fut favorable : mais au lieu de Qq iij JOSEPH PIN. 310 ENTRETIENS SUR LES VIES la bien recevoir ; il ſembloit qu'il meſpriſaſt toutes les graces qu'elle luy fit, & les honneurs dont tout le monde le combloit. Il avoit une bonne complexion & une $anté parfaite. Sa conversation estoit agreable, s'exprimant avec beaucoup d'esprit & de facilité. Cependant avec tous ces avantages, il estoit toujours mal content de son estat; & se plaignant continuellement tantost d'une chose, tantost d'une autre ; il finit sa vie sans avoir jamais peu estre satisfait, ny de biens, ny d'honneurs, luy qui devoit l'estre dautant plus qu'il jouïssoit de tous ceux que les Caraches & beaucoup d'autres Peintres meritoient davantage que luy. Car outre les faveurs qu'il receut des Papes que je vous a y nommez, le Roy Louis XIII. l'honnora au$$i de l'Ordre de Saint Michel, & de plu$ieurs pre$ens, en reconnoi$$ance d'un Saint Michel, & de quelques autres Tableaux qu'il avoit envoyez à Sa Majesté. Il a fait quelques Eleves & quantité d'ouvrages, mais à vous dire vray ses ouvrages demeurerent müets depuis qu'il eut perdu la parole ; Et l'Eſtoile qui conduiſoit la fortune de Joſeph Pin n'a pas pris le meſme ſoin de ſes peintures, qui n'ont pas esté en si grande reputation depuis qu'il ne les a plus souste ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 311 nuës par sa presence, tant il est vray qu'on PIN. ne juge équitablement du merite des hommes, & de ce qu'ils ont esté, que lors qu'ils ne sont plus au monde ; & que la faveur & l'envie qui les abandonnent, lai$$ent la liberté de dire ce qu'on en pense. On peut donc regarder Joseph Pin, interompit Pymandre, comme un Peintre qui a esté en vogue, & qui avoit du credit à la Cour de Rome, mais qui n'a jamais acquis un veritable honneur, puisque l'honneur est Cic.in Bruk. la récompense de la vertu & du merite déferée à quelqu'un par le jugement, & par l'amour de tout le peuple. Ce qui fait que celuy qui obtient cette recompenſe par des voyes legitimes paſſe pour un honneſte homme, & qu'au contraire ceux qui n'ont recherché que du credit & de l'estime, & qui pour en acquerir, ont (s'il faut ainſi dire) forcé les loix & violenté les esprits, n'ont jamais possedé qu'une fausse reputation. Peut-estre mesme que si le Peintre dont vous venez de parler se fust contenté de s'eslever par les degrez ordinaires, & qu'il eu$t tenu le chemin que tant d'autres excellens hommes ont suivy, il eust jouy d'une plus grande gloire, parce qu'ayant acquis de l'honneur par la liberté des ſuffra- JOSEPH PIN. LUDOVICO LEONE PADOUANO312 ENTRETIENS SUR LES VIES ges de tout le peuple, on ne luy eust pas osté aprés sa mort un bien qu'on luy auroit donné librement pendant ſa vie ; mais comme il l'avoit usurpé, il ne faut pas s'estonner si on ne l'a pas toujours laissé jouïr de ce qui ne luy apartenoit pas. Il s'eſt trouvé encore aſſez d'autres Peintres, repartis-je, qui emportez d'une passion immoderée, & qui comme Joseph Pin, aspirans à la gloire avec trop de precipitation, ſe ſont perdus par leur vanité. Mais l'on ne doit pas mettre au nombre de ceux-là LE PADOüAN qui vivoit encore alors. Il faisoit fort bien des portraits, & gravoit $ur l'acier pour faire des Medailles. Quoy qu'il fuſt beaucoup eſtimé à cause de l'excellence de son travail ; il l'estoit encore davantage pour ſa vertu & pour ſes bonnes mœurs. Bien loin de s'eſlever au deſſus des autres, & de ſe remplir l'eſprit de penſées ambitieuses, il ne songeoit, parmy ses occupations ordinaires, qu'à vivre dans la moderation, & me$me avec beaucoup de pieté. Il avoit toujours dans l'esprit qu'il faloit quitter cette vie, & pour mieux penſer à la mort, il avoit fait faire un cercueil qu'il tenoit ſous ſon lit, & qu'il regardoit souvent comme sa derniere demeure. Il ve$cut dans ces pieux $entimens ju$qu'à l'âge de ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 313 de soixante & quinze ans, qu'il mourut sous le Pontificat de Paul V. Il lai$$a un fils qui herita de sa vertu comme de ses biens. On l'appelloit aussi le PADOüAN, quoy qu'il fust né à E CAVALIER OrRome. Il fai$oit au$$i particulierement des porTAVIO PADOÜANO. traits, & mourut âgé de 52. ans. LUDOVICO LE CIVOLI vivoit dans le meſme temps, il CIVOLI. estoit de Florence, & avoit estudié d'aprés les ouvrages d'André del Sarte. Vous avez veu dans l'Eglise de Saint Pierre un Tableau de luy que l'on estime beaucoup. Il le fit par l'ordre du Duc de Florence du temps de Clement VIII. Il eut pour disciple DOMINICO LE FETE. FETI de Rome, qui mourut âgé de trente cinq ans, & duquel vous avez peu voir des ouvrages dans le Cabinet du Roy. Il y a un Tableau où eſt repreſenté l'Ange Gardien, & un autre de Lapis, $ur lequel e$t peint Loth & ses deux filles. M. le Marquis de Hauterive a un Saint François qui est un des beaux que ce Peintre ait fait. Le jeune PALME petit neveu de celuy qu'on GIACOMO PALMA. nommoit le Vieux, travailloit au$$i en ce temps-là, & mourut au commencement du Pontificat d'Urbain VIII. J'oubliois de vous dire que pendant que le Cavalier Joseph Pin estoit en vogue dans Rr. FREDERIC ZuccHERO 314 ENTRETIENS SUR LES VIES Rome, FREDERIC ZUCCHERO avoit déja fait beaucoup d'ouvrages. Je vous en dis quelque choſe en parlant de ce que Tadée ſon frere a fait à Caprarole : Mais vous ſerez peut-eſtre bien aiſe de ſçavoir qu'aprés qu'il eut fini pour le Cardinal Farnese, ce qu'il avoit commencé avec son frere, il fut appellé à Florence par le grand Duc pour achever de peindre la coupe de l'Egliſe de Sancta Maria del Fiore, que le Vasari avoit laissée imparfaite. Ensuite le Pape Gregoire XIII. le fit venir à Rome pour Peindre la voute de la Sale Pauline. Pendant qu'il travailloit il eut quelques differens avec des Officiers du Pape ; & pour $e venger d'eux, il fit un Tableau où il representa la Calomnie. Il y peignit au naturel & avec des oreilles d'asnes tous ceux dont il se tenoit offencé : & en$uite l'expo$a publiquement $ur la porte de l'Eglise de Saint Luc le jour de la Feste de ce Saint. Le Pape l'ayant ſceu s'en fâcha de telle sorte contre le Peintre, que s'il ne fut sorty de Rome, il couroit risque d'estre chastié rigoureusement. N'est ce point, dit Pimandre, ce que l'on voit gravé. La Calomnie, répondis-je, que Corneille Cort a gravée d'aprés Frederic, n'est pas celle ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 315 dont je viens de parler, mais une autre qu'il avoit peinte à de$trempe à l'imitation de celle d'Apelle, laquelle a e$té long-temps entre les mains des Ducs de Bracciano. La colere du Pape fut dont cauſe qu'il s'en alla en Flandre, ou il fit quelques cartons pour des Tapisseries. De-là il pa$$a en Holande, & en $uite en Angleterre, où il fit le portrait de la Reine Elisabeth, qui l'en recompensa honorablement. Ce fut à son retour d'Angleterre qu'il travailla à Venise dans la grande Sale du Conſeil, où il fit un Tableau en concurence de Paul Vernose, du Tintoret, de François Bassan, & du Palme. Quelque-temps aprés, le Pape Gregoire ne pensant plus au sujet qu'il avoit eu de se fâcher contre Frederic, le fit retourner à Rome, où non $eulement il acheva la voute de la Sale Pauline, mais y fit encore pluſieurs hiſtoires à fraisque contre les murailles. Ce fut sous le Pontificat de Sixte V. qu'estant appellé par Philipes II. Roy d'Espagne, il peignit à l'Escurial ; mais on ne fut pas satisfait de ce qu'il y fit à fraisque. Desorte qu'il retourna à Rome, où il commença de travailler au parfait e$tabliſſement de l'Academie : Et mettant en ſon entiere execution le Bref que Gregoire XIII. Rr 1 FREDERIC ZUCCHERO FREDERIO ZUCCHERC 316 ENTRETIENS SUR LES VIES avoit donné pour son erection ; il fut le premier qu'on e$leut Prince de l'Academie, parce qu'il e$toit cheri & e$timé, non $eulement de tous ceux de sa profession, mais de tous les honneſtes gens. Ce fut dans ce temps-là qu'il s'avisa de bastir proche de la Trinité du Mont au bout de la ruë Gregorienne, cette maison que vous avez veuë, & qu'il a peinte à fraisque par dehors. Il fit faire une grande Sale propre pour y desseigner & pour y mettre l'Academie, qu'il affectionnoit si fort, que par son testament il la fit son heritiere universelle, & luy substitua tous ses biens en cas que $es heritiers mouru$$ent $ans hoirs. Cependant la deſpenſe qu'il fit à ſa mai son, l'incommoda de telle sorte, que lassé de bastir, & espuise d'argent, il sortit de Rome, & s'en alla à Venise, où il fit imprimer les livres qu'il a faits ſur la Peinture. De là estant passé en Savoye, il commença de peindre une Gallerie pour le Duc qui le traita favorablement. Enfin aprés avoir esté à Lorette, & s'estre bien promené par toute l'Italie, il alla à Ancone, où estant tombé malade, il mourut âgé de soixante & six ans. Il n y a point eu de Peintre de son temps qui ait eu plus de bonneur dans ses entrepri- ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 317 FREDERIC ses, qui ait esté si bien payé de ses ouvrages ZUCCHERO & qui ait esté plus caressé de tous les grands. Non seulement il fut un excellent Peintre mais au$$i il travailla de $culpture & modela parfaitement bien. Il entendoit l'Architecture, il e$crivit de $on art comme je vous ay dit, & fit imprimer des Poësies de sa façon. Avec tous ses talens il estoit bien fait de corps, & avoit les mœurs d'un honneste homme. On voit pluſieurs de ſes ouvrages gravez au burin ; entr'autres nostre Seigneur attaché à la colonne. Cette estampe est gravée par CHECHERUBIN ALBERT. RUBIN ALBERT, qui a aussi fait plusieurs Tableaux dans Rome, où il mourut âgé de 63. ans l'an 1615. Le Cavalier PASSIGNANO fut disciple de DOMENICO PassignaFrederic Zucchero. Il estoit d'une honneste No. famille de Florence, & ce fut dans le temps que Frederic travailloit à la coupe de Santa Maria del Fiore qu'il s'engagea sous luy. Bien que le Paſſignan ne ſoit pas un Peintre que l'on doive mettre dans les premiers rangs. Il ne laiſſa pas de travailler dans ſon temps avec honneur & reputation. Comme il eſtoit dans la curiosité des medailles antiques, & qu'il estoit fort riche, il fut toujours recherché & conſideré de tout le monde, il veſcut juſques à Rriij HORACE GENTILES CHI. 318 ENTRETIENS SUR LES VIES l'âge de quantre-vingts ans, qu'il mourut à Florence sous le Pontificat d'Urbain VIII. HORACE GENTILESCHI estoit Contemporain du Passignan, & né à Pise. Ses ouvrages estoient assez considerez ; mais estant d'une humeur tout à fait brutale & porté à la mediſance, ſa perſonne ne fut pas en grande consideration. Vous pouvez voir un Tableau de luy dans la Chambre du Roy. Alors Pymandre m'interompant; Encore, dit-il, qu'il y ait des ouvrages du Gentileschi chez le Roy, & peut estre aussi du Passignan, je m'imagine qu'on ne doit pas pour cela considerer davantage ces Peintres : & que leurs Tableaux ne ſont pas de ceux qu'on y admire le plus. Car il me souvient qu'estant à Rome j'en vis un du Passignan, dont l'on ne faisoit pas grand cas, peut estre estoit-ce un des moindres qu'il ait faits. Bien qu'il y ait eu, repartis-je, pluſieurs des Peintres dont je vous ay parlé, qui ayent eu le courage d'aſpirer à la perfection de leur art, ou du moins fait leurs efforts pour y parvenir ; Il y en a peu neanmoins qui ayent esté assez heureux pour y atteindre. Mais mon dessein eſtant de remarquer les qualitez de ceux dont on voit davantage d'ouvrages, & dont le nom ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 319 me vient dans l'esprit, je le fais sans crainde vous ennuyer, de sorte toutefois que vous pui$$iez di$tinguer d'avec les plus grands Peintres, ceux qui n'ont sceu que faire du bruit dans le monde par la quantité de leurs Tableaux, ou par leurs intrigues. Car quoique la Peinture ne fut pas alors dans un aussi haut degré de perfection qu'elle avoit esté plusieurs années auparavant, elle ne laissait pas d'estre en vogue ; Et la Ville de Rome eſtoit remplie de plusieurs Peintres estrangers, qui travailloient conjointement avec ceux du pays, & qui avoient part à l'honneur des ouvrages qui se faisoient alors. HENRY GOLTIUS est un de ceux qui a autant qu'aucun autre donné de la gloire à la peinture, & travaillé pour la reputation de quantité de Peintres, par les belles estampes qu'il a gravées, & qui se sont répanduës par tout le monde. Car quoy qu'il peignit assez bien, & qu'il ait fait des portraits que l'on eſtimoit beaucoup : C'eſt pourtant par les choses qu'il a desseignées à la plume, & qu'il a gravées au burin, qu'il s'est rendu considerable. Il naquit l'an 1558. à Mulbracht, petit Bourg dans le pays de Julliers. Son pere nommé JEAN GOLTS estoit habile à peindre sur le En 1591. 320 ENTRETIENS SUR LES VIES Verre. Henry avoit environ 33. ans lors qu'il demeura incommodé d'un crachement de ſang qui luy dura pendant trois ans. Ce qui le fit resoudre de voyager, dans l'esperance que le changement d'air le gueriroit. Estant party de chez luy, il passa en Allemagne, & de là en Italie. Aprés avoir sejourné à Venise & à Naples, il demeura quelque-temps a Rome, où il deſſeigna quantité des plus beaux ouvrages de peinture : & en fit meſme deſſeigner par Gaspar Celio Peintre Romain, mais qu'il ne grava que long-temps aprés. Car dabord qu'il fut de retour de ses voyages, il ne fut guere en estat de travailler; il tomba malade, & estant devenu etique, il fut reduit pendant un aſſez long-temps à ne prendre pour toute nouriture que du lait de femme. Enfin eſtant revenu en santé contre l'opinion de tous les Medecins, il grava toujours juſques à ſa mort, qui arriva en 1617. estant agé de 59. ans. Il n'a pas beaucoup peint comme je vous ay dit, mais il a fait quantité de desseins à la plume $ur du velin, & $ur de grandes toilles imprimées. Il leur donnoit mesme quelquefois un peu de coloris. De cette maniere il representa grand comme Nature une femme nuë avec un Satyre, dont il fit present à l'Empereur ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 321 pereur Rodolphe. Pendant qu'il eſtoit à Rome, il avoit fait pluſieurs portraits de ſes amis, lesquels on estimoit beaucoup. Quant à ses ouvrages au burin, on sçait ceux qu'il a faits d'aprés Raphaël, d'aprés Polidore, & d'aprés quantité des plus excellens Peintres : dans leſquels on ne peut rien souhaiter davantage pour ce qui regarde l'art de bien manier le burin, & couper le cuivre avec franchi$e & netteté. Ce que l'on y pouroit desirer, est qu'il eust desseigné d'un meilleur goust, & qu'ayant beaucoup travaillé en Italie comme il a fait, il en eust pris davantage la maniere. Pendant qu'il travailloit à Rome, il n'eſtoit pas le feul des Peintres eſtrangers qui euſt aquis de l'estime ; Il y avoit aussi d'excellens paysagistes qui eſtoient en grande reputation. ADAM ELSHYEME natif de Francfort estoit un de ceux là. Il est vray qu'il ne travailloit pas à de grands ouvrages, & qu'il ſe plaiſoit à faire de petites figures, en quoy on peut dire qu'il excelloit. Vous avez veu autrefois de ses Tableaux chez M. de la Noüe, un de ceux-là eſt preſentement dans le Cabinet de M. le Duc de Lesdiguieres ; il y en a aussi dans le Cabinet du Roy. Comme il les finissoit beaucoup, & qu'il Ss * Sous le Pontificat de Paul V. PHILIPES NAPOLI. TAIN. MATHIEU ET PAUL BRIL. 322 ENTRETIENS SUR LES VIES mourut aſſez jeune *, il en fit peu, ce qui les rend assez rares. PHILIPES D'ANGELI surnommé le NAPOLITAIN, ne vescut pas long-temps ; il estoit né à Rome, mais son pere l'ayant mené fort jeune à Naples, le nom de Napolitain luy demeura toujours. Il a fait quantité de paysages à Naples, à Florence & à Rome. Il peignit à Montecaval dans le Palais du Cardinal Scipion Borghese, neveu de Paul V. Ce Palais fut depuis nommé le Palais de Bentivoglio : & on l'appelle à present le Palais Mazarin. PAUL BRIL y travailloit aussi dans le meſme-temps. Paul Bril n'estoit il pas Flamant, interrompit Pymandre ; & n'est ce pas de Flandre que nous ſont venus tous ces beaux payſages que nous voyons de luy? Il estoit natif d'Anvers, repartis-je, mais estant allé à Rome avec un frere qu'il avoit, nommé MATHIEU BRIL, du temps que Gregoire XIII. faiſoit travailler aux loges & à la Galerie du Vatican, ils y firent conjointement plusieurs Tableaux. Mathieu estant mort dés l'année 1584. Paul continua les mesmes ouvrages pendant le Pontificat de Gregoire. ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 323 Quand Sixte V. fut esleu Pape, Paul s'associa avec d'autres Peintres pour faire les paysages dans les Tableaux d'Histoires qu'ils representoient à fraisque. Ce fut luy qui sous le Pape Clement VIII. fit ce grand paysage qui est dans la Sale Clementine, où Saint Clement Pape eſt repreſenté ſur un vaiſſeau, lors qu'on le precipite dans la mer, avec une ancre attachée au col. Comme ce Peintre estoit en reputation, le Cardinal Borghese le fit travailler dans son Palais. C'est là qu'on voit plusieurs Tableaux de sa main, mais ceux qu'il a fait les derniers surpassent de beaucoup les autres ; parce qu'ayant veu ceux d'Annibal Carache, & en ayant copié d'aprés le Titien, il changea beaucoup sa premiere maniere ; imitant ce qu'il y a de plus beau dans la Nature. De$orte qu'il $e mit en $i grande e$time qu'il vendoit ses Tableaux ce qu'il vouloit, à des Marchands de son pays qui en faisoient trafic, & les respondoient de tous costez. Il eſt vray auſſi que les payſages qu'il faiſoit en ce temps-là $ont admirables. L'invention en e$t plus belle que dans ceux qu'il avoit faits auparavant : la disposition plus noble, & toutes les parties plus agreables & peintes d'un Ss ij 324 ENTRETIENS SUR LES VIES PAUL BRIL meilleur goust. Il en grava plusieurs à l'eau forte, parmy lesquels il s'en trouve de trés beaux. Il demeura toujours à Rome, jusqu'à sa mort, qui arriva le septiéme Octobre 1626. e$tant alors âgé de $oixante & douze ans. Je puis vous nommer encore entre ceux qui faiſoient alors du paysage, PIERRE PAUL GOBGOBBO. BO de Cortone. Il travailla dans le meſme Palais du Cardinal Borghese, mais ce qu'il fai$oit le mieux eſtoit des fruits. Et l'on pouroit en cela non ſeulement le comparer à cet ancien Peintre, qui trompa des oiseaux avec des raisins qu'il avoit peints, mais le mettre au dessus : puisqu'il n'y avoit sorte de fruits qu'il n'imitast si parfaitement, que tout le monde y e$toit trompé. Il e$t vray que $on principal talent estoit dans la couleur, & qu'il ne desseignoit pas comme il peignoit. LE VIOLE qui estoit Esteve d'Annibal CaLE VIOLE. rache, & qui s'eſtoit entierement appliqué au paysage, avoit beaucoup plus de facilité que le Gobbo. Il estudioit d'aprés Nature, & quand il avoit peints quelques petits morceaux, il les mettoit en grand. Il y a un paysage dans la Vigne Montale, qu'il fit en concurrence de Paul Bril. C'est aussi de luy tous ceux que vous avez veus à Frescati dans la ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 32 Vigne Aldobrandine, & où le Dominiquin a peint les figures qui repre$entent l'Histoire d'Apollon. Il en fit deux dans la vigne du Cardinal Lanfranc, que l'on nomme la Vigne Pie, proche le Temple de la Paix. Ils sont peints à fraisque, & vous pouvez bien vous en souvenir, puisque vous en fistes copier un dans le temps que nous estions à Rome par le sieur Cochin, qui travaille aujourd'huy à Venise avec estime. Quoique le Viole n'ait pas esté aussi sçavant dans le paysage que son maistre, ny que l'Albane, & qu'il y ait un peu de secheresse dans ce qu'il a fait ; sa maniere neanmoins est bien au dessus de celle des Flamands, & l'on y voit un certain choix du beau qui les fait estimer de tous les Peintres. Lors que Gregoire XV. fut eſleu Pape, comme le Viole avoit toujours esté attaché auprés de sa personne pendant qu'il estoit Cardinal, il le fit son Guardaroba, qui est comme Concierge du Palais. Alors croyant sa fortune assez establie, il ne voulut plus travailler de peinture. Mais il ne jouyt pas long-temps du repos qu'il s'estoit proposé ; il mourut au mois d'Aoust 1622. agé de 50. ans. Cependant comme les Peintres Flamans S s iij LE VIOLE. SAVERI. JEAN DE HOEY. 326 ENTRETIENS SUR LES VIES avoient toujours une inclination naturelle à beaucoup finir leurs paysages ; ceux particulierement qui travailloient en Flandre gardoient leur ancienne maniere, & imitoient plustost les Tableaux de Brugle, & de Mathieu & Paul Bril, que non pas ceux des Peintres d'Italie. ROLAND SAVERI estoit un de ceux qui e$toient alors a$$ez en vogue ; $a maniere e$tfort finie, mais ſeche. Toutefois comme dans les cho$es qui $ont finies, on de$couvre plu$ieurs parties que l'œil regarde avec plaisir, ses Tableaux ont toujours esté assez recherchez, principalement par ceux qui $e contentent d'une expression simple & naturelle, & qui ne diſcernent pas ce que l'art éxécute avec plus d'excellence. Dans le temps que les Peintres que je viens de nommer travailloient en Italie. Il y en avoit en France qui estoient employez dans les maiſons Royales. Les plus eſtimez eſtoient Jean de Hoëy, Ambroise du Bois, & Martin Freminet. Je croy vous avoir déja parlé des deux premiers, mais je ne pense pas vous avoir rien dit de leur naissance. DE HOEY estoit de Leyde en Hollande. Eſtant venu en France, il s'attacha au ſervice 2 . Grund in . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 327 du Roy Henry IV. qui le fit un de ses valets de chambre ordinaires, & luy donna la garde de tous ses Tableaux. Il mourut âgé de 70. ans l'an 1615. Ce fut dans la meſme année que mourut aussi AMBROISE DU BOIS. Il estoit d'Anvers Il n'avoit que 25. ans lors qu'il ariva à Paris. mais il estoit fort avancé dans la peinture. Il se fit bien-tost connoistre, & ayant eu ordre du Roy Henry IV. de travailler à Fontainebleau, il commença la Galerie de la Reyne, où il fit plusieurs Tableaux de sa main : les autres furent faits $ur $es de$$eins par des Peintres qu'il condui$oit conjointement avec Jean de Hoey. Ensuite il peignit dans le Cabinet de la Reyne l'Histoire de Tancrede & de Clorinde. Il fit outre cela plu$ieurs Tableaux $ur les cheminées des apartemens du Roy & de la Reine ; Il repreſenta l'Hiſtoire de Theagene & de Cariclée, qui est dans la Chambre ovale où Louis XIII. nasquit. Aprés avoir fait dans la Chapelle deux grands Tableaux, il en commençoit un autre lors qu'il tomba malade, & mourut âgé de 72. ans. Entre plusieurs E$leves qu'il fit, les plus estimez furent Paul du Bois son neveu ; un nommé Ninet Flamant, & Mogras de AMBROISE Du Bois. MARTIN Freminet. 328 ENTRETIENS SUR LES VIES Fontainebleau. Quant à MARTIN FREMINET, il estoit bien au de$$us des deux que je viens de nommer. Il estoit de Paris, & avoit esté eslevé chez son pere, qui estoit un Peintre assez mediocre, & qui peignoit des Canevas pour travailler de tapi$$erie. Cependant Dubreüil y estudioit aussi dans le mesme temps, parce que Freminet le pere estoit en estime d'honneſte-homme. Lors que le fils euſt atteint l'âge de 25. ans, il reſolut d'aller à Rome. Il avoit déja fait pluſieurs Tableaux, entr'autres un S. Sebastien que vous pouvez voir dans l'Eglise de S. Josse. Il arriva en Italie dans le temps que les Peintres eſtoient partagez pour Michel Ange de Caravage, & pour Joseph Pin. Comme il avoit de l'eſprit, & qu'il eſtoit bien fait, il se fit beaucoup d'amis. Le Cavalier Joseph Pin fut un des Peintres, avec lequel il contracta une estroite amitié : Neanmoins ce ne fut pas ſa maniere qu'il ſe propoſa d'imiter. Il ſuivit plus volontiers celle du Caravage ; mais pourtant, con$iderant principalement les ouvrages de Michel Ange, dont il prist cét air fier, & cette forte maniere de desseigner, qui fait que l'on voit dans ſes figures les nerfs & les mu$cles, comme ils paroi$$ent dans celles . ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 329 les de Michel Ange. Entre les ouvrages qu'il fit pendant ſept ou huit ans qu'il demeura à Rome, il peignit de blanc & noir la façade d'une mai$on ; car je ne m'are$teray pas à vous parler de tous ſes autres Tableaux. Aprés avoir demeuré dans Rome le temps que je viens de dire, il en passa encore autant dans les autres Villes d'Italie. Il alla à Venise; ce qu'il y vit des Peintres Lombards, ne luy fit pas changer de maniere. Ensuite il passa en Savoye, où il travailla beaucoup dans le Palais du Duc, qui pour les belles qualitez que ce Peintre poſſedoit, l'eſtima ſi fort, que ce fut avec déplaiſir qu'il le vit partir pour revenir en France. Car comme du Breüil qui condui$oit tous les ouvrages de Fontainebleau & du Louvre vint à mourir, le Roy eſtant informé du merite de Freminet, il le choi$it pour $on Peintre ordinaire. Estant arrivé à la Cour, Sa Majesté le receut favorablement, & luy ordonna de peindre la Chapelle de Fontainebleau, parce qu'on avoit dit au Roy, qu'un Grand d'Espagne estant allé voir cette Royale Maiſon, & trouvant que la Chapelle en estoit mal ornée, avoit témoigné de l'estonnement de ce qu'un lieu si Saint, & qui eſt conſacré à Dieu fuſt negligé de la sorte ; Et que mesme il n'avoit pas voulu voir Tt FREMINET. 330 ENTRETIENS SUR LES VIES FRENINET. le reste du Chasteau. Il commença donc cét ouvrage, & l'avoit un peu avancé lors que le Roy Henry mourut. Il le continua sous Louis XIII. qui n'eut pas moins d'estime pour luy que le Roy son Pere. Il luy en donna des marques en l'honorant de l'Ordre de S. Michel; Mais il ne jouyt pas longtemps des graces & des honneurs qu'il recevoit à la Cour. Car lors qu'il travailloit à finir la Chapelle, il demeura malade, & s'estant fait mener à Paris, il mourut âgé de 52. ans le 18. de Juin 1619. Son corps fut porté dans l'Egliſe de Barbaux proche Fontainebleau, comme il l'avoit desiré. La partie dans laquelle il excelloit, e$toit celle du deſſein. Il eſtoit ſçavant dans l'Anathomie, & dans la science des mu$cles & des nerfs. Il sçavoit bien l'Architecture. Tous ces talens avec beaucoup d'autres bonnes qualitez luy firent meriter la charge de premier Peintre du Roy, & l'estime, & l'amitié de tous les honnestes gens. Cependant vous ſerez obligé de m'avoüer, dit Pymandre, qu'il n'y a guere eu de Peintres dont la reputation ait ſi peu duré que celle de Freminet. Car je n'entens point parler de luy ; Je ne voy aucun de ses ouvrages dans les ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 331 Cabinets, & si j'ose vous parler librement, je vous diray qu'ayant consideré plusieurs fois la Chapelle de Fontainebleau, je n'ay rien trouvé qui me peut plaire, quoique je tachaſſe de me conformer en quelque $orte au jugement de ceux qui en faisoient estat ; à cause peut estre que l'ouvrage n'estant fait que pour les sçavans, j'ay trop peu de connoissance pour en découvrir les beautez. Si le vulgaire meſme, luy repartis-je, distingue ce qu'il y a de choquant, ou d'agreable dans les diverses cadences du stile, & des vers ; on ne doit pas trouver mauvais que vous disiez vostre sentiment sur les peintures de Freminet. La force de la Nature est admirable dans le jugement qu'elle fait des choses de l'art, non seulement comme dans les Tableaux & dans les Statuës, mais encore en plusieurs autres ouvrages, dont les hommes par une notion commune, diſcernent les beautez & les deffauts. Peu de gens, dit Ciceron, sçavent la Poësie & la Musique; si neanmoins un Acteur ga$te un vers par une fau$$e prononciation, ou si un Musicien tombe dans quelque diſcordance, le peuple meſme en témoigne du dégoust : Tant il est vray, que s'il est besoin de sçavoir l'art pour en faire les Tt ij 332 ENTRETIENS SUR LES VIES ouvrages, la nature suffit pour en juger; A cause que l'art descend de la nature, & qu'il n'arrive jamais à son but, que lors qu'il s'accommode à la nature meſme, & qu'il la contente. Ainsi il est vray que ce qu'il y a dans les Peintures de Freminet de plus à estimer, n'est pas connu de tout le monde, parce qu'il s'est esloigné de la nature, & c'est aussi ce qui les a renduës si peu recherchées. Car encore qu'un Peintre poſſede le deſſein qui eſt la baſe de tout son art : Neanmoins s'il ne sçait s'en servir agreablement, par des dispositions aisées, par des actions naturelles, par des expreſſions agreables ; Et que tout cela ſoit encore accompagné de couleurs, d'ombres & de lumieres bien conduites, & bien entenduës ; Il eſt certain que, non ſeulement les personnes les moins connoissantes en cét art, ne se plairoient pas à voir de tels ouvrages, mais aussi les sçavans, qui se lassent bien-tost de les regarder. Parce qu'il en est de ces sortes de choses comme de ceux qui chantent ou qui joüent d'un instrument. Quoy qu'ils $oient tres doctes dans la Mu$ique, & qu'ils chantent avec science ; il faut pour plaire à ceux qui les eſcoutent, que la voix ſoit conduite, ou que l'instrument soit touché ET LES OUVRAGES DES PEINTRES. 333 agreablement, & qu'il y ait une varieté de tons, & de voix qui frapent l'oreille avec douceur ; autrement on s'ennuyera bien-tost, & l'on preferera $ouvent une $imple chan$on agreable, à un grand air. Or il est vray que Freminet n'avoit pas une maniere de peindre qui peut plaire à tout le monde. Elle estoit comme je vous ay dit fierre & terrible ; donnant à ses figures des mouvemens trop forts & marquant tellement les mu$cles qu'ils paroi$$ent ju$ques $ous les draperies. Deſorte que ſes ordonnances ſont presques toujours d'actions estudiées & recherchées à la maniere des Florentins, & non pas naturelles & aisées. C'est pourquoy on regarde avec plus de plaisir les Tableaux de FRANÇOIS PORBUS qui travailloit à Paris dans le temps de Freminet ; quoy qu'à dire vray, il n'y ait pas dans ce que Porbus a peint, ny un grand feu, ny une force de dessein, mais $eulement une beauté de pinceau qui plaist à tout le monde. Bien qu'il eust esté en Italie, il garda beaucoup de la maniere de son pere qui estoit son premier maistre. Car il estoit fils de François Porbus Peintre de Bruges, & petit fils de Pierre, de$quels je vous ay parlé. Il a fait de grandes composiTt iij FR. PORBus. 334 ENTRETIENS SUR LES VIES, &c. tions d'Histoires ; mais c'estoit à faire des portraits qu'il reussissoit davantage. Vous en avez peu voir quantité qu'il a faits dans l'Hostel de Ville de Paris pour les Prevosts des Marchands, & les Eschevins qui vivoient en ce temps-là. Il y en a aussi dans plusieurs Cabinets de curieux. C'est de luy le Tableau du grand Autel de S. Leu & S. Gilles ; & celuy des Jacobins de la ruë Saint Honoré, où est representé une Annonciation. Il ne surveſcut Freminet que de trois ou quatre ans. Comme j'achevois de parler, nous viſmes entrer dans le lieu où nous estions plusieurs perſonnes qui venoient viſiter les appartemens de ce Palais ; cela nous fit retirer, remettant à un autre jour à pour$uivre no$tre entretien. FIN. TA 1 . ### Mle. ############################ PABLL l'Aventure du Peſcheur, TaCademie des Caraches. bleau de Paris Bordon. Augustin Carache. pag 262 296 A Academie de Rome fondée Badalochio. par Gregoire XIII. 288 117 Adam Elshiemé. Bagnacavallo. 125 321 De l'Admiration. Cl. Baldouin. 216 Baptista del Moro. Adonis & Venus Tableau du 176 66 Fred. Baroccio. Titien. 257 De l'Adoration. 240 Jacopo Barozzi dit Vignole. De l'Agrément. 214 158 De l'Air, & des differences qui Les Bassans. 23 Bataille de Constantin peinte s'y trouvent. par Raphaël, 237. 250 Alexandre Allori. 120 124 116 Barthelemy de Miniato Alexandre Bonvincino 136 Baullery. Ambroise du Bois. 327 136 Nicolas Belin. 125 Ambroise du Bois. Benedetto frere de P. VeroneDe l'Amour. 209 158 se. André Schivon. 260 le Blanc doit estre employé Annibal Carache. dans les esclats de lumiere. Antoine Badille. 144 Antoine Carache. 104 300 138 126 Bol. Antoine Fantose. 118 Boniface Venitien. Antoine MoreNicolas Bouvier. Antonio. 124 126 Louis du Breuil. Antonio Maria Panico. 285 Toussaint du Breuil. 134 Des Apparences des corps 322 Mathieu Bril. dans l'eau. 49.50 322 Paul Bril. L'Aretin amy du Titien. 120 Le Bronzin. L'Arioste peint par le Titien. 154 Bulant Arch. 64 TABLE. Des Couleurs, & de celles qui Jacob Bunel. 135 sont propres à huile & à 125 Jean Buron. fraisque. 125 8. 9 Pelegrin Buron. De leur meſlange. 125 Virgile Buron. Jean Cousin. 128 Michel Coxis. De la Crainte. 238 Cachetemier. D 116 Calisto de Lodi. Jean Calker. 260 Danaé peinte par le Titien. Louis Carache. 66.76 Le Caravage. 302 Dario Varotari. 176 125 Ch. Carmoy. Du Desir. Le Centaure Nesse qui enleve 215 Du Desespoir. 248 Dejanire, peint par le GuiDomenico Fetide. 313 Ch. & Th. Dorigni. L'Empereur Charles Quint De la Douleur. 222 Couronné à Bologne, & Du Bois. peint par le Titien. 65. 67 3²⁷ Eust. Du Bots. 126 Charles fils de P. Veronese. 158 136 Guillaume Dumée. Cherubin Albert. Du Monstier. Chiron peint en Centaure. 18 127 Les choſes peintes ne peuvent De l'Emulation. avoir tant de relief que le De l'Envie. 234 Naturel, & pourquoy. L'Espagnolet. 3⁰³ Le Civoli. 274 De l'Esperance. Clement VII. couronne Char207 De l'Expression. les Quint. Julio Clovio. 120 Marco da Faenza. Cock. 138 176 348 Pao. Farinate. De la colere. Le Feti. 176 J. Contarino. 171 Le Fialetti. Corneille Cort Grave pour le Prospero Fontani. Titien. 70 Franceschi. 127 Corneille de Lion. 161 François Bassan. 176 Leo. Corona. 314 Frederico Zucchero. Du nombre des Couleurs. De . . . Kreis . TABLE. de la Fuite. Jerosme Bassan. 328 138 Jerosme Cock. Freminet. 217 163 Il Moretto. 116 Gabriel fils de P. Veronese. 158 de l'Impudence. 241 Galerie Farnese. de l'Indignation. 268 234 Galerie des Tuilleries ornée Joseph Pin. 304 de Tableaux. les Jours & les Ombres se 193 representent, diversement Gentilleschi. 318 Mort de Germanicus peinte selon les differentes surfapar le Poussin. 232 ces des corps. Girolamo da Sermoneta. 123 de la Joye. 21 Le Gebbe 141 324. Jude Indocus. Jugement qu'on peut faire des Goltius. Le Marquis du Guast peint Tableaux. 293 Jugement de Salomon peint par le Titien. 69 H Par le Poussin. des differens Habits. 178 Le Laocoon, combien estimé cl. & Ab. Hallé. 135 de la Hardiesse. par Augustin Carache. 266 236 123 Henry III. passant à Venise, Lavinia. 162 alla voir le Titien. Leandre Bassan. 136 Histoire de l'Aventure du H. Lerambert. 125 L. F. & I. Lerambert. Pescheur peinte à Venise Francisque Libon Fondeur. par Paris Bordon. Geor. Hoefnaghel. 141 128 126 Lits & Triclines des Anciens. Guill. de Hoëy. Gab. Honnet. 136 150 198 244 Livio Agresti. de la Honte. 198 Lorenzino de Bologne. Gh. Honthorst. 304 125 Lucas Romain. 204 de l'Horreur. Ludovico Civoli. 127 Ludovico Leone Padoüano. 312 Janet. 158 de la Lumiere. Jaques Bassan. 163 Jean Bassan. 302 138 Manfrede. Jean Bol. Vu TABLE. des differentes Manieres de Le Paßignan. 201 Paul III. peint par le Titien. peindre. 66 Maniere de peindre du Ti97 Paul Franceschi. tien. Paul Veronese. 198 Marc de Sienne. Paysage du Titien comment 288 Lucio Massari. traité. 108 Damiano Mazzv. Pellegrin de Bologne. Du Meslange des couleurs. 199 du Perac. Michel Ange sçavant dans de la perspective Aerienne. l'Anathomie. 126 Gir. Michel. des regles de perspective. M. I. Miervert. 142 de la Peur. 238 des Modes & des vestemens. Philbert de Lorme Archi. 125 178 Philippes Napolitain. Germain Musnier. 322 126 Pinaigrier. Le Muttan. 116 du Plaisir. Pomponio fils du Titien. Baptiste Naldino. 124 158 de la Nature, & de l'effet des Francesco du Ponte. couleurs. Da. & N. Pontheron. Nicolao Dalle Pomarancie. 124 Fr. Porbus. 333 105 du Noir & du Blanc. Pier. Porbus. 178 Portraits chargez de l'Ombre & de l'ObscuriPsammetite. té. de la Pudeur. 118 Ottavio Padoüano. Pyoro Ligorio. 3¹³ corps Le Padoüan. 312 des Reflexions des Giacomo Palma. dans l'eau 3¹³ le jeune Palme. de la Refraction. 3¹³ 124 Paris Bordon. Laurent Renaudin. Parrhasius sçavant à bien Joseph Ribera dit l'Espagnolet. arondit les corps. 303 Barth. Passerotti. 199 123 Giacomo Rocca. 176 Des Passions. 209 Domi. Riccio. . TABLE Jacques Robusti dit Tintoret. Testelin. 136 Le Tintoret. 163 Mich. Rochetet 126 Mar. Tintoretta. 74 Roger de Rogeri. 134 Girolamo di Titiano. Girolamo Romanino. 116 Le Titien. I. & G. Rondelet. 125 Le Titien grand observateur Simon le Roy des lumieres & des couleurs. J. Sanson. 126 de la Tristesse. 222 Ch. Saracino. 303 Saveri. 326 Le Valentin. 303 Girolamo Savoldi. 116 Francesco Vanni. 258 Jac. Sementa. 123 Varotari. 176 Sisto Badalocchio. 288 Vazari. 121 Bart. Sprangher. 142 François Veccelli frere du Titien. J. Strada. 141 Horace Veccelli fils du Titien. Tableau de Daniel de Volterie peint à Rome. Marc Vecellio. 229 176 Tableaux d'Annibal Carache Marcello Venusto. 123 qui sont à Paris. 286 Mario Verdizotto. Tableau d'Aristide. des Vestemens anciens & mo223 Tableaux de P. Veronese dans dernes. 178 156 le Cabinet du Roy. 118 Vignole. Viole. Tableau du Poussin aux Je324 216 Vitres de la Chapelle de Gailsuistes. lon. Tableau de Timanthe. 223 Tableau de Venus & Adonis M. de Vos. dans le Cabinet de M le Bap. Zelotti. 158 Grand. Zucchero. Tableaux du Titien dans le 314. Lambert Zastrus. 113 Cabinet du Roy. FIN. ~ CCCO ⸸ EXTRAIT DU PRIVILEGE du Roy. Ar Lettres Patentes du Roy, données à Paris le 9. Octobre 1663. Signées HERVE', & Scelées du Grand Sceau de cire jaune. Il est permis à ANDRE FELIBIEN sieur des Avaux, de faire Imprimer par tel imprimeur qu'il voudra, Vn Traité de l'Origine de la Peinture, & des plus Excellens Peintres anciens & modernes, & ce durant l'espace de vingt années, avec deffences, &c. CORRECTIONS. PAge 2. lig. 19. sombres pour lisez sombres comme pour. Id. lig. 20. avoir traversé, lisez avoir parcouru. page 3. penult. effacez jamais. pag. 12. lig. 11. & davantage lisez & plus d'avantage. pag. 20. lig. 4. ce qui est caché lisez ce qui en est caché. pag. 21. lig. der. ombre lisez ombres. pag. 38. lig. 6. & plus ses rayons effacez &. pag. 59. lig. 3. l'obscurité lisez obscurité. pag. 60. lig. 3. & 4. lisez puisque de l'un & de l'autre. pag. 82. lig. 13. l'escole lisez ceux de l'escole. pag. 87. lig. 10 appartenances lisez apparances. pag. 99. lig. 7. des moyens lisez de moyens. pag. 102. lig. 6. se rassemble lisez les rassemble. pag. 103. der. lig. pente lisez peine. pag. 108. lig. 18 le feuilles lisez les feuilles. pag. 117. der. lig. de pus lisez depuis. pag. 118. lig. 7. Salme lisez Palme. Id. qui estudia lisez qui l'imita. pag. 127. lig. 14. dames lisez des dames pag. 133. lig. 6. je considerasse lisez je ne. pag. 134. lig. 22. Fremius lisez Freminet. pag. 152. lig. 7. apprence lisez apparence. pag. 168. lig. 5. qu'il n'ayoit lisez qu'ils n'avoient. pag. 171. lig. 11 voyez lisez voila. pag. 173. lig. 15. effacez l'Aretin. pag. 201. lig. 23. les copistes lisez les esprits. pag. 203 lig. 17. ne peut lisez ne put. pag. 204. lig. 15. enfermer lisez fermez. pag. 209. der. lig. pouvoit lisez pouroit. pag 234. lig. 12. J'ay continué lisez je continué. pag. 239. lig. 10. la chair lisez à la chair, . the forenstuale 1 SOU . ENVRE . .