PRÉFACEDE BAJAZET.
Sultan Amurat, ou Sultan Morafc, empereur des Turcs, celui qui pritBabylone en igss, a ea quatre frères. Le premier, c’est à savoir Osman,fut empereur avant lui, et régna environ trois ans, au bout desquels lesjanissaires lui ôtèrent l’empire et la vie. Le second se nommait Orcan.Amurat, dès les premiers Jours de son règne, le fit étrangler. Le troisièmeétaitBajazet, prince de grande espérance; et c’est lui qui est le hérosde ma tragédie. Amurat, ou par politique, ou par amitié, l’avait épargnéJusqu’au siège de Babylone. Après la prise de cette ville, le sultan vic-torieux envoya un ordre à Constantinople pour le faire mourir; cequi fut conduit et exécuté à peu près de la manière que Je le représente.Amurat avait encore un frère, qui fut, depuis, le sultan Ibrahim, et quece môme Amurat négligea comme un prince stupide qui ne lui donnaitpoint d’ombrage. Sultan Mahomet, qui règne aujourd’hui, est fils de cctIbrahim, et par conséquent neveu de Bajazet.
Les particularités de la mort de Bajazet ne sont eocore dans aucunehistoire imprimée. M. le comte de Cézy était ambassadeur ù Constan-tinople lorsque cette aventure tragique arriva dans le sérail. Il fut ins-truit des amours de Bajazet, et des jalousies de la sultane. Il vit mêmeplusieurs fois Bajazet, à qui on permettait de se promener quelquefoisà la pointe du sérail, sur le canal de la mer Noire. M. le comte de Cézydisait que c’était un prince de bonne mine. Il a écrit depuis les circonstan-ces de sa mort; et II y a encore plusieurs personnes de qualité qui sesouviennent de lui en avoir entendu faire le récit lorsqu’il fut de retouren France.
Quelques lecteurs pourronts’étonner qu’on ait osé mettre sur la scèneune histoire si récente : mais Je n’ai rien vu dans les règles du poèmedramatique qui dût me détourner de mon entreprise, A la vérité, je neconseillerais pas à uu auteur de prendre pour sujet d’une tragédieune action aussi moderne que celle-ci, si elle 6’étalt passée dans lepays où U veut faire représenter sa tragédie, ni de mettre des hérossur le théâtre, qui auraient été connus de la plupart des spectateurs.Les personnages tragiques doivent être regardés d’un autre œil que nouane regardons d’ordinaire les personnages que nous avons vus de si prés.On peut dire que le respect que l’on a pour les héros augmente à mesurequ’lls s’éloignent de nous, major e longlnquo reverentia. L’élolgncmcntdes pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps ;car le peuple ue met guère de différence entre ce qui est, si j’ose ainsi*parler, à mille ans de lui, et ce qui en est à mille lieues. C’est ce quifait, par exemple, que les personnages turcs, quelque modernes qu’ilssoient, ont de la dignité sur notre théâtre ; on les regarde de bonneheure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes diffé-rentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes et les antrespersonnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pourainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que lenôtre.
C’était à peu près de oeltc manière que les Persans étaient ancien-