252 LES AVANTURESprofondes. Je le voyois déraciner sans peine d'une main les hautssapins & les vieux chênes, qui depuis plusieurs siécles avoient mé-prisé les vents & les tempêtes. De l'autre main il tâchoit en vaind'arracher de dessus son dos la fatale tunique; elle s'étoit collée sursa peau, & comme incorporée à ses membres. A mesure qu'il ladéchiroit, il déchiroit aussi sa peau & sa chair ; son sang ruisseloit,& trempoit la terre. Enfin sa vertu surmontant sa douleur, il s'é-cria : Tu vois, ô mon cher Philoctéte, les maux que les Dieuxme font souffrir ; ils sont justes ; c'est moi qui les ai offensez ; j'aiviolé l'amour conjugal. Après avoir vaincu tant d'ennemis, je mesuis lâchement laissé vaincre par l'amour d'une beauté étrangére; jepéris, & je suis content de périr pour appaiser les Dieux. Maishélas ! cher ami, où est-ce que tu fuis ? L'excès de la douleur m'afait commettre, il est vrai, contre ce misérable Lychas une cruau-té que je me reproche ; il n'a pas su quel poison il me présentoitil n'a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu queje puisse oublier l'amitié que je te dois, & que je veuille t'arracherla vie ? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctéte. Phi-loctéte recevra dans son sein mon ame prête à s'envoler. C'est luiqui recueillira mes cendres. Ou es-tu donc, ô mon cher Philocté-te, Philoctéte la seule espérance qui me reste ici-bas ?A ces mots, je me hate de courir vers lui : il me tend les bras& veut m'embrasser ; mais il se retient dans la crainte d'allumerdans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas !dit il, cette consolation même ne m'est plus permise. En parlantainsi, il assemble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait unbucher sur le sommet de la montagne ; il monte tranquilement surle bucher ; il étend la peau du Lion de Némée, qui avoit si longtems couvert ses épaules, lorsqu'il alloit d'un bout de la terre àl'autre abattre les monstres, & délivrer les malheureux; il s'appuyesur sa massue, & il m'ordonne d'allumer le feu du bucher.Mes mains tremblantes & saisies d'horreur, ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n'étoit plus pour lui un présent desDieux, tant elle lui étoit funeste. Je craignis même que l'excès
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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