DE TELEMAQUE. Liv. X. 161vé. Nos soldats en furent émus, ils eurent honte de voir que desCrétois dûssent la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leurparoissoit ressembler plutôt à des ours qu'à des hommes : ils s'enallèrent à la chasse en plus grand nombre que les prémiers, et a-vec toutes sortes d'armes. Bientôt ils rencontrérent les Sauvages,& les attaquérent. Le combat fut cruel. Les traits voloient depart & d'autre comme la grêle tombe dans une campagne pendantun orage. Les Sauvages furent containts de se retirer dans leursmontagnes escarpées, où les nôtres n'osérent s'engager.Peu de tems après ces peuples envoyérent vers moi deux de leursplus sages vieillards qui venoient me demander la paix : ils m'apportèrent des présens; c'étoit des peaux de bêtes farouches qu'ils avoient tuées, & des fruits du pays. Après m'avoir donné leursprésens, ils parlérent ainsi :O Roi, Nous tenons, comme tu vois, dans une main l'épée& dans l'autre une branche d'olivier. (En effet, ils tenoient l'un& l'autre dans leurs mains.) Voilà la paix, ou la guerre; choisis.Nous aimerions mieux la paix ; c'est pour l'amour d'elle que nousn'avons point eu honte de te céder le doux rivage de la mer, oùle Soleil rend la terre fertile, & produit tant de fruits délicieux.La paix est plus douce que tous ces fruits : c'est pour elle que nousnous sommes retirez dans ces hautes montagnes toujours couvertesde glace & de neige, où l'on ne voit jamais, ni les fleurs du Prin-tems, ni les riches fruits de l'Automne. Nous avons horreur decette brutalité, qui sous de beaux noms d'ambition & de gloire vafollement ravager les Provinces, & répand le sang des hommes quisont tous frères. Si cette fausse gloire te touche, nous n'avons gar-de de te l'envier ; nous te plaignons, & nous prions les Dieux denous préserver d'une fureur semblable. Si les Sciences que les Grecsapprennent avec tant de soin, & si la politesse dont ils se piquent neleur inspire que cette détestable injustice, nous nous croyons tropheureux de n'avoir point ces avantages. Nous ferons gloire d'êtretoujours ignorans & barbares, mais justes, humains, fidéles, dés-intéressez, accoutumez à nous contenter de peu, & à mépriser
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Les avantures [aventures] de Télémaque, fils d'Ulysse
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161
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